Chapitre 34
Ils avaient parlé, chacun leur tour, d'une voix monocorde et souvent tremblante. Par ses questions, ses insinuations, Norton les avait amenés à livrer les souvenirs les plus pénibles qu'ils gardaient de leur scolarité et de ce qu'ils avaient enduré alors. Bates prenait un ton patelin, presque doux pour les forcer à se livrer, quoi qu'ils en pensent. Mais il n'hésitait pas à menacer, voire frapper ceux qui n'allaient pas dans son sens. Ainsi, Caradoc arborait maintenant un superbe œil au beurre noir pour n'avoir pas voulu accabler l'un ou l'autre des « accusés » présents en face de lui. Si certains lui avaient fait du mal, ils n'étaient pas là, d'après lui.
Les autres avaient parlé, soif peut-être de se libérer de ce poids ou tout simplement peur de ce qui leur arriverait s'ils ne le faisaient pas. Qui pouvait savoir si ce qu'ils avaient raconté était vrai ? Mais à voir le visage de Steven Ross, accablé de honte, on avait la confirmation que tous n'affabulaient pas.
Don n'en revenait pas d'apprendre toutes les humiliations, les brimades, les violences subies par certains élèves. Il savait pourtant qu'il existait des pratiques peu reluisantes dans le lycée, mais il n'avait jamais imaginé qu'elles atteignaient certains sommets.
Et puis, après les « victimes » étaient venu le temps des « bourreaux ». Et ceux-ci, à leur tour, avaient dû raconter les tourments qu'ils avaient imaginés, avec un remords indubitable pour Steven Ross, terreur et larmes pour Cyndie et Clark, mais Don, entraîné à déceler les faux-semblants, n'avait pas tardé à remarquer que, en ce qui concernait ce dernier, il n'avait pas de réels regrets de ses agissements d'alors et que seule la peur de ce qui pourrait lui arriver dans l'immédiat le tourmentait et non pas sa conscience,. Quant à Freddy, il n'avait à se reprocher que son immense popularité mais les coups pleuvant sur lui, à la grande rage de Don incapable de lui venir en aide, l'avait obligé à prétendre avoir participé à certaines brimades dont son ami le savait parfaitement incapable.
Au fur et à mesure que la soirée avançait, l'excitation des hommes ne faisaient qu'augmenter et leur violence aussi, dans un premier temps essentiellement dirigé vers le groupe des « bourreaux ». Chacun de ceux-ci présentait désormais des traces de coups sur le visage : les forcenés appelaient ça « la justice » et Don serrait les poings de rage impuissante. Lui-même, jusqu'à présent, n'avait reçu que quelques bourrades, qui, si elles n'avaient pas arrangé son mal de tête, n'étaient que demi-mal dans la situation qui était la sienne. Mais il se doutait que cela ne durerait pas.
Curieusement, Norton Bates n'avait toujours pas appelé les frères Eppes à témoigner et si Charlie se demandait ce qui motivait cet « oubli », Don, lui, n'en augurait rien de bon. Il avait raison.
- Maintenant, déclara soudain Bates. Nous allons nous pencher sur ce cas très intéressant : deux frères dans deux camps opposés. Alors mon ami Charlie, nous t'écoutons, raconte-nous ce qu'il t'a fait subir ce grand frère si parfait aux yeux de tous ?
Charlie sentit un grand froid l'envahir : ce qu'il redoutait depuis le début de la prise d'otages était en train de se produire. Norton allait maintenant retourner toute sa rage, toute sa frustration sur Don.
- Norton… Nort…, il espérait, sans trop y croire, que le surnom venu du passé allait lui permettre de faire entendre raison au forcené, tu sais très bien que Don ne m'a jamais fait de mal.
