Chapitre 25
Au grand soulagement d'Elizabeth, le dîner se déroula sans heurts. Les invités de M Darcy avait été soigneusement choisis. La jeune femme avait refait la connaissance du colonel Fitzwilliam qu'elle avait déjà rencontré à Rosing, avec lequel elle se sentit immédiatement à l'aise. Étaient aussi présents M Lavander et M Grey, les principaux associés de M Darcy, accompagnés par leurs épouses. Tous firent un bon accueil à Elizabeth.
Après le dîner, la jeune femme eut l'occasion de faire davantage connaissance avec Mrs Lavander et Mrs Grey. Plus âgées d'une dizaine d'années, elles étaient directement issue de l'aristocratie. Elizabeth craignait de devoir avoir affaire à deux Miss Bingley en puissance mais il n'en fut rien. Bien que rompues aux mondanités, les deux femmes étaient d'un naturel désarmant et se prirent d'amitié pour les deux sœurs débutantes.
" Vous me rappelez Victoria, Mrs Bingley, lorsque je l'ai rencontré lors du bal d'ouverture de la Saison."
Mrs Grey sourit à l'évocation de ce souvenir.
" Je devais être présentée à la reine et l'un de mes gants était taché. Impossible dans ces conditions de paraître devant la famille royale. Mais heureusement, Anne m'a prêté les siens et c'est ce jour que notre amitié est née."
Les deux femmes se regardaient d'un air complice. Anne reprit la parole.
" Je tiens salon le jeudi après-midi. Je serais ravie de vous accueillir Miss Bennet. Je vous ferais porter un carton dès demain."
La soirée ne pouvait se dérouler mieux, Elizabeth était rassurée par l'attitude courtoise et amicale de Mrs Lavander et Mrs Grey. Entrer dans un cercle plus élevé que sa condition initiale ne serait peut être pas si ardu qu'elle se l'était imaginé.
Le lendemain, soit une semaine après avoir annoncé ses fiançailles à ses parents, Elizabeth reçut une réponse.
Ma chère Lizzie,
C'est avec joie que je vous donne ma bénédiction pour la seconde fois. Votre mère ne sait plus où donner de la tête. J'ai réussi à la retenir de partir sur le champ pour Londres.
Ainsi que j'en ai convenu avec M Darcy, vous resterez à Londres jusqu'à la fin de la Saison, puis vous partirez en compagnie de Jane pour le Derbyshire. Nous vous rejoindrons à Morney début avril pour finaliser les détails de vos noces.
Prenez soin de vous ma chère fille,
Votre père, M Bennet
Elizabeth fut rassuré par la réponse de son père. Toutes les dispositions avaient été prises par M Darcy et validées par son père. Peu désireux de voir sa fiancée retourner dans le Hertfordshire, M Darcy avait décidé de prendre les choses en main. Ainsi que M Bennet l'avait déjà dit, M Darcy n'était pas un homme auquel on peut refuser quoi que ce soit.
Les journées d'Elizabeth étaient bien remplies. Elle recevait quotidiennement la visite de M Darcy, qui trouvait toujours un moment pour venir la voir, malgré son emploi du temps chargé. Elle était aussi régulièrement invitée à Darcy House afin de passer du temps avec Georgiana. C'est d'ailleurs durant ce premier séjour londonien qu'Elizabeth fit le plus de progrès au piano, la jeune Miss Darcy insistant pour jouer avec elle à chacune de ses venues. Elizabeth partageait le temps qu'il lui restait entre sa sœur et sa tante Gardiner. Fort heureusement, elle n'avait pas encore d'obligations mondaines comme Jane, dont la quasi totalité des soirées étaient consacrés à des dîners et des réceptions. Pourtant cette semaine, Elizabeth était conviée pour la première fois à participer à un salon mondain tenu par Anne Lavander, l'épouse de l'un des principaux associés de M Darcy. Son trousseau devait être prêt en fin de semaine mais elle avait besoin d'une robe pour ce jeudi après-midi. C'est ainsi qu'elle se rendit pour la seconde fois sur Bond Street, en compagnie de sa tante. Passant devant la boutique où elle avait été prise pour une domestique, elle raconta sa mésaventure à sa tante. Cette dernière se dit étonnée que malgré son apparence, elle n'eut pas reconnu en elle une jeune femme de qualité. Le magasin de Mrs Richards se trouvait non loin de là. La devanture était modeste, mais les modèles présentés en vitrine en disaient long sur le talent de la couturière. Les deux femmes furent chaleureusement accueillies. Mrs Richards entraina Elizabeth dans l'arrière boutique afin qu'elle puisse essayer les robes commandées et choisir celle qu'elle porterait le lendemain. La jeune femme avait choisi des vêtements de facture simple mais élégants, cousus dans des tissus de qualité. Elle n'avait pu se résoudre à porter les robes en vogue, dont elle trouvait le décolleté trop plongeant et la surenchère de dentelle peu seyant.
