La confusion règne ici à GNR. Que se passe-t-il? La Démone aurait-elle réellement créé un paradis? Se pourrait-il que l'ennemie du Wasteland, le monstre qui hante nos contes depuis plus de trente, n'aille tout ce temps été mal comprise? Cela semble dur à croire...
Après avoir visité la nouvelle nation restaurée grâce au JEK d'Utopia et la capitale du royaume de la Démone Eden, Will découvre que tout n'est pas parfait lorsqu'il est attaqué par un groupe de terroristes locaux nommés les Ashuris. Il semblerait qu'Eden a des choses à cacher encore...
Chapitre vingt-quatre
Le serpent dans la pomme
Trois jours s'écoulent après l'attentat des Ashuris. Sans surprise, on ne m'a plus laissé sortir du palais, «pour ma propre sécurité». Je n'ai néanmoins pas réussit à parler à la Démone pour exiger des explications sur ces rebelles. Finalement, au quatrième jour, je perd patience et sort précipitamment de mes quartiers, à la recherche du garde le plus proche.
Lorsque j'en trouve un patrouillant le couloir, je l'intercepte et annonce que j'ai besoin de parler à la Démone. Immédiatement. Le soldat hausse les sourcils, partagé entre l'envie de m'envoyer balader et le soucis de ne pas offusquer l'héritier de sa maîtresse.
-Dame Karianna est en réunion, m'explique-t-il enfin. Elle a exigé de ne pas être dérangée.
-Où se trouve-t-elle?
-La salle de réunion de l'aile est, répond-il. Mais...hey!
Je suis déjà partis à toute jambe, me retenant tout juste de ne pas courir. La lueur de colère dans mes yeux doit être terrifiante, car les serviteurs et même certains gardes s'écartent vivement de mon chemin. Je n'ai heureusement pas trop de mal à trouver cette fameuse salle de réunion, puisque l'entrée est gardée par deux soldats en armure amplifiée. Ces derniers m'observent depuis leur hauteur et de derrière leur masque à faciès démoniaque.
-Dame Karianna et l'état-major sont en réunion importante, déclare celui à ma droite.
-J'ai besoin de parler à votre maîtresse.
-Vous ne pouvez pas passer.
-Vraiment? Eh bien je vais entrer. Si vous voulez m'arrêter, tirez-moi dessus.
Sur ces dernières paroles j'enfonce la porte et pénètre dans la salle, bien avant que les deux gardes ne puisse evisager d'intervenir. De toute évidence, ils n'avaient pas prévus que je le fasse réellement.
La porte s'ouvre sur une pièce sobre, comme tout le reste du palais, plongée dans la pénombre à l'exception d'une table holographique représentant une reconstitution d'un territoire géographique. Je reconnais rapidement des détails typiques du Wasteland de la capitale, avec un triangle rouge orné en son centre d'un point d'exclamation scintillant au-dessus de Bethesda. Mon irruption surprise fait tourner la tête de tout le monde ici, et la Démone se redresse avec une expression furieuse.
-William? Qu'est-ce que tu fiches ici?
-Et vous? Occupez à planifier votre conquête du monde?
-Nous sommes en réunion importante. Où sont les gardes?
Ces derniers jaillissent dans la pièce et pose leur lourde main gantée de métal sur mes deux épaules.
-Pardonnez-nous, dame Karianna. Il nous a pris par surprise.
-Je vois. Nous en rediscuterons plus tard. Messieurs, mesdames, lance-t-elle à son état-major. Je crois que nous devrions ajourner cette réunion. Une situation personnelle exige mon attention.
Elle avait lancé cette dernière phrase d'un ton venimeux, mais je ne me laisse pas intimider. Tandis que les hommes et les femmes rassemblés grommellent et ramassent des papiers pour partir, la carte holographique disparaît et la lumière se rallume. Je reconnais alors la dénommée Alice, l'ambassadrice glaciale qui avait rencontré Kilas à Bethesda, alors que j'étais infiltré. Des pansements frais m'indiquent qu'elle a été récemment blessée, probablement dans une bataille.
Alice plisse les yeux en me dévisageant.
-Ce n'est pas la première fois que nous nous rencontrons.
-Possible.
-Ah, c'est ça! Tu étais le garde du corps de Kilas. Celui qui m'a pointé un canon sur la tête.
-J'étais sous couverture. Si ça peut vous rassurer, j'ai tuer Kilas de mes propres mains.
