Bonjour mes petites girafes à poils courts ! Ce chapitre est préparé pour vous être publié en temps et en heure, alors je n'ai qu'une bonne lecture à vous souhaiter ! :D
CHAPITRE 25
Sherlock avait senti le danger bien avant John. Il avait un radar-à-Mycroft dans le sang depuis toujours. Il avait voulu courir, rattraper son amant, l'empêcher d'attendre sa chambre, mais il n'en avait pas eu le temps. John marchait négligemment vers sa mort, et le jeune génie avait eu l'intelligence de s'arrêter avant de se dévoiler à son tour.
Caché derrière le coin du mur, il était trop loin pour parfaitement entendre ce qui se tramait entre Mycroft et John, mais il ne lui fallut que peu de temps pour comprendre l'essentiel :
Mycroft n'était pas seul.
Mycroft avait déjà rencontré et mis en garde John.
Mycroft n'était pas là pour rien.
Il venait pour détruire ce qu'il considérait comme une menace dans la vie de Sherlock. L'idée de perdre John, annihilé par son aîné, embrasa le sang de Sherlock. Il sentait pulser le liquide vital dans ses veines, malmenant ses capillaires, le faisant frissonner. Il savait que son frère ne reculerait devant rien. Son ingérence dans la vie de son cadet atteignait des sommets. Jamais Sherlock ne l'aurait cru capable d'aller jusque-là. Et il n'avait pas pensé à ce qu'il ressentirait si cela arrivait.
Mais maintenant cela se jouait là, à quelques mètres de lui, et le sang battant à ses tempes lui faisait tourner la tête. Aucun fondement scientifique. Élément à examiner ultérieurement.
La voix de Mycroft, basse et maîtrisée, lui parvenait dans un brouillard flou et indistinct, sans qu'il puisse en comprendre les mots, mais la simple tonalité lui suffisait. C'était la même que pour sa réplique préférée « tu me déçois beaucoup, Sherlock ». Décevoir Mycroft était si simple. Perdre sa confiance se faisait en un clin d'œil. La retrouver relevait de l'impossible ou presque. C'était presque un jeu entre eux :
Sherlock décevait Mycroft.
Il faisait amende honorable.
Son frère pardonnait et essayait de retrouver la confiance en son cadet. Qui replongeait alors un peu plus profondément.
Sherlock écrivait des listes et décevait Mycroft.
Mycroft lisait les listes et voulait croire en la rédemption.
Jusqu'à la liste de plus, la liste de trop. Cette fois ils ne jouaient plus. Sherlock n'avait plus envie de jouer. Mais il était allé trop loin et la dernière fois qu'il avait entendu « tu me déçois, Sherlock » avait été la plus violente. Le jeune génie avait conscience qu'il ne regagnerait la confiance perdue de son aîné. C'était une chose pour laquelle il s'était fait à l'idée.
Mais que Mycroft emploie ce même ton avec John le rendait fou de rage. Une sourde colère dansait dans ses veines. Il ne savait pour l'instant ni quand ni comment agir pour être le plus utile à John, mais il refusait de laisser passer cela.
Et puis une autre voix s'éleva. Plus claire, plus forte, plus grave, plus facilement audible et compréhensible. Sherlock la connaissait aussi, c'était celle de Gaston Lestrade, l'ami de John et Mike Stamford, et accessoirement âme damnée de Mycroft. (Sherlock n'avait toujours pas tranché s'il aimait bien Lestrade, qui lui fournissait des enquêtes de Scotland Yard et s'entendait bien avec John, ou au contraire le détestait pour autant idolâtrer son frère).
– Vous êtes en état d'arresta...
Sherlock n'attendit pas d'entendre la suite. C'était ça la solution de Mycroft ? La justice ? Qui condamnerait John avant même que ce dernier n'ait eu le temps de battre des cils ? Il fallait reconnaître que cela serait efficace. Sherlock aurait plutôt parié sur une forte somme d'argent pour obliger John à s'éloigner de Sherlock, ce qui aurait été bien plus du style du politicien. La justice était une solution plus radicale, assurément.
