Bonjour à tous pour cette dernière lecture de l'année ! :)

Pour répondre à certaines reviews sur le chapitre précédent, et même si ma boite à MP reste ouverte (enfin, quand j'aurais répondu à mes reviews c'est à dire pas maintenant xD), je peux vous donner quelques explications :)

Je suis extrêmement sensible à toutes les questions de consentement et d'attouchements sexuels, et je reconnais sans peine que la forme d'écriture, avec uniquement le pov de Sherlock et la diatribe de John ne permettent pas d'assez bien comprendre les motivations de chacun et notamment John. Mais j'ai fait ce que j'ai pu... je l'aurais sans doute mieux écrit si j'avais eu plus de temps

Mais pour préciser tout cela :

Du point de vue de Sherlock, il est persuadé que la personne dont John est amoureux n'est pas lui mais sa muse. Et donc qu'il ne mérite en rien les caresses du peintre. Il refuse de les accepter parce qu'il refuse d'usurper une place qu'il pense ne pas être la sienne. D'une certaine manière, c'est parce qu'il refuse de forcer John qu'il n'y répond pas : s'il cédait, il aurait la sensation d'obliger John à coucher avec lui alors que John désire sa muse, et donc d'avoir une relation non consentie par John.

Du point de vue de John, il a l'esprit complètement sens dessus dessous. Ça lui paraît évident qu'il est amoureux de Sherlock, il passe son temps à le dessiner et à ne dessiner que lui. Il vit avec lui, le nourrit, le chérit. Tout le monde le sait qu'il est fou de son colocataire, ça crève les yeux. Mais Sherlock ne voit rien parce qu'il est cretin. Alors il décide dnen faire un peu plus maladroitement, physiquement, lui montrer son désir. Ses premières caresses sont innocentes, légères, maladroites. Sauf que Sherlock lui envoie des signaux complètement contradictoires : son corps paraît le vouloir, répond aux caresses de John, ses yeux pétillent de plein d'expression multiples, autant le désir et l'envie qu'une certaine forme de crainte, mais il ne dit pas un mot et préfère partir... sans pour autant dire non de manière claire. Alors bien sûr il ne dit pas oui, mais il ne dit pas non. John, au fur et à mesure, est perdu. Il se persuade que Sherlock a un amant(e) qu'il va voir toutes les nuits et qu'il essaye simplement de dire non à John parce qu'il a déjà quelqu'un et pas parce qu'il ne l'aime pas. Il ne sait plus trop quoi penser et est persuadé (a raison) que Sherlock n'est pas physiquement dégoûté par lui (même s'il le dit sousl'effet de la colère) même s'il ressent de manière diffuse qu'il y a quelque chose, qu'il veut comprendre. Du coup, lentement, il approfondit ses caresses, pour obliger Sherlock à réagir, à lui signifier clairement les choses. Pour autant, il ne l'a jamais touché au delà de la ceinture et jamais ne l'aurait fait. Sa dernière caresse est une erreur dont il se repend et n'aurait pas réitéré sans consentement. D'ailleurs il craque juste après parce qu'il se dégoûte d'avoir osé ça.

En fait, cette fic mériterait un OS complet corrélé du POV de John '

24 Décembre – Coffee shop

Sur une idée originale de LouisanaNoGo pour "Sana"

Bonne lecture !


Quand il y repensait, John songeait qu'il n'aurait pas dû dire la vérité lors de son entretien d'embauche. Il aurait dû mentir. Honteusement. Tout le monde mentait dans un entretien d'embauche, non ? Au moins un peu. Pour gonfler son CV. Ses diplômes. Son expérience. Ses missions antérieures. Ses capacités. Ses connaissances de telle notion ou tel logiciel. Tout le monde mentait. C'était même le credo de Docteur House, non ? Il aurait dû l'écouter. Gregory House n'était pas seulement utile pour réviser des cas tordus de médecine, il était aussi utile dans sa philosophie de vie. John aurait dû l'écouter.

Ça lui aurait sûrement évité de répondre, à la question « pourquoi voulez-vous ce job ? » que ses parents l'avaient mis dehors et coupé les vivres parce qu'il avait osé soutenir sa petite sœur dans son combat de révélation et d'acceptation de son homosexualité, et que si, heureusement, ses études de médecine étaient à peu près payées, enfin du moins pour deux ans mais après ce n'était pas grave, il serait interne, il aurait un salaire, enfin bref, tout ça pour dire qu'il avait besoin d'un logement rapidement, et qu'il avait besoin de payer ce logement, et qu'il avait besoin de travailler pour gagner cet argent, vite et facilement de préférence, mais en évitant de tomber dans la drogue, parce qu'il voulait être médecin, pas dealer quoi.

John restait persuadé que s'il n'avait pas déblatéré d'un ton vacillant absolument pas feint (il était à bout de nerfs après seulement trois jours à squatter chez Mike, son ami de promo, il fallait qu'il déménage en urgence), la petite vieille au regard solide ne lui aurait pas offert le job et la chambre de bonne qui allait avec dans la seconde qui suivait.

En soi, c'était une bonne chose, assurément. Il était logé et gagnait sa vie, et son employeur et logeuse tenait compte des horaires de ses cours à la fac de médecine de Saint Bart pour le faire bosser. Le problème ? Elle était devenue son coach de vie. Et John restait persuadé que s'il s'était montré un peu moins désespéré lors de leur entretien, elle ne le couverait pas comme une mère poule.

Il l'adorait, bien sûr. Elle était la grand-mère que n'importe qui rêverait d'avoir. Mais elle était d'une intransigeance de vie qui frôlait l'ingérence.

John avait cours à huit heures les jeudis et vendredis, et seulement à onze heures les autres jours. Le mardi, il finissait à plus de vingt-et-une heure. De fait, du lundi au mercredi, ainsi que le samedi, John faisait l'ouverture du café-salon-de-thé-bistrot-futur-café-théâtre (la vieille dame avait de grandes ambitions). Et tous les jours, à l'exception du mardi, il faisait la fermeture.

Concrètement, il était donc fourré derrière un bar à servir des boissons chaudes plusieurs heures par jour. Il avait essayé d'expliquer à sa patronne qu'il ne pouvait pas passer autant de temps à s'abîmer les zygomatiques à sourire à la clientèle, et à se brûler les mains avec la machine à café.

Elle avait haussé un sourcil, et lui avait répliqué un « je sais » sur un ton d'évidence.

Depuis, elle avait réquisitionné ses livres et ses cahiers, et lui posait des questions à n'importe quel moment. Elle était le meilleur moyen de réviser que John connaissait. Ses questions, sans cesse inattendues, et souvent complexes, l'obligeait à être prêt à répondre dans les dix secondes, sans quoi elle lui assénait une pichenette sur le nez.

