De la sueur froide et un très mauvais pressentiment s'abattirent sur André. Il regarda sa femme, perdu. Celle-ci, qui avait pris le temps de s'habiller, se leva précautionneusement lorsqu'elle constata qu'il restait sans réaction, puis elle s'approcha de lui. « André ? » lui dit-elle en lui prenant doucement la main.

« Elle n'était pas là quand je suis arrivé, et c'est Alain qui m'a porté le plateau. » résuma-t-il finalement.

Ce n'était absolument pas normal. « Je viens avec toi » déclara fermement Oscar en fronçant les sourcils

« Le bain m'a fait le plus grand bien je t'assure », répondit-elle lorsqu'elle le vit sur le point de protester. Il s'approcha d'elle, passant un bras autour de sa taille. « Je sais que je ne pourrai pas t'en empêcher, mais c'est à mes conditions. » lui répondit-il, tout aussi ferme. Elle hocha la tête lui signifiant qu'elle était d'accord avec lui.

Ils franchirent le seuil de leurs appartements et descendirent marche après marche le long escalier qui menait vers le rez de chaussée où se trouvait la chambre de Grand-Mère depuis quelques années. L'immense hall situé en bas des escaliers était plombé d'un lourd silence. Oscar observait André qui avançait lentement, accordant son pas au sien, elle se reprochait mentalement de s'être imposée à lui alors qu'il ne souhaitait certainement que courir vers la chambre de son aïeule. Elle stoppa et s'écarta de lui.

« File, je vais te rejoindre dès que je le peux. » lui dit-elle. Il se retourna vers elle sans un mot, jaugeant la situation. « Allez, file te dis-je ! » lui ordonna-t-elle de sa voix de Colonel.

Il lui fit un sourire timide se disant qu'il lui aurait certainement placé un garde-à-vous taquin en d'autres circonstances, puis il s'élança vers la chambre. Oscar s'assit sur la chaise la plus proche et ferma les yeux, reprenant lentement le souffle qui lui manquait tant elle s'était concentrée pour l'accompagner sans lui faire remarquer la douleur qui lui vrillait le ventre et priant silencieusement pour qu'il revienne avec une bonne nouvelle. Ils venaient tous les deux de subir trop d'épreuves en l'espace de quelques jours.

Elle était sur le point de se relever, s'inquiétant de ne pas le revoir venir, lorsqu'il réapparut à ses côtés.

« La chambre est vide » l'informa-t-il. Ils se regardèrent tentant de déterminer s'il s'agissait ou pas d'une bonne nouvelle.

« S'il y a bien une pièce où elle peut se trouver … » commença Oscar, « Tentons la cuisine » suggéra André au même instant, terminant de fait, la phrase de son épouse.
Il lui prit la main, l'aidant à se relever, et son bras s'enroula naturellement et sûrement autour de sa taille.

« André, ne m'attends pas, cours vers la cuisine » lui proposa Oscar.

« Non. » dit-il sèchement. Oscar fronça les sourcils, ne comprenant pas sa réaction et se promit de lui poser la question plus tard, ils devaient avant tout retrouver Grand-Mère.

André ralentit fortement la cadence en s'approchant de la cuisine, comme s'il était sur le point de stopper. Oscar le sentait fébrile et maudit sa faiblesse passagère. Elle aurait dû être celle qui est forte à ses côtés, comme il l'avait toujours été pour elle.

Au moment d'ouvrir la porte de la cuisine, le fumet appétissant de la confiture de fraises qu'ils connaissaient par cœur s'échappa de la pièce. André émit un bruit proche d'un sanglot. Oscar se tourna vers lui, gardant son bras autour de sa taille et lui caressa la joue, tout en souriant. André avait fermé les yeux, tentant de retenir les larmes de soulagement qui menaçaient. Il ouvrit enfin les yeux sur ceux de sa femme qui lui sourit et qui le serra dans ses bras.

Ils entrèrent dans la cuisine, main dans la main ayant une forte réminiscence de leur enfance, lorsqu'ils y entraient à pas de loup pour tenter de goûter la précieuse gourmandise préparée à chaque belle saison.

Grand-Mère était bien là, fidèle au poste, touillant énergiquement le contenu rouge sang d'une immense marmite en cuivre rutilant. Elle se retourna soudain, les entendant arriver.

« Mais enfin que faites-vous ici bande de chenapans ! » tonna-t-elle, une main posée outrée sur sa taille et l'autre brandissant la louche qui rependit de la confiture un peu partout dans la cuisine tant elle l'agitait dans tous les sens, ponctuant chacun de ses mots.

« Grand-Mère, nous nous inquiétions pour toi » s'amenda André.

« Et tu laisses se lever ma petite Oscar alors qu'elle devrait reprendre des forces bien au chaud dans son lit ? »

« Je vais bien mieux Grand-Mère, nous nous inquiétions vraiment tous les deux » tempera Oscar.

Grand-Mère soupira et prit place sur une chaise toute proche. Oscar fronça à nouveau les sourcils, depuis quand Grand-Mère avait-elle besoin d'une chaise près de ses marmites ?

« Pardonnez-moi mes petits » dit-elle enfin « mais j'ai été tellement secouée par tous ces malheurs que moi aussi je suis restée alitée quelques temps. Notre petite Rosalie est venue hier s'occuper de moi et je m'ennuyais tant que je me suis levée pour venir dans la cuisine. »

Oscar et André échangèrent un regard. Nul besoin de parler, ils trouvaient que quelque chose clochait. Rien ni personne n'aurait pu empêcher Grand-Mère de venir les voir si elle estimait qu'ils étaient en mauvaise posture.