Et parfaitement insupportable.
– NON ! hurla-t-il avant même d'avoir réalisé avoir bougé.
Il se plaça devant John, protecteur, défensif, bras battus, maigre rempart de son corps faible et fin. De ses prunelles brûlantes d'une haine sans nom, il défia son frère d'oser continuer.
Et analysa sans même le vouloir son aîné et Lestrade, qui se trouvaient devant lui. Il vit à peine le troisième homme, en retrait, inintéressant. Un violent flot d'informations lui parvint : les plis de la chemise de Mycroft. Celle rentrée à la va-vite de Lestrade. La posture de son aîné. La plaie à la lèvre du policier. Leur odeur de mousse à raser, manifestement la même marque, trop chère pour Lestrade, habituelle pour Mycroft. Les poils blancs sur le bas de leur pantalon (un chat, celui de Lestrade). Les cernes aux coins de leurs yeux. La veste que Mycroft mettait pour le deuxième jour consécutif.
La solution de l'équation était si simple. Ainsi donc, en dépit de toutes les prévisions de Sherlock, Mycroft avait cédé à Lestrade. Et pour qu'ils aient passé la nuit chez le policier, et que sa salle de bains contienne la mousse à raser préférée de Mycroft, ce n'était ni la première, ni la dernière fois.
– Je ne suis pas le seul ici à aimer les poissons rouges.
Sherlock entendit les mots sortir de sa bouche avant même qu'il n'ait pu y réfléchir. Son aîné allait comprendre, bien sûr, la réflexion. A l'époque de Victor, quand Sherlock avait le corps brisé par les sangles qui le maintenait au lit et qu'il n'avait d'autre choix que d'écouter son frère, l'homme d'État avait laissé échapper qu'il se sentait entouré de poissons rouges en permanence. Et que Sherlock ait cru que l'un deux puisse être différent était une monumentale erreur.
Le fait que Mycroft ait changé d'avis et que l'un des poissons rouges ait désormais sa préférence était une nouvelle assez surprenante en soi, mais pas autant que la révélation inconsciente de Sherlock.
Il aurait dû nier, ravaler ses mots, battre en retraite. Ni pas penser. Ne pas laisser son corps, ses veines, son cerveau et son cœur exploser.
Mais c'était trop tard. Il s'était dressé contre Mycroft, et n'avait d'autre choix que de poursuivre sa bravade. Il n'avait pour cela plus qu'une carte à jouer, la dernière, l'atout ultime qui lui permettait de gagner la partie à tous les coups : il menaça sa propre vie.
Et cela eut l'effet escompté. Mycroft n'était pas assez insensible pour ne pas lui céder, même si les deux frères avaient tous les deux conscience que les mots de Sherlock n'étaient rien de plus que des mots : jamais il n'avait réellement tenté d'intenter à sa vie consciemment, et jamais il ne le ferait. Mais la menace restait trop présente dans leurs esprits, et Mycroft céda.
Il leva le drapeau blanc, proposa l'armistice, partagea le territoire, et sans même penser à consulter John, Sherlock accepta sa reddition partielle. Que seraient quelques mois sans se voir s'ils avaient le reste de leurs vies ?
Le jeune génie n'eut pas le loisir de se pencher davantage sur la question ni d'analyser la profondeur de ce qu'il venait lui-même de penser : un bruit sourd résonna derrière lui, et il eut à peine le temps de se retourner que John fermait déjà les yeux, à terre.
John se réveilla en sursaut et en panique. Il ne savait pas où il était, combien de temps il s'était écoulé, ce qui s'était produit. Son instinct de militaire affolait son cœur et ses sens, et à peine ses yeux ouverts sur une pièce à moitié noire, il se débattit pour se défaire de ce qui l'entravait.
– John, calme-toi !
C'était la voix de Sherlock.
Le poids de Sherlock qui pesait contre lui.
