Bonjour tout le monde

Voici l'update de la quinzaine. Le prochain chapitre est prêt également, il devrait donc paraître sans problème à la fin du mois. Comme je vous l'avais annoncé, le changement de périodicité va me permettre de continuer à publier sans pause durant mes vacances.

Je n'ai pas grand chose à dire de plus, à part un grand merci à Lou pour son aide toujours aussi précieuse.

Bonne lecture


Sherlock se rendit immédiatement dans le hall de l'hôtel après avoir quitté John et Lestrade. Il exigea auprès du réceptionniste de nuit de voir le propriétaire au plus vite. Pendant que l'homme allait réveiller son patron, le mage se tourna vers un des nombreux tableaux ornant les murs de la pièce.

Il s'agissait de la représentation d'un champ de blé parsemé de coquelicots, une vieille grange remplie de foin au fond de l'image et un chemin en terre parcourant le paysage jusqu'à son entrée. Il n'y avait pas âme qui vive.

Sherlock s'approcha du second tableau. Cette fois, plusieurs personnages étaient représentés au beau milieu d'une fête sur une place de village. Ils avaient des pintes de bières à la main et tous étaient en train de rire et de passer du bon temps. Le décor et l'architecture autour d'eux lui permit de situer l'ensemble dans un village quelconque durant le milieu du 19ème siècle. La scène, à la différence de la précédente, avait été peinte et l'oeil de Sherlock fut attiré vers le coin du tableau, là où la façade d'un bâtiment se terminait et que le début d'une ruelle était suggéré. Une ombre, un peu plus sombre que le reste semblait bouger mais elle disparut avant que le mage n'ai réussi à en être certain.

Il allait se tourner vers un troisième tableau quand le propriétaire entra dans le lobby, portant encore ses habits de la veille. Vu leur état, il s'était endormi sans les enlever. Il regardait Sherlock avec appréhension, les cernes en dessous de ses yeux accentués par la pâleur de sa peau. Il s'approcha du détective, l'ongle de son pouce entre ses dents, signe évident de son haut niveau de stress. Son accent paraissait encore plus prononcé que lorsque Sherlock et John l'avaient interrogé plus tôt dans la journée :

"Monsieur Holmes, Serge m'a dit qu'il y avait eu une autre tentative de meurtre. Dites moi que vous êtes arrivés à temps."

"C'était limite mais nous avons pu sauver la victime. Les secours étaient en train de la stabiliser avant de l'emmener à l'hôpital quand j'ai quitté sa chambre."

"Et le criminel ?"

L'homme était plein d'espoir, croyant enfin apercevoir la fin de plusieurs jours cauchemardesques. Les gens réagissaient différents lorsqu'ils étaient confrontés à des meurtres, mais dans ce cas particulier, cet homme risquait de mettre la clef sous la porte.

"En fuite, c'est pour cela que je voulais vous voir. Il a disparu dans le tableau situé au dessus du lit. Je pense que c'est grâce à ce stratagème qu'il va et vient dans votre établissement sans que personne ne le voit ou le détecte. J'ai besoin d'étudier les oeuvres présentes dans les chambres où ont eu lieu les crimes précédents. Je veux que vous m'accompagniez et que vous me trouviez à qui vous avez acheté les tableaux et depuis combien de temps."

L'espoir sur le visage du pauvre homme disparut, ses épaules s'affaissèrent avant qu'il ne réponde :

"Si vous le jugez nécessaire, je suis prêt à tout pour arrêter ces crimes. C'est ma femme qui gère la décoration, je vais demander à Serge d'aller la chercher. Je vous accompagne d'ici deux minutes."

Sherlock s'approcha d'un troisième tableau pendant que le malheureux propriétaire allait donner ses instructions. Il s'agissait d'une nature morte, un bouquet de tournesols, un vase et une table en bois sombre, imprimés sur une matière métallique qui donnait des reflets bleutés à l'ensemble. Encore une fois, l'éducation artistique classique de Sherlock fut parcourue de soubresauts d'horreur. Il avait, la plupart du temps, énormément de mal à comprendre ses contemporains, mais les goûts de certains entraient carrément dans le domaine de l'incompréhensible : aucune personne saine d'esprit ne pouvait volontairement choisir quelque chose d'aussi mauvais.

Cinq minutes plus tard, il pénétrait dans une chambre au cinquième étage. Elle se situait au fond de l'établissement, pratiquement à l'opposé de celle où il avait laissé John et Lestrade.

La première chose que remarqua Sherlock fut l'immense peinture située dans le salon : il s'agissait d'un banquet médiéval avec une multitude de personnages et d'animaux. L'oeuvre faisait plus de deux mètres de long et accaparait une grande partie du mur en face de la porte. La composition de la scène était typique d'une période commençant au milieu du 16ème siècle et se terminant au début de la première guerre mondiale. Il était tombé en désuétude le plus complet dans les années 20.

Sherlock prit quelques instants pour étudier le tableau, mais l'accumulation de détails rendait impossible la détection d'incohérences. Il commençait à trouver des ressemblances et des points communs entre les chambres où avaient eu lieu les crimes. Par acquis de conscience et parce qu'il refusait de laisser le moindre détail lui échapper, il fit un tour complet de la pièce puis demanda au patron de le guider vers la scène de crime suivante.

John et Lestrade les rejoignirent juste avant qu'ils ne passent la porte. Le médecin avait repris quelques couleurs mais il avait toujours les traits tirés. Il tenait également son bras droit le long de son corps, comme à chaque fois que son épaule le faisait souffrir. Sherlock savait qu'il n'apprécierait pas qu'il montre son inquiétude ou soit prévenant devant des étrangers, il se retint donc de lui demander des nouvelles et de lui proposer de s'asseoir.

Lestrade donna les dernières informations sur la victime de la nuit lorsque le propriétaire de l'hôtel lui en demanda :

"Il est stabilisé et avait repris conscience quand les médecins l'ont emmené. J'ai envoyé un de mes enquêteurs avec lui pour prendre son témoignage dès qu'il sera en état de le donner."

Sherlock répondit en entrant dans la chambre :

"Nous n'en aurons pas besoin pour résoudre cette affaire, mais je suppose que vous ne pourrez pas faire autrement lors du procès."