Mieux encore, elle avait préparé des dizaines et des dizaines de questions à partir de ses QCM de révision, les avait faites imprimer et plastifier, et elle les avait mis à disposition de la clientèle, au même endroit que le menu. Et elle avait rajouté un écriteau enjoignant les clients à poser des questions à leur serveur.

Bizarrement, cela avait très bien marché, et les clients, surtout les habitués, s'étaient rapidement pris au jeu. La première fois qu'on lui avait demandé « un café serré, avec du lait et la liste de tous les os de la main », John avait légèrement bugué.

Depuis, il s'était habitué... et il fallait reconnaître que la méthode était efficace. Car l'affiche précisait « si votre serveur met trop de temps à répondre ou se trompe complètement, vous êtes en droit d'exiger une remise ou la gratuité de vos consommations ! »

Bien sûr, elle lui avait joyeusement notifié que les recettes manquantes dues à son incapacité à répondre aux questions seraient prélevées sur son salaire. Les clients, motivés par la technique, espérant un café gratuit, lui posaient des questions ardues.

En deux mois, John n'avait jamais autant révisé de sa vie, et il était devenu vice-major de promotion à la dernière session de ses examens.

Il était désormais en vacances de fin d'année, et avait la charge du bar du soir au matin, six jours par semaine, pour les deux semaines qui venaient.


– Tu es sûr que ça ne te dérange pas ? lui avait demandé Mrs Hudson, sa patronne, quand il lui avait annoncé ses résultats, ses vacances, et le fait qu'il tiendrait boutique.

– Bien sûr que non. Je n'ai rien de mieux à faire.

– J'avais prévu de fermer le café pendant quelques jours à Noël, je vais chez ma sœur, près de Glasgow, pour les fêtes...

– Je fermerai plus tôt le 24 et j'ouvrirai plus tard le 25, mais ça ira.

Elle l'avait regardé, soucieuse. Mais ils n'eurent pas le temps de poursuivre la conversation. La clochette venait de tintinnabuler, annonçant un client. C'était la fin de l'après-midi et la petite salle était presque vide. John, derrière son comptoir, dans son magnifique tablier violet, s'ennuyait en potassant son cours de chimie moléculaire avancée, entrant dans la composition de nombreux médicaments.

– Comme d'habitude, grinça une voix.

John soupira en la reconnaissant et releva les yeux.

– Nous servons dix-sept sortes de thé, et plusieurs cafés à la demande des clients. Nous avons des chocolats chauds et des thés glacés. Vous prenez quelque chose de différent chaque jour. Comment suis-je censé savoir ce que « comme d'habitude » veut dire ?

C'était assurément le pire problème de la vie de barista de John, ça et le fait qu'il était incapable de dessiner quoi que ce soit dans la mousse sans que ça ressemble à un Picasso (ce qui était une forme d'art comme une autre, après tout). Le problème avait un nom, des yeux très très bleus, une peau très très pâle, des boucles parfaitement dessinées très très noires, et toujours une réplique cynique aux coins de ses lèvres dessinées par la main de Dieu lui-même. Le problème s'appelait Sherlock Holmes et il était complètement improbable.

– Quatrième ligne. HCl-. Pas H2Cl.

Et il était aussi la seule personne à ne jamais poser à John des questions de cours. Il n'en avait pas besoin. S'il lui prenait l'envie d'un café gratuit, il lui suffisait de puiser dans son formidable cerveau une question d'anatomie ou de chimie trop pointue pour que John parvienne seulement à la comprendre. Avec un énoncé, des feuilles de brouillon, un stylo, et du temps, John aurait sans doute réussi à faire quelque chose... mais certainement pas quand la question était posée à un rythme frôlant l'apoplexie, contenait pas moins de sept données chiffrées, et impliquait pour sa résolution des multiplications à trois chiffres de tête.

Bien sûr, une fois la tête de poisson rouge de John obtenue, ses lèvres (toujours parfaites) s'incurvaient dans un magnifique sourire de supériorité et il débitait la réponse sur un rythme plus rapide encore.

– Ah oui, mince. Merci, commenta John en se replongeant dans son exercice.

– Félicitations pour votre place de vice-major.

Il faisait ça, aussi. Tout savoir de la vie de quelqu'un en quelques battements de cils. Il avait fait ça à John la première fois qu'il l'avait vu. Il avait su pour son frère Harry, pour ses études de médecine, pour son homosexualité, pour la petite chambre qu'il louait juste au-dessus du café. John avait juste bêtement cligné des yeux devant cet énergumène, qui était parti avec son café à emporter dans un grand mouvement de manteau voltigeant, et il lui avait fallu plusieurs jours avant de le revoir, lui dire qu'il avait une sœur, pas de frère, mais que c'était quand même foutrement brillant. La seule chose qu'il n'avait pas corrigé était la mention de l'homosexualité. Parce qu'il parlait de celle d'Harry, bien sûr. Aucun intérêt à venir corriger cette information. Il ne parlait pas de lui.

Ils avaient depuis lors des conversations polies et aimables (comprendre, des diatribes et des noms d'oiseaux selon l'humeur du génie) dès que Sherlock passait la porte.

– Merci. Vous voulez quoi ?

– Je vous ai dit. Comme d'habitude.

John leva les yeux au ciel derechef. Sherlock avait essayé absolument toute la carte, même les trucs innommables et répugnants du genre café au lait aromatisé au caramel et à la mûre des bois, et il ne prenait jamais la même chose selon un schéma défini. John avait des clients qui aimaient du café le lundi, du thé le mardi, et du chocolat chaud le mercredi et dire « comme d'habitude » avait donc du sens. Pour ceux qui, été comme hiver, quel que soit le jour de la semaine, prenaient un café allongé, dire « comme d'habitude » avait encore plus de sens.

Pour cet énergumène fantasque, cela n'en avait aucun.

– Vous ne prenez jamais la même chose, argumenta John.

– Et bien surprenez-moi.

– On n'est pas dans Ratatouille et jusqu'à preuve du contraire, je suis un humain, pas un rat.

De toute évidence, sa réplique laissa Sherlock profondément perplexe. Encore une référence à la pop culture incomprise par le génie. Pour celle-là, John lui pardonnait. Ce n'était pas comme s'il avait cité Le Roi Lion ou La Belle et la Bête. Là, ça aurait été impardonnable.

– Laissez tomber. Je peux au moins avoir une indication du genre thé ou café ?

– Café. Avec un dessin dans la mousse.

John leva les yeux au ciel derechef.

– Vous n'aimez pas la mousse et je ne sais pas dessiner dedans, ce que vous savez parfaitement.

– Observateur, pour un barista. Mais ne pas savoir dessiner dans la mousse est en revanche un grave manque dans votre profession.

– Désolé, je préfère me concentrer sur la concentration d'hydrochlorure dans les médicaments qu'apprendre à dessiner des feuilles. Un sucre ou deux aujourd'hui ?

– Je croyais que le but de tout ça était de me surprendre ?