" Vous devriez choisir la robe bleue Lizzie pour demain. Vous êtes ravissante !"
La jeune femme rosit du compliment de sa tante. Mrs Richards prit la mesure des derniers ajustements.
" Elle sera prête demain matin, je vous la ferais porter directement chez vous."
Au final, le trousseau d'Elizabeth était presque achevé. La couturière constata avec plaisir qu'il n'y aurait que peu de retouches et qu'elle pourrait livrer l'ensemble de la commande samedi matin. La coquetterie était davantage le défaut de Lydia que celui d'Elizabeth. Mais la jeune femme se sentait heureuse et impatiente de sortir avec ses nouvelles toilettes, dignes de la garde-robe d'une vraie lady. Mrs Gardiner partageait l'enthousiasme et la joie simple de sa nièce, aussi c'est avec plaisir qu'elles se promenèrent le reste de la matinée. Bien que relativement fortunée, Mrs Gardiner n'avait pas les moyens de s'offrir les toilettes présentées sur Bond Street. Aussi entraina t'elle Elizabeth dans des rues adjacentes où les prix étaient à la portée de sa bourse. Mrs Gardiner était une femme élégante et d'une coquetterie relative. Cependant elle avait une véritable passion pour les chapeaux. Elle amena donc Elizabeth chez son chapelier, tenant à lui offrir un accessoire qui complèterait sa toilette bleue. La jeune femme n'avait jamais vu autant de chapeaux de sa vie. Le fabricant lui fit essayer de nombreux modèles et lorsqu'elle eut fait son choix, il lui proposa de le garnir à sa guise, ruban, fleurs, tulle, dentelle, plumes et même de petits animaux empaillés. Elizabeth du plusieurs fois se retenir de rire, tant elle trouvait ridicule de se promener avec un chapeau constitué d'une véritable volière. En fine connaisseuse, Mrs Gardiner guida les choix de sa nièce, et la jeune femme fut bientôt parée d'un ravissant chapeau de dentelle bleue orné de deux plumes blanches. Elizabeth remercia sa tante d'un baiser et se promit de lui offrir l'une des robes de Mrs Richards lorsqu'elle serait mariée à M Darcy. Sans doute ce dernier serait-il d'accord, du moins c'est ce qu'Elizabeth espérait.
Lorsque les deux femmes rentrèrent de leur excursion, il était déjà midi passé. Le déjeuner n'allait pas tarder à être servi et Mrs Gardiner savait que son mari avait horreur de manger tardivement. En entrant dans le salon, elles eurent le plaisir de découvrir M Gardiner en grande conversation avec M Darcy.
" Dans ce cas, M Darcy l'affaire est entendue."
Et les deux hommes se serrèrent cordialement la main. M Darcy fut invité pour le déjeuner pour le plus grand plaisir d'Elizabeth. La conversation tourna autour du futur mariage des jeunes gens et du salon auquel devait assister la jeune femme le lendemain. M Darcy était très satisfait de la tournure des évènements. Elizabeth semblait se fondre parfaitement dans son rôle de future Mrs Darcy. Le gentleman voyait là l'influence positive de Mrs Gardiner, qui sans être une femme du monde en avait pour autant toutes les qualités. Participer au salon de Mrs Lavander était une excellente chose pour Elizabeth. C'était une pure aristocrate, issue de l'une des familles les plus influentes de Londres. Avoir un matronnage comme le sien était une véritable chance pour la jeune femme. Son cercle était très prisé, et il n'y avait que peu d'élues. M Darcy était fier que sa future femme ait retenu son attention. Anne Lavander n'était pas femme à agir par intérêt ou calcul. Peu lui importait qu'Elizabeth fut la fiancée de M Darcy, le principal associé de son époux, elle l'avait choisi parce qu'elle sentait un puissant potentiel chez elle, un esprit vif et perspicace. Sans le savoir, Elizabeth avait séduit Mrs Lavander.
