Chapitre 25: ...le début d'une autre.
Erik, après sa discussion avec Mme Giry, était entré précipitamment dans la petite pièce qui faisait face à ses appartements. Il avait pensé à cette possibilité mais, avec l'état de Christine qui se dégradait continuellement, il avait eu d'autres contrariétés en tête.
Il ouvrit la petite armoire et inspecta les fioles qui s'y trouvaient. Il ne trouva pas ce qu'il cherchait.
Comment avait-il pu être aussi stupide? Il aurait dû, depuis longtemps, fermer cette armoire à clé! Il referma la petite porte avec une telle violence que la glace qui s'y trouvait explosa en mille morceaux.
Il allait la tuer. Il en était sûr. Il dévala quatre à quatre les escaliers et ouvrit la porte de la chambre de Meg à toute volée. Il n'avait jamais pénétré dans cette pièce auparavant. Elle était décorée très simplement, sans ornement. Juste un lit, une armoire et un bureau.
Meg lui tournait le dos, affairée à mettre des robes dans un sac de voyage. Elle ne parut pas surprise par l'apparition d'Erik. Elle continua ses occupation, en silence. Il était tellement furieux qu'il ne savait quoi lui dire. Il s'approcha d'elle, essayant de contrôler au maximum sa hargne pour ne pas l'étrangler sur place.
Meg se retourna soudainement et Erik fut pris au dépourvu, en la voyant pleurer à chaudes larmes.
« - Je suis désolée, dit-elle.
- C'était donc toi, n'est-ce pas? »
Meg ne lui répondit pas et garda les yeux rivés au sol.
« - Dis-le! Hurla Erik.
- Ce n'est pas ce que je voulais... avoua Meg en tremblant.
- Où est la fiole, Meg? »
Erik la secoua en lui enserrant les bras. Meg, les mains tremblantes, sortit le petit récipient d'une poche de sa robe. Ce dernier était vide.
« - J'ai... lorsque j'ai nettoyé tes appartements, il y a quelques semaines...j'ai lu les sujets de tes travaux... J'ai compris que Christine était enceinte. J'étais folle de rage. Mais j'ai compris aussi que si tu travaillais sur ce projet, c'est que tu ne voulais pas de son enfant. Hysope, sauge, armoise... des plantes abortives... J'ai fait ce que tu n'avais pas le courage de faire...
- Tu n'avais pas à t'immiscer dans mes décisions! Cette formule n'était qu'une ébauche. Elle n'était pas terminée. Christine risque de mourir par ta faute, sale vipère!
- Je ne pouvais pas savoir. Je ne pouvais simplement pas supporter de la voir porter ton enfant. J'ai versé le contenu de la fiole dans l'eau.
- C'était à elle de choisir!
- Tu aurais accepté qu'elle le garde?
- Si elle l'avait vraiment voulu, alors oui. Mais, maintenant tout est fini à cause de toi! Je devrai te tuer pour ce que tu as fait, pour ce que tu as détruit!
- J'aimerai tellement que tu le fasses.
- Mais je ne le ferai pas! Par contre, je te promets que ta vie sera un enfer, Marguerite Giry! Ce que tu as fait aujourd'hui, tu le regretteras toute ta vie! Tu ne peux donc pas supporter de me voir heureux. Toi qui, depuis dix ans, me répètes que j'ai le droit de l'être!
- Tu ne comprends donc pas? Rugit Meg, dont les sanglots redoublèrent de plus belle.
- Comprendre quoi?
- Je t'aime! Depuis dix ans, je t'aime et toi, tu ne t'ai aperçu de rien! Aveuglé par cette passion pour elle qui te ronge le coeur et l'âme. Je t'ai vu te consumer d'amour pour elle, alors que, depuis tout ce temps, je reste tapie dans l'ombre à attendre que tu t'aperçoives enfin de ce que je ressens pour toi! La haine que tu éprouves vis-à-vis de Raoul de Chagny, je la ressens vis-à-vis de Christine.
