Le laps de temps pendant lequel Severus et Dumbledore fixèrent le tableau vide de Bowman Wright sembla durer éternellement. Le regard bleu était à présent marqué par l'inquiétude ; le regard noir, tétanisé. Soudain, Severus ressentit un choc d'une violence telle qu'il dut se retenir à un rayonnage proche de lui pour ne pas s'écrouler. Les trophées disposés sur les étagères chutèrent dans un vacarme métallique.
- Severus ! Que se passe-t-il ? lança Dumbledore.
Severus ne put répondre avant que la douleur ne disparaisse, aussi subitement qu'elle était apparue.
- Je... Je n'en sais rien, fit-il d'une voix faible en relevant sa manche gauche.
- La Marque ! reprit-il stupéfié. J'ai senti... son appel !
A cet instant, le portrait retrouva son occupant. Paniqué, Wright prit la parole sans attendre.
- Voldemort ! Voldemort a réussi ! Il est entré ! Oh, Albus ! James est mort !
Les regards de Dumbledore et Severus se croisèrent brièvement. Les yeux noirs fusillèrent les bleus avant de revenir sur le portrait.
- Et Lily ? demanda Severus au bord de l'explosion.
- Je ne sais pas. Elle est partie se réfugier à l'étage avec l'enfant pendant que James tentait... de se défendre. Après... l'avoir tué... Voldemort est monté. Tout a été très vite. J'ai entendu des cris et des explosions et maintenant il n'y a plus que des pleurs... ceux du bébé...
- Vite ! rugit Severus en faisant face à Dumbledore.
Ce dernier acquiesça et l'entraîna vers le fond de la pièce, face à la statue d'une sorcière bossue et borgne.
- Dissendium ! dit-il en tapotant la statue avec sa baguette magique.
Un passage s'ouvrit alors et les deux sorciers s'y engouffrèrent en courant.
- Severus, qu'avez-vous ressenti au juste ? demanda Dumbledore sans ralentir leur course.
- Je vous l'ai dit, je n'en suis pas sûr. Je crois que le Seigneur des Ténèbres a tenté d'appeler à l'aide.
- Tenté ? souligna Dumbledore.
- J'ai ressenti une vive douleur. Sa douleur... Puis plus rien.
Lorsqu'ils débouchèrent à l'autre extrémité du passage secret, ils se retrouvèrent dans ce qui semblait être l'arrière boutique d'un magasin. Le souffle court, Dumbledore se retourna vers Severus. Derrière les lunettes en demi-lune, la question sous-jacente assenée par son regard ne tarda pas.
- Je n'en suis pas certain, murmura Severus, mais oui, je crois qu'il a été touché.
- Tué ?
- Je ne pourrais pas l'affirmer, continua Severus en fronçant les sourcils. C'est... indistinct...
- Je vais me rendre là-bas, reprit Dumbledore.
- Je viens avec...
- Non, le coupa vivement Dumbledore. Nous ne savons pas ce que nous trouverons une fois sur place. Si Voldemort est encore là, comment justifier votre présence et...
- J'aurais répondu à son appel ! s'emporta Severus. Je devais vous surveiller ce soir. Je vous aurais suivi, voilà tout !
Dumbledore le fixa un instant sans rien dire.
- Professeur, reprit Severus avec insistance, nous ne savons pas ce que nous trouverons là-bas, c'est vrai, mais s'il y a des... blessés (un nom résonna avec force dans ses pensées), vous savez que ma présence est plus que souhaitable pour les soigner !
- Bien, se résigna Dumbledore. Assez tardé.
Ils sortirent de la boutique et reprirent leur course dans la rue noire et vide de Pré-au-Lard jusqu'à la Tête de Sanglier. Le pub était désert et mis à part le propriétaire derrière son comptoir, un unique client, immense et massif, se tenait dans la salle mal éclairée. Dumbledore se précipita vers lui en adressant au passage un bref signe de tête au barman.
- Changement de programme.
- Professeur Dumbledore, qu'est-ce qui se passe ?
- Je n'ai pas le temps de vous expliquer, Rubeus. Venez ! dit-il en l'attrapant par le bras et en faisant de même pour Severus.
Et, sous les yeux du barman qui continuait d'essuyer son comptoir avec un torchon crasseux comme si de rien n'était, les trois sorciers transplanèrent.
Ils ré-apparurent à l'angle d'une rue sombre d'un quartier résidentiel. Dumbledore se dirigea avec prudence vers une maison à deux étages au bout de la rue. Une lumière pâle se diffusait sur les lieux par la porte d'entrée, entrouverte. Le bâtiment était dans un état pitoyable. La plupart des fenêtres, en bas comme à l'étage, avaient volé en éclat. Une grande partie du toit avait été soufflée et tout un pan de mur menaçait de s'écrouler d'un instant à l'autre. Pourtant, et aussi étrangement que cela puisse paraître, personne dans le quartier ne semblait avoir été alerté par ce qui venait de se produire. Dumbledore lança un ultime regard à Severus en arrivant sur le seuil de la maison. Celui-ci lui répondit d'un hochement de tête, lui signifiant qu'ils ne risquaient rien. Tous trois entrèrent alors.
