Chapitre 24 – Poupée de cire, poupée de son

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Ginny avait eu le plus grand mal à convaincre McGonagall de la laisser quitter l'infirmerie. Comme si ça lui faisait plaisir de quitter Bill. Elle était la benjamine des Weasley, et lui, l'aîné. Mais Pomfresh avait dit qu'il vivrait. Elle ne savait pas exactement comment, voilà tout.

Elle croisa Peeves, mais il n'avait pas l'air dans son assiette. Dommage, elle aurait bien aimé avoir une raison de rire.

Elle se faufila entre les élèves en pyjamas et sortit en tremblant par les portes de chêne. Bill ira bien, Mme Pomfresh saura quoi faire, Bill ira bien… se répétait-elle inlassablement. La lumière du hall éclairait uniquement la partie de la pelouse la plus proche. Elle devait retrouver Harry.

Ses yeux furent rapidement attirés par la cabane en feu d'Hagrid. Elle vit les silhouettes noires qui couraient à côté, en direction des grilles. Elle commença à descendre la pente douce en appelant le nom d'Harry. Elle le vit faire face à un Mangemort, puis Buckbeak qui s'interposa pour chasser l'ombre noire.

Elle attendit de voir Harry debout à côté d'Hagrid pour reporter son attention sur le château. La Marque des Ténèbres grimaçait toujours au-dessus du pensionnat qu'elle avait jusqu'ici pensé être un havre de paix. Une foule d'élèves et de professeurs tirés du lit s'était rassemblée au pied de la tour d'Astronomie.

Dès que les combattants avaient migré vers les étages de la tour, elle supposait que tous les habitants du château réveillés par le bruit des combats s'étaient précipité dans les escalier du rez-de-chaussée, peut-être à la demande de leurs préfets et directeurs de maison.

Elle aperçut Dean et d'autres Gryffondors mais aucun d'eux ne regardait dans sa direction. Tous les yeux étaient rivés sur un point de la pelouse. Elle repéra les professeurs Chourave et Trelawney parmi les plus âgés. Leurs visages n'étaient pas seulement choqués, mais profondément tristes.

Plus Ginny avançait vers le centre du cercle, plus les murmures se faisaient épars. Au centre, c'était un silence pesant qui s'était installé.

Elle vit pourquoi, et pourtant, elle refusa d'abord de le croire. Pas lui. Pas lui.

Et puis elle vit le visage d'Harry, qui suivait Hagrid et fendait la foule.

Lui, savait ce qu'il allait voir. Sans doute avait-il même vu comment le plus grand sorcier de tous les temps avait été défait.

Elle le regarda patiemment redresser les lunettes sur le nez du vieillard – du cadavre.

Puis elle chercha sa main.

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Remus ne pensait qu'à un mot. Mordu. Mordu, mordu, mordu !

Il n'oserait plus jamais regarder Molly dans les yeux. Il se rappelait parfaitement la forme que prenait son Epouvantard. Et à présent, son fils aîné était pire que mort. Il était comme lui.

La porte de l'infirmerie s'ouvrit, et il vit Hermione se lever.

Remus eut du mal à cacher son soulagement en voyant arriver les deux adolescents, indemnes. Harry avait la lèvre en sang, mais rien d'alarmant. Ginny fila au chevet de son frère.

Remus savait, comme McGonagall, que la raison pour laquelle Mrs Pomfresh l'avait autorisée à partir était que personne ne disait non à une fille qui ressemblait autant à Lily Evans.

Ca lui fendit le cœur d'entendre Ron se rassurer à haute voix en répétant inlassablement ce que Mrs Pomfresh avait dit. Bill n'avait pas été mordu à la pleine lune, ce ne serait donc pas complètement un loup… La pensée semblait tellement le rassurer… Savoir que Bill ne serait pas comme lui

- Dumbledore va arranger ça, dit Ron d'un air assuré. Il lui doit bien ça… D'ailleurs, où est-il ?

- Ron… Dumbledore est mort, dit Ginny.

Sa voix douce lui fit d'abord croire qu'il avait mal entendu. Dumbledore ? Mort ? C'était simplement deux mots qui ne pouvaient pas aller ensemble. Dumbledore debout, Dumbledore flamboyant, Dumbledore attentif, combattif, calme, compréhensif, puissant… mais « mort » ?

Il attendit qu'Harry la contredise, mais il ne le fit pas.