John qui lui avait emboîté le pas, s'arrêta surpris :

"Tu sais comment le criminel a agi et où il se terre ?"

Sherlock se dirigea immédiatement vers le seul tableau de la pièce, le montrant d'un geste de la main :

"J'en ai une assez bonne idée, même si je n'ai pas encore les détails. J'ai besoin de mener quelques vérifications puis nous pourrons nous mettre en chasse."

Il se concentra ensuite sur le tableau devant lui. Cette fois, ce n'était pas une peinture à l'huile mais un dessin à l'aquarelle qui représentait le départ d'une course hippique. La foule dans les gradins n'était que suggérée mais quelques personnages étaient représentés en détail au premier plan de l'oeuvre. Les chevaux et les starting-blocks étaient également peints avec précision, ainsi que le ciel.

John s'était approché à son tour, se plaçant à quelques centimètres de Sherlock et observant lui aussi l'oeuvre. Il se pencha légèrement, jusqu'à ce qu'on épaule repose sur celle du brun et murmura :

"Si tu me donnes plus d'info, je pourrai peut-être t'aider ?

"Ces tableaux sont la clef. J'essaie de trouver quelque chose qui détonne avec le reste, un personnage qui n'aurait rien à y faire. Ou un style ou une technique qui est différente à un endroit."

John avait depuis bien longtemps appris à ne pas douter des déductions du détective, aussi bizarres et incongrues soient-elles. Il offrit à Sherlock un sourire en coin et reprit l'étude du tableau.

Après quelques instants, le blond attrapa le poignet se son petit ami, attirant son attention sur un ensemble de lignes sombres au milieu des gradins. Ces lignes étaient bien trop définies pour appartenir à une aquarelle. Et maintenant qu'il savait où regarder, il était évident que ce dessin représentait le dos d'un homme, caché au milieu de la foule, épiant ce qui se passait à l'extérieur du tableau tout en restant pratiquement invisible.

Sherlock attrapa à son tour le poignet de John, la serrant brièvement en remerciement. Ils avaient trouvé leur meurtrier. Quel sort ce dernier utilisait pour passer d'un tableau à l'autre restait toujours un mystère, mais Sherlock avait depuis tout petit développé un sortilège lui permettant de pénétrer dans une image ou une photo. Cela lui avait permis de vivre de passionnantes aventures sans quitter sa chambre. Mycroft avait toujours refusé de l'y rejoindre, mais maintenant il avait John. Il savait que John le suivrait sans discussion.

Sherlock saisit la main de son petit ami en même temps qu'il lança le sort permettant d'ouvrir une brèche vers le monde peint devant eux. Il toucha ensuite la surface de l'aquarelle du bout des doigts et sentit l'habituelle sensation d'aspiration.

Après une brève impression d'écrasement, il fut assailli par le bruit ambiant : les hennissements des chevaux, les cris de la foule et les rires des enfants. Une odeur d'herbe humide envahissait ses narines, s'imposant même au dessus de celle, beaucoup moins agréable, de crottin.

Il avait pratiquement oublié qu'on ne pouvait pas totalement faire confiance à ses sens quand on parcourait les mondes-tableaux. Les sensations les plus puissantes n'étaient pas forcément logiques parce qu'elles dépendaient intimement de ce que l'artiste avait mis dans son œuvre. Le changement d'environnement pouvait parfois être difficile tant il était brusque et c'était le cas à cet instant.

Heureusement, la chaleur de la main de John dans la sienne n'avait pas changé et elle permit à Sherlock de ne pas être submergé par ses sens. Il avança en direction des gradins, là où ils avaient vu l'étranger, mais John le retint, une touche d'émerveillement dans la voix :

"Mais comment est-ce possible ?"

Ils n'avaient pas le temps de discuter des tenants et aboutissants d'une visite dans un tableau. Leur cible les avait repéré et était en train de descendre les escaliers. Il ne pourrait quitter la scène que par le passage dont l'accès était bloqué par le détective et son ami. Ceci n'empêcha pas Sherlock d'être prudent, les mondes-tableaux avaient des règles d'espace et de temps particulières, il ne pouvait pas compter sur les lois de la physique ici.

Il tira à nouveau John à sa suite, lui donnant très rapidement ses instructions :

"Nous devons l'attraper. Il est impossible de sortir par les extrémités du tableau, le monde se finit à l'endroit où l'imagination du peintre s'est arrêtée. Par contre, reste prudent, une ligne visiblement droite peut être en fait une courbe. Ne fais pas totalement confiance à ce que te disent tes sens."

Contre toute attente, l'homme se dirigea vers la limite gauche du tableau où l'on voyait le début des écuries. Sherlock et John lui emboîtèrent le pas. Ils n'avaient pas encore vu son visage mais le style de dessin et sa corpulence titillaient quelque chose dans la mémoire du détective. Il pressa le pas, cherchant à rattraper l'homme avant qu'il n'arrive à l'énorme fourche posée contre un des box. Il ne s'inquiétait pas trop, à eux deux, ils pourraient le maîtriser sans aucun problème mais il valait mieux agir avant qu'il ne soit armé.

Sherlock fut étonné de voir l'homme passer devant la fourche sans même y jeter un regard, entrant dans les écuries. Le détective ne put empêcher un léger sourire de victoire. Le criminel s'était engagé dans un cul de sac, il ne pourrait pas sortir du monde-tableau par là.

Le détective courut, John à sa suite, et s'arrêta net à l'entrée de l'écurie. Il n'y avait plus aucune trace de leur homme. Il s'approcha des box, jetant un œil prudent dans chacun d'entre eux. Il étaient bel et bien seuls.

Les sourcils froncés par la frustration, Sherlock refit un tour complet des écuries, s'approchant des limites du tableau et sentant la barrière habituelle entourant tous les mondes-tableaux. John était resté à l'entrée, les jambes légèrement écartées, prêt à agir au moindre danger.

Sherlock l'approcha avait de parler :

"Il n'y a personne."

"Il aurait pu utiliser un de ces trucs bizarres dont tu m'as parlé ? "

"Non, cela rallonge ou raccourcit les distances, fait passer des courbes pour des lignes droites ou inversement. Cela ne permet pas de disparaître ou de traverser des murs."