– Non, le but est de vous servir un café que vous allez payer très cher parce que je vais vous préparer le plus cher de la carte, puisque nous ne voulez pas me dire ce que vous voulez.

Sherlock lui renvoya un sourire amusé, parfaitement au courant que John venait de lui déposer sur le comptoir un café serré avec un seul sucre, comme il les aimait la plupart du temps, et parfaitement au courant que la boisson coûtait à peine une livre, qu'il déposa sur le comptoir et se saisit de sa tasse pour s'installer à une table un peu plus loin, ouvrant rapidement son laptop.

Pendant que celui-ci s'allumait, il regarda, amusé, John faire la monnaie sur sa pièce, et mettre les piécettes excédentaires dans la boîte à pourboire, c'est à dire directement dans sa poche, le tout en lui tirant la langue.

– Il m'énerve, grommela John alors que Mrs Hudson revenait à la charge près de lui, le troquet déserté de ses clients à l'exception du génie.

– Allons, il n'est pas méchant. Il sait que tu trouveras toujours ce qui lui fait plaisir.

John soupira. Sa patronne adorait Sherlock à un point que cela en devenait gênant. Elle se comportait avec lui exactement comme avec John, comme s'ils étaient deux oisillons abandonnés par leur mère, qu'elle devait couver avant de pouvoir les rendre à leur liberté.

– Ce n'est pas une raison. C'est un client. Il ne peut pas faire comme tout le monde, choisir un café, me poser une question, et me féliciter quand je réponds correctement ?

– Tu ne réponds jamais correctement à ses questions !

– En même temps, vu ce qu'il me demande...

Sherlock et lui avaient à peu près le même âge, le génie un peu plus jeune que le futur médecin, et si John savait qu'il faisait des études, il ignorait en quoi. Un truc à la hauteur de son talent, probablement.

– John, pour en revenir à ce qu'on disait précédemment...

– Je peux ouvrir le café à Noël, répondit le jeune homme précipitamment, se détournant pour nettoyer la machine à café derrière le comptoir. Ça ne me gêne pas. On perdra moins de clients.

La vieille dame le regarda, tristement, lui tourner le dos et entreprendre de faire briller l'engin déjà rutilant.

– Tu ne veux pas essayer de retourner chez tes parents ? demanda-t-elle d'une voix douce.

Le tremblement des épaules de John fut pour un temps sa seule réponse.

– Harry vit chez sa copine, Clara. Ses parents l'ont accueillie, aidée, supportée dans tous les sens du terme. Elle est heureuse, épanouie, plus qu'elle ne l'a jamais été. Aux dernières nouvelles, elle n'a plus l'intention de retourner voir nos parents de toute sa vie, tant qu'ils ne l'accepteront pas. Moi... j'aurais l'impression de la trahir si j'y allais.

Il ne s'était pas retourné et Mrs Hudson posa une main maternelle entre ses omoplates.

– Tu pourrais y aller pour arranger les choses. C'est quand même Noël...

– Ils m'ont jeté dehors la veille d'Halloween. Il pleuvait des cordes. Je n'avais aucune idée d'où passer la nuit. Je ne vois pas ce que Noël change là-dedans.

La vieille dame se mordilla la lèvre, faisant toujours face à l'épaule tendue du jeune homme, qui gérait à sa manière ce qu'il considérait comme une douloureuse trahison. Le pire était sans doute pour lui de voir sa sœur heureuse, aussi paradoxal que cela soit : il s'était battu pour elle, et elle était désormais bien plus joyeuse et épanouie que lui, et son cœur en nourrissait une forme de rancœur malvenue, mais terriblement humaine.

– Les gens s'ouvrent plus, à Noël... essaya-t-elle de nouveau.

– Mon père essayerait plutôt de fermer ses poings. Je préfère ne pas être là quand ils essayeront de s'abattre sur quelque chose. Je tiens un petit peu à mon crâne.

Elle s'avoua vaincue, du moins pour cette bataille. Mais elle refusait de perdre la guerre.

– Oh, j'ai une idée ! Viens avec moi !

Sans lui laisser le temps de réagir, elle l'entraîna en direction de la table où Sherlock travaillait toujours, ayant étalé autour de lui des images toutes plus sanglantes et glauques les unes que les autres, qui auraient donné la nausée à n'importe qui... sauf à John qui, médecin, ne sourcilla pas une seule seconde.

– Sherlock, mon garçon !

Le génie releva les yeux de son travail et regarda la vieille dame en réussissant l'exploit de faire passer par le seul lever de son sourcil les émotions de gêne, d'agacement et de « d'accord, mais c'est bien parce que c'est vous » qui semblaient le traverser.

– Vous allez chez vos parents pour Noël ? Vous n'avez qu'à emmener John ! La maison est bien assez grande et votre mère sera tellement contente d'avoir quelqu'un de plus à sa table !

– QUOI ?

– QUOI ?

Il fallait reconnaître ça aux deux garçons, ils étaient totalement sur la même longueur d'onde, pour une fois. Leur stupeur et leur agacement étaient parfaitement identiques.

– Mais ce n'est pas possible !

– Je ne vais pas débarquer chez des gens comme ça !

– Ma mère serait fichue de s'imaginer des choses !

– Je ne les connais pas !

– C'est complètement débile !

– C'est complètement crétin !

– C'est la pire idée du siècle et pourtant vu les idiots qui constituent quatre-vingt-dix pour cent de notre population, je pensais avoir tout vu !

– Je refuse d'être considéré comme un squatteur !

Ils parlaient tous les deux en même temps, dans un joyeux brouhaha, s'insurgeant contre l'idée stupide de Mrs Hudson, laquelle les écoutait parler en buvant sa tasse de thé (c'était l'avantage de tenir un café-salon de thé, elle pouvait ainsi en boire en continu et se baladait toujours avec sa tasse pas très loin), levant son petit doigt comme toute anglaise qui se respecte.

Avec un sourire en coin, tandis qu'ils continuaient de râler tout ce qu'ils savaient, elle nota que les seules choses qui ressortaient de leur discours, c'était la gêne, la honte, et la crétinerie de la proposition. John se lamentait sur la gêne qu'il allait occasionner à des gens qu'il ne connaissait pas, craignait d'être assimilé à un pique-assiette, n'avait pas d'argent pour des cadeaux de Noël et de remerciement à de parfaits inconnus, était donc profondément honteux et gêné d'une situation pareille, si elle devait exister.

Sherlock, à grands renforts de synonymes du mot débile, exprimait tout le mépris que lui inspirait la proposition, sans pour autant donner le moindre argument censé, si ce n'est qu'il allait détester le comportement de sa famille qui se méprendrait sur la nature de leur relation.