Remus sentit le peu de contrôle qu'il avait encore sur lui-même s'écrouler. Pas l'homme qui avait tout fait pour lui. L'homme à qui il devait une scolarité normale, à qui il devait d'avoir connu l'amitié, l'homme à qui il devait son unique vrai poste…

Tonks avança sa main pour toucher son épaule, mais elle s'abstint. Elle n'était pas sûre qu'il veuille de ce contact. A la place, elle demanda, dans un murmure, comment Dumbledore était mort. Et ils écoutèrent la mélodie du phénix au dehors.

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Ginny releva la tête en voyant ses parents arriver. Ils étaient venus à Poudlard le jour où Harry l'avait sauvée de la Chambre des Secrets et à présent, ils venaient pour constater qu'un autre de leurs enfants n'avait pas été sauvé. Mais ce n'était pas vraiment leur réaction qui lui importait.

Ses yeux fixaient Fleur. La belle fleur, celle pour qui l'apparence était tout, et si peu en même temps...

Elle ne la déçut pas. Et c'est ce jour-là que Ginny la considéra enfin comme une future Weasley.

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Tonks sentit son cœur se briser en voyant Fleur réaffirmer son choix d'épouser Bill. Par amour. Le parallèle était frappant. Elle n'avait plus envie de pleurer. Elle avait envie de frapper Remus.

- Tu vois ? Elle veut toujours l'épouser même s'il a été mordu !

Remus ne pouvait pas nier qu'il s'attendait à ce que Tonks dise quelque chose. Après tout, le parallèle entre leurs deux situations était facile à faire. Il s'était attendu depuis plusieurs semaines à devoir lui parler. Mais pas devant une foule de visages connus. Pas le jour de la mort d'un ami et d'un maître.

Il avait vraiment voulu revenir avec elle. Mais Bill le renvoyait à ses responsabilités. Et le choc de la mort de Dumbledore lui donnait envie de se retrancher sur ses positions d'avant.

Il n'avait pas envie de parler d'avenir ce soir.

- C'est différent. Bill ne sera jamais un loup-garou… commença-t-il, presque machinalement.

- Mais ça m'est égal !

Elle se fichait qu'il soit las de se disputer avec elle : elle continuerait jusqu'à ce qu'il accepte.

Il évitait son regard, alors elle le força à le regarder. La présence de Bill dans ce lit, de son ami qui lui avait répété de ne pas abandonner et de tenter de faire comprendre à Remus son point de vue, était pour elle un appui. Tonks l'attrapa par le col de sa robe miteuse, cette robe qu'elle aimait tant parce qu'elle habillait depuis près de vingt ans l'homme qu'elle aimait, et elle le força à la regarder en face.

- Ça m'est complètement égal ! Je te l'ai répété un million de fois… !

Remus regardait ses pieds. A l'intérieur de sa tête le combat faisait rage, entre raison et sentiments. L'espoir avait ressurgi dans sa poitrine comme une vague s'écrasant contre sa cage thoracique. Mais les vieilles habitudes ont la vie dure.

Et voir la réalité de ce que pouvait infliger un loup-garou l'avait arrêté tout net dans ses nouvelles résolutions. Si jamais ç'avait été Tonks dans ce lit… et lui, le responsable de ses blessures…

- Et moi je t'ai répété un million de fois que je suis trop vieux pour toi, trop pauvre… trop dangereux…

Elle sentit que la réponse était devenue automatique. Qu'il allait ressortir celle à laquelle il se raccrochait encore et toujours pour ne pas « gâcher » la vie de Nymphadora Tonks. Selon ses critères.

- Je t'avais dit que ton attitude était ridicule.

Merci, Molly.

- Tonks mérite quelqu'un de jeune et sain, répliqua-t-il.

Tonks écoutait intensément. Ah. L'argument était différent, cette fois-ci. De « nous sommes incompatibles », on était passé à « je ne suis pas assez bien pour toi ». Elle pouvait le battre à ce jeu-là.

- Mais c'est toi qu'elle veut, dit Molly.

Tonks ne l'aurait pas mieux dit elle-même.

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Remus s'arrêta devant l'arbre noueux qui avait été le lieu réservé des Mauraudeurs lorsqu'il étudiait encore à Poudlard. Tonks avait enlevé ses chaussures malgré le froid de la nuit, et marchait au bord de l'eau.

- Comment va ta tête ? dit-il finalement.

- Mon esprit est parfaitement clair, si c'est ce que tu veux savoir.

Remus hocha la tête.

- Je pensais chaque mot que j'ai dit devant nos amis, insista-t-elle.