L'odeur de Sherlock qui embaumait autour de lui.
John se calma instantanément et attendit que ses yeux s'habituent à l'obscurité.
– Tu es chez toi, murmura Sherlock.
John hocha la tête. Il venait de reconnaître sa chambre, son lit. La soirée était en train commencer et les rideaux avaient été tirés, donnant à son cerveau qui venait de se réveiller et sa tête qui avait tourné l'illusion qu'il faisait noir. Il faisait en réalité à peine sombre et John distinguait parfaitement son amant, assis sur le lit à côté de lui. Lequel détourna les yeux quand son enseignant le regarda un peu trop.
Le cerveau de John se remit alors brutalement en route, et se remémora comment ils en étaient arrivés là. Mycroft était venu pour l'arrêter.
Sherlock était intervenu.
Sherlock avait menacé de se suicider.
John avait compris que son amant avait été junkie.
Mycroft avait exigé qu'ils ne se voient plus tant que John était le professeur de Sherlock.
Sherlock l'avait traité de poisson rouge. Et, John s'en souvenait à présent, la dernière fois qu'il l'avait entendu utiliser ce terme, c'était pour désigner les sentiments de Greg à l'égard de Mycroft.
Il y avait beaucoup d'informations difficiles à comprendre, à analyser.
– J'ai besoin que tu m'expliques certaines choses, murmura-t-il à la nuque de Sherlock.
Alors que ce dernier s'était jeté sur lui et serré contre le matelas pour le calmer un instant plus tôt il s'était désormais éloigné et détournait le regard.
– Tu t'es évanoui. Mycroft a accepté que je te ramène chez toi et que j'attende que tu te réveilles. C'est moi qui t'aies mis au lit.
Cela expliquait pourquoi John était sous les couvertures, et qu'il sentait ne plus avoir de pantalon. Il était plutôt que rassurant que Sherlock soit celui qui ait fait cela, et pas Mycroft ou Greg, ou pire, le Doyen de l'Imperial.
– Mycroft a accepté de ne pas t'envoyer en prison pour abus de confiance par une entité dépositaire d'autorité. A condition qu'on ne se voit plus. Tant que tu es mon enseignant.
Cela, John s'en souvenait, et il hocha la tête. C'était à la fois une victoire et une torture. Il restait cinq semaines jusqu'à la fin juin, et il n'était pas sûr de survivre à tout ce temps. Cela restait néanmoins moins pire que les dix ans de réclusion qu'il pouvait encourir.
– Il a laissé son garde du corps devant la porte. Pour s'assurer que je parte une fois que tu seras réveillé. Et que je ne revienne pas. Mais il m'a autorisé à attendre que tu te réveilles pour vérifier que tu vas bien. Tu vas bien ?
– Je crois, oui.
– Très bien. Alors je vais y aller. Je vais te laisser mes notes sur...
Il avait commencé à se relever, toujours sans regarder John, et ce dernier l'avait empêché de quitter le lit en l'attrapant par le bras.
– Tu t'imagines que tu vas t'en tirer comme ça ?
Sherlock détourna le regard une fois de plus.
– Je ne sais pas de quoi tu parles.
– Tu sais très bien de quoi je parle.
Ce que racontait le jeune génie était très intéressant d'un point de vue purement factuel, afin que John recolle les morceaux de l'histoire telle que s'était déroulée depuis son évanouissement, mais il y avait des questions beaucoup plus importantes dans la balance.
– Je dois y aller.
– Parce que tu crois que je vais te laisser faire ? Si j'ai bien compris, une fois que tu auras passé cette porte, tu ne reviendras pas ? Ton grand frère y veillera. Alors je me fous qu'il ait dit que tu devais partir une fois que je serais réveillé. Depuis quand lui obéis-tu ? Je veux des réponses et je les obtiendrais, Sherlock. Tu me dois des explications.