Mais pas une seconde, les garçons ne pensèrent à s'exprimer sur leur relation à tous les deux. Pas un instant, ils n'affirmèrent que ce serait gênant ou stupide de se retrouver entre barista incompétent et client agaçant pour passer les fêtes de fin d'année. Cela aurait dû être leur argument premier, pourtant. Aucun commerçant ne passait Noël avec un client lambda. Le fait qu'ils ne disent pas un mot sur le sujet était révélateur de beaucoup de choses, et ils ne paraissaient même pas s'en rendre compte.

Elle les laissa s'exciter encore quelques instants, jusqu'à ce qu'ils aient épuisé leur stock d'arguments, ménagea une seconde de silence, et asséna :

– Très bien, je comprends. Dans ce cas, Sherlock, mon garçon, voudriez-vous être assez aimable pour venir tenir compagnie à ce pauvre John pendant les vacances, surtout à proximité de Noël ? Histoire de lui changer les idées...

Ils ouvrirent la bouche. La refermèrent. Ne dirent rien. Puis dans un grommellement, acceptèrent la proposition. Ils allaient passer les vacances ensemble et ils venaient de se faire avoir comme des gamins.


Mrs Hudson partit peu de temps après cela, juste avant qu'une tempête de neige ne s'abatte sur le pays et ne défie toutes les prévisions météo. Le café se retrouva la plupart du temps moitié déserté, avec John derrière son comptoir qui essayait de s'occuper pour ne pas trop s'ennuyer. Les examens étaient finis, il avait deux semaines de congés avant de retourner en cours, et même s'il continuait de réviser régulièrement, il n'était assurément pas aussi assidu que quelques semaines auparavant. En trois jours, il avait eu le temps de finir un roman volumineux de Stephen King, devant l'absence quasi-totale de clients. Même les habitués ne venaient plus, soit parce qu'ils renonçaient à cause du froid et de la neige, soit parce qu'ils étaient partis pour les vacances rejoindre leurs proches.

Les clients de passage, qui avaient bravé le froid pour aller finaliser leurs achats de Noël, étaient finalement les plus nombreux, puisqu'ils passaient la porte du café avec reconnaissance, désireux d'enrouler leurs mains gelées autour d'une tasse brûlante. Mais même leurs passages épisodiques ne suffisaient pas à faire tourner la boutique. Mrs Hudson avait eu raison en conseillant à John de fermer pour les fêtes : leur chiffre d'affaires n'en aurait assurément pas pâti. Mais le jeune homme, malgré son ennui derrière son bar, préférerait quand même la situation telle qu'elle était. S'il n'avait pas eu à se lever chaque matin, pour aller soulever le rideau de fer, retourner le panneau « ouvert », brancher les cafetières et déverrouiller la porte d'entrée, il se serait probablement morfondu dans la chambre de bonne du dessus, et cela aurait sans doute été très négatif pour son moral.

Et puis bien sûr, il y avait Sherlock. Il était venu tous les jours depuis le départ de Mrs Hudson, et il restait des heures durant. Il s'installait à une table, près d'une prise électrique, et branchait son ordinateur pour travailler. John lui avait donné le code du wifi, et il venait s'asseoir avec lui, ramenant de quoi boire (c'est à dire du thé et de la tisane, qu'ils pouvaient ainsi déguster sans discontinuer) et manger (c'est à dire que John seul s'empiffrait des gâteaux, donuts, brownies et autres muffins que le café proposait en accompagnement, et Sherlock picorait du bout des lèvres) tout en parlant. Le génie s'était davantage livré sur ses études (hétéroclites et compliquées, il était en train de finaliser un doctorat en chimie tout en jouant épisodiquement au conservatoire et en achevant sa licence de sciences humaines et sociales) et son drôle de métier qu'il essayait de développer et qu'il appelait « détective consultant ».

Actuellement, il travaillait sur des vieux cas « non résolus » de la police, qu'un de ses contacts à Scotland Yard lui avait fournis. Il disposait donc de vieilles boîtes à archive et de papiers jaunis sur des meurtres de plus de trente ans que personne n'avait élucidé. Et il râlait parce qu'il était sûr qu'à l'époque, si on lui avait demandé, il aurait résolu cela en deux minutes. Maintenant que seules restaient des photos de mauvaise qualité et des notes manuscrites mal écrites, c'était beaucoup plus compliqué.

John s'était contenté de lever un sourcil surpris sans lui faire remarquer que trente plus tôt, il n'était même pas une idée dans la tête de ses parents.

Passer du temps avec Sherlock était amusant, et essayer de réfléchir avec lui était valorisant. Il était d'une intelligence féroce, et John avait parfois du mal à le suivre, mais quand, par miracle, il faisait une réflexion intéressante, le sourire et la reconnaissance de Sherlock valaient tout l'or du monde.

Le jour où il l'avait félicité pour un détail remarqué sur le compte-rendu d'autopsie et qu'il avait souri, souri vraiment, y compris avec ses yeux qui pétillaient, John avait eu la sensation de recevoir le plus beau cadeau de Noël de sa vie.


C'était sans doute pourquoi les deux jours à venir allaient être le plus compliqué. Aujourd'hui ils étaient le 24 décembre, et Sherlock repartait chez lui. Il avait précisé à John qu'il serait là le 26 au matin. Deux jours à tuer, dont l'un férié, durant lequel il ne pourrait pas ouvrir le café. Il n'avait même pas de cadeau de dernière minute à acheter, ni la moindre envie de courir dans les magasins.

En désespoir de cause, il avait acheté un sapin à moitié prix (à cause de la proximité du jour J, les jardineries les bradaient), un peu tordu, un peu dégarni, mais égayant quand même. Il avait même acheté de quoi décorer davantage la pièce et, en cet après-midi de la veille de Noël, il décorait le café déserté dont il avait la charge. Son appartement était petit et froid, et il avait pris la décision de passer le lendemain ici, avec du café à volonté et des radiateurs en état de fonctionner.

Il arrangeait une étoile au sommet du sapin quand la clochette de la porte d'entrée tintinnabula.

Il se retourna aussitôt en commençant à parler :

– Bonjour cher client, que désirez-vo...

– Bonjour John.

– Sherlock ?!

Le génie se tenait sur le pas de la porte, des cristaux de neige plein ses cheveux, les pommettes d'un rouge soutenu, et une grimace gênée sur le visage.

– Tu ne devais pas prendre ton train pour rejoindre le Devon ? Et tes parents ?

– Trop de neige, grinça-t-il en entrant plus franchement, refermant la porte derrière lui et coupant le courant d'air froid.

– Les trains ne circulent plus, devina John.

– Nop.

– Et ton frère ? Je croyais qu'il venait de Londres lui aussi.

Sherlock leva les yeux au ciel, comme atterré que John ait retenu une information qu'il jugeait si peu significative.

– Parti quelques jours plus tôt, mentit Sherlock avec facilité. Il a proposé de m'envoyer une voiture, mais c'est quand même loin...

John ouvrit de grands yeux avant de ricaner.