Remus resta silencieux.

- Mais dis quelque chose ! … Tu ne peux pas nier que tu t'es inquiété pour moi il y a pas une heure ! Que je compte pour toi ! Et une heure après, tu dis que notre histoire ne vaut pas le coup ? Nous deux, c'est un pas en avant pour deux pas en arrière ! Et je suis fatiguée comme tu n'en a pas idée, Remus ! Fais ton choix, et maintenant !

- Je ne nie pas que tu comptes pour moi… je ne nie même pas que je t'aime, Nymphadora ! Mais je dis que rien n'est possible entre nous…

- Pourquoi ?

Elle ne regardait plus la rive, à présent. Ses yeux brillants étaient plantés dans les siens et il savait qu'il ne pourrait jamais se dérober à un regard si intense.

- Parce que j'ai été mordu ! cria-t-il presque.

- Moi aussi, je suis « mordue », Remus, dit-elle calmement. De toi.

- Est-ce qu'on peut avoir une conversation sérieuse ?

- Je ne demande que ça.

Nymphadora était passablement vexée. Elle se l'était promis : c'était sa dernière tentative, et si Remus refusait encore, elle n'insisterait pas. Mais elle n'allait pas abandonner le combat aussi facilement.

- Je suis un loup-garou ! C'est plus clair ?

- Un jour par mois ! Et pas ce soir ! Comment peux-tu laisser un… détail te définir ! Tu es tellement plus ! Ca me tue que tu ne vois pas ça !

- Ca ne sera jamais un détail ! C'est ma vie !

- Mais arrête ! C'est toi qui te laisse définir par un jour de chaque mois de ta vie ! Je veux bien la partager, moi, cette vie !

- Tu es si difficile à suivre…

- Oui ! En tant qu'humaine, je suis difficile à suivre, à supporter, à satisfaire. Je ne suis pas fade, je ne suis pas immobile, je n'ai pas le regard tourné vers le passé, je me fiche d'être dans la moyenne, d'être respectable ! Cacher son nombril, avoir une couleur de cheveux naturelle, ne pas avoir plus de 2-3 ans d'écart avec la personne qu'on aime, ne pas aimer un loup-garou… tout ça, ce n'est juste pas moi !

Remus faillit sourire.

Il était sûr que ce n'était pas la lueur de la lune qui venait de faire apparaître des éclats rouge dans la chevelure de Tonks. Continue comme ça, pensa-t-il.

Il devait faire reparaître l'ancienne Tonks. Brûlante et colorée. Il supposait que si c'était un gros choc émotionnel qui lui avait fait perdre ses pouvoirs, un autre pouvait les lui rendre. Il ne prétendait pas avoir prévu la mort de Dumbledore, mais il pouvait en faire une belle chose. Un Phénix était mort pour de bon, mais un autre pouvait encore renaître de ses cendres, si Remus jouait son rôle sans flancher. Il devait la faire sortir de ses gonds.

Tonks le regardait, déçue par son manque de réaction, le prenant pour du désintérêt.

- Je ne suis pas assez bien pour toi ?

Il ne voulait certainement pas qu'elle se mette à croire ça.

- Non, je te le répète, je ne suis pas assez bien pour toi : je suis une créature nocturne et dangereuse qui peut te contaminer, je vis de petits boulots en interim, je ne suis pas en bonne santé et ça, ça ne changera jamais… et je ne suis pas très équilibré non plus !

- Tu es assez bien pour moi, Remus ! Tu es un homme bien, un mec honnête, plus droit que tous les autres gars que j'ai rencontrés ! Ca ne te fait rien de faire le boulot d'un Auror sans jamais en recevoir ni le mérite, ni le salaire, tout ça parce que tu fais ce qui est le mieux pour tout le monde, et peu importe ce que ça te rapporte… je t'admire pour ça ! Et tu as beau avoir quoi… seize ans de plus ? Tu restes tout à fait séduisant pour ton âge (dans le genre vieux professeur de Cambridge filiforme, mais moi, j'aime bien !), et je n'ai jamais recherché quelqu'un qui me suive à mes cours de gym le samedi ! Je ne veux pas d'un garçon de mon âge, Remus ! Je veux un homme qui sait se faire à manger et repriser ses vêtements tout seul, un homme qui me voit comme son égal et qui ne me demande pas d'utiliser mes pouvoirs pour me changer en un de ses fantasmes ! un homme qui se fiche que je gagne plus que lui ! Je veux quelqu'un d'entier, un homme qui sait qui il est, ce qu'il veut et qui a les mêmes valeurs que moi. Et si ce que tu veux, ce n'est pas moi, alors peut-être en effet que je devrais arrêter de m'entêter… j'en ai marre. Marre de t'attendre. J'ai passé la dernière année à comprendre que je devais apprendre à être entière, et qu'il fallait que je passe par là avant de te redemander quoi que ce soit. Alors maintenant, je vais arrêter de te courir après. J'ai besoin de quelqu'un qui veut de moi, Remus. Je le mérite ! Si tu veux de moi, tant mieux. Sinon, tant pis.