Elle hoche de la tête d'un air satisfait.
-Bon débarras. Ton assassinat nous a débarrassé d'une nuisance avant qu'il ne devienne un problème. Et j'ai pu prendre le contrôle de Bethesda jusqu'à...bref. Quelle ironie! Je venais demander l'aide de Kilas, mais l'homme que je cherchais se trouvait dans la pièce avec nous.
Elle ricane avant de quitter la pièce à son tour. Je n'ai pas manqué de remarquer son interruption. Elle a prit le contrôle de Bethesda jusqu'à...quoi? Le pictogramme d'alerte se trouvait pile poil sur la cité des esclavagistes. Se passerait-il des troubles dans les terres désolées de la capitale qui prendrait les troupes de la Démone au dépourvu? Cette possibilité accélère les battements de mon cœur, tandis que divers scénarios me passent par la tête.
La Démone prend finalement la parole, une fois que nous sommes seuls, me tirant de mes réflexions.
-Bon. Tu as voulu me voir. Je suis là. Tu sais, mon fils, je veux bien t'accorder du temps, mais gérer Utopia me tient très occupée. De quoi voulais-tu me parler?
-Des Ashuris.
-Bien sûr. Tanya m'a expliqué ce qui s'est passé. Je suis navrée que tu ailles été en danger. Je ne pensais pas que les Ashuris seraient suffisamment téméraires pour sortir de leur trou juste pour t'attaquer.
-Quand aviez-vous l'intention de me parler de ces rebelles?
-En temps et lieu. Cela ne me semblait pas encore nécessaire...
-Et maintenant, ils ont essayé de me tuer. Pour vous atteindre. Je viens juste d'arriver à Eden, mais ils m'ont déjà dessiné une cible dans le dos.
-Et crois-moi, je le regrette.
Je pourrais presque la croire, mais je commence déjà à m'habituer à ses talents de manipulatrice.
-Qui sont-ils? Et que veulent-ils?
-Ce sont des raiders. Probablement des descendants des anciens maîtres de la Fosse. Ceux que mon armée a chassé pour établir les fondations de mon royaume. Quant à ce qu'ils veulent...je ne suis pas sûre. Le chaos? Le pouvoir? Ils veulent ma mort, ça c'est certain. Ils veulent s'approprier Utopia pour leur propre compte.
Elle croise les mains sous son menton et me regarde fixement de derrière ses lunettes rondes.
-Tu te souviens que j'avais mentionné qu'Utopia était construite au sommet de la Fosse? Eh bien, les Ashuris sont également une raison pour laquelle nous n'avons pas sécurisé ce territoire. Et crois-moi, nous avons essayé. Explosifs, bulldozers, escouades de la mort; rien n'y faisait. Entre eux et les trogs, et les radiations encore présentes, c'était une bataille désavantageuse pour nous. Alors j'ai ordonné que nous les enfermions dans leur propre trou. Qu'ils y crèvent. Comme tu peux voir, comme des radcafards, ils se refusent à mourir.
-Vous avez enterré le problème en espérant qu'il se règle de lui-même? Ça ne vous ressemble pas. La femme qui hante les contes de Big Town n'est pas du genre à laisser telle quelle une situation capable de revenir lui exploser au visage.
-Je reste humaine, William. Je suis peut-être supérieure à la moyenne, mais je fais des erreurs. Crois-moi, j'ai fais plus que mon lot d'erreurs...
Le ton employé sous-entend une mélancolie et des regrets qui me prennent par surprise en raison de leur sincérité. L'espace d'un instant, le masque de certitude de la Démone s'est fendue. Quelle femme brisée se cache dessous? Je ne saurais le dire. Peut-être est-elle sincère sur au moins certaines choses?
-Pourquoi avoir choisis cet endroit? Je demande avec une sincère curiosité. De tous les endroits du monde où fonder votre paradis, pourquoi choisir l'un des pires?
-Ah, mais justement! Utopia vise à donner espoir aux humains. Quel meilleur moyen de montrer se dont je suis capable en utilisant un enfer radioactif et le transformer en oasis fertile? Oui, il aurait été plus simple de construire Utopia ailleurs. Le Wasteland de la capitale, par exemple.
Je frémis à cette pensée.
-Mais j'ai choisis la Fosse. Et regarde par toi-même; la nature revis pour nous nourrir, et nous pouvons boire à même l'eau des rivières. N'est-ce pas là une victoire plus que convaincante?
-J'imagine.