"Il y a une porte au fond de l'écurie, peut-être est il passé par là ?"

"Cela ne fonctionnerait que si le peintre a réfléchi ou imaginé ce qui se trouve derrière. Mais ça vaut le coup de vérifier."

Il se dirigea vers l'ouverture, prêt à trouver leur homme à quelques pas : il était peu probable que l'artiste ait imaginé tout un monde derrière cette porte. Sherlock fut donc surpris de se retrouver face à un paysage enneigé. Le style de dessin avait changé et ils n'étaient plus dans une aquarelle.

Leur cible avait déjà traversé pratiquement toute la vaste étendue de neige et il allait atteindre le chalet niché aux pieds d'immenses sapins. Ils s'élancèrent à sa suite, leur souffle rendu visible par le froid de la scène. Heureusement, la neige ne fondait pas et même si elle était glacée, elle ne pénétrait pas leurs chaussures et vêtements.

Sherlock jeta un oeil à l'extérieur du monde-tableau et aperçut une chambre d'hôtel vide. L'emplacement de la fenêtre la situa quelque part au milieu de l'aile ouest et l'ombre du soleil lui apprit qu'ils étaient au quatrième étage. Ils étaient passé d'une oeuvre à l'autre. Voilà comment le criminel entrait dans les chambres et avait échappé à tout le monde. C'était brillant !

Ils avancèrent jusqu'au chalet et quand ils passèrent la porte, ils se retrouvèrent au bout d'une ruelle sombre. Il y avait de la musique et des rires qui provenaient de son entrée. Il se retourna vers John et, lorsque celui-ci lui répondit par un hochement de tête, il passa la porte et s'avança en direction des bruits. Il s'arrêta dans l'ombre, observant la scène qui se dessinait sous ses yeux. Il ne lui fallut que quelques secondes pour reconnaître le tableau accroché sur le mur du lobby de l'hôtel.

John regardait la scène à l'extérieur de l'oeuvre : des policiers allaient et venaient dans le hall, complètement inconscients des deux hommes en train de les observer. Le blond se tourna vers Sherlock, posant les questions qui lui brûlaient visiblement les lèvres depuis qu'ils étaient entrés dans le premier monde-tableau :

"Comment est-ce possible ? Rentrer dans une image, je veux dire. Et depuis quand est-ce que tu sais faire cela ? Et pourquoi tu ne m'as jamais rien dit ? J'aurai adoré visiter certaines peintures. Et tu m'as dit qu'ils s'arrêtaient, pas que l'on pouvait passer de l'un à l'autre."

Sherlock choisit de ne répondre qu'à la dernière remarque :

"On ne peut pas. Pas en temps normal du moins. Il doit y avoir un sortilège particulier sur ceux-ci."

La mage traversa la place du village et s'arrêta juste devant le cadre. Il attendit John et lorsque celui-ci le rejoignit, il attrapa sa main et traversa la frontière vers le monde réel.

Leur apparition soudaine fit sursauter les hommes les plus proches du mur et Sherlock n'attendit pas pour leur ordonner d'aller chercher Lestrade et le propriétaire de l'hôtel. Pendant que les policiers s'empressaient d'obéir, John se retourna vers l'oeuvre et toucha sa surface du bout des doigts. Le sort leur ayant permis de traverser n'était plus actif et la peinture ressemblait maintenant à n'importe quel autre tableau : légèrement rugueuse et vallonnée sous les doigts.

Le médecin croisa ses bras devant sa poitrine et posa sa question suivante :

"Pourquoi sommes-nous sortis ? Si cet homme passe d'une oeuvre à l'autre, nous devrions le poursuivre là-bas."

"Trop dangereux. Nous ne savons pas quel genre d'environnement nous allons trouver avec le tableau suivant. Nous ignorons également quelle direction le meurtrier a pris et combien de peintures font partie du réseau. Il faut faire un tri avant de nous lancer à sa poursuite."

"Et comment comptes-tu faire ?"

"D'après les styles et matériaux utilisés, tous les tableaux que nous avons traversé proviennent d'une période précise. Je dois parler à la décoratrice de ce lieu, même si j'utilise le terme décoratrice avec hésitation."

"Essaie de ne pas l'insulter si tu veux qu'elle se montre coopérante."

"C'est la femme du propriétaire, elle doit vouloir autant que lui que ces crimes s'arrêtent."

"Cela ne te donne pas le droit de lui faire des remarques sur ses goûts et ses décisions…"

Sherlock ne prêta plus attention aux propos de John dès qu'il vit revenir un des policiers qu'il avait envoyé chercher le propriétaire. Il s'avançait déjà vers eux quand il entendit le médecin lever la voix derrière lui :

"Sherlock ! Est ce que tu as écouté un mot de ce que je te disais ?"

"Jusque décisions. Mais j'ai déduit la suite. Ne t'inquiète pas."

"Déduit ?! Tu pourrais au moins m'écouter jusqu'au bout."

"Ne sois pas aussi prévisible alors. Maintenant laisse moi travailler."

John l'avait rattrapé et lui murmura juste avant que leurs hôtes les rejoignent.

"Je vais t'en donner du prévisible. Attend que l'on soit rentré à Baker Street."

Sherlock, surpris, se tourna vers son petit ami :

"Qu'est ce que tu veux dire par là ?"

"Déduit-le, c'est tellement facile pour toi. Je suis largement assez prévisible pour tes immenses capacités."

Et il se tourna vers les nouveaux venus sans laisser à Sherlock le temps de lui répondre, portant son sourire le plus avenant et leur serrant la main en se présentant. Le détective plissa des yeux, il n'aimait pas du tout le ton de John, il ne présageait jamais rien de bon.

Le policier attira son attention en lui présentant la femme qu'il accompagnait :

"Monsieur Holmes, voici madame Pham. Vous aviez des questions à lui poser."

"Visiblement. Trouvez moi Lestrade également, je vais avoir besoin de lui."

Il commença à interroger la "décoratrice" sans attendre.

"Ce tableau là-bas, où l'avez vous obtenu ?"