– Je crois que je ne veux même pas savoir ce qu'il fait dans la vie pour te proposer de t'envoyer une voiture pour faire l'aller-retour dans le Devon la veille de Noël.

– En effet. Tu ne veux pas savoir, répondit Sherlock d'une voix lugubre. Sinon tu commencerais à prendre peur de toutes les caméras de surveillance.

Les yeux de John s'écarquillèrent un peu plus tandis que son interlocuteur haussait les épaules. Le jeune homme préféra changer de sujet.

– Donc tu restes ici à Noël ?

– Pas le choix.

– Tu veux qu'on... je ne sais pas, passe la soirée ensemble ? Ou tu préfères rentrer, on se voit demain, je ne sais pas ?

Sherlock se tortilla, gêné.

– En fait j'ai claqué ma porte d'entrée avec mes clés à l'intérieur. J'oublie souvent ce genre de choses, ce qui ne pose pas de problèmes puisque ma logeuse est Mrs Hudson, mais elle est partie, et je n'ai pas accès aux doubles de mes clés... je ne peux pas rentrer chez moi.

John prit alors seulement conscience de la petite valise que traînait le génie derrière lui. Il était à la rue. Et John vivait dans une chambre de bonne, n'avait pas de lit ou même de matelas d'appoint, pas la place d'en mettre un, et certainement pas de chambre d'amis. Son logement se résumait à un studio dans lequel il peinait à caser son lit, l'armoire contenant ses affaires et la table à laquelle il révisait bien plus souvent qu'il n'y mangeait. Sa salle d'eau faisait trois mètres carrés à peine, son coin cuisine portait vraiment bien son nom (c'était dans un coin) et il n'avait évidemment pas de canapé.

La seule chose dont il disposait vraiment, au final, c'était le café, sa petite salle confortable, et son bar.

– Ben, on se serrera dans mon lit, je n'ai pas vraiment de place... mais on peut rester pour la soirée ici, au moins y'a de l'espace.

Le sourire vaguement narquois de Sherlock lui répondit, et John, se repassant mentalement ce qu'il venait de dire, rougit violemment, réalisant que sa formulation maladroite avait tout d'une invitation.

– Je veux dire...

– J'ai compris. Tu laisses le café ouvert jusqu'à encore quelle heure ?

John regarda sa montre. Cela faisait plus d'une heure et demie qu'il n'avait vu personne. Qui viendrait encore prendre une boisson dans un salon de thé de quartier un vingt-quatre décembre à plus de dix-sept heures quarante ?

– Maintenant, décida-t-il.

Sous les yeux amusés du génie, il dénoua son tablier violet et le jeta sur le comptoir, avant de se presser d'un pas décidé vers la porte d'entrée, tourner le panneau « sorry we're closed », enclencher les verrous, et descendre les stores. En moins de temps qu'il ne fallait pour le dire, il les avait enfermés dans un petit cocon formé par le café, protection rassurante contre la tempête de neige qui faisait rage au dehors. Sherlock, les lèvres incurvées dans un doux sourire, les yeux pétillants, l'avait regardé faire. Il savait que John accédait à son appartement par l'arrière cours, ce qui ne leur poserait donc aucun problème quand ils décideraient de rejoindre le studio.

– Bien. Tu veux quelque chose à boire ? demanda John. Et on fait quoi maintenant ? Tu m'aides à décorer ?

Sherlock se servit lui-même une tasse de café, nargua John en écrivant le prénom du barista dans la mousse avec une habilité stupéfiante, et alla s'installer tranquillement dans un coin en le regardant s'escrimer à décorer son ersatz de sapin.


– Je n'ai jamais compris Noël, commenta Sherlock après un instant, pendant que John bataillait avec une guirlande.

– Mmm ?

– Pourquoi les gens fêtent-ils Noël ?

– Religieusement ou socialement ?

Sherlock lui renvoya un regard surpris.

– Tu comptes vraiment essayer de répondre sérieusement à cette question ?

– Pourquoi pas ?

– Parce que la plupart des gens réponde à cette question, mal à l'aise un « mais c'est évident, c'est Noël ! ». Et puis ensuite m'évitent, gênés, persuadés que je suis un dangereux psychopathe.

John prit quelques secondes pour admirer son œuvre. Ils avaient élu domicile dans un petit coin du café, là où il faisait le plus chaud, avaient rapproché des tables, et amené des théières fumantes et des plateaux entiers de gâteaux. John avait insisté pour que son sapin fasse partie de leur QG.

– Je sais déjà que tu es un dangereux psychopathe, commenta-t-il sur le ton de leur conversation. Je peux bien essayer de t'expliquer Noël, ça ne changera pas grand-chose...

– Alors commençons par la religion, répondit Sherlock sans s'émouvoir une seule seconde de l'insulte.

John hocha la tête, désigna l'étoile de son sapin, et commença son explication.

– Dans la religion catholique, et je m'excuse, je ne connais que celle-là, j'ai été élevé comme ça, Noël fête la naissance à Bethléem du Christ, Jésus de Nazareth, fils de Dieu et la Vierge, Marie, résultat de l'immaculée conception.

Sherlock haussa un sourcil perplexe.

– Darwin doit se retourner dans sa tombe. Immaculée conception ?

– Religion, rappela charitablement John. Bref, Marie est enceinte et elle et son mari Joseph...

– Le pauvre homme cocufié par Dieu, ricana Sherlock.

– ... cheminent à la recherche d'un abri pour la nuit. Ils vont suivre l'étoile du berger, la même qui va ensuite guider les rois mages, et trouvent un endroit pour se réfugier dans une étable. Marie va accoucher de son enfant dans la chaleur des bœufs et de l'âne. T'as bien déjà dû voir une crèche ? Bref, elle accouche de Jésus, le Christ donc. Les croyants fêtent donc la naissance de cet enfant divin, qui a foulé la terre pour répandre amour et partage, et commence ainsi sa vie dans le dénuement le plus complet. Pour les chrétiens, Jésus est assurément la figure la plus importante de leur religion, la Nativité est donc essentielle, tout en appliquant les valeurs essentielles de leur religion que sont l'amour, d'où le regroupement en famille et le partage, d'où les cadeaux.

– Ennuyeux. Comment peut-on croire à de telles inepties ?

– Et je te fais grâce de toutes les théories qui veulent que Jésus soit le Roi des Juifs, et que sa naissance se soit passée à Jérusalem et tout le tintouin... tu veux l'explication du rite païen ?

– Si c'est tout aussi passionnant et absurde...

Il faisait mine de s'ennuyer mais John voyait bien qu'il retenait les informations, à défaut d'y accorder le moindre crédit.

– L'empereur Aurélien, à l'époque de la Rome Antique, a choisi ce jour pour fêter le sol Invictus et la divinité solaire Mithra. J'imagine qu'il voulait fêter le solstice mais s'est raté de quelques jours. Dans les temps médiévaux, on fêtait le solstice ou bien Yule. La présence du sapin s'expliquait par le fait que c'est un des rares arbres qui a encore ses « feuilles » en cette saison.