Le lendemain, ainsi que l'avait promis Mrs Richards, un coursier apporta la robe bleue. Elizabeth était impatiente de l'essayer pour voir le rendu d'ensemble avec le chapeau offert par sa tante.
" Ma chère Lizzie ! On dirait une véritable lady !"
Elizabeth avait peine à se reconnaître dans le miroir. La robe mettait en valeur sa taille fine et ses épaules délicates. Ses cheveux bruns relevés en un élégant chignon étaient mis en valeur par le chapeau à plumes et dentelle.
" Personne n'osera vous traiter de domestique dans une telle tenue !"
Les deux femmes rirent de bon cœur, évacuant la pression provoquée par l'imminence du départ d'Elizabeth pour la résidence londonienne des Lavander. Mrs Gardiner fit ses dernières recommandations à la jeune femme et lui conseilla de rester elle-même.
Le fiacre prit sensiblement le même chemin que lorsqu'elle s'était rendue à Darcy House, la résidence des Lavander étant situé à quelques pâtés de maisons à peine. Elle offrait le même luxe apparent, une façade de pierres blanches et une large allée bordée de buis. Elizabeth prit une profonde respiration et descendit du fiacre. Elle s'avança vers la porte et sonna d'une main assurée. Une domestique lui ouvrit et la débarrassa de son manteau, de ses gants et de son chapeau. Lorsqu'elle entra dans le salon, le domestique annonça tout haut son nom. Immédiatement toutes les conversations se turent. Elizabeth s'avança d'un pas qu'elle espérait assuré vers la maîtresse de maison.
" Mrs Lavander."
" Chère Miss Bennet, je suis ravie de vous voir."
Elle prit le bras de la jeune femme et entreprit de lui présenter toutes les dames présentes, ce qui représentait une quinzaine de personnes. Elizabeth essaya de se souvenir du nom de chacune mais sans résultat. Elle fut soulagée lorsqu'elle termina avec Mrs Grey qu'elle connaissait déjà.
" Je vous abandonne quelques instants Miss Bennet, je vais accueillir mes invités."
En effet, un groupe de quatre femmes se pressait à l'entrée du salon.
" Comment allez-vous Miss Bennet ?"
" Fort bien Mrs Grey et vous même ?"
" Bien, je vous remercie. Est-ce votre premier salon ?"
Elizabeth répondit par l'affirmative.
"Hélas je crains de ne pouvoir me souvenir du nom de chacune de ces dames ..."
Mrs Grey eut un rire discret et la rassura.
" Voyez les dames qui viennent d'arriver. Elles ont une grande influence sur la bonne société londonienne. Celle avec la robe jaune est surnommée la marieuse. Toute mère désireuse de marier avantageusement sa fille va la voir."
Elizabeth eut une pensée pour Mrs Bennet. Si une telle femme avait du exister à Meryton, sans nul doute que ses cinq filles auraient été mariées avant leurs seize ans. Mrs Grey poursuivit la description de toutes les ladies présentes et Elizabeth essaya de retenir un maximum d'informations sur chacune d'entre elles. Lorsque toutes les invités furent arrivées, Mrs Lavander fit porter le thé et ces dames s'assirent en petits groupes autour des tables disposées dans la pièce. Mrs Grey garda Elizabeth près d'elle. Les deux femmes furent rejointes par Mrs Joyce et sa fille âgée d'environ dix-sept ans, et Mrs Pierce. La conversation était agréable et Elizabeth se sentait à son aise. Il fut question de mode et la jeune femme récolta de nombreux compliments sur sa toilette. Elle ne manqua pas de faire l'éloge de Mrs Richards, espérant que cette publicité lui permettrait d'élargir sa clientèle. Puis Mrs Joyce interrogea Elizabeth sur le Hertfordshire.
" Ah les bienfaits de la campagne ! Je devrais peut être y envoyer ma chère Tess, l'air doit y être meilleur qu'à Londres."
Elizabeth regarda la jeune fille. Elle avait l'air si triste !
" J'ai une jeune sœur qui doit avoir à peu près le même âge que vous Miss Joyce. Elle vit toujours auprès de mes parents à Longbourn. Vous me faites penser à elle."