La propriétaire jeta un œil à l'œuvre et ouvrit le dossier qu'elle avait amené avec elle.

"Il faisait partie de ceux déjà présents quand nous avons acheté l'établissement."

"Donnez moi votre dossier, j'irai plus vite que vous. Je n'ai pas de temps à perdre avec votre mémoire défaillante."

Comme la femme semblait hésiter, Sherlock entra dans son espace personnel, utilisant sa taille pour la faire céder. C'était une technique sur laquelle il pouvait compter à chaque fois et elle prouva à nouveau son utilité. La décoratrice ne fit aucun geste pour retenir le dossier quand il le saisit.

Sherlock s'installa sur le comptoir du lobby, étudiant l'ensemble des documents. Il s'agissait des factures d'achat de chaque tableau avec une miniature de l'image. Ils provenaient tous du même grossiste. Le détective remisa l'information dans un coin de son palais mental, elle pourrait toujours servir plus tard, soit pour une enquête future, soit pour éviter le lieu comme la peste s'il devait un jour le croiser.

Il n'y avait aucune trace de la peinture dont ils venaient de sortir, ni de celles qu'ils avaient traversé.

"Il manque certains tableaux dans ce dossier. J'ai besoin de connaître toutes les œuvres qui sont accrochées sur vos murs, pas uniquement la liste des horreurs que vous avez acheté."

Sa remarque fut reçue par plusieurs sifflements outrés et un "Sherlock !" de la part de John. Madame Pham avait les larmes aux yeux et c'est avec la voix tremblante qu'elle répondit :

"J'ai mis beaucoup de temps à choisir ces tableaux, comme toute la décoration de notre hôtel. Les peintures qui étaient déjà présentes dans les bâtiments quand nous l'avons acheté sont décrites en annexe du contrat de vente. Les documents sont dans mon bureau."

"Allons-y alors, dois je vous rappeler que pendant que nous discutons, un criminel se promène et est libre d'agir. Rien ne l'empêche d'attaquer à nouveau."

Heureusement pour le peu de patience qu'il restait à Sherlock, les papiers étaient parfaitement classés et Madame Pham retrouva très rapidement les documents dont elle avait parlé. Il laissa John remercier la mauvaise décoratrice et se plongea dans la description des objets laissés par l'ancien propriétaire. Il entendit vaguement son petit ami expliquer ce qu'il pouvait à Lestrade lorsqu'il daigna enfin montrer le bout de son nez.

Le détective passa rapidement sur la liste de meubles, ils n'avaient aucun rapport avec son affaire, même s'il savait désormais d'où provenaient les horribles têtes de lit au réveil intégré. Ensuite venait tout un tas de sculptures et de vases dont la simple description lui donna des frissons avant d'arriver enfin à la partie qui l'intéressait.

Chaque tableau était brièvement décrit et son emplacement était noté. Il y avait une vingtaine d'œuvres disséminés dans l'établissement. Il reconnut le village accroché sur le mur du hall ainsi que la scène enneigée que lui et John avaient traversée. Il y avait également la peinture par laquelle ils étaient entrés et le banquet médiéval. Il y avait aussi la plage qui était accrochée dans la chambre de la victime de cette nuit.

Sherlock retrouva, au milieu de la liste, le portrait de l'homme étrange qui l'avait tellement mis mal à l'aise. Il mémorisa toutes les informations dont il avait besoin. Il était évident que les emplacements notés dans la liste n'étaient pas tous justes. Il demanda donc à madame Pham qui s'était installée sur la chaise de son bureau leurs location actuelle :

Elle sortit son ordinateur de veille et après quelques clics, tourna son écran pour présenter son contenu à Sherlock. Elle lui expliqua que chaque décoration était numérotée, nommée et son emplacement était inscrit dans la troisième colonne :

"Nous avons commencé l'inventaire ce qui était déjà en place, vous trouverez les informations dont vous avez besoin en tête de liste."

"Imprimez ce document en plusieurs exemplaires. Lestrade, je veux que vous envoyez un de vos hommes devant chacun de ces tableaux. Dites leur de surveiller l'image et de nous prévenir si quelque chose bouge à l'intérieur."

Lestrade semblait largement dépassé et sa voix était dépitée quand il répondit :

"John m'a raconté que vous aviez poursuivi le criminel à travers les tableaux. Je voudrai que tu m'expliques comment il est possible d'entrer dans une image."

"Plus tard. Nous avons un criminel à arrêter. J'ai besoin que toutes ces peintures soient surveillées pendant que nous passons de l'une à l'autre. Il faut que nous sachions quel chemin il a emprunté ou s'il est sorti de l'un d'entre eux."

Lestrade hocha la tête et ordonna au policier l'accompagnant de regrouper une vingtaine d'hommes équipés de talkie-walkie. Pendant ce temps, Sherlock récupéra les feuilles que Madame Pham avait imprimé et il recoupa les descriptions qu'il avait lu avec les titres. Il exposa le tout dans une pièce de son palais mental : il ne leur restait plus qu'à parcourir les mondes-tableaux pour les lier les uns aux autres dans une carte globale.

Il décida de reprendre là où ils s'étaient arrêtés, tendant à John le Talkie-walkie que Lestrade lui avait fourni. Ils ne pourraient pas s'en servir dans les peintures, mais ils en auraient certainement besoin s'ils les quittaient pour une raison quelconque.

Il donna ses dernières directives à Lestrade, puis saisit la main de John et lança le sortilège nécessaire pour ouvrir le tableau. Ils atterrirent sur la place du village, Sherlock ne perdit pas un instant et dirigera vers la maison la plus proche. Son petit ami le rattrapa après une courte pause afin d'observer les environs, émerveillé par quelque chose que le mage tenait pour acquis depuis qu'il avait six ans.

"Il y a un truc que je ne comprend pas. Pourquoi est-ce que nous voyons les choses et les gens bouger ? Un tableau est par essence statique."

"Je n'ai pas de véritable explication. Je suppose que c'est lié aux pensées de l'artiste quand il a créé son œuvre. Il s'imaginait forcément les gens en train de faire quelque chose et les personnages suivent cette idée première. D'ailleurs aucun d'entre eux ne t'arrêtera, ni ne t'adressera la parole si cela ne rentre pas dans le script initial."