Elle devait s'en convaincre. Croire en ces mots, ou cette année aura été vaine. Mais face à lui, ce n'était plus pareil que seule. Le souvenir de l'amour et du rejet la frappait aussi fort maintenant qu'avant. Elle voyait à présent qu'elle n'était pas beaucoup plus forte. Juste plus déterminée à l'être.

Sa poitrine se soulevait au rythme erratique de son cœur. Elle avait déballé tout ça sans respirer. Par Circé, ce que ça faisait du bien d'inscrire cette expression choquée sur son visage ! Elle qui se tuait depuis des mois à lui faire comprendre qu'il était aussi bien que n'importe quel homme, et à ses yeux, bien mieux que tous les autres.

- Comment peux-tu savoir si je suis la bonne personne pour toi ?

- Remus, je le sais, parce qu'avec chacun des petits amis que j'ai eus, je me sentais bien, et c'était la raison pour laquelle je restais avec eux. Alors que toi… tu me piétines le cœur à chaque regard, tu oses me regarder en face avec tes yeux qui disent que tu m'aimes et ta bouche qui dit que tu me hais. Je sais que je t'aime, parce que je ne me suis jamais sentie aussi mal, et en même temps, je n'ai jamais eu autant envie de rester auprès de toi.

Il était très pâle. Mais il l'écoutait. Pour la première fois, elle n'avait pas fondu en larmes au lieu de s'expliquer, et il l'avait écoutée.

- Ose me dire que l'an dernier, ce n'était rien ? dit-elle d'une petite voix.

S'il disait « non », elle partirait. Il ne pouvait pas être aussi cruel.

- Tu ne savais pas ce qui étais bon pour toi…

- Non, tu as raison. J'ai passé la dernière année à comprendre ce qui est bon pour moi. Le Remus qui avance à reculons vers moi, je n'en ai pas besoin. Le seul qui serait bon pour moi, c'est un Remus qui s'approche d'un pas volontaire. A voir si ça peut être toi ou non.

Il brûlait de dire oui. Mais il fallait qu'il l'énerve un peu plus que ça pour que la Métamorphomagie revienne.

- Remus, j'ai le droit d'être heureuse…

- Je n'ai jamais dit le contr…

- … Et j'ai décidé que je serai heureuse uniquement si je suis avec toi et que tu es heureux.

- Je suis heureux.

- A d'autres !

Elle n'était même plus énervée pour son propre bonheur à présent, mais pour le sien.

- La dernière fois que je t'ai vu heureux, sincèrement heureux, c'était la veille de la mort de Sirius.

Remus savait que c'était faux. Il n'avait jamais été si heureux (et malheureux) que la nuit qu'il avait passé avec elle.

- Nous sommes en guerre, Tonks… Des gens se font tuer tous les jours ! s'exclama-t-il.

- Ca ne m'avait pas échappé, répliqua-t-elle sèchement. Mais toi, tu es vivant !

Elle criait à présent. Et ses yeux brûlaient.

- D'autres n'ont pas eu cette chance ! Tu l'as ! Saisis-la ! Ou ne viens plus jamais me dire que je suis trop jeune pour comprendre ce qu'est une guerre ! Dumbledore savait qu'on n'a une vie fructueuse que si on s'ouvre aux autres. Peut-être qu'il l'a trop fait, peut-être que faire trop confiance l'a tué à la fin… mais ce risque est la première condition à une vie qui a du sens...

Remus sentait sa pokerface se fissurer au fur et à mesure qu'elle s'énervait. Cela faisait une semaine qu'il avait pris sa décision. Il ferait tout pour la dégoûter de lui, mais si après elle voulait encore bien de lui, il la suivrait jusqu'au bout du monde.

- Si je dois tout perdre dans cette guerre, donne-moi une raison de ne pas perdre. Quelque chose pour laquelle me battre.

Ta fougue, Nymphadora Tonks. Ne perds jamais ta fougue.