– Tu en sais des choses sur la question.

John détourna le regard, gêné. Il avait enfin fini de décorer le coin qui allait les accueillir pour Noël, et il préféra faire mine de réarranger une branche.

– Noël était ma fête préférée quand j'étais petit. J'ai lu tout ce que je pouvais sur le sujet.

Sherlock remarqua l'emploi du passé dans sa première phrase mais choisit de ne pas relever.

– Et l'explication « sociale » de la fête ?

Ravi du changement de sujet, John en revint à son ami et s'assit à ses côtés autour de la table.

– Les gens ont besoin d'oublier qu'ils sont des adultes. Et pour ça, ils aiment faire rêver les enfants et construire ce mythe du père Noël. Ils aiment se donner bonne conscience une fois par an en s'offrant des cadeaux. Ils aiment faire semblant de s'aimer les uns les autres en se réunissant tous autour d'une bonne table.

Le ton de John était amer. Blessé.

– Ni tes parents ni ta sœur ne t'ont appelé, n'est-ce pas ? déduisit Sherlock d'une voix douce.

Quel gâchis. Du petit garçon émerveillé par Noël et prompt à diffuser de l'amour, sa famille avait généré un adulte amer et le cœur à vif.

John ne prit pas la peine de répondre. Sherlock ne s'y attendait de toute manière pas. Pas plus que son cerveau ne s'attendait à la réaction instinctive de son corps, qui tendit les bras vers le garçon assis à côté, le tirant contre lui et le plaquant contre son torse dans une étreinte rassurante.

John se tendit par réflexe, mais presque aussitôt se laissa fondre dans la chaleur et l'odeur rassurante du génie, s'appuyant un peu plus contre lui.

Ils restèrent dans cette position peu confortable quelques instants, sans pour autant avoir envie de bouger. John, le premier, finit par de tortiller, brisant l'étreinte.

– Pardon. Merci. Je... j'en avais besoin je crois.

– Amour et partage ? le taquina Sherlock, les joues un peu trop rouges et le souffle un peu trop court.

John rougit légèrement.

– Je croyais que tu ne comprenais pas Noël ? Que tu n'aimais pas ça ? demanda-t-il pour détourner l'attention de ses pommettes écarlates.

– C'est le cas. Je n'avais jamais vu l'utilité de cette fête avant.

John n'osa pas demander avant quoi. Et préféra interroger le génie sur sa dernière « enquête non résolue » en cours, dont ils avaient parlé la veille. Trop heureux de changer de sujet, son ami sauta sur l'occasion et étala ses conclusions actuelles.


Ils avaient improvisé une soirée complètement délirante, à base de thé, de café, de foie gras que John avait acheté un peu en désespoir de cause, résigné à l'idée de le manger seul devant une série télé quelconque, et de dinde soit pas cuite soit complètement brûlée, parce que le four de John cuisait inégalement et en plus, la viande de base était de mauvaise qualité. Ils mangèrent avec les doigts, riant de leur étrange soirée, débattant à bâtons rompus de manière totalement naturelle sur la meilleure manière d'inciser un cadavre et la technicité des médecins légistes par rapport aux criminels. Le tout était fait avec des détails à faire pâlir d'envie un tueur en série, et à faire vomir n'importe quel être humain durant un repas de Noël, mais qui ne les choqua ni l'un ni l'autre.

L'alcool qu'ils avaient bu les aida sans doute grandement à rire de tout et à ricaner un peu bêtement, entrecoupé de grands moments beaucoup plus profonds, comme celui où Sherlock avoua que d'une certaine manière, il était content de ne pas être allé chez ses parents pour Noël :

– Mon frère va leur présenter son conjoint. Je n'avais pas envie d'être là... Mycroft dit que je gâche toujours tout.

– Pourquoi ?

Sherlock hausse les épaules.

– Je l'ai toujours déçu, je crois. En refusant d'aller à Eton comme lui. En refusant la proposition d'Oxford. En préférant la drogue à tout le reste, durant un temps. En faisant pleurer Maman tout le temps. Je ne sais pas exactement ce qu'il me reproche, mais le fait est là : la confiance de Mycroft est quelque chose de très difficile à obtenir, et si simple à briser, je m'en suis assuré à la première occasion. Depuis, non seulement il ne me laisse jamais tranquille, mais en plus il semble toujours en train de me reprocher quelque chose.

John ouvrit de grands yeux effarés.

– Mais tu es... sobre, ou je ne sais pas comment on dit, clean, maintenant n'est-ce pas ?

– Deux mois, neuf jours, quatre heures.

Le futur médecin cligna des yeux, bêtement. Plusieurs fois de suite. Jusqu'à ce que ses quelques neurones en état de marche se remettent à fonctionner.

– Mais... ça fait exactement aussi longtemps que mon contrat ici... ça fait exactement aussi longtemps que toutes tes venues ici...

Sherlock avait été son premier client, au moment où il essayait de prendre ses marques. Il était ensuite revenu absolument tous les jours.

– Mmm. Oui. C'était mon premier jour après la sortie de la clinique. Et avoir des habitudes, des points fixes dans ma journée fait partie des choses qui m'aident à tenir. Tu fais partie des choses qui m'aident à tenir, avoua-t-il faiblement.

Ils étaient tous les deux écarlates, détournant le regard. John reprit une gorgée de son whisky et détourna, une fois de plus, la conversation. Après avoir vidé sa seule et unique bouteille de vin, ils avaient descendu des bières, puis s'étaient tournés vers le whisky, courage liquide qui ne servait qu'à les désinhiber, les mettre dans des situations gênantes et les faire rougir.

– Tu ne veux pas m'apprendre à faire des dessins dans la mousse du café ? Puisque t'as l'air de savoir faire, toi !

La distraction sembla convenir au génie, qui délaissa aussitôt ses photos de meurtre anciens pour aller remplir et faire mousser plusieurs tasses.

Ils commencèrent par les motifs simples, les étoiles, les feuilles, les ronds concentriques et autres formes géométriques, mais le talent de John était de toute évidence inexistant. En désespoir de cause, à la douzième tasse (qu'ils avaient toutes à moitié bues, mélangées à l'alcool qu'ils ingéraient toujours au fil de la soirée), Sherlock dessina un cœur parfait, dans lequel il inscrivit même les initiales JW, avant de le tendre à son ami :

– Ça, tu peux pas me dire que tu ne vas pas savoir le faire !

Il se révéla que si. John était officiellement le pire barista du monde et après un nouvel essai complètement raté qui aurait fait passer le cœur du futur médecin pour un test de Rorschach spécial psychopathes, ils explosèrent de rire dans un bel ensemble, incapables de s'arrêter, sans même vraiment savoir ce qui provoquait leur hilarité. La mousse qui leur faisait des moustaches blanches y étaie sans doute pour quelque chose. Et le pouce de John, venant instinctivement essuyer la marque onctueuse au-dessous de la lèvre de Sherlock les renvoya brusquement à leur état de gêne et rougissement qui avait été le fil conducteur de toute leur soirée.