Il tenait toujours Sherlock par le bras, le jeune homme à moitié relevé, John à moitié avachi dans son lit, et il sentait sa paume le brûler à l'endroit où il touchait son élève, son amant, et tellement plus de choses à la fois. Il ne voulait plus jamais le lâcher. Le garder près de lui pour toujours. Il avait failli se retrouver condamné pour très longtemps, et il avait pris conscience de ce qu'il ressentait. Quitte à ce qu'on condamne leur relation, autant qu'il soit sincère jusqu'au bout. Il ne pouvait plus rester dans cet entredeux où il obligeait ses tripes à se calmer et son cœur à se taire dès que Sherlock entrait dans son champ de vision et faisait semblant ne le vouloir que pour le sexe.
S'il devait être puni, alors il voulait que cela soit pour sa sincérité. Pour son amour.
– John...
Et enfin, il se retourna vers son amant et lui fit face, stoppant son mouvement de fuite et se rasseyant aux côtés de John, levant les yeux vers lui. John sentit aussitôt son cœur se serrer et se briser. Il y avait tellement de sentiments au fond du regard de Sherlock. De la terreur, une peur panique, et aussi tellement d'espoir mêlé de crainte. Ses yeux aux pupilles irréelles étaient si vivants, si mobiles, deux orbes parfaits qui exprimaient tellement mieux la multitude de sentiments complexes qui habitaient cet être irréel à l'âme si fragile et si belle qu'il ne savait pas comment la gérer. Si John n'avait pas déjà été amoureux en cet instant précis, il le serait devenu sur le champ. Sherlock était magnifique dans sa candeur et sa pureté dans la pénombre de la pièce, le cœur gonflé d'un espoir terrifié de faire confiance.
C'était si simple de lire en lui. Si évident.
Sans réfléchir, John l'attira à lui et l'embrassa.
Ce fut d'une telle évidence que Sherlock y répondit presque aussitôt, doucement, tendrement, passionnément.
– Non !
Dans un cri d'angoisse et de lucidité, le jeune génie venait de repousser son enseignant, qui, loin de se laisser faire, avait bloqué ses poignets et l'empêchait de s'éloigner davantage. Ils savaient néanmoins tous les deux que la prise de John était purement formelle, et si Sherlock y mettait plus de force, il pourrait s'en extraire et fuir.
– Non quoi ? interrogea John, volontairement dur, rivant ses pupilles dans celles de Sherlock, le mettant au défi de détourner le regard. Non, on ne doit pas s'embrasser pour obéir à ton frère ? Non, on ne doit pas s'embrasser parce que je suis ton enseignant ? Ou non, parce que c'est ça que tu ne supportes pas ?
Et John accompagna sa phrase d'un pouce tendre caressant la pommette acérée et d'un rouge soutenu du visage de son amant. Qui devint plus écarlate encore.
John avait compris. Il était perdu.
– Raconte-moi, Sherlock. Qu'est-ce que c'était ? Cocaïne ? Morphine ? Héroïne ? Qui était-ce ? Ton ami ? Un proche ? Un inconnu ?
La voix était si douce, si pleine de compréhension que c'en était douloureux. Sherlock détourna le regard, une fois de plus, et le geste manqua de briser John, qui lui lâcha le poignet qu'il tenait toujours, et laissa retomber la main qui s'était posé sur son visage. Mais le jeune étudiant ne se déroba pas. Il ne s'enfuit pas. Il ne regarda pas John.
Mais il parla.
– Cocaïne. Et il était mon dealer. Victor. C'était Victor. C'était mon dealer.
C'était la première fois qu'il prononçait le mot chéri et honni autrement que dans sa tête. C'était la première qu'il lui donnait le vrai qualificatif qui lui convenait : Victor n'avait jamais été doux, aimant, tendre. Victor avait été son fournisseur. La drogue avait fait le reste.
– Je ne suis pas comme lui, murmura John. Et si tu me racontes ce qu'il t'a fait, je pourrais mieux comprendre et ne jamais devenir comme lui. Je peux te promettre de ne jamais devenir comme lui si tu me racontes.