Remus avait vu un signe d'espoir, il en était sûr à présent. Telles la braise qui luit sous la cendre, les racines des cheveux ternes de Nymphadora prenait indubitablement une couleur rouge, un rouge qui enflait au fur et à mesure que Tonks s'énervait contre lui. Alors il n'allait surtout pas s'arrêter.

- Tu n'as besoin de personne d'autre que toi-même.

- Faux et archi-faux. J'ai essayé, Remus. Ca ne marche pas sans toi. Ou ça marche moins bien.

Remus sourit devant ce joyau qu'il avait involontairement créé. Cette Nymphadora inconsciente de ce pour quoi il l'aimait, mais infiniment plus sûre d'elle qu'à l'époque où il l'avait rencontrée. Mais qui n'avait toujours pas consciente qu'elle n'avait besoin de personne d'autre qu'elle-même pour briller.

Tonks s'arrêta soudain, choquée, de parler.

- Ca te fait rire ?

Remus n'avait jamais pensé pouvoir être attirée par une femme comme Nymphadora. Plus fille que femme. Plus folle que sage. Plus jeune que lui. Plus rieuse que lui. Plus Sirius, plus désordonnée, moins rangée, moins désireuse de s'installer dans la vie que lui. Elle était une flamme vivante qu'il observait de loin, de peur de s'y brûler… une fille qui n'avait pas peur de la Métamorphose… qui en avait fait sa force, et non sa plus grande peur, qui n'avait pas peur de se perdre en ressemblant à quelqu'un d'autre, qui avait fait du changement d'apparence une part de son identité. Une femme qu'il pouvait reconnaître sous tous ses déguisements.

- Oui, mais je ne me moque pas. C'est juste que ça fait une bonne minute que tu as des cheveux rouges et que tu es trop occupée à m'engueuler – avec raison – pour t'en rendre compte.

Elle porta une main à ses cheveux, tout aussi choquée.

- Pourquoi tu continues à sourire ?

- Parce que.

Avant qu'elle ait le temps de comprendre ce qu'il se passait, Remus fit la chose la plus spontanée et immature qu'il ait fait depuis un bon bout de temps.

Il embarqua la gesticulante et véhémente Nymphadora sur son épaule, comme un sac à patate, et partit en direction des grilles de Poudlard. Elle fut tellement surprise qu'elle ne protesta pas avant que ses longues jambes n'aient fait plusieurs mètres, puis elle agita frénétiquement ses pieds nus en espérant que l'eau du lac le ferait lâcher prise, mais en vain.

- Pourquoi tu fais ça ! Hé !

Remus continua d'avancer en se dirigeant vers les grilles de l'école.

- Parce que je t'ai dans la peau, Nymphadora Tonks. Je suis un parfait idiot et il m'a fallu beaucoup de temps pour l'admettre, mais je te promets de mieux essayer, cette fois-ci.

Tonks resta silencieuse pendant quelques instants.

- Alors, autant j'apprécie la déclaration, autant j'aurais préféré ne pas l'entendre la tête en bas. Ça rend la scène un peu surréaliste, et là, tu vois, je besoin de beaucoup, beaucoup de réalisme. Parce que je suis un peu déséquilibrée, tu sais, alors il est possible que dans quelques heures, je me réveille d'un de ces Rêves Eveillés des jumeaux, et que je me rende compte que tout n'était qu'une illusion.

- Je sais. Il faut un peu de folie pour s'intéresser à moi.

- Moins que tu ne le crois. Où est-ce que tu m'emmènes, exactement ? Franchement, j'aurais toujours du mal à envisager la Cabane Hurlante comme un nid d'amour…

- J'ai une chambre dans une auberge à côté de Pré-au-lard. Une toute petite chambre. Avec un seul lit.

- Oh-oh.

Pendant quelques secondes, il n'y eut que le bruit de grattement que faisait Buckbeak. L'hippogriffe avait visiblement décidé qu'en l'absence d'Hagrid, il était le nouveau gardien des grilles de Poudlard.

- On a vraiment une façon étrange de faire face aux deuils, tous les deux.

- Est-ce une protestation ?

- Non non…

Quelque part de l'autre côté du Voile, Sirius souriait.

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Tout le monde, même les Weasley, étaient partis prendre leur petit-déjeuner, réalisa Fleur en ouvrant un œil le lendemain matin. Mrs Pomfresh avait accepté qu'elle dorme là uniquement parce que Fleur commençait à tellement s'énerver que des semblants de plumes avaient poussés sur ses mains. Et clairement, l'infirmière de Poudlard n'avait pas envie de devoir affronter une Vélane (un quart seulement, soit-elle) à trois heures du matin, la nuit de la mort de son employeur et ami.