Le silence retombe, tandis que je considère ces nouvelles informations. Personne d'autre n'aurait probablement considéré la Fosse comme digne d'être sauvée, ou même comme étant sauvable, si la moitié de ce qu'on m'en a dit est vrai.
-Et maintenant? je lui demande, alors que son masque traditionnel se reforme, aussi intact que jamais.
-Maintenant? répète la Démone. Maintenant, je dois décider ce que je vais faire de toi. Je comprends que tu ne désires pas être enfermé comme un animal en cage. Crois-moi, c'est un trait que je partage. Dis-moi, qu'aimerais-tu faire? Tu as un passe-temps, une passion? Quelque chose qui t'aide à relaxer? Je sais que pour moi, l'entraînement aide à me détendre. Et quand cela ne suffit pas, je prend une patrouille et nous allons chasser la goule dans les régions frontalières.
-Une passion? Non...j'étais fermier. Et je devais m'occuper de mon frère. Cela ne me laissait pas beaucoup de temps pour les loisirs.
-Fermier? Vraiment?
-Beaucoup plus difficile que vous le pensez, je rétorque, n'appréciant pas l'arrogance que sa question sous-entendait. Il faut être fort, endurant...et être prêt à se battre si une créature mutante décide d'attaquer nos champs. Et comme résultat, nous produisions suffisamment de nourriture pour toute la colonie.
La Démone hausse des épaules et se met à tapoter sur la table holographique éteinte.
-Je ne peux pas laisser mon héritier aller s'esquinter dans les champs ou les vergers comme un simple fermier, marmonne-t-elle presque pour elle-même. Tu es devenu quelqu'un d'important, William. Peut-être aimerais-tu passer du temps dans la salle d'entraînement du palais? Je sais que tu es déjà talentueux, mais tu as le potentiel de devenir une véritable machine à tuer.
Je hausse des épaules, puis accepte. Il est clair que je n'obtiendrai rien de plus d'elle, et si je suis coincé ici, à Utopia, autant en profiter pour s'assurer que je ne perde pas mon expérience.
-Avant que je ne parte, est-ce qu'il y a un autre «inconvénient» comme les Ashuris dont je devrais être mis au courant?
-Rien dont tu devrais t'inquiéter.
Non, décidément, je ne pourrai jamais lui faire confiance. Elle me ment encore, j'en suis sûr. Mais sur quoi? Si elle tient à ma vie, pourquoi me cache-t-elle des choses qui me mettrait en danger?
Dans le couloir, je retrouve Tanya, vêtu d'un uniforme similaire à la dernière fois que je l'ai vu. La jeune femme me sourit et s'incline légèrement.
-C'est un plaisir de vous revoir, maître William.
-C'est ça...
-Dame Karianna m'a demandé de vous escorter à la salle d'entraînement.
-Déjà? Mais je viens de la quitter à l'instant!
Tanya se fige et écarquille les yeux de surprise, puis s'empresse de me désigner l'oreillette qu'elle porte déjà.
-Elle m'a contacté par radio, bien sûr.
-Bien sûr...
XXXXXXX
La salle d'entraînement est une vaste pièce construite sous le palais, où j'y découvre plusieurs étranges machines, des haltères et autres objets de musculation, un stand de tir avec une armurerie presque complète et même une arène pour le combat au corps-à-corps. J'apprends également que c'est Tanya elle-même qui a été désignée pour me servir de partenaire d'entraînement. Après avoir retiré sa veste, ne laissant qu'une camisole confortable, elle me demande s'il y a quelque chose en particulier sur lequel je voudrais travailler.
-J'imagine que le corps-à-corps ne serait pas une mauvaise idée, je réponds au hasard. Je tire bien, mais je compte peut-être trop sur ma force et mon endurance pour compenser mon habileté.
-Excellent, me sourit-elle. Ma spécialité.
Tanya me guide vers le ring et nous nous faisons face quelques instants.
-La première chose qu'il faut savoir, dit-elle, c'est de se connaître soi-même et d'utiliser ses forces au maximum. Essayez de m'attaquer.
Je hausse des épaules en constatant que mon adversaire pèse probablement une fraction de mon poids et charge dans l'intention de l'immobiliser. Avec une rapidité qui me donne le tournis, elle esquive mon attaque et réplique avec un coup précis à ma gorge. Je pousse un gargouillement et tombe à genoux, cherchant désespérément à reprendre mon souffle.