"Tu as l'air d'avoir passé beaucoup de temps dans ce genre d'endroit."

Sherlock n'aimait pas parler de son enfance. Encore moins avouer qu'il avait été bannis de tous les groupes de son âge et, qu'après le départ de Mycroft pour l'université, il avait été vraiment seul. Et que toutes ses activités avaient été solitaires, jusqu'à ce qu'il découvre comment entrer dans les mondes-tableaux et y rencontre les personnages présents. Les possibilités d'interactions étaient très limitées, mais c'était les seuls moments où il pouvait s'amuser avec quelqu'un.

Il se rendit compte qu'il avait mis trop de temps à répondre quand John le regarda avec de l'inquiétude bien visible sur ses traits. Il pouvait lui dire, son amant avait toujours tout accepté de lui, savoir qu'il avait été un paria d'aussi loin qu'il s'en souvienne n'allait pas faire fuir la seule personne qui était toujours restée à ses côtés. Il tenta de prendre un ton désinvolte quand il répondit, mais sa voix refusa de coopérer :

"Peu de choses à faire pour le freak de l'école. Mycroft poursuivait ses études loin de la maison et mes parents avaient décidé de limiter mon accès aux livres. Tout ça à cause d'un malheureux accident avec un sortilège soit disant trop avancé pour mon âge. Alors qu'en réalité, c'était juste l'apothicaire de notre village qui avait décidé de me jouer un sale tour et m'avait vendu du l'ichtar de basilique frelaté."

Il fut soulagé de ne pas voir de pitié dans le regard de John, mais la même colère qui l'habitait à chaque fois que quelqu'un se montrait cruel avec le détective.

"Tu as du te promener dans des lieux extraordinaires. Je n'ai jamais quitté l'Angleterre avant de partir en Afghanistan. J'aimerai visiter une plage des Caraïbes un de ces quatre, ou un temple au Népal. Tu penses que l'on pourra organiser ça en rentrant ? "

"Si tu veux. Mais tu sais, c'est souvent très différent de la réalité. Tu seras probablement déçu."

John, pressé de découvrir ce qui les attendait derrière la porte, ne l'écoutait déjà plus. Il s'était avancé vers l'ouverture et l'ouvrit d'un geste ample. Sherlock jeta un œil à l'intérieur de la maison. Sans surprise, au lieu d'y voir une entrée classique, ils étaient face à un paysage marin. Ils voyaient au loin une mer déchaînée vers laquelle plongeait d'immense falaises blanches. Un phare était posé au bout de la jetée, les vagues monstrueuses et les embruns donnant l'impression qu'il était fabriqué sur une île. Il retint John avant que celui-ci ne pénètre dans le tableau et lui dit :

"Je veux cartographier les différentes peintures liées à celle-ci avant d'entrer dans une autre. Essayons toutes les issues possibles."

Après dix minutes de recherche, ils avaient découvert un autre passage ce qui portait leur nombre à trois rien que pour ce tableau. Sherlock nota les entrées dans son palais mental et se tourna vers John, un sourire aux lèvres :

"Alors John, tu veux retourner dans la neige, aller visiter un phare ou faire une balade dans la forêt que nous avons aperçu à l'instant ?"

"Tu me laisses choisir ? Pas de déduction sur le meilleur chemin à prendre ?"

"Il n'y a aucune logique avec l'enchaînement des tableaux, tu as autant de chance que moi de trouver le criminel dans l'un ou l'autre. Je pourrai mettre à jour ma carte pendant que tu visites."

"Nous ne sommes pas en vacances."

"Évidemment. Mais rien ne t'empêche de profiter un peu du décor pendant que nous rechercherons notre homme. Je ne pense pas qu'il re-tente quoi que ce soit cette nuit."

"Dans ce cas, je choisis le bois."

"Nous sommes partis."

Ils traversèrent vers le tableau suivant sans encombre.

À peine avaient-ils posé le pied au milieu des sous-bois que l'atmosphère changea. La température qui était étouffante dans la scène du village était descendue jusqu'à paraître fraîche et l'humidité ambiante avait augmenté. Ils entendaient des oiseaux pépier dans les arbres et des animaux sauvages, plusieurs lapins et écureuil, un cerf, une famille de sangliers et un renard les observaient. L'odeur de mousse était omniprésente et chacun de leur pas faisait crisser les feuilles au sol. Ils suivirent le sentier et arrivèrent rapidement aux derniers arbres peints.

Le chemin semblait redescendre vers la suite de la forêt, sauf qu'au lieu de continuer à marcher au milieu d'arbres, ils faisaient face à une étendue de sable qui paraissait infinie. Ils étaient actuellement au sommet d'une dune, une petite oasis avec des maisons aux murs blancs et aux toits bleus s'était nichée au milieu de la mer de sable. La température était à nouveau remontée et l'air était sec.

Sherlock entraîna John vers l'oasis, mais après dix minutes de marche, ils n'avaient parcouru qu'une distance minuscule. Le soleil avait tôt fait de rendre la balade pénible et le blond ne put s'empêcher de faire une remarque :

"J'ai l'impression que nous n'avançons pas. Nous devrions déjà avoir atteint notre destination."

"Une des bizarreries des mondes-tableaux. Le peintre devait s'imaginer que les derniers mètres avant cet oasis paraissaient durer une éternité pour le marcheur."

"Espérons que cela ne soit pas le cas, je n'ai pas envie de mourir de déshydratation ici."

"Aucun risque. Au pire, nous quitterons le tableau par son cadre."

Sherlock montra de la main la pièce dans laquelle l'œuvre se trouvait, un couloir triste et morne (encore un !).

"Et si nous avons le même problème de distance ?"

"Un simple sortilège nous permettra de quitter la peinture. Il n'y a aucun risque."

"Content de savoir que je ne vais pas mourir ici. J'ai déjà failli y rester dans un désert, j'aimerai ne pas renouveler l'expérience."

"Je ne laisserais jamais rien t'arriver John. Je te protégerai à n'importe quel prix."