Fleur s'assit sur les draps de coton blanc et observa Bill dormir. Elle effleura le peu de visage qui dépassait encore de l'onguent odorant qu'ils avaient appliqués la veille.

- C'est affreux, hein ? murmura une voix tout à fait réveillée.

- Tu es réveillé ! s'exclama-t-elle.

Elle était pourtant certaine que les yeux étaient fermés sous les bandages.

- Je les sens de l'intérieur. Les cicatrices. Je suis hideux, hein ?

Fleur ne répondit rien. Ils n'étaient pas du genre à se mentir. Le visage du beau garçon à qui elle s'était fiancée était une épave. Hideux, non. Balafré, oui.

- Tu n'as pas à rester avec moi.

Elle ouvrit la bouche d'un air offusqué. Est-ce que tous les Weasley étaient aussi superficiels et déloyaux ?

- J'en ai envie. Pourquoi est-ce que c'est si dur à croire ? dit-elle cassante, en se rappelant la réaction de Mrs Weasley.

- Esmeralda n'a pas fini avec Quasimodo…

- Tu n'as jamais entendu parler de la Belle et la Bête ? répliqua-t-elle du tac au tac.

- La Bête finit par se transformer en prince… et ça, ça ne m'arrivera pas, Fleur.

- Je m'en fiche, dit-elle, les lèvres pincées. Si tu savais comme je m'en fiche…

- Parce que maintenant, tu as envie d'être courageuse. Mais je ne veux pas que dans quelques mois, tu me regardes avec répulsion et que tu te sentes obligée de rester parce que je t'ai passé la bague au doigt.

C'était bon. Là, elle était énervée.

- William Weasley ! Des gens sont morts dans cette guerre ! D'autres ont été plus mutilés que toi ! Tu aurais pu être mordu par Greyback à la pleine lune ! Alors arrête de t'apitoyer sur ton sort, parce que je ne le ferai pas à ta place !

Avait-elle imaginé le sourire qui se dessinait sous les bandages ? Non, le rire familier secouait sa poitrine.

- Désolé. Ne te mets pas en colère. J'avais juste besoin d'être sûr.

Elle sourit de toutes ses dents trop parfaites. Puis, elle se rappela que le surlendemain serait célébré un enterrement.

- Tu sais pour Dumbledore ?

Il hocha tristement la tête. Il avait entendu Mrs Pomfresh en parler.

- Je pensais que cette guerre ne se ferait jamais sans lui. Je le croyais immortel.

- Le seul immortel dans cette histoire, c'est Voldemort. Et on fera tout pour qu'il ne le reste pas longtemps, dit-elle sérieusement.

Il tendit un bras vers elle, et elle se blottit contre lui. Puis elle se releva d'un coup, en plissant le nez.

- Cet onguent sent vraiment très mauvais…

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Tonks poussa doucement la porte de l'infirmerie. Bill leva un sourcil devant son accoutrement (cheveux rouges à la Arielle, tâches de sons… la panoplie Weasley complète) et sourit. Il ne tenta pas de se relever. Son visage toujours aussi lacéré n'était qu'une de ses nombreuses blessures, et les potions de Mme Pomfresh les refermaient une à une, d'heures en heures.

- Salut !

- Salut. Tu vas mieux à ce que je vois. Dois-je en déduire que tu as réussi à faire entendre raison à Remus ?

Pour toute réponse, elle lui décocha un sourire éblouissant.

- Je l'ai convaincu pour l'instant. Il changera d'avis encore une ou deux fois, je pense, mais je me sens déjà plus capable de m'en remettre.

- Je suis content.

- On attend toujours la date exacte du mariage, cher ami, dit-elle avec un regard appuyé.

- 1er juillet, très chère… Fleur voulait se marier en France mais on a changé nos plans. Dumbledore avait laissé des instructions – la Trace va se mêler de nos plans de protection pour Harry, alors on reste tous au Terrier avant et après.

Puis, le visage de Bill se fit plus sérieux.

- Montre-moi à quoi je ressemble.

Tonks se figea.

- S'il-te-plaît, Tonks. Même Fleur a refusé de me donner un miroir… « plus tard », qu'elle me dit… Elle a même caché ma baguette ! Comme si on pouvait me cacher longtemps que tous les sorts de cicatrisation ont été tentés. Je sais que rien n'a marché. Je suis peut-être laid, mais pas aveugle.