A l'intérieur, tout était sens dessus-dessous. Dans la pièce qui devait tenir lieu de salon peu de temps auparavant, les quelques murs encore debout étaient fissurés et le sol, jonché de débris. Dans un angle, un lourd tableau était tombé à terre et son cadre de bois doré était brisé. A l'intérieur, le visage peint de Bowman Wright, les yeux exorbités, sans se préoccuper des nouveaux arrivants, regardait devant lui, au ras du sol. Le corps de James Potter gisait là, sous les décombres de bois et de plâtre.
Hagrid fut le premier à se précipiter vers lui et dégagea sans mal le corps inerte avant de le serrer dans ses bras immenses.
- Oh non, James, murmura le demi-géant tandis que de grosses larmes emplissaient ses yeux noirs. Professeur Dumbledore, il est mort ! Qu'est-ce qui s'est passé ici ?
Dumbledore opina lentement de la tête et entreprit de raconter les faits à Hagrid - maintenant pris de sanglots incontrôlables - tout en balayant tristement la pièce du regard. Severus n'était plus là. Il s'était lancé dans les escaliers démolis.
L'étage tenait encore miraculeusement debout bien que les lieux fussent dévastés. Instinctivement, il se dirigea vers une pièce au bout d'un étroit couloir, et ralentit son pas en entrant dans la chambre ravagée.
Une vague de désespoir déferla en lui. Là, à ses pieds, dans l'entrebâillement de la porte réduite à néant, une fine silhouette était étendue, dans une pose adorable et tragique à la fois... Il tomba à genoux. Les plus infimes morceaux d'humanité, encore disséminés en lui, se rassemblèrent dans un souffle de désolation pour venir alimenter son cœur éteint. Lily... Il se pencha sur l'être endormi, caressa son fin visage baigné d'une cascade de cheveux roux et déposa un baiser sur ses yeux clos. Lily... Comme cela lui était arrivé des années auparavant, il versa des larmes glacées sur sa peau rosée. Mais aucune piqûre ne la fit frémir. Il prit sa main frêle dans les siennes. Leurs mains étaient à présent si semblables, et pourtant si différentes ! Tout aurait pu en être autrement ! Pourquoi ne l'avait-il pas fait pendant qu'il en était encore temps ? Lily...
- Severus...
Toujours abîmé dans sa contemplation, Severus mit un long moment avant que la voix de Dumbledore ne le ramène à lui.
- Severus, ça ne devait pas se passer comme ça...
Tout en reprenant difficilement conscience du monde qui l'entourait, le silence de ses pensées fut alors troublé par des pleurs. Severus tourna machinalement la tête vers le fond de la pièce où Hagrid extirpait un petit corps de sous les débris en le tirant maladroitement par les pieds.
- Severus, tout n'est pas terminé. Il faut continuer.
Severus leva ses yeux rougis vers Dumbledore qui se tenait debout près de lui, sa baguette magique étroitement serrée dans la main. Hagrid s'approcha d'eux, l'enfant braillant dans ses bras patauds.
- Il est blessé, professeur !
Une profonde entaille, au milieu du petit front, saignait abondamment.
- Severus... Harry à besoin de toi, fit Dumbledore en lui adressant un regard lourd de sens.
Severus considéra avec détachement l'enfant blessé qui hurlait, les yeux fermés par la douleur. Il lâcha la douce main de Lily et posa la sienne, toute aussi froide, sur le front minuscule. Il marmonna des paroles de guérison et l'enfant pleura moins fort. Il répéta l'incantation plusieurs fois et l'enfant s'apaisa. Severus retira sa main maculée de sang et la contempla longuement avant de revenir à l'enfant. Une mince cicatrice en forme d'éclair ornait à présent le petit front.
- Nous devons faire vite, reprit alors Dumbledore. Le sortilège qui maintenait cette demeure à l'abri des regards a masqué les bruits de la catastrophe mais dès que le jour se lèvera, il se peut que le voisinage soit alerté de la situation. Je vais m'occuper de James et de Lily et prendre les dispositions nécessaires pour mettre Harry en sécurité. Rubeus, occupez-vous de lui et rejoignez-moi à l'adresse que je vais vous donnez.
Sans laisser à Hagrid le temps de réagir, Dumbledore poursuivit ses instructions :
- N'empreintez que les routes les plus sûres et les moyens de transports les moins voyants pour vous y rendre. N'utilisez pas le Magicobus, même si les transports moldus viennent à vous faire défaut. Soyez prudent. Je pense que vous m'aurez rejoint d'ici demain soir.
- Bien, professeur Dumbledore, acquiesça Hagrid en reniflant bruyamment et resserrant maladroitement son étreinte sur le petit corps.
- Severus, continua Dumbledore en se retournant vers lui, mieux vaut rentrer maintenant...