Cela fit s'arrêter le médecin d'un coup. Sherlock lui-même était surpris par la force qu'il avait mis dans ses quelques mots, mais maintenant qu'il les avait prononcé, ils étaient douloureusement justes. Il préférerait tout perdre que de laisser John disparaître à nouveau de sa vie et cela le terrorisait comme peu de choses en avait le pouvoir. Il était indépendant, n'avait besoin de personne, en était extrêmement fier et faisait un cinéma afin de bien le faire comprendre à tout le monde.

John se remit en marche sans faire de commentaire, laissant Sherlock se remettre de sa propre déclaration. Comme toujours il savait exactement ce dont le brun avait besoin, quand le pousser et quand lui donner du temps et de l'espace. De toute façon, Sherlock était bien trop proche de la panique pour réussir à avoir cette conversation et il risquait de dire ou faire des choses qu'il regretterait plus tard. John connaissait par coeur toutes ces méthodes de défection et préférait attendre qu'il soit prêt.

Après dix minutes de marche supplémentaires sans avoir avancé de plus d'un mètre, la singularité dimensionnelle disparut et ils se trouvèrent en deux pas à l'orée de l'oasis.

L'ombre des palmiers procurait un abri bienvenu contre les rayons du soleil et une légère brise faisait danser les herbes hautes. Avec le paysage totalement minéral des dunes de sable en toile de fond, le petit coin de paradis qu'ils venaient d'atteindre semblait encore plus rempli de vie. De nombreux oiseaux volaient d'arbre en arbre et de petits mammifères couraient à travers la végétation.

John émit un long sifflement :

"C'est magnifique. Je crois que je vais te faire la tête pendant plusieurs jours quand toute cette histoire sera terminée. Comment as-tu pu garder pour toi le fait que tu pouvais visiter des peintures ? Je n'ai que les côtés négatifs de tes sortilèges et expériences. Pourquoi est-ce que je n'ai pas le droit à des week-end dans des endroits paradisiaques ?"

"Tu sais que rien de tout ceci n'est réel ? Premièrement, les oiseaux que tu vois là bas sont des Amazones de Dufresne - Amazona Dufresniana selon la classification latine - elles vivent exclusivement en Amérique du sud, plus précisément dans le nord du continent. Deuxièmement, il n'existe des oasis comme celle-ci que dans les grands désert d'Afrique. Heureusement que le peintre était plus doué avec un pinceau que pour contrôler la véracité de ses choix."

"Ne me gâche pas mon plaisir. Je n'ai pas besoin que les faits soient scientifiquement vérifiés, juste que le cadre soit magnifique."

Sherlock trouvait que le manque de justesse était vraiment problématique et son esprit analytique se braquait à chaque incongruité qu'ils croisaient, mais il pouvait bien faire un effort et ne pas les pointer à John. Ils mirent plus de vingt minutes à vérifier toutes les portes des quelques maisons de l'oasis, après quoi le mage monta sur une dune pour observer ce qui pouvait se cacher derrière l'horizon. Il fut surpris d'y trouver la barrière habituelle. Il n'y avait aucun passage vers d'autres oeuvres à partir de ce tableau. Il redescendit rejoindre le médecin qui l'avait attendu au bord de l'eau et lui annonça sa découverte. Ils firent ensuite demi-tour et retournèrent dans le tableau précédant.

Ils avaient traversé la moitié des peintures de la liste et la carte mentale de Sherlock commençait à ressembler à une immense toile d'araignée.

Leur arrêt suivant fut sur une plage. Le soleil était en train de se coucher et la mer et le ciel étaient inondés par des nuances allant du rouge à l'orange. L'immense étendue de sable blanc était vide de toute âme et l'on voyait des tortues de mer et une raie nager dans le ressac.

John se laissa tomber sans plus de cérémonie au bord de l'eau, grognant lorsqu'il étira son dos et qu'un pop se fit entendre.

"C'est décidé, je reste ici. Tu peux revenir me chercher quand tu auras fini ton tour. J'ai visité : deux villages, une oasis, une forêt, plusieurs champs, un steppe, deux châteaux et un bateau de pirate en moins d'une demi-journée. C'est bien assez pour moi. Je vais profiter quelques temps de ce magnifique endroit et me reposer un peu."

"Tu ne peux pas. Ce n'est pas parce que nous ne sommes pas encore tombé sur notre homme qu'il ne sera pas dans la prochaine oeuvre que nous visiterons. Je vais sortir cinq minutes et contacter Lestrade, cela doit faire quatre ou cinq heures que nous parcourons ces peintures, il a peut être des nouvelles."

John tendit la main et demanda :

"Aide-moi à me relever. Je vais venir avec toi. J'ai besoin de boire et manger."

Sherlock saisit son petit ami par le poignet et ne le lâcha qu'une fois qu'ils furent sorti du tableau. Après avoir contacté Lestrade via le Talkie-walkie et exigé qu'il les rejoigne avec de l'eau et un sandwich, ils s'assirent sur le canapé de la chambre pour l'attendre.

Vingt minutes plus tard, ils étaient de retour sur la plage, sans plus d'informations mais avec John de bien meilleure humeur maintenant qu'il avait l'estomac plein. Ils arrivèrent à la fin du sentier qui serpentait entre les dunes de la plage et pénétrèrent la cours d'un château dans laquelle se tenait un énorme banquet. Sherlock reconnut de suite l'oeuvre, il l'avait vu dans la chambre où avait eu lieu un des meurtres.

Il y avait une multitude de personnages et de détails, ce qui faisait de ce tableau la meilleure cachette pour leur meurtrier. Sherlock avait attendu de croiser cette peinture pour cette raison. De tous les tableaux dont il avait lu la description, c'était dans celui-ci qu'il avait le plus de probabilité de trouver le criminel. A moins qu'il ne soit complètement idiot… ce qui n'était malheureusement pas à exclure.

Il se pencha vers John et lui murmura à l'oreille :

"Je pense que notre homme se planque ici. Vu la profusion de détail, c'est ici que je me cacherai. En plus le style de la peinture semble proche de celui du criminel, il sera d'autant plus difficile à trouver au milieu des centaines de convives."

"Comment est-ce possible ? Lestrade nous a dit que ses hommes nous avaient vu traverser les oeuvres et que nous avions pris le style de chacune d'entre elles."