-Une attaque de front n'est jamais une bonne idée, me dit-elle. Essayez encore.
Cette fois plus prudent, je lève les poings et tourne autour de Tanya, la jugeant maintenant plus dangereuse qu'elle en a l'air. Je commence par porter un coup pour juger sa réaction, attaque qu'elle esquive sans mal, puis enchaîne avec les techniques basiques que je connais. Je finis peu à peu par remarquer que Tanya ne me bloque jamais; elle esquive. La force n'est donc pas son avantage. Fort de cette information, je tente une stratégie risquée et ouvre largement ma garde après un coup de poing. Tanya se précipite sur cette brèche, mais se rapproche dangereusement de moi. Je grimace en encaissant sa contre-attaque, mais je suis en mesure de refermer mes bras autour d'elle dans une emprise d'acier.
Après s'être débattue quelques instants, Tanya se laisse choir. Je crois que ma victoire est arrivée, mais elle se ranime soudain et me frappe le visage de son front. Je sens mes lèvres se fendre et un goût de sang, mon sang, envahir ma bouche. La pointe de douleur me pousse à la relâcher.
Tanya atterrit souplement sur ses pieds et essuie le sang qui tache son front, mais cela ne fait qu'étendre la marque rouge plutôt que de l'effacer. Le résultat est si cocasse que je ne peux pas m'empêcher de glousser, une première depuis mon arrivée à Utopia.
-Ah, vous êtes donc capable de rire, dit-elle en souriant. Vous devriez le faire plus souvent, cela vous va bien.
Je m'interromps soudain en entendant un bruit suspect à l'extérieur. Je porte un doigt à mes lèvres en direction de Tanya et me dirige lentement, à pas mesurés, vers l'armurerie. Je constate malheureusement que toutes les armes ici sont des modèles conçus pour l'entraînement, pas pour le combat. Après quelques hésitations, je finis par faire jaillir mon tournevis de ma manche et le brandit maladroitement devant moi.
À ce moment, alors que je fixais la porte, une silhouette tombe littéralement du plafond et s'abat sur Tanya derrière moi. Je me retourne et découvre un visage masqué de la même manière que les combattants Ashuris de l'autre jour. Mais avant que je ne puisse attaquer l'agresseur, Tanya roule sur elle-même et renverse le rebelle, avant de se relever et d'aller lui piétiner la gorge avec un craquement mou.
Ce bruit répugnant semble être le signal que tous les autres attendaient, car les Ashuris bondissent de partout; du plafond via la grille de ventilation, par l'entrée et même par un grillage dans le sol que je n'avais même pas remarqué. Au moins une dizaine d'entre eux, contre deux d'entre nous; je me prépare à défendre chèrement ma peau.
Je ne tarde pas à remarquer qu'ils ont laissé chez eux les fusils et les armes à feu, et que chacun brandit une matraque ou une arme contondante. Il ne m'est pas difficile de comprendre que cette fois, ils veulent essayer de me capturer vivant. Dans quel dessein, je ne saurais le dire, mais je n'ai pas l'intention d'attendre pour le découvrir.
Le premier Ashuris me charge et je bloque son coup de matraque avant d'enfoncer mon tournevis dans son bras armé. Avec un cri de douleur, il lâche son gourdin que je rattrape au vol avant d'enchaîner avec un coup au visage d'un second adversaire. Un troisième se glisse derrière moi et glisse ses deux bras sous les miens pour me retenir. Je me débat furieusement, ce qui oblige un quatrième Ashuris à venir porter assistance à son camarade pour me retenir. Je l'accueille violemment avec mon talon, brisant son nez au passage.
Après plusieurs efforts, je parviens à libérer l'un de mes bras afin de frapper du coude mon assaillant à l'estomac. Ce dernier me relâche, ce qui me permet de me retourner pour lui décocher un crochet du droit à la mâchoire. Parfois, l'assaut frontal fonctionne.
-Pour l'amour de Dieu, gronde une voix éraillée. Est-ce que quelqu'un va finalement assommer ce peau-lisse avant que la Démone ne nous mette la main dessus?
Je tourne la tête vers l'Ashuris ayant parlé et reconnais les traits dévorés par les radiations d'une goule. J'assume immédiatement qu'il s'agit de leur chef et le charge, une matraque dans chaque main. Loin de se montrer impressionné, la goule m'attend patiemment avant de lever une main et de la refermer sur mon crâne, avant d'utiliser mon propre élan pour me projeter contre un mur. Un autre Ashuris s'avance vers moi avec ce qui ressemble à un tuyau de métal, puis je sens une douleur cuisante exploser dans mon crâne, puis plus rien. Le noir.