- Arrête, Meg, tu es ma soeur.
- Je ne suis pas ta soeur. Aucun lien de sang n'existe entre nous. Il n'y a que huit ans de différence entre ma mère et toi. Comment pourrais-je te considérer comme mon frère? Je t'aime, Erik, sois en sûr mais l'amour que je te porte n'a rien d'un amour fraternel. »
Erik, sans un mot, retira son masque. Meg sursauta, en découvrant son visage ravagé, elle ne put se retenir d'émettre un petit cri d'effroi et baissa les yeux pour éviter le regard accusateur d'Erik.
« - Tu dis que tu m'aimes mais tu es incapable de supporter ma vue, de me voir tel que je suis réellement. Christine l'a toujours accepté. Elle n'en a jamais été dégoûtée. Elle seule sait me regarder dans les yeux lorsque je suis ainsi.
- J'aurai pu apprendre, si tu m'en avais laissée l'occasion. Tu es peut-être défiguré mais cela n'enlève rien à ce que je ressens pour toi. Depuis que Christine est revenue, je meurs de jalousie un peu plus tous les jours! Elle t'a abandonné lâchement mais, toi, tu as accepté qu'elle revienne, comme si de rien n'était. Alors que c'est moi qui aurait dû être dans tes bras, moi qui aurait dû passer toutes ces nuits dans ta chambre, moi qui aurait dû porter ton enfant! »
Meg tomba à genoux à terre. Ses pleurs étaient incontrôlables.
« - Je t'ai tout donné depuis dix ans pour que tu vives normalement. J'étais là quand je sentais que tu n'allais pas bien. J'étais là quand Christine s'est mariée et que tu étais dévasté. Cette jalousie pour le vicomte est identique à celle que j'éprouve pour Christine. Je voulais qu'elle souffre comme moi je souffre, non qu'elle meure... De toute façon, je m'en vais, tu ne me reverras plus... Je ne t'incommoderai plus.
- Tu oses partir en la laissant s'éteindre à petits feux, sans remords? Alors que toi seule est responsable de son état!
- Tu ne sais pas à quel point je regrette. Tu ne pourras jamais comprendre à quel point la culpabilité me ronge plus que la haine ou la jalousie. Ce que j'ai fait, jamais je ne me le pardonnerai.
- Que dira Marie? Tu ne peux pas la laisser ainsi. Tu ne réfléchis pas aux conséquences de tes actes.
- Je ne peux rester plus longtemps sous le même toit que toi. Mère s'en remettra. Elle a toujours eu plus d'affection pour toi que pour moi. Adieu, Erik. »
Meg referma son sac, mit sa cape de voyage et passa devant Erik. Celui-ci la laissa sortir de la pièce. Il ne réagit pas, trop choqué encore par les révélations de Meg.
OooOoOoOoOoO
Raoul était assis dans un fauteuil, faisant face au lit où reposait sa femme, ou du moins ce qu'il en restait. Christine avait toujours été frêle mais, depuis trois mois qu'elle était malade, elle ne ressemblait plus qu'à un squelette décharné.
Il venait de se réveiller et passa machinalement sa main sur sa barbe. Voilà plus de deux mois et demi qu'il était rentré de New-York et, depuis, il se négligeait. Rien ne comptait plus que Christine. Il ne mangeait presque plus et ne dormait que quelques heures par nuit. Il restait, toute la journée, dans la chambre de sa femme, à la surveiller, à guetter l'évolution de son état. Mais ce dernier, au retour de Raoul à Paris, avait continué à se détériorer, pendant plusieurs semaines.
De nombreux médecins s'étaient relayés à son chevet. Aucun pronostic n'était favorable. La vicomtesse souffrait d'anémie sévère. Elle avait perdu beaucoup de sang, suite à une fausse couche, mais, étrangement, elle ne se rétablissait pas. Elle ne produisait pas assez de sang.