"Je pense que c'est parce que l'homme que nous cherchons fait lui-même partie d'un tableau, alors que nous sommes des étrangers. Je n'ai pas encore les détails mais c'est ce qui me parait le plus probable."

"Pour résumer : nous cherchons un personnage peint qui sort des tableaux et tue des gens ? "

"Oui."

"Qu'est donc devenue ma vie pour qu'un scénario pareil ne m'étonne plus ?"

Ceci fit sourire Sherlock, John ne paraissait pas du tout chagriné par cet état de fait.

"Au moins tu ne t'ennuies pas. Tu es incapable de vivre la vie de monsieur Tout-le-monde."

"Sûrement pour cela que je sors avec le seul détective consultant. L'armée et la guerre ne m'ont pas apporté assez niveau risque."

"Il faut croire que non. Prêt à te remettre en danger ? Si nous ne nous séparons pas afin de fouiller cette scène nous en aurons pour le reste de la journée."

"Nous cherchons quoi exactement ?"

"De ce que j'ai eu le temps de voir, nous recherchons un homme habillé sombrement, il est plutôt massif, son dessin ressemble beaucoup à celui de ce tableau. Je pense que tu as plus de chance de le reconnaître à son comportement qu'à son physique."

Le blond acquiesça d'un hochement de tête :

"Je t'appelle si je vois quelque chose de bizarre."

"Soit prudent. Je ne sais pas encore comment il empoisonnait ses victimes."

"Toi aussi."

John serra rapidement le poignet de Sherlock - un geste dont ils avaient pris l'habitude pour se rassurer et se demander d'être prudent - et s'éloigna dans la foule.

Le détective commença vers la droite de la cour, regardant chaque convive et cherchant quelque chose qui le fasse tiquer. Dix minutes plus tard, il entendit John crier et le vit se lancer à la poursuite d'un homme corpulent qui s'enfuyait.

Sans réfléchir, il se mit à courir également. Heureusement, il était proche de l'ex-soldat quand celui-ci avait appelé et il le rattrapa rapidement. Ensemble, ils se jetèrent à la suite du meurtrier, bien décidés à de ne pas le laisser s'échapper à nouveau. Ils le suivirent vers la porte du donjon qu'il ouvrit violemment avant de s'engouffrer dans le passage, John et Sherlock sur ses talons.

Il arrivèrent dans une cuisine avec une vue sur un jardin à la française. John se jeta sur l'homme avant qu'il n'atteigne la porte menant à l'extérieur. Ils se battirent quelques instants l'un avec l'autre, avant que l'ex soldat ne prenne le dessus, bloque le type au sol et lui place deux coups de poings en plein visage. Cela eut l'effet escompté, l'homme arrêta de se débattre et commença à geindre, se protégeant de ses mains et restant sans bouger en dessous du blond.

Sherlock s'approcha et ne fut pas vraiment étonné de reconnaître l'homme. Il en avait vu assez lors de leur poursuite pour relier la corpulence et le dessin de leur cible avec le personnage du portrait qu'il avait remarqué la veille en face de la chambre que lui et John avaient partagés. Il comprenait mieux la sensation de gêne qu'il avait ressenti en l'étudiant. Même avec l'habitude, il y avait une différence entre l'immobilité d'un tableau et celle que l'on forçait.

John se releva, entraînant à sa suite le meurtrier. Ce dernier tremblait comme une feuille et les suppliait de ne pas lui faire de mal. Sherlock et John échangèrent un regard, ils n'avaient pas l'habitude de faire face à des criminels si peu combatif. D'autant plus quand les crimes étaient multiples et passablement horribles. Ils avaient du mal à connecter le type, visiblement terrifié, avec les crimes dont il était responsable.

Mais maintenant qu'ils l'avaient capturé, Sherlock voulait des réponses, c'est donc sans ménagement qu'il attrapa l'homme par le bras et lui posa sa première question :

"Qui êtes-vous ?"

"Ne me faites pas de mal. Je vous en prie, je ne supporte pas la douleur."

La voix de John était pleine de colère quand il répondit :

"Et vous croyez que les gens que vous avez tué l'ont supporté ? Maintenant parlez !"

"Je suis le Comte Wenshork, ceci est ma maison. Vous n'avez pas le droit d'y pénétrer et de m'y agresser."

"Cet bâtiment n'est pas à vous, vous êtes mort depuis cent cinquante ans. Vos descendant l'ont vendu."

Le Comte se redressa à ces mots, la colère lui donnant assez de courage pour répondre sans trembler.

"Ils n'en avaient pas le droit. J'avais été très clair dans mon testament. Cette maison devait rester dans la famille. Rien de tout ça ne serait arrivé s'ils avaient obéi à mes dernières volontés. Au lieu de cela, j'ai du supporter des inconnus, des idiots envahissant ma propre maison. Personne pour me tenir compagnie, personne pour m'obéir. Je suis le Compte Wenshork, tous ces paysans me doivent le respect et allégeance, je ne suis pas n'importe qui ! "

L'homme était de plus en plus agité, une aura malveillante commença à l'entourer, faisant voler ses habits et ses cheveux autour de lui. Les pouvoirs de Sherlock étaient limités dans les mondes-tableaux et il ne savait pas ce que le criminel était capable de faire. Il vivait ici et cela lui donnait un sérieux avantage. Le mage se rapprocha de John, lui murmurant à l'oreille :

"Sortons d'ici, je pourrais mieux le contrôler dans le monde réel. Je n'aime pas du tout l'aura qui l'entoure. Attrape-le et surtout ne le lâche pas."

Quand le blond eut saisi par le bras l'homme qui était désormais à deux doigts de hurler à pleins poumons, Sherlock attrapa son petit ami par la main et les fit sortir du tableau. Le policier en faction devant la peinture sursauta de les voir apparaître dans la pièce et il saisit immédiatement son Talkie-walkie pour prévenir Lestrade de leur réapparition avec un homme inconnu.

A peine avaient-ils posé le pied au sol que le criminel devint intangible, son bras passant sans difficulté à travers le poing fermé de John. Son aura était encore montée en puissance, il était désormais entouré d'une épaisse vapeur noire et Sherlock sentit ses poils se hérisser. Il jugea plus prudent d'enfermer l'homme dans une cage magique et, dès qu'il eut lancé le sortilège, le sentiment inexplicable de peur qui avait commencé à l'envahir disparut.