Sans véritablement écouter ses paroles, Severus opina lentement. Ses yeux noirs venaient de plonger dans ceux de l'enfant, grands ouverts à présent qu'il était calmé. Il glissa avec facilité dans les pensées du petit être et la scène horrible se rejoua devant lui, atroce et poignante. Lily...
Et ses yeux verts...
Il fallu plusieurs jours et plusieurs nuits à Severus pour réapparaître devant Dumbledore. Terré dans son refuge à Poudlard, il se laissa longuement aller à son déchirement. Les pensionnaires du château entendirent-ils les hurlements sinistres qui s'élevèrent alors des sous-sols ? Les manifestations de liesse suite à la disparition de Lord Voldemort pouvaient-elles couvrir en intensité ses lamentations solitaires ?
Malgré le chaos qui avait fait place en lui, les instincts de la Bête ne reprirent pas le dessus. Sentiments trop humains que ceux de la peine et du remords...
Pourtant, lorsqu'il daigna enfin répondre aux sollicitations de Dumbledore, Severus ne savait pas s'il aurait la force d'écouter ce dernier sans que l'envie de lui sauter à la gorge ne le reprenne...
En pénétrant dans le bureau arrondi, il se laissa tomber dans un fauteuil et se prit le visage entre les mains pour hurler encore et ne pas céder. Puis, quand il fut certain de pouvoir le faire sans risque, il releva la tête vers Dumbledore, debout devant lui.
- Je croyais... que vous alliez... la mettre... en sûreté...
- James et elle ont accordé leur confiance à quelqu'un qui ne la méritait pas, répondit Dumbledore. Un peu comme vous, Severus. N'espériez-vous pas que Lord Voldemort l'épargnerait ?
Comment osait-il ? Répliquer que sa confiance n'allait plus à Voldemort depuis des mois mais bien à lui lui traversa l'esprit. Dumbledore en doutait-il véritablement ? Severus se tut pour dompter sa colère.
- Son fils a survécu, poursuivit Dumbledore.
Severus fit un petit mouvement de tête, comme s'il chassait une mouche exaspérante. Bien sûr ! Il n'était pas sans ignorer cette «précieuse» information. Le vieux sorcier avait-il pâti du Sortilège d'Amnésie destiné au demi-géant le soir du sauvetage de l'enfant ? Il continua néanmoins de se taire et de se maîtriser.
- Son fils a survécu, insista Dumbledore. Il a ses yeux, exactement les mêmes. Vous vous souvenez sûrement de la forme et de la couleur des yeux de Lily Evans ?
- ARRETEZ ! beugla Severus. Partie... Morte...
Que cherchait-il en s'obstinant à remuer ainsi le fer dans la plaie ?
- Serait-ce du remords, Severus ?
- Je voudrais... Je voudrais, moi, être mort...
Dumbledore ne le laissa pas méditer cette volonté irréalisable et répliqua avec froideur :
- Et en quoi cela servirait-il à qui que ce soit ? Si vous aimiez Lily Evans, si vous l'aimiez vraiment, la voie qui s'offre à vous est toute tracée.
- Que... Que voulez-vous dire ?
La seule voie qu'il ait jamais voulue suivre était condamnée depuis longtemps. Pouvoir redevenir aussi humain qu'elle. Être avec elle...
- Vous savez comment et pourquoi elle est morte. Faites en sorte que cela n'ait pas été vain. Aidez-moi à protéger le fils de Lily.
- Il n'a pas besoin de protection, le Seigneur des Ténèbres n'est plus là...
- Le Seigneur des Ténèbres reviendra, et un terrible danger menacera Harry Potter.
Une fois de plus, Severus lutta contre l'envie d'anéantir l'homme qui avait laissé Voldemort mettre fins aux jours des deux seuls êtres qu'il eu jamais aimé dans son existence. Mais ce soir, fort heureusement pour Dumbledore, à l'issue du bras de fer émotionnel qui se jouait en Severus, la peine prenait l'avantage sur la haine. Et après un autre long silence salutaire, il parla à nouveau :
- Très bien, très bien. Mais ne le dites jamais à personne, Dumbledore, jamais à personne ! Cela doit rester entre nous ! Jurez-le ! Je ne peux pas supporter... Surtout le fils de Potter... Je veux votre parole !
- Vous voulez ma parole, Severus, que je ne révélerai jamais ce qu'il y a de meilleur en vous ? soupira Dumbledore en baissant les yeux sur le visage à la fois féroce et angoissé.
Chose très rare entre eux, le regard bleu et le noir communiquèrent alors, attestant de la sincérité des promesses faites.
- Si vous insistez, conclua Dumbledore à voix haute. Je ne révélerai pas cela non plus...
*******
« Ne donnez pas le Baiser à ceux que vous aimez,
Car leur Amour se flétrira peu à peu, puis vous les perdrez à jamais. »
La Chronique des Ombres (extrait du Livre de Nod )
Fin de la Première Partie