« Oh je vous connais tous les deux, cessez ça tout de suite et dites-moi à quoi vous pensez ! » tempêta à nouveau l'aïeule. « Et d'ailleurs, si je n'étais pas si faible tu aurais déjà pris un coup de louche André Grandier ! Ton devoir d'époux est de prendre soin d'Oscar, reconduis là dans sa chambre ! ».

« Et qui prend soin de toi chère Grand-Mère ? » demanda Oscar, farouchement décidée à percer ce mystère.

« Rosalie et Alain s'occupent de moi, ne t'inquiète pas. Notre petite Rosalie a même repris ta classe hier et Alain leur a donné un cours d'escrime. Tous les deux m'ont interdit de monter vous voir, ils m'ont dit que vous aviez besoin de calme et de solitude pour surmonter cette épreuve. Il mérite de sacrés coups de louche aussi cet Alain d'ailleurs ! Allez m'interdire de monter voir mes petits ! Et convaincre Rosalie que son idée est bonne en prime ! »

Oscar avait retrouvé un léger sourire lorsqu'elle entendit les menaces de Grand-Mère, la voir agiter sa louche, si vindicative était une excellente preuve de sa bonne santé. Elle tourna la tête vers André lorsqu'elle le sentit lui prendre la main et fut soulagée de le voir sourire, lui aussi était rassuré.

« Allez, soyons tous raisonnables. Grand-Mère as-tu terminé ta confiture ? » demanda-t-il.

« Eh bien, elle me semble cuite » répondit-elle, examinant sa louche pour le plus grand plaisir d'Oscar et d'André qui pouffèrent de rire en la voyant faire. Ah cette louche toute puissante, elle était vraiment multifonction !

« Dites donc tous les deux, que croyez-vous faire ? Je ne vais pas vous laisser vous moquer ainsi de moi impunément bande de fripouilles ! »

Loin de les effrayer, sa menace les fit rire encore plus franchement, les larmes de rire jaillissant de leurs yeux, les crampes les surprenant au coin de la bouche. Qu'il était bon de rire ainsi après tant de malheurs !

« Allez Grand-Mère, nous remontons nous coucher, mais promets-nous de trouver une cuisinière pour mettre ta merveilleuse confiture en pots à ta place et toi aussi, va te reposer je t'en conjure. » plaida André.

Emue, Grand-Mère prit la main de son petit-fils tandis qu'Oscar en profitait pour sonner une domestique et donner des instructions. Ils raccompagnèrent Grand-Mère dans sa chambre et refusèrent de la quitter tant qu'elle ne s'était pas recouchée pour prendre un peu de repos.

Ils remontèrent ensuite l'escalier, comme ils l'avaient descendu, marche par marche, bras dessus, bras dessous. Oscar commençant à être sérieusement fatiguée de tous ces efforts et émotions, la remontée fut plus lente que la descente.

Ils se couchèrent enfin, André remontant le lourd édredon contre eux. Il sourit en sentant Oscar se blottir contre lui, le nez dans son cou. Il s'amusa lorsqu'il constata qu'elle avait vraiment le visage collé à lui, le respirant à plein nez.

« Est-ce que je dois prendre un bain ? » la taquina-t-il.

« Oh non alors, » répondit-elle, avant de continuer son manège. « Tu sens tellement bon André, laisse-moi m'enivrer de ton odeur, elle me manque tant lorsque tu es en Normandie. » confessa-t-elle sans la moindre gêne. Et André de la laisser faire, attendri par un tel aveu de sa part.

« Tu sais, quelques fois je dors avec l'une de tes chemises, » avoua-t-elle également. André souriait, ravi de l'entendre lui dire de si belles choses, elle qui était si avare de ce genre de paroles habituellement.

Elle releva finalement la tête pour plonger ses yeux azur dans la verdure des siens. Le menton posé sur le creux de sa main, elle l'observait, inquisitrice.

« Que s'est-il passé André lorsque tu es arrivé dans la chambre de Grand-Mère ? » demanda-t-elle finalement. Son regard se fit fuyant. Oscar se demanda quelques instants si elle devait insister ou le laisser faire. Il se décida finalement à lui répondre.

« Je n'en suis pas vraiment fier mais … il m'a fallu beaucoup de temps avant d'oser ouvrir la porte. Je suis resté pétrifié devant. Je ne me suis pas senti la force d'affronter la possibilité que Grand-Mère … » il stoppa. « Non décidemment, je n'étais pas de taille à affronter cela seul, et je me refusais en même temps à te l'imposer également, il m'a fallu retrouver mes forces pendant un instant. »

Oscar plaça ses bras autour de lui pour le serrer plus fort. « Je t'interdis de t'en vouloir, ta santé, et un futur avec des enfants est bien plus important que cette angoisse passagère » la gronda-t-il gentiment, allant au-devant de ses pensées.

Elle releva la tête vers lui. « Quand vas-tu enfin comprendre que toi aussi tu es important ? » André sourit légèrement, baissant les yeux un instant. « Il va me falloir du temps, mais je compte sur toi pour me le rappeler de temps à autre ». André déposa un baiser sur son front et ils s'endormirent enfin, l'un contre l'autre.