Il ne devait pas être le seul à avoir ressenti un début de terreur, le policier les accompagnant était devenu très pâle et John avait pris, sans en être pleinement conscient, sa posture d'avant-combat.

Voilà donc pourquoi les victimes étaient littéralement mortes de peur. Cette aura était forcément responsable du sortilège qu'il avait trouvé sur le nerf optique de la dernière victime, elle décuplait l'effet que l'apparition du spectre devait provoquer. Parce qu'il s'agissait bien d'un spectre. Il était apparu totalement solide à l'intérieur des mondes-tableaux, mais une fois dans la réalité, il était évident que sa manifestation physique était formée par la substance éthérée propre à tous les fantômes.

Heureusement la cage que Sherlock avait créée était bien assez puissante pour le contenir, même s'il y avait quelque chose de différent chez cette apparition. Le mage s'approcha des barrières entourant le criminel, il avait besoin de réponses :

"Comment êtes-vous décédé ?"

Les spectres avaient tous un point commun : leur mort avait été violente. Meurtre, accident, catastrophe naturelle… eux seuls avaient assez de pouvoir pour empêcher une âme de quitter ce monde.

Bizarrement la question sembla calmer l'homme. Les fantômes détestaient parler de leur mort, cela les mettait habituellement dans une colère noire, mais cet homme paraissait limite heureux et passablement suffisant qu'on lui pose la question.

"Je ne suis pas mort. Tout ceci faisait partie de mon plan, si mes idiots de descendants avaient remplis leur part de contrat, j'aurai à nouveau un corps et je ne serai pas coincé ici. Vous n'imaginez pas tout ce que j'ai du supporter de la part des moins que rien qui ont envahi ma demeure toutes ces années. Les voir entrer et sortir comme si ce lieu leur appartenait, les entendre rire et se moquer de cette maison. Il y a quelques jours l'un d'entre eux s'est ouvertement gaussé de mon portrait, faisant rire ses idiots d'amis en racontant mensonge après mensonge sur ma personne. Il ne riait plus quand j'ai fini de m'occuper de lui."

C'était la dernière pièce dont Sherlock avait besoin pour reconstituer le puzzle : les tableaux liés les uns aux autres, l'immense amour que semblait porter cet homme pour sa personne, sa colère de voir des inconnus dans sa maison... C'est la voix plein de certitude que Sherlock parla :

"Vous vous êtes enfermé vous même dans ce tableau."

"Évidemment ! Mon père avait un avis très tranché sur le fait que nous, les nobles, avions plus le droit de vivre que nos gens, que notre survie importait plus que tout. Il a donc recherché, durant une grande partie de sa vie, un moyen de la prolonger. Malheureusement pour lui, il fut emporté par la maladie avant de parvenir à une solution. Mais j'ai réussi là où il avait échoué. J'ai trouvé un sorcier capable de transférer l'âme des gens dans une oeuvre, il pouvait aussi lier différentes peintures entre elles, ouvrant de multiples passages et créant un réseau de tableaux que j'aurai pu parcourir en attendant que mon fils ait lui-même un enfant et que je puisse revenir dans un corps jeune et en bonne santé."

"Sauf que soit votre fils n'a pas eu d'enfant, soit il a refusé de vous laisser utiliser son corps."

"Cet ingrat. Il me devait tout : sa fortune, son titre, sa vie même !"

John était livide et sa voix était glaciale quand il intervint dans la conversation :

"Vous étiez prêt à utiliser votre propre petit-fils ?"

L'homme se redressa de toute sa hauteur avant de répondre :

"C'était un bien faible sacrifice pour me faire revenir. J'avais encore tellement de choses à accomplir, ma vie est plus importante que la sienne. D'ailleurs, j'exige que vous me libériez, vous n'avez aucun droit de me garder prisonnier. Je ne peux être jugé que par mes pairs et vous n'en faites visiblement pas partie."

Sherlock observa John passer de la surprise la plus complète à une colère noire en moins de deux secondes. Il retint son petit ami par l'épaule avant que celui-ci ne se jette sur la cage, prêt à étrangler ce connard tellement imbu de sa personne qu'il ne voyait pas le mal dans son comportement. Même le détective, pourtant très peu enclin à suivre les règles sociales, avait remarqué le problème.

Lestrade choisit ce moment pour pénétrer dans la pièce, suivi par plusieurs membres de son équipe. Il jeta un oeil à la scène et s'approcha de Sherlock montrant d'un geste de la tête le spectre enfermé dans la cage magique.

"C'est notre homme ?"

"Oui. Vous allez avoir besoin d'une caisse de rétention pour esprit. Et faites attention à ne pas le mettre en colère, son aura a tué ses victimes, je ne sais pas à quel point il la maîtrise. En tout cas, son mobile est clair, il n'a pas supporté que l'on pénètre sur ce qu'il considère être son territoire et que la première victime ait amusé ses amis à ses dépends. Il est très imbu de sa personne et soupe-au-lait."

Sherlock fit comme s'il n'avait pas entendu le ricanement de John, ni son "il me rappelle quelqu'un" et continua à donner ses directives à Lestrade :

"Je ne pense pas que vous ayez du mal à lui faire cracher le morceau. Il se croit tellement dans son bon droit qu'il va tout vous avouer. Mais si jamais il vous posait des difficultés, nous viendrons demain faire notre déposition."

Lestrade avait l'habitude qu'ils ne restent pas sur le lieu d'un crime après l'avoir résolu, tout l'intérêt de la chasse ayant disparu à la seconde où il avait obtenu ses réponses et où le criminel était arrêté.

"Je vous contacte en cas de besoin, je vous fait appeler un taxi ?"

Mais Sherlock avait déjà traîné John en dehors de la chambre et sa confirmation fut criée depuis le couloir. Ils avaient leurs affaires à récupérer et s'ils rentraient assez vite à Baker Street, ils pourraient passer la soirée ensemble sur leur canapé. Sherlock avait quelques idées pour occuper leur temps.