Ni l'un ni l'autre n'avait conscience d'évoquer un « après », après la fin de l'année, après l'ultimatum de Mycroft, après cette journée, après la titularisation de John, après la réussite des examens de Sherlock.
C'était pourtant bien ce dont il s'agissait, et là où tous les psys avaient échoué tant de fois, John réussit simplement avec un mot :
– Sherlock...
Ça ne comptait même pas comme un mot, c'était Sherlock qui l'avait dit quand John lui avait interdit de parler. Les noms n'étaient pas des mots. C'était des biens précieux et délicats, qu'on offrait comme on offrait son cœur et qui se devaient d'être protégés, qui pouvaient véhiculer tant de choses que les mots ne pouvaient dire.
Alors Sherlock ouvrit les vannes et déversa les mots qu'il n'avait pas dits. Qu'il n'avait jamais osé dire. Qu'il n'avait jamais pensés. Qu'il aurait dû dire depuis longtemps, mais il n'avait jamais trouvé la bonne personne à qui les dire. Il n'avait pas encore trouvé John.
– J'avais dix-huit ans. Je m'ennuyais. Le lycée était tellement simple depuis toujours. Papa et Maman m'avaient toujours laissé faire ce que je voulais pour m'occuper, éteindre mon cerveau, l'empêcher de me ronger, de m'attaquer de l'intérieur quand il s'ennuyait, quand il ne pensait pas assez. Alors je le nourrissais, encore et toujours, mais ça ne suffisait pas. Plus je l'occupais, plus je le nourrissais, et plus je devais l'occuper et plus je devais le nourrir. Et je ne voulais plus le nourrir. Je voulais que ça se calme. Que ça se taise. Que le bruissement dans ma tête s'arrête. Enfin. La cigarette. Fumer, ça l'a calmé. Mais j'avais commencé il y a longtemps. J'avais quatorze ans. Alors ça ne suffisait plus. Papa et Maman m'ont inscrit à la fac. Oxford. Bien sûr, Oxford, comme Mycroft. Mais ça n'a pas suffi. Jusqu'à Victor. Victor a suffi.
Les phrases courtes, violentes et hachées du jeune génie témoignaient à elles seules du trouble qui l'animait, mais Sherlock avait en outre un comportement autiste, balancement d'avant en arrière et bras refermés autour de son propre corps pour vérifier où se trouvait la réalité. Négligemment, l'air de rien, John le récupéra dans ses bras, juste pour l'empêcher de bouger. Juste pour le calmer. Juste comme ça.
– Victor m'a aimé tout de suite. Victor me voulait. Victor disait que j'étais génial. Victor aimait mon cerveau. Victor disait qu'il avait la solution pour mon cerveau. Victor m'a donné de la cocaïne.
John doutait sérieusement que le Victor en question ait aimé Sherlock un seul instant. Quand on aimait Sherlock et son cerveau, son merveilleux intellect qui faisait de lui le génie et l'âme si magnifique qui faisait trembler John, on ne le détruisait pas à la cocaïne. En revanche, quand on était intéressé par l'argent et l'aisance sociale que dégageait Sherlock, on avait ce type de comportement. Pour le bien-être de ce misérable individu, il valait mieux pour lui qu'il ne paraisse jamais devant John s'il voulait garder son nez et ses pommettes en un seul morceau. Et tous les os de son corps. Parce que John pouvait tous les briser, un par un, en les nommant, s'il l'envie lui prenait. Il avait fait l'armée. Et l'envie lui prenait quand il entendait ce prénom.
Sherlock s'était tu. On aurait dit qu'il hésitait à poursuivre, et que les yeux meurtriers de John ne l'aidaient pas à continuer.
Du regard, John l'invita à continuer, adoucissant la folie de ses prunelles.