- Ah non ? Vraiment ? Allons donc ! Qui ici peut croire à cela ? Toi peut-être, ou toi ? dit-il en se penchant alternativement vers l'un ou l'autre des otages terrorisés qui secouaient la tête en signe de dénégation, avides de ne pas l'énerver. Personne ne peut y croire mon ami Charlie tu vois ! Vous avez entendu chacun exposer ce qu'il a subi. Vous avez entendu ceux-là dire ce qu'ils avaient fait. Mais le pire d'entre eux se tait, il se cache : il ne peut pas avouer ce qu'il a fait. Vous croyiez le connaître le grand Don Eppes, la vedette de l'équipe de base-ball. Mais vous voulez que je vous raconte ce qu'il a fait le grand frère irréprochable ? Le grand Don Eppes ? Le deuxième base que tous admiraient et applaudissaient bien fort ? Vous voulez vraiment le savoir ?
- …
- Alors Charlie, alors mon vieux copain, vas-y, dis leur toi !
- Quoi ?
- Raconte leur ce que tu m'as dit à l'époque. Ce qu'il te faisait subir…
- Norton… Je n'ai jamais…
Charlie avait peur soudain : peur de ce qui était en train de se passer, peur de ce qui allait arriver. Il craignait par-dessus tout que Norton ne s'en prenne à Don, qu'il se défoule sur lui de ses années de frustration et de terreur. Le mathématicien ne savait pas quoi faire pour ramener son ancien condisciple sur la voie de la raison, pour le détourner de sa colère. Et puis il craignait aussi ce que les élucubrations du sociopathe pouvaient créer entre lui et Don.
- Comment ça ? Tu oserais dire devant toute cette assemblée que tu ne t'es jamais plaint à moi de l'attitude de ton frère ?
Charlie baissa la tête, honteux. Bien sûr qu'il lui était arrivé de se plaindre de l'attitude de Don, de ses moqueries, de son indifférence à son égard. Mais il n'avait que treize ans à l'époque et il aurait tout donné pour que son grand frère tant admiré pose enfin les yeux sur lui et lui permette de passer du temps en sa compagnie. Alors, parfois, quand la déception était trop grande, il déversait son trop plein d'amertume dans l'oreille toujours complaisante de Norton Bates. Comment aurait-il pu imaginer que cela lui reviendrait dans la figure, tel un boomerang, vingt ans plus tard ? Qu'allait en penser Don ?
- Don, je peux t'expliquer… commença-t-il, bouleversé.
- Tu n'as rien à expliquer Charlie, lui répondit alors son frère d'une voix lasse.
- Non mais quelle grandeur d'âme ! Tu n'as rien à expliquer Charlie ! Bien sûr ! Ce ne serait pas de ton intérêt monsieur Don Eppes, n'est-ce pas ?
En même temps qu'il parlait, Norton s'était approché de Don et l'avait redressé en le tirant par les cheveux. Puis il le frappa violemment en plein visage à deux reprises avant de le projeter brutalement à terre. Charlie cria et voulut se précipiter vers son frère qui restait au sol, du sang coulant de sa lèvre inférieure éclatée par le coup de poing, un hématome apparaissant déjà sur la joue. L'un des jumeau l'en empêcha en le ceinturant fermement.
- Norton, arrête ! Laisse-le ! supplia alors le mathématicien en regardant son frère avec anxiété.
Celui-ci se relevait maladroitement, ses mouvements incommodés par ses poignets menottés. Mais il lui jeta un coup d'œil où son frère lut : « T'inquiète Charlie, ça va, j'en ai vu d'autres ! ».
Un sanglot s'étrangla dans sa gorge : son aîné ne changerait pas. Il était blessé, ligoté, maltraité et malgré tout, il cherchait encore à l'encourager, à le protéger, sans penser à lui-même.
- Norton. Ce que je t'ai dit alors ne compte plus. Nous étions des gamins, nous sommes des hommes maintenant et Donnie est mon grand frère : je ne veux pas qu'on lui fasse du mal.
- Tu ne veux pas qu'on lui fasse du mal, malgré tout ce qu'il t'a fait subir ?
- Don ne m'a jamais fait de mal Norton, jamais et tu le sais ! Tu ne peux pas prétendre m'avoir jamais entendu dire le contraire !