Raoul s'approcha du lit, s'agenouilla à son bord et prit la main de Christine. Elle était glaciale, comme toujours, si menue qu'il pouvait la briser s'il la serrait trop fort. Christine était livide et de sombres cernes s'étalaient, sous ses paupières. Ses longues boucles brunes, encadrant son visage, reposaient sur l'oreiller. Elle ressemblait à une poupée de porcelaine.
Si Raoul avait été choqué par l'annonce des médecins, en indiquant qu'elle avait été enceinte, il avait été anéanti, lorsque ces derniers lui avaient annoncé qu'elle ne pourrait plus avoir d'enfant. Christine était éveillé, lors de cette annonce. Elle avait pleuré et s'était effondrée, suite à cette tragique nouvelle. Raoul avait été impuissant face à son chagrin. Il se sentait incapable de la consoler. De là, sa santé s'était encore plus dégradée, si bien que les médecins ne lui donnaient plus que quelques jours à vivre.
La vicomtesse de Chagny était déprimée, traumatisée et elle ne semblait plus vouloir lutter. Pendant un mois, la vie ou la mort n'avait tenu qu'à elle. Dans son sommeil, elle ne cessait d'appeler le nom d'un homme ''Erik''. Le nom de ce monstre, certainement. Il l'avait abandonnée, sans autre forme de procès et lui avait laissé une femme meurtrie et mourante.
Raoul ne comprenait pas ce qui s'était passé. Il en avait voulu au Fantôme, tout d'abord. Puis, il s'était lui-même culpabilisé. Lui aussi avait abandonné Christine. Il l'avait dépouillé de son fils, alors que c'était le seul être qui cimentait encore leur couple.
Le petit Raoul n'avait pas eu la permission de voir sa mère et cela l'avait fort chagriné. Aussi, le vicomte tenta le tout pour le tout et il laissa à son fils le droit de voir sa mère. Christine, qui était dans une léthargie profonde, sembla cependant réagir à la présence de son enfant. Lorsque le petit Raoul lui avait demandé innocemment: « Est-ce que tu vas mourir, Maman? », elle l'avait pris dans ses bras et avait pleuré un long moment. Mais cela avait été bénéfique. Christine s'était remise à s'alimenter doucement, depuis quelques jours et même si elle ne parlait toujours pas, ses jours n'étaient plus en danger.
Quelqu'un frappa à la porte de la chambre. Le médecin entra.
« - Bonjour, Monsieur le Vicomte. Comment va votre femme aujourd'hui?
- Il semble avoir un léger mieux.
- Si elle se nourrit, nous pouvons dire que cela est un bon début.
- Oui, mais elle ne veut parler à personne d'autre que son fils.
- Vous savez, Vicomte, certains traumatismes mettent du temps à guérir. Il faut que vous fassiez preuve de patience, beaucoup de patience.
- Arrivera-t-elle à s'en remettre?
- Je pense que oui mais à une seule condition.
- Laquelle?
- Il faut que vous soyez patient et également plein d'indulgence à son égard. Les évènements de ces derniers mois nous ont montrés à quel point votre épouse est fragile psychologiquement. Il ne faut pas la brusquer. Accédez à ses requêtes, faites tout pour lui rendre la vie agréable...
- Il y a certaines choses que je ne pourrai que lui refuser, coupa Raoul, voulant garder le secret sur ces ''certaines choses''.
- Monsieur le Vicomte, si vous voulez le bien de votre femme, laissez lui vivre sa vie, comme elle l'entend. Le principal est que vous soyez toujours à son écoute. Elle aura besoin d'une oreille attentive, si elle veut se confier. Elle aura besoin de soutien à côté d'elle.
- Dans combien de temps pensez-vous qu'elle sera rétablie?
- Tout dépend d'elle... six mois...un an, peut-être.
- Si longtemps!
- Le temps qu'elle réapprenne à vivre, Monsieur le Vicomte...