Le génie de redressa soudain brusquement, s'éjectant de sa chaise comme un diable jaillissant de sa boite, s'arrachant à la caresse un peu trop douce pour le bien être de son cœur.

– Je sais ! s'exclama-t-il.

John ne savait pas ce qu'il savait, mais il était trop troublé pour poser la question. Il comprit finalement lorsqu'il vit le jeune homme fouiller dans ses affaires, en tirer un étui noir, qui révéla un violon, qu'il arma sur son épaule. Le son qui s'envola subitement dans l'air fit dégriser John dans la seconde qui suivait. Les notes, mélodieuses et harmonieuses, dansaient, s'agitaient, s'enchaînaient avec une beauté et une pureté sans pareille.

John n'avait jamais ressenti un tel sentiment de plénitude et de bonheur, et il avait presque envie de pleurer tandis que l'archer bruissait sur les cordes avec une technicité parfaite, les longs doigts pâles de Sherlock voletant au-dessus des cordes.

Le morceau s'interrompit brusquement, en plein milieu d'un vibrato. John s'était approché et avait obligé son ami à baisser l'instrument, faisant crisser les notes dans un bruit désagréable.

– Qu'est-ce que... commença à s'insurger Sherlock.

– Attends, l'interrompit John. Pas ici. Viens.

Le génie leva un sourcil surpris, mais répondit à l'ordre, d'autant que la main de John s'était refermée sur son poignet et le traînait derrière lui, le brûlant et faisant courir dans son corps de la lave en fusion.

– Ici, ordonna soudain John en s'arrêtant.

Ils avaient à peine fait quelques mètres et Sherlock ne comprit pas, dans un premier temps, avant de réaliser qu'ils se tenaient sur une petite estrade.

– Mrs Hudson a cette idée bizarre de faire un café-théâtre. Un truc avec des danseuses exotiques, je n'ai pas tout compris, mais ce qui est sûr c'est ce que ce sera ici.

La localisation était en effet parfaite, même si actuellement, l'estrade était minuscule et qu'il allait falloir de gros travaux pour créer une vraie scène, un rideau, une arrière-scène et des coulisses, mais Sherlock comprit. John quitta la « scène », laissant le violoniste seul au milieu, et se planta à quelques mètres de lui, prêt à l'écouter jouer comme un public. Sherlock s'apprêtait à replacer son instrument sur son épaule, quand, mû par une idée supplémentaire, désigna du bout de l'archet les néons qui illuminaient tout le café de leur lumière froide et crue. John comprit immédiatement. Il se précipita derrière le bar, et actionna plusieurs manettes, jusqu'à éteindre la pièce à quatre-vingts pour cent, ne laissant que Sherlock dans la lumière. Ce n'était pas des spots, et la lumière était trop blanche, trop agressive, mais il était dans la lumière et John se replaça dans l'ombre, unique spectateur de ce qui promettait d'être un concert fantastique.

– Strauss, annonça Sherlock.

Et puis il joua, et John, transi, immobile, l'écouta en oubliant de respirer, oubliant de vivre, oubliant tout ce qui n'était pas la magnifique silhouette en noir et blanc qui, les yeux clos, faisait danser les sons et le monde, vibrer le cœur et le corps de John, qui sentait son épiderme trembler au rythme des notes.

Sherlock enchaîna Strauss, Haydn, Paganini, et Brahms, en passant par les classiques Mozart et Beethoven. Dans l'indifférence générale, Big Ben sonna minuit et ce fut Noël, que les deux garçons passèrent au son de Tchaïkovski.

Quand, enfin, la dernière note résonna lentement dans l'air, John réalisa qu'il pleurait.

– Merci, Sherlock. C'était le plus beau cadeau de Noël de ma vie... Merci… Joyeux Noël, Sherlock, souffla-t-il tandis que le jeune homme saluait, dissimulant mal son trouble en se penchant exagérément.


Le point d'orgue de leur soirée étant atteint, et minuit étant passé, la fin du concert improvisé marqua la fin de leur soirée, et ils prirent, sans vraiment parler, la décision d'aller se mettre au lit. Une fois le studio de John atteint, ils remplirent tout l'espace disponible rien qu'en se tenant tous les deux debout dans la pièce, la valise de Sherlock entre eux.

– Prends la salle de bains en premier, proposa John, ce que son ami s'empressa d'accepter, disparaissant dans la pièce minuscule.

L'étudiant en médecine profita de ses quelques secondes seul pour essayer de ranger le bazar de la pièce, ses quelques livres de cours qui traînaient, une assiette et une tasse sales qu'il remisa dans l'évier, et tapota le lit pour essayer de le rendre plus confortable. Il fit de son mieux pour ne pas croiser le regard de Sherlock lorsqu'il ressortit de la salle de bain, vêtu d'un pyjama lâche qui tombait bas, bien trop bas sur ses hanches, et d'un T-shirt informe qui révélait la peau tendre de son cou et l'une de ses clavicules. John marmonna un vague « installe-toi, j'arrive », avant de refermer la porte de la salle de bains sur lui, s'autorisant enfin à respirer.

Il était clairement en mauvaise posture. Il n'allait pas survivre à tout cela. Et le pire, c'était bien lui qui avait lancé cette idée stupide.

Malgré la température relativement basse de son appartement, John mourrait de chaud, et, c'était sans doute la plus mauvaise idée qu'il pouvait avoir mais son cerveau et sa logique semblaient avoir décidé de prendre des vacances, eux aussi, il ne mit que son bas de pyjama à carreau, gardant son torse nu. Et rouvrit la porte pour aller se coucher.

La lumière était éteinte, et par la fenêtre sans rideau que la Lune éclairait, John distingua la silhouette de Sherlock, exagérément recroquevillé sur un côté.

Sans un mot, il ouvrit les draps et se glissa contre lui. Ils n'avaient pas le choix. Une partie de John aurait donné tout ce qu'il possédait pour un King Size en cet instant précis. L'autre, qu'il ne voulait surtout pas écouter, sautillait de joie.

– Tu vas tomber. Viens là, chuchota-t-il.

Circonspect, Sherlock le regarda. Et lentement, entreprit de se rapprocher de lui, mêlant leurs deux chaleurs corporelles, suffisamment près l'un de l'autre pour sentir le souffle de l'autre sur leurs lèvres, leurs jambes s'effleurant, se mêlant presque, chacun sur le flanc et regardant l'autre.

La lune et la neige les nimbaient de noir et blanc, leurs yeux de deux teintes de bleus différentes restant la seule et légère touche de couleur entre eux.

– Ça va ? Bien installé ? demanda John dans un murmure.