La colère commençait à s'entendre dans le ton du mathématicien et Don sentit son cœur se serrer : il savait comment fonctionnaient les déséquilibrés comme Norton Bates. Ils se choisissaient une victime expiatrice et une légitimité à leurs actes. Lui était la victime, Charlie était la légitimité. Ils comptaient justifier ce qu'ils lui feraient par ce que lui-même était censé avoir fait subir à son jeune frère. Mais si celui-ci ne rentrait pas dans leur jeu, il compromettait toute leur démarche, et ils risquaient alors de le faire passer du rang d'innocent à protéger à celui de coupable à châtier.
Et il ne supporterait pas qu'on fasse du mal à son petit frère ! Il aurait voulu lui dire de se taire, de laisser Bates aller au bout de son délire pour avoir une chance de s'en sortir. Mais il savait aussi que jamais Charlie ne serait capable de le laisser tomber, quelles que soient les conséquences pour lui.
- Tu mens Charles Eppes ! Tu mens pour le protéger ! Tu ne veux pas qu'on sache ! Tu ne veux pas qu'il descende de son piédestal ! Mais moi je sais. Je me souviens de tout ce que tu m'as dit, mot pour mot. Tu m'as raconté qu'il te battait régulièrement, vas-tu le nier ?
Charlie sentit son cœur s'arrêter de battre un instant et la voix lui manqua alors qu'il aurait voulu hurler : jamais ! jamais il n'avait raconté ça. Jamais Don n'avait levé la main sur lui ! Abasourdi, il jeta un coup d'œil vers son frère, désormais agenouillé, assis sur ses talons et il lui sembla lire une interrogation dans le regard de ce dernier. Qu'avait donc bien pu raconter le gosse de treize ans pour se rendre intéressant aux yeux de ses compagnons d'alors ? Etait-il possible qu'il ait inventé des brutalités histoire d'attirer un peu plus leur attention, et de légitimer la rancœur qu'il nourrissait envers son frère ?
Ce doute qu'il lisait dans les yeux de son aîné fut insupportable à Charlie.
- Non ! Don ! Je te jure que je n'ai jamais dit quelque chose comme ça !
Il vit aussitôt la flamme du doute disparaître du regard de Don.
- Je te crois Charlie, ne t'inquiète pas, je te crois !
Le soulagement qu'il ressentit, en se rendant compte que la confiance que son frère avait en lui n'était pas ébranlée, fut de courte durée quand il vit Norton Bates, le visage déformé par la fureur, se précipiter à nouveau sur celui-ci en hurlant :
- La ferme ! La ferme menteur ! Tu n'as pas le droit de parler ici ! On t'a trop entendu par le passé ! Ici tu n'es rien comprends-tu ? Rien du tout !
Il le projeta alors violemment au sol et se mit à lui administrer des coups de pieds haineux. Don ne bougeait pas, replié sur lui-même, essayant de se protéger comme il le pouvait. Un cri de douleur qu'il ne put retenir lui échappa lorsque le bout de la botte de son agresseur l'atteignit à l'épaule. Freddy essaya de se porter à la rescousse de son ami et il fut à son tour jeté à terre et roué de coups par un des compagnons de Bates sous les quolibets et les encouragements des jumeaux qui, pour leur part, s'en prirent à Steven Ross.
Charlie, durement retenu par Théobald, hurlait de toutes ses forces pour tenter de faire cesser le carnage, tandis que les sept autres otages se recroquevillaient frileusement, apeurés et incapables de réagir à cet accès de violence incontrôlable. Amadie et Caradoc tentèrent bien de se porter au secours des trois hommes, mais le dernier complice dirigea alors son arme vers eux et ils se figèrent.
Cela ne dura pas plus de deux minutes et pourtant, lorsque Norton se retourna à nouveau vers lui, Charlie eut l'impression d'avoir assisté à un long moment d'horreur. Bates était écarlate et la sueur coulait sur son front. Il tremblait et ses yeux étaient ceux d'un fou. Puis, tandis que son regard se posait sur Charlie terrifié, il sembla se calmer. Il respira profondément à plusieurs reprises avant de sourire.