XXXXXXX
Je reviens à moi lentement, péniblement, avec une migraine telle que j'ai l'impression que ma tête a été piétinée par un troupeau de brahmins. Je pousse un gémissement rauque, mais je suis encore coincé à moitié dans l'inconscience.
-Il est réveillé? demande une voix, celle de la goule.
Quelqu'un me tapote les joues, mais je ne réagis pas.
-Nah. Toujours dans les vapes.
-Bordel. Vasili, t'aurais pu y aller mollo!
-Mais t'as bien vu ce qu'il a fait à quatre contre un! réplique une voix bien plus juvénile.
-Ouais, mais il ne s'agirait pas qu'il crève non plus. Spectral veut lui parler, et un cadavre n'est pas très bavard.
Maintenant, je recommence à avoir conscience de mon environnement et à reprendre contrôle de mon propre corps, ce qui me permet de faire semblant d'être toujours évanouis. Quelqu'un est en train de me tirer par les poignets le long d'un passage au sol inégal. Une odeur de fumée et de produits chimiques m'agresse les narines, en plus d'une chaleur étouffante qui va en croissant à mesure que nous avançons vers notre destination inconnue.
-Ne t'en fais pas, Io, répond la personne ayant vérifié mon inconscience. Si la moitié de ce qu'on a dit de lui à GNR est vrai...je doute que Vasili aurait été capable de le tuer s'il l'avait voulu.
-Hé!
-Sans offense.
-Fermez-là! Vous voulez que les gardes nous tombent dessus?
Les Ashuris se taisent pendant plusieurs minutes. Je me risque finalement à entrouvrir une paupière, mais hélas, la goule se trouve pile au bon endroit pour me voir. Son masque retiré, le mutant expose maintenant sa peau étirée et creusée et ses yeux vitreux.
-Ah bah voilà. Le petit prince est réveillé.
La personne qui me tenait me relâche et je retombe lourdement au sol.
-Enfin! s'exclame l'Ashuris. Il va pouvoir utiliser ses deux pieds.
-Mais t'es con! Ne le lâche pas comme ça, il va se ré-assommer.
-Je vais bien, je rétorque en m'asseyant. Où sommes-nous?
La goule se penche vers moi et me tend sa main enveloppée de bandages sales pour m'aider à me relever.
-Environ deux niveaux sous la ville, répond-il. Je suis Iofuj, mais tu peux m'appeler Io, comme tout le monde.
-Je suis votre prisonnier?
-Disons plus notre invité forcé. Spectral a demandé à te parler.
-C'est votre chef?
-Ouais. C'est aussi Spectral qui a fondé les Ashuris. Qui a commencé le combat.
-Je n'ai rien à voir avec votre combat.
Iofuj esquisse un sourire terrifiant.
-Tu combats la Démone. Il y a une vieille maxime qui dit «l'ennemi de mon ennemi est mon ami». Autrement dit, tu es fait pour t'entendre avec les Ashuris.
-Viens au moins parler à Spectral, intervient le rebelle non identifié. Tu prendras ta décision après.
N'ayant pas beaucoup de choix, j'accepte donc de suivre les trois Ashuris à travers le tunnel qui esquisse une douce pendant descendante le long d'un étrange escalier de débris. En fait, je remarque, nous ne nous trouvons pas dans un tunnel souterrain naturel, mais dans un passage formé de murs de béton écroulé, soutenu approximativement par des plaques ou des poutres de métal. Entre ça, l'obscurité et la chaleur, je comprends que nous sommes en train de descendre vers les ruines de la Fosse, juste sous le fief de la Démone.
En chemin, j'apprends le nom des deux autres Ashuris: Vasili, d'abord, un très jeune homme musclé, mais au visage marqué par des cicatrices qui ne manquent pas de me rappeler les Infernaux, ces mercenaires que la Démone avait envoyé à mes trousses. L'autre rebelle répond au nom de Bane, et bien qu'il soit un peu plus âgé, il se dégage de lui une force née vraisemblablement d'un long et continue travail manuel. Lui aussi porte les marques de radiations.
Après plusieurs minutes de marche, nous parvenons devant une lourde porte de plomb ornée d'un judas. Iofuj s'approche et frappe deux coups. Presque aussitôt, le judas s'ouvre et révèle une paire d'yeux sombres.