Tonks savait que ce n'était pas à elle, mais à Fleur ou quelqu'un d'autre d'être là au moment où il découvrirait son nouveau visage, la tête avec laquelle il se réveillerait tous les matins du reste de sa vie. Mais elle lui montra quand même, en bonne amie.

Tonks modifia son visage pour qu'il ressemble au souvenir qu'elle avait du Bill pré-Greyback. Puis, elle ajouta les cicatrices. Quand le cours de modèle vivant fut fini, Bill la fixa en silence.

Il examina chaque centimètre carré de peau, chaque trait dévié, chaque contour défiguré, comme à la recherche des parties qu'il pouvait reconnaître. Il avait l'air plus résigné et attentif que déçu ou triste.

- Quand est-ce que tu as réussi à t'habituer à ta nouvelle tête… ? demanda Bill.

Tonks soupira.

- Quand je me suis rendu compte qu'à l'intérieur, on n'est pas si différent. Et puis, mon visage n'avait pas changé de forme… le tien non plus. Il y a toujours du nous, là-dedans. Sous une nouvelle forme. Tu souris de la même façon. Tu fronces les sourcils de la même façon. Et je soupçonne qu'une fois que Pomfresh t'aura enlevé tous ses bandages, tu passeras ta main dans les cheveux en diva ou beau-gosse que tu aimes à être, de la même façon qu'avant …

Bill éclata de rire. Il ne pouvait pas nier qu'il aimait prendre soin de son look et de son physique.

- Merci, Tonksie.

- De rien, Billy.

Il y eut un bruit de verre brisé derrière eux. Bill tourna la tête et sourit. Fleur venait d'arriver et avait lâché le pichet de jus de citrouille qu'elle tenait.

- Bonjour, mon amour. Je te présente Tonks.

L'Auror faillit lever les yeux au ciel. Même si elle n'était plus célibataire, ces deux-là lui paraissaient toujours un peu niais.

- Nous nous sommes déjà rencontrées, je crois, dit Fleur.

- Rapidement. Entre deux courses de loup-garou, je crois me souvenir.

Le sourire de Fleur était chaleureux et celui de Tonks tout autant. Elle avait une appréciation grandissante pour Fleur. Une Poufsouffle comme elle comprenait la loyauté.

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Ginny protégea ses yeux sensibles par un sort et suivit Harry, Ron et Hermione dans le parc. Le soleil n'avait jamais été aussi fort de toute l'année. Quelle ironie. La Salle commune n'était plus un lieu de jeu et de rires. Un tiers des élèves avaient été retirés de l'école dans les deux jours suivant l'attaque de la tour d'Astronomie et ceux qui restaient avaient des « têtes d'enterrement ». Ironie, vous dis-je.

Harry et elle descendirent vers le lac, main dans la main. Leurs rires ne sonnaient pas faux, mais déplacés, dans le parc qui deviendrait bientôt le lieu de sépulture d'Albus Dumbledore. Cela faisait deux jours qu'Harry était silencieux par à-coups. Elle sentait qu'il allait la quitter. A contrecœur, certes, mais il prononcerait les mots, bientôt. Elle s'en voulait de ne pas avoir quitté Dean plus tôt, mais elle ne pouvait pas prévoir que Dumbledore mourrait si tôt pendant la Deuxième guerre.

Elle se demanda vaguement comment l'Ordre subsisterait. Est-ce que Remus, Kingsley ou un ancien comme Elphias prendrait sa tête ? McGonagall aurait trop à faire avec l'école à diriger... si Poudlard rouvrait.

- Je vais aller à l'infirmerie, dit-elle finalement.

Elle sentait que le Trio, comme certains l'appelaient, avait envie d'être ensemble. Elle était habituée à cette étrange équilibre dans son couple, même si honnêtement, elle était parfois un peu jalouse du temps que passait Harry avec Ron et Hermione. Ces trois-là étaient inséparables. Toujours en train de se disputer, mais jamais bien longtemps les uns loin des autres.

- On t'accompagne, dit Harry (plus par politesse que parce qu'il en avait vraiment envie, sentit-elle).

- Non, ça ira…

Lorsqu'elle arriva, Bill parlait à Tonks et Fleur. Tonks avait l'air radieuse. Encore triste, mais radieuse comparée à l'année passée.