– Rien ne pourrait être plus parfait, souffla Sherlock dans un souffle.

– Parfait, répondit John. Bonne nuit, Sherlock.

– Bonne nuit, John.

Ils fermèrent les yeux. Et n'entendirent plus que le bruit irrégulier des battements de leurs deux cœurs, qui, lentement, au fur et à mesure de leur endormissement, se mirent à battre l'unisson.


La première sensation que John ressentit en se réveillant fut la chaleur. Il était contre quelque chose de chaud, doux, pliant. Quelque chose dont l'odeur le submergeait, comme à l'époque où il était petit et où ils avaient le droit, avec Harry, de venir finir leur nuit de Noël dans le lit de leurs parents pour commencer la journée par des câlins collectifs avant d'aller ouvrir leurs cadeaux.

Son esprit encore trop embrumé, il retrouvait des sensations oubliées d'amour et de chaleur de son enfance, et se pressa un peu plus contre la source de chaleur, le soyeux du coton contre lequel il se frottait lui faisant un oreiller parfait et confortable.

Autour de lui, il prit soudain conscience des bras l'entourant, l'enserrant, le caressant et le gardant contre lui dans un acte d'amour absolument indicible.

John papillonna des yeux, découvrit qu'il dormait blotti contre Sherlock, leurs jambes emmêlées, se servant du torse de son ami comme d'un oreiller. Il releva la tête, trouva les yeux grands ouverts de Sherlock. Deux billes de glace qui brillaient dans la lumière du petit matin. Le génie s'immobilisa soudain, ses mains à des endroits bien plus trop intimes pour être innocentes, serrant contre lui le corps plus petit de John.

Ils auraient pu parler, s'expliquer, faire semblant de rien, s'éloigner de l'autre, se lever, mais ils ne firent rien de tout cela. John préféra pousser légèrement pour remonter un peu plus haut, et referma sa bouche sur les lèvres de Sherlock, achevant totalement de le réveiller. Son corps explosa dans un grondement approbateur, et le halètement appréciateur de Sherlock lui répondit, tandis que le génie ouvrait la bouche, approfondissait le baiser, partageant leurs haleines matinales, respirant l'autre.

Les mains sages de John se lancèrent à l'assaut du corps de Sherlock, tandis que celles de ce dernier reprenaient leurs activités précédentes. Dans un gémissement, John donna son accord. Dans un murmure, Sherlock répondit le sien.

Leurs fins pyjamas furent vite oubliés, et leurs corps en sueur se murent dans le plus vieux ballet du monde.


Le Soleil brillait haut dans le ciel en ce matin de Noël lorsque leurs cœurs reprirent un rythme plus convenable, toujours blotti dans un lit, l'un contre l'autre.

– Il ne neige plus, commenta John. Tu as sans doute le temps d'attraper un train et être à l'heure pour le repas de Noël...

Son ton était tellement résigné, persuadé qu'il allait être abandonné pour Noël comme c'était prévu que Sherlock sentit le cœur dont il se vantait tant de pas posséder se fendre.

– Mon train était parfaitement à l'heure hier, murmura-t-il sans oser regarder l'homme nu blotti contre son flanc. Mais je ne voulais simplement pas monter dedans. Même s'il avait trop neigé, mon frère aurait été capable d'affréter un hélicoptère s'il l'avait fallu. Mais j'ai dit à ma mère que je ne voulais pas venir. Que j'avais quelque chose de plus important à faire. Quelqu'un de plus important à voir.

John avait brisé son étreinte et repoussé les draps, à moitié assis dans le lit trop étroit, les yeux ronds, tentant de capter le regard que Sherlock maintenait résolument en direction du mur, les pommettes brûlantes.

– Mes clés sont dans la poche de mon manteau. J'ai dessiné un cœur dans la mousse d'un café avec tes initiales dedans. Je ne suis pas très doué pour toutes ces choses-là.

L'aveu lui coûtait, embrasant ses joues, brûlant ses yeux de larmes qu'il n'avait pas versées depuis deux décennies. Il avait conscience de s'être comporté comme un parfait crétin, et même s'il était évident qu'il existait une possibilité pour que John réponde favorablement à ses sentiments balbutiants et maladroits qui l'encombraient et dont il ne savait pas quoi faire, il ne voyait vraiment pas comment l'étudiant en médecine pourrait lui pardonner ses mensonges pour le forcer à entrer dans son lit. Ni comment il pourrait lui pardonner les caresses indécentes qu'il lui avait prodigué dans son sommeil, incapable de retenir ses mains, et qui avaient conduit à la situation présente.

John avait peut-être donné son consentement, mais Sherlock avait la sensation de l'avoir biaisé dès le début. Et même s'il n'était pas très doué avec les sentiments, il savait ce qu'était un viol.

Il refusait de seulement croiser le regard bleu océan de John Watson, ce matin de Noël où Sherlock avait tout gâché.

Et Sherlock, avec toute sa science de la déduction, s'attendait à la gifle qui s'abattit presque aussitôt sur sa joue, le mordant violemment, l'obligeant à tourner les yeux vers ceux de son amant.

– Tu es le plus grand crétin que la Terre n'ait jamais porté, asséna John, et ses pupilles irradiaient, non de colère, mais d'un trop-plein de sentiments.

Sentiments qu'il fut incapable d'exprimer autrement que par ses lèvres plaquées contre celles de Sherlock, l'embrassant passionnément, et le traitant à intervalles réguliers d'idiot et de crétin qui ne comprenait rien à rien.

Sherlock ne comprenait rien, en effet. Sauf qu'il avait avec lui le corps chaud de John qui se pressait contre le sien comme si sa vie en dépendait, ses lèvres tendres qui le dévoraient comme s'il était le dernier oxygène sur Terre, ses yeux qui brillaient d'une lueur particulière trop désirable. Alors il rangea le tout dans la catégorie « au-delà de sa compréhension » dans son Palais Mental, et s'oublia dans cette étreinte. Non sans avoir prononcé la seule chose importante :

– Joyeux Noël, John.


Et voilà ! Il n'y a pas de prochain chapitre, et je vous souhaite à tous et à toutes un excellent Noël ! Dès que j'aurais le temps, je finis de répondre aux reviews, et je publierais sans doute un chapitre plus détaillé pour les remerciements et vous informer de la suite de mes plans de publication pour l'année prochaine ;)

J'aurais vraiment aimé vous offrir un ultime chapitre de Noël, mais le temps m'a fait défaut, et j'espère que cet OS, très orienté Noël même si ultra classique et simple, a su vous combler pour cette dernière case du calendrier ! Sinon, dites-moi, quel est le top 3 de vos chapitres préférés ? Et moins aimés ? Je suis très curieuse de savoir si cela correspond à mes propres ressentis d'écriture !

JOYEUX NOËL A TOUS !

Gargouilles

Et pour la dernière fois, pour éclairer mon Noël, reviews ? :)