Cette remarque réussit à arracher un sourire à la jeune fille qui replongea presque aussitôt que la conversation eut dévié sur Bath, dans sa tristesse habituelle. Lorsque ces dames eurent fini de prendre le thé, on amena les tables de jeu. Elizabeth déclina poliment l'invitation de Mrs Grey, arguant son manque de chance aux cartes. Elle s'assit dans un fauteuil près de la cheminée à côté d'un groupe de dames.
" Venez donc vous joindre à nous Mrs ... Mrs ?"
" Miss Bennet, Madame."
" Je suis ravie de faire votre connaissance Miss Bennet, je suis Mrs Smith."
Elizabeth la reconnut à sa robe jaune, c'était la marieuse dont Mrs Grey lui avait parlé. Mrs Smith était une femme d'une soixantaine d'années aux doigts chargés de bagues. Elle observait Elizabeth avec une attention toute particulière, à l'instar d'un gentleman qui voudrait acheter une jeune pouliche. La jeune femme se sentait mal à l'aise sous ce regard inquisiteur qui ne se départissait pas d'un sourire mielleux. Lorsque l'examen fut terminé, elle questionna Elizabeth.
" Je ne vous ai encore jamais vue à Londres Miss Bennet."
" En effet Madame, je viens du Hertfordshire."
" C'est une charmante région ! Et pour quelle raison l'avez-vous quitté ?"
" Je suis venue rendre visite à mon oncle et ma tante M et Mrs Gardiner."
" Hum je vois. Et comment avez vous fait la connaissance de Mrs Lavander ?"
Elizabeth commençait à en avoir assez de toutes ces questions.
" Je l'ai rencontré chez M Darcy."
A l'évocation de ce nom, une étincelle pétilla dans les yeux de Mrs Smith. Son sourire s'élargit et elle se pencha davantage vers Elizabeth.
" Ah M Darcy ! Le gentleman le plus fortuné du Derbyshire et le célibataire le plus endurci que je connaisse. Mais je ne désespère pas de le voir un jour se marier. J'ai d'ailleurs de ravissantes demoiselles à lui présenter."
A ce moment là, Elizabeth comprit que Mrs Smith ignorait tout des relations qui l'unissait à M Darcy. Amusée, elle relança la marieuse.
" Il a été fiancé un temps à une jeune fille d'une condition nettement inférieure à la sienne, relation que sa tante, la très fortunée lady Catherine de Bourg, désapprouvait totalement."
" Que s'est-il passé ?"
Elizabeth était curieuse d'avoir la version londonienne de son histoire, tout aussi étonnée qu'elle ait put arriver jusqu'aux oreilles de cette femme."
" On raconte qu'elle a eut un malencontreux accident et qu'elle est devenue folle. M Darcy a rompu ses vœux avant le mariage, ne pouvant pas décemment s'unir avec elle. Et depuis presque une année entière, on ne le voit plus guère fréquenter la bonne société, ce qui est fort dommage. Mais je me réjouis de savoir qu'il reçoit à nouveau du monde à Darcy House. Sans doute votre oncle est-il en affaire avec lui."
" En effet Madame. M Darcy s'est proposé d'investir dans l'entreprise de M Gardiner."
" Vous pourrez peut être m'en dire davantage. J'ai entendu dernièrement une rumeur, mais je ne la crois guère fondée."
" Je ne sais pas si je serais en mesure de vous répondre Madame, mais je ferais de mon mieux."
Mrs Smith hésita un instant, semblant jauger Elizabeth.
"Eh bien, on raconte qu'il se serait à nouveau fiancé."
" En effet, M Darcy ne s'en est pas caché, du moins mon oncle en était au courant."
Elizabeth s'amusait grandement. Mrs Smith semblait fort désappointée.
" Ah ! Mais la rumeur prétend encore qu'il se serait une nouvelle fois fiancé à cette jeune femme devenue folle. Cela ne peut être vrai. M Darcy est un homme raisonnable. Cette jeune femme ne peut lui convenir, ce serait un mariage désastreux !"
" Mrs Smith tout ce que l'on raconte est bien vrai. M Darcy s'est fiancé avec la même jeune femme pour la seconde fois."
" L'avez vous rencontré Miss Bennet ? Vous avez l'air fort au courant de toute cette affaire."
La gourmandise se lisait à présent sur le visage de Mrs Smith, avide de ragots et de potins. Elizabeth se pencha vers elle et lui murmura.
" Vous l'avez en face de vous ..."