– Victor m'aimait, murmura Sherlock. Du moins, il aimait le moi qui était drogué. Je pense. Je crois. Je ne sais pas. Victor m'a donné de la cocaïne. Et ça a été merveilleux. Immédiat. Parfait. Mon cerveau se calmait, s'engourdissait, s'apaisait, et en même temps se sublimait. J'étais plus intelligent, tout était plus clair, plus précis, plus parfait. Tout était si clair. Mais sans la souffrance du bruissement douloureux de mon cerveau qui fonctionnait en continu. C'était si parfait. C'était mieux que la cigarette, mieux que tout. Je croyais être plus fort. Je ne l'étais pas.
Sa voix s'était brisée. Avouer ses faiblesses était manifestement extrêmement douloureux pour lui, mais il n'était plus possible de l'arrêter.
– Combien de temps ? murmura John.
– Pour que je devienne accro ? Quelques semaines, je pense. Victor me soutenait dans ma consommation. Pour que je reconnaisse être accro ? Plusieurs mois, presque une année complète. Pour que je réalise avoir besoin d'aide ? Je n'en suis jamais arrivé à ce stade. Au bout de deux ans, tout a changé, et j'ai fait une overdose. Une de plus. Une de trop. La différence, quand je me suis réveillé, c'est que ce n'était pas Mycroft qui m'avait trouvé et qui était au pied de mon lit, mais Lestrade. La différence, quand je me suis réveillé, c'est que j'étais seul à m'être réveillé.
Le visage de John dut afficher sa compréhension horrifiée, car Sherlock fut incapable de continuer à soutenir son regard et détourna les yeux, à nouveau. Mais cette fois, ce n'était plus une fuite. C'était le poids de la douleur.
– Je n'allais déjà plus en cours depuis des mois. Victor m'utilisait pour gagner au poker, traîner dans bas-fonds de Londres, écouler sa marchandise, se faire des contacts utiles, savoir lire dans les gens et les manipuler et les utiliser. Oxford m'avait probablement viré depuis longtemps. Mycroft est intervenu. Il m'a placé de force en désintoxication. Tout l'été. Avec Lestrade, ils se sont relayés pour me soigner.
Le jeune génie caressa d'une main inconsciente ses poignets, là où les sangles de cuir s'étaient enfoncées dans sa chair pour le maintenir au lit, quand il refusait les soins et hurlait des insanités. John perçut le geste, et ne put s'empêcher de remplacer les doigts pâles par les siens, caressant à son tour d'un geste tendre et doux.
– La patience de Mycroft et sa volonté inflexible ont fini par fonctionner. Il m'a inscrit à l'Imperial, m'a obtenu le droit de suivre les cours que je voulais, à la carte, le droit de faire mes recherches, d'agir comme bon me semblait. Il m'a payé l'appartement, m'a laissé ma liberté au lieu de m'obliger à habiter avec lui, comme il l'avait initialement prévu. La seule condition à ma liberté, outre le fait de ne pas replonger bien sûr, c'était de suivre sérieusement mes cours et de rendre mes devoirs en temps et en heure.
Il y avait un respect mêlé de mépris dans la voix de Sherlock, désormais. De toute évidence, sa relation avec son frère était suffisamment compliquée pour remplir une vie de psychothérapie. A laquelle, de toute évidence, aucun des deux frères Holmes ne se soumettrait jamais de son plein gré.
– C'est dans ces conditions que je suis arrivé à l'Imperial. Et que...
Je t'ai rencontré, compléta John. Mais il eut la présence d'esprit de ne pas le dire.
– Et Victor ? demanda doucement l'enseignant.
– Victor est mort.
De cela, John ne fut pas surpris. Il avait bien compris.
– Victor m'aimait. Du moins il aimait le moi sous cocaïne. Il aimait mon esprit. Il aimait l'argent que je lui rapportais. Il aimait les clients que je lui rapportais. Ceux que je lui permettais de faire chanter. Il aimait mon corps. Il m'aimait. Je crois. Il le disait, du moins. Souvent. Au début. Puis de moins en moins. Au fur et à mesure que je planais. Trop. Il s'énervait. Il me privait de poudre. Puis il redevenait gentil. Et doux. Il disait qu'il m'aimait. Pour toujours. Qu'il ne me quitterait jamais. Et... Je l'ai cru.