- T'inquiète pas Charlie. Avec moi tu ne risques plus rien. Je t'ai dit qu'ils allaient payer pour ce qu'ils nous ont fait : il est temps qu'ils comprennent.
Charlie ne l'écoutait pas, ne le regardait pas. Toute son attention était concentrée sur Don qui gisait à terre et un instant la panique l'envahit à l'idée qu'il puisse être mort sous les coups. Et puis il vit son frère bouger et un soupir de soulagement lui monta aux lèvres. Il aurait voulu courir vers lui, le prendre dans ses bras, examiner ses blessures pour s'assurer qu'il n'avait rien de grave, mais il ne pouvait rien faire.
Don souffla doucement pour chasser au loin la douleur de son épaule et de ses côtes. Bon sang ! Il allait avoir une fameuse série d'hématomes. Mais il n'avait pas l'intention d'abdiquer devant ce psychopathe. Serrant les dents, il se redressa sur les genoux et reprit sa position initiale.
Charlie le regardait avec inquiétude. Il pensait : « Reste à terre tête de mule ! Fais leur croire que tu es blessé ! Si tu ne bouges pas il ne te toucherons peut-être pas ! Reste à terre ! » Mais son frère avait dans les yeux cette lueur indomptable contre laquelle il savait qu'on ne pouvait rien. Il refusait de s'avouer vaincu devant Norton Bates et ses sbires : pouvait-il lui en vouloir de cela ? Mais Charlie tremblait de plus en plus pour lui.
- Bien, revenons-en à notre propos ! repris Bates sur le ton urbain qu'il avait employé jusqu'alors, comme si ce moment de bestialité pure n'avait pas existé.
Il toisa les « victimes » qui osaient à peine le regarder dans les yeux : pour eux, c'était lui désormais le bourreau, pire sans aucun doute que ceux qui avaient hanté leur adolescence. Mais il n'en avait cure. Il était là pour remettre les pendules à l'heure et rien ne l'en empêcherait.
- Le grand Donald Eppes qui battait son petit frère de cinq ans plus jeune que lui ! Qui aurait cru ça hein ? Mais ce n'est rien : s'il n'y avait eu que des coups, n'est-ce pas ? N'est-ce pas ? répéta-t-il en prenant le menton de Charlie dans sa main pour le forcer à le regarder dans les yeux. Dis-leur Charlie, dis-leur tout ce qu'il t'a fait cette année là !
- Il ne m'a rien fait ! Rien du tout ! Norton, tu délires !
- Ah je délire ! Tu vas oser me dire qu'il ne t'a jamais touché peut-être ?
Assommé par ce dernier propos, Charlie le regarda avec des yeux vides. Puis il reporta son regard vers son frère, suppliant. Celui-ci lui fit un clin d'œil qui voulait dire : « T'inquiète frangin, je suis sûr maintenant que ce type est complètement à côté de la plaque ! Je sais que tu n'as jamais pu dire quelque chose de ce genre. » A nouveau il se sentit soulagé et ému de la confiance qu'avait son frère en lui : il n'aurait pu supporter qu'il doute de lui sur un tel sujet. D'un autre côté, le délire qui s'était emparé de Bates l'affolait de plus en plus : jusqu'où allait-il aller ?
- D'accord ! Tu ne veux rien dire ! Après tout, je peux te comprendre. Tu as honte n'est-ce pas ? Tu as été victime mais tu as l'impression que tu aurais pu, que tu aurais dû même, trouver un moyen de l'arrêter non ? Et tu n'as rien tenté. Tu l'as laissé faire de toi ce qu'il voulait jusqu'au jour où tu lui as enfin échappé en allant dans ton université, loin de lui. Je comprends. Mais ceux qui sont là doivent savoir, ils doivent connaître le vrai visage de monsieur l'agent du F.B.I. sans peur et sans reproche ! Alors puisque tu ne veux pas parler, je vais leur dire moi, je vais leur raconter ce que tu m'as avoué il y a vingt ans.
(à suivre)