-Mot de passe?
-Dans la vallée des ombres de la mort, je ne crains aucun mal, car je suis le Mal.
Le garde hoche de la tête et disparaît de notre vue le temps qu'il ouvre le loquet et nous laisse passer. À peine ai-je fais quelques pas de l'autre côté de ce seuil que j'entends mon Pip-boy émettre un subtil crépitement continue. C'est le compteur Geiger, qui m'avertis que je viens de pénétrer dans une zone irradiée. Le taux de rads est bas, mais ne s'interrompt pas.
De l'autre côté, nous sommes accueillis par une femme à la beauté discrète mais au visage dur, les bras croisés sur sa poitrine. Contrairement à tous les autres Ashuris, son visage lisse ne semble porter aucune trace des méfaits des radiations.
-Je suis Spectral, me dit-elle en guise d'introduction. Chef et fondatrice des Ashuris.
-J'ai entendu que vous vouliez me parler, je répond. Vos hommes ont été...très insistants.
-Navré, mais c'était nécessaire. Nous ne pouvons nous permettre de rester très longtemps à la surface, alors nos méthodes se doivent d'être...expéditives. Avec un ennemi comme la Démone, tu comprendras que c'est nécessaire.
-J'imagine que vous allez me dire que vous n'êtes pas de simples raiders ou terroristes?
-Bien sûr que non. Ça, c'est la version officielle, celle de la Démone.
-Alors qui êtes vous?
Spectral étend les bras comme pour enserrer la pièce autour de nous. Je remarque alors que, dans les ombres, se tiennent plusieurs autres personnes, allant de l'adolescent au vieillard, tous marqués par la torture, les manquent et les radiations. Je repère un certain nombre qui se sont déjà goulifiés, au moins le sixième.
-Nous sommes les laissez-pour-compte. Le secret tabou du jardin d'Eden. Le secret que même les citoyens d'Utopia ignorent. Nous sommes les esclaves qui alimentent la machine de guerre de la Démone, par notre sang et nos larmes. La Démone ne nous a pas enfermé sous sa ville pour nous tuer. Elle a créé une prison autour des esclaves qui maintiennent sa précieuse ville en fonction. Regarde-les. Ont-ils l'air des agresseurs ou des victimes?
Je suis forcé d'admettre que les Ashuris n'ont pas l'air hostiles, plus...désespérés. En colère et n'ayant plus rien à perdre, mais ils ne dégagent pas la même aura meurtrière que la Démone ou les négriers de Kilas.
-Mais je ne vais pas te demander de me croire sur parole, poursuit Spectral. Je veux que tu contemple de tes propres yeux la vérité.
Les Ashuris s'écartent de l'endroit désigné par leur chef, révélant une ouverture éclairée par une lueur orangée. D'un pas incertain, je me dirige lentement vers cette fenêtre improvisée et regarde cette fameuse «vérité». Et cette dernière se révèle pire que je ne le croyais.
Comme je l'avais deviné, nous nous trouvons dans les sommets des ruines de Pittsburgh. Parmi les carcasses ruinées des immeubles se trouvent plusieurs épais piliers de béton servant à soutenir un haut plafond. Cependant, ce plafond n'est aucunement visible, car la partie supérieure des piliers de soutènement est avalée par une épaisse fumée noire accumulée comme un smog et étranglant les ruines. Cette fumée, et la lumière orangée qu'elle reflète, sont toutes les deux issues des innombrables usines et aciéries garnissant le sol dans un ordre chaotique parmi les ruines et les cabanes de tôles rouillées.
Dans une authentique vision de l'Enfer, des hommes et des femmes d'une maigreur terrifiante, sales et malades, travaillent inlassablement parmi des cuves de métal en fusion transformé en barres raffinées, tandis que d'autres démantèlent l'antique cité morceau par morceau. Ces esclaves -car il est impossible de les prendre pour autre chose- sont étroitement surveillés par des individus armés et équipés d'armures de métal. Ces gardes patrouillent parmi les esclaves, se tiennent attentifs sur des tours ou des toits et sont aidés dans leur tâche par de nombreux robots, des sentry bots et des protectrons surtout.
Après avoir vu Utopia et Eden à la surface, ce paysage cauchemardesque achève d'anéantir les quelques doutes que j'avais pu nourrir sur la cruauté réelle de la Démone. Elle a construit son paradis sur le dos de l'enfer.