Sa voix, déjà faible, se brisa brutalement. John n'osait pas demander de précisions sur ce qui avait détruit Sherlock, ce qui lui avait fait fuir les contacts tendres : parce qu'il avait découvert que ce que Victor aimait en lui, ce n'était pas absolument pas son âme mais la manière dont il pouvait l'utiliser ? Ou bien parce qu'il était mort, brisant la promesse de ne jamais l'abandonner ?
Sherlock était un enfant. Un enfant brisé, paniqué. Un enfant qui avait un besoin vital de briller pour exister, parce qu'il ne savait pas comment comprendre ce monde étrange si personne ne lui disait qu'il était merveilleux. Cela avait dû être si simple pour Victor de le manipuler.
– Il était ton poisson rouge ? proposa John.
L'enseignant se souvenait que trop bien de la métaphore animale des frères Holmes pour dire des choses bien plus simple. Il espérait sincèrement pour le bien-être de Greg que Mycroft Holmes se laissait aller à plus de confidences en privé et qu'il réservait le vocabulaire des carassius à son cadet, et pas à son conjoint.
Mais John se souvenait également que Sherlock avait dit qu'il était son poisson rouge. Et s'il décodait correctement, son cœur battait un peu trop vite. Même si Sherlock n'en voulait pas en dire plus, John se contenterait de cette phrase et essayerait de garder son cœur au milieu de ses côtes sans ce que celui-ci n'explose littéralement de joie.
En attendant, Sherlock ne répondait pas, le regard fuyant et le corps tremblant. John, malgré sa formation de médecin, n'était pas spécialement violent pour le plaisir, uniquement par nécessité. Pourtant, pour l'une des premières fois de sa vie, il eut envie de frapper quelqu'un pour tuer. Si toutefois Victor n'était pas déjà mort, bien sûr. Mais le désastre qu'il avait semé sur son passage chez Sherlock était un acte criminel qu'il fallait punir.
– Sherlock, réponds-moi. Tu as le droit de le dire. Ce n'est pas honteux. Ce n'est pas ta faute. C'est lui qui t'a fait ça.
– Q-quoi ?
– Tu le considérais comme ton poisson rouge, non ? reprit John la métaphore pour ne pas dire les autres mots qui pourraient choquer l'autiste traumatisé qu'était son élève.
– O...Oui...
– Et tu as honte de cela. De lui avoir fait confiance. De l'avoir suivi. De l'avoir cru. Lui et ses belles paroles. Lui et ses serments. Lui et sa tendresse. N'est-ce pas ?
Parce que c'était bien ça le nœud du problème. Sherlock n'avait pas été blessé parce qu'il aimait Victor et que ce dernier l'avait abandonné en mourant. Il n'avait pas non plus été blessé parce que Victor lui mentait sur la réalité de ses sentiments, manipulant le jeune génie socialement inadapté.
Il avait été révulsé par lui-même de ne pas avoir su déceler les mensonges de celui qu'il considérait comme son ami et bien plus. Révulsé par les ravages que pouvait faire la confiance entre deux êtres. Dégoûté de lui-même.
Et il regardait John comme s'il était son nouveau soleil. Comme si personne ne lui avait dit que ce n'était pas de sa faute. Et comme si c'était ce qu'il avait désespérément besoin d'entendre.