- Salut…

Ginny était venue chercher du réconfort auprès de son grand-frère, mais c'était peine perdu. Depuis trois jours, c'était tout juste si Fleur quittait son chevet pour faire pipi.

- Fleur, Tonks, vous pouvez nous laisser un peu ? fit Bill.

Ah… la légendaire télépathie Weasley. Bill surveilla les deux femmes qui sortaient, l'air de discuter poliment puis il serra sa petite sœur dans ses bras. Il restait encore tellement à rafistoler sur son visage que Ginny s'abstint de lui faire un bisou.

- Qu'est-ce qui t'arrive, sœurette ?

- Oh… Harry va bientôt me larguer…

- Si tôt ? rit-il.

Il le regretta bientôt et grimaça en se frottant le bras. La douceur n'avait jamais été le truc de sa sœur.

- Hum… je voulais dire « Ah bon ! Non ! Pourquoi ? »…

- Pas crédible, sourit-elle. Toi aussi, tu t'y attendais ?

- Il doit savoir que ça te met en danger. Il a envie de te protéger, je le comprends…

- J'aimerai bien que ce soit une raison moins noble et plus… parable… grimaça-t-elle. Ce n'est même pas quelque chose que je peux lui reprocher…

- Hé, ça ne veut pas dire « jamais », ça veut dire qu'il fait une pause pour que Voldemort soit son unique sujet d'inquiétude. Tu sais ce qu'il va faire l'an prochain ?

- Sans doute partir. A l'aventure. Faire un truc que Dumbledore lui a demandé de faire. Il n'a pas voulu m'en parler.

- Tu lui en veux, constata-t-il.

- Bien sûr. Mais je sais aussi que c'est nécessaire qu'il ne me dise rien. Sauf que s'il disparaît, c'est peut-être le secret de la destruction de Voldemort qu'on perdra. Je n'ai pas très envie d'envisager cette possibilité, mais Harry n'est pas plus immortel que Dumbledore.

- Tu oublies Hermione et ton frère.

Elle eut un rire sans joie. Bill leva un sourcil.

- Comment les oublier ? J'aurais bien aimé qu'Harry me demande de les accompagner.

- Tu n'es pas encore majeure.

- Harry non plus.

- Oui, mais Harry n'a pas Molly Weasley pour mère. Elle t'aurait retrouvée avant le Ministère et renvoyé finir tes études, un coup de pied au derrière… rit-il.

- Tu crois que Poudlard va rouvrir ?

Elle avait pris une voix vulnérable qu'il ne lui connaissait pas. Il était habitué à ce que sa petite sœur soit une jeune femme forte. Elle n'était pas venue voir son grand-frère comme ça depuis des années.

- Je l'espère. Mais je te connais, tu ne laisseras pas l'école dévier d'un pet de rat du modèle Dumbledore.

- On verra.

- Hermione et Ron partis, ce sera à toi de jouer… je ne serai pas étonné que tu finisses préfète-en-chef de remplacement, sourit-il.

Ginny sourit. Elle avait refusé d'être préfète en cinquième année, parce qu'elle avait déjà le Quidditch et les BUSEs à gérer, mais Bill avait raison. Comparé à Parvati, Lavande et Lysandre (l'autre fille Gryffondor de son année), elle avait ses chances.

- Toi aussi tu penses qu'ils ne reviendront pas ? dit-elle avec les yeux plissés.

Il hocha la tête. Ginny s'allongea à côté de lui. Elle allait devoir s'endurcir. Elle avait tout un été pour ça.

- Bon, combien de chances que les Harpies de Holyhead écrasent les Canons la semaine prochaine ? J'aimerai parier quelques Gallions sur une bonne équipe pour offrir à Fleur ce bracelet qu'elle veut porter pour le mariage…

- La réponse risque de déplaire à Ron, sourit-elle. Fleur compte toujours m'habiller en doré ?

- Je le crains…

Elle eut un visage douloureux.

- J'essaierai de survivre. Elle n'est pas si mal.

- Je sais, sourit-il.

- Hé. Le compliment n'était pas pour toi.

Bill éclata d'un rire presque canin.

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Merci pour les reviews des ptits nouveaux (Brette et Lilysnape ) et des anciens ! Ca fait toujours autant plaisir ! J'essaie de publier plusieurs chapitres dans la foulée !

PS : comme toujours, ce qui étaient intéressés uniquement par la réconciliation de Tonks et Remus peuvent s'arrêter là (fin de la partie deuuuuux !) mais ça continue pour les plus curieux !

Salutoooos !