– Ce n'était pas de ta faute, répéta John suite au léger hochement de tête de confirmation de son élève. C'était de la sienne. C'est lui qui t'a fait ça, te droguant au passage. C'est lui qui a commis ce délit dont Mycroft voudrait m'accuser, l'abus de confiance, l'abus d'autorité. C'est pour ça que Mycroft a sur-réagi par rapport à moi. Mais tu n'étais pas responsable Sherlock. Il t'a drogué, rendu accro, pour volontairement te placer sous sa dépendance et ensuite abuser de toi, et ce même si tu étais sexuellement consentant. Tu n'as pas à en avoir honte. Tu n'as rien fait de mal, tu m'entends. Rien n'était de ta faute. Ce n'est pas parce que tu es un putain de génie, et mon Dieu, crois-moi, n'en doute jamais, tu es un génie, plus intelligent que quiconque en ce monde, je peux te le jurer, mais ce n'est pas parce que tu es un génie que tu dois t'en vouloir de ne pas l'avoir vu venir, et d'avoir cru en ses promesses et ses déclarations. Parce que tu étais accro à la cocaïne par sa faute. Tu comprends ?
John n'eut jamais sa réponse. Sherlock lui avait sauté dessus avant et l'embrassa à pleine bouche sans mot dire. John ferma les yeux, se fondant dans le baiser, dans les lèvres chaudes et voraces dont il était physiquement dépendant. Son cœur et son corps réagissaient sans même son consentement, le premier se lançant dans une folle cavalcade, le second en lançant ses bras à la conquête du dos et des fesses de son amant.
Sherlock gémit bruyamment lorsque John descendit un peu trop bas. Il s'était allongé de tout son long sur John, sur le lit, et malgré la couette qui recouvrait l'enseignant, les deux hommes pouvaient sentir l'excitation de l'autre.
– Je ne suis pas sûr que Toby laissera faire ça, haleta Sherlock en rompant le baiser, ses yeux rivés dans ceux de John.
– Qui est Toby ?
John posait la question par pur forme. Il s'en fichait complètement. Il avait une idée très précise de ce qu'il voulait et ne comptait pas arrêter avant de l'avoir eu. Attirant vers lui Sherlock qui s'était beaucoup trop éloigné à son goût, il posa sa bouche à la jonction tendre du cou et de l'épaule et aspira la peau.
– Le garde du cooooorps de Mycroft. Non John. Je...
Sherlock gémit de nouveau, John aspirant plus fort, marquant de sa possessivité son élève que trop consentant.
– Non, non, non, murmura le jeune génie, sans en penser le premier mot.
Quand il parvint à se dégager, c'était trop tard. Son cou arborait une magnifique couleur rouge vif, ses pommettes étaient écarlates, et la lueur affamée et tendre dans les yeux de John lui donnait encore plus envie.
– Cinq semaines, murmura-t-il. S'il te plaît.
– Pour obéir à ton frère ?
– Pour ne pas contrevenir à aucune règle. Tu dois devenir médecin. Pour m'accompagner sur les scènes de crime. Je dois finir mon année. Et je ne veux pas que tu sacrifies ton futur.
– Cinq semaines, et je serais ton poisson rouge ? insista John.
Ils se tenaient encore l'un contre l'autre, Sherlock à califourchon sur son amant, et il serait si simple pour John de simplement relever le bassin, frotter son érection contre l'aine de son élève et lui faire perdre toute raison. Mais il respectait bien trop Sherlock pour cela. Il l'aimait bien trop pour cela. Et il comprenait les raisons qui le poussaient à entendre, même si son corps n'était vraiment pas du même avis.
Sherlock rougit, hésita avant de répondre. Mais quand il le fit, ce fut les prunelles rivées dans celles de son amant, dilatées sous l'effet du plaisir et l'intensité du moment :
– Tu l'es déjà. Aussi longtemps que tu le désireras.
ANNONCE IMPORTANTE ! Je suis toujours en vacances. Je prépare ce chapitre avant mes congés, alors je n'ai aucune idée de si j'ai pris le temps sur mon téléphone de vous répondre ou non, mais si ce n'est pas le cas, pardonnez-moi, continuez d'inonder ma boîte mail de mots d'amour, et sachez que je vous aime de tout mon cœur ! Merci de votre compréhension !
Prochain et -ULTIME !- chapitre : 15 août ! Une review, si le coeur vous en dit ? :)
