Scène 24
Jérusalem
Eglise du Saint Sépulcre
A 97 ans, le hiéromoine très saint Procope se lève encore tous les matins à 4h pour faire ses prières puis aller à l'office du lever du jour. Ensuite il part vérifier que le pope qui doit surveiller l'entrée du Très Saint Tombeau est bien à sa place. Bien entendu, cette tâche n'est pas dans ses attributions, cela fait bientôt plus de 15 ans qu'il n'en a plus dans ce monastère orthodoxe qui jouxte le Saint Sépulcre. Mais depuis 60 ans qu'il vit au plus près du tombeau du Christ, tout religieux du Domaine, quel que soit sa religion, loue sa piété et sa dévotion au Lieu Saint.
Il marche, courbé et sans canne, un péché d'orgueil dirait son ami, le révérend père franciscain Laurent, un jeunot de 83 ans. Tout est calme, les moines qui passent le salue sans un mot. Le Saint Lieu respire le calme avant les hordes de pèlerins qui vont l'assaillir toute la journée. Certains attendent déjà devant la porte. Plus il se rapprochera de l'entrée plus, il entendra les prières des fidèles. Toutes les langues se mélangent dans un syncrétisme parfait, c'est la force de la foi, la force de Dieu, invincible. Mais les fidèles sont indisciplinés, ils ont besoin d'un berger pour les guider dans leurs visites et le pope à l'entrée est bien jeune pour faire régner l'ordre, il connait ce Jérôme, il aura besoin de ses conseils.
D'ailleurs où est-il ? Il devrait être déjà devant la porte ? Il sait qu'on ne peut plus faire confiance aux jeunes mais c'est bien la première fois que le Pope désigné n'est à pas à son poste. Le hiéromoine Procope ralentit son pas puis l'arrête. Une chose l'intrigue, aucun chant ne résonne à l'extérieur, aucune prière, aucun bruit.
Quel est cette odeur de soufre ? Quelque chose brûle ? Et ce brouillard sombre qui avance vers lui, d'où vient-il ? Est-ce un incendie ? Il a lu les documents qui font état des dégâts de celui de 1808, il faut faire vite.
« Mon Dieu aidez-moi, je dois donner l'alerte. »
« Dieu t'aider ? Mais Dieu est mort, vieux moine. »
Sous les yeux effarés puis terrorisés de l'homme de Foi, une forme inhumaine se dresse. Noire, au yeux rouge et cruel. Lucifer sourit.
Procope se redresse autant qu'il le peut. « Je n'ai pas peur de toi, Satan. » Il brandi la croix qu'il porte en sautoir.
« Ce n'est pas gentil vieillard sénile de nous confondre. Satan a un visage beaucoup plus ridé que le mien. N'est-ce pas, Lilith ? »
La reine de succubes hausse les épaules. « Ne perdons pas de temps. Les Archanges vont débarquer. »
« J'espère bien. » Répond un Lucifer gourmand.
Lilith le foudroie du regard. « Nous devons rejoindre la Porte. Satan nous l'a ordonné. »
« Je n'ai que faire de cette Porte et Satan a disparu. Toi, fais-le. Moi j'ai un compte à régler depuis 7000 ans. Une fois Gabriel anéantit, aucune Porte de nous résistera. » Il ne regarde même pas le vieux moine qui s'écroule.
Pendant que les flammes mangent son corps, Procope psalmodie une prière qui se termine en cri de désespoir quand il voit la coupole de la basilique s'effondrer sur lui.
La foule de Jérusalem ne comprend pas tout de suite que ce ne sont pas d'immenses oiseaux noirs qui fondent sur la ville mais des milliers de démons sortis de l'Enfer. Belzebuth a lancé ses troupes démoniaques. Les hommes les plus religieux tombent à genoux, certains sont pétrifiés sur place mais la plupart des gens fuient en criant. Les lieux saints sont en feux, le mur des lamentations s'écroule. Une nouvelle fois le Temple est profané. L'Apocalypse, c'est aujourd'hui. Ils voient même les 4 cavaliers qui lancent des éclairs mais à la différence du discours biblique, Ils sont juchés sur des balais et non sur des chevaux. Un immense rapace plane et vient lancer des missiles sur les maisons.
C'est la débandade, mais nul ne sait où se réfugier pour échapper au brasier de l'Enfer. Malheur à celui qui chute, il est piétiné, écrasé, personne ne l'aidera à se lever. Les premières victimes de cet affolement sont les enfants qui ne résistent pas aux flux furieux. Les mères et les pères hurlent de douleur de voir leurs enfants arrachés de leurs bras. Leurs tentatives de les sauver sont voués à l'échec et ils sont eux aussi absorbés, avalés par la masse. Quand enfin, des rescapés peuvent se mettre à l'abri des flammes du ciel, des bêtes immondes mi-hommes, mi-loups les happent et plantent leurs crocs dans leurs gorges. Fenir Greyback les babines pleines de sang, pousse un long hurlement funèbre de plaisir. Il adore combattre avec les démons. Juifs, musulmans, chrétiens, tous sont unis dans l'effroyable massacre.
Mais un espoir surgit, une immense lueur blanche vient éclairer le ciel. Des êtres lumineux apparaissent. Du sol, les humains apeurés et fascinés voient les Archanges en majesté, rependant autour d'eux d'immenses arc de lumière. Sans armes visibles, deux armées se font faces.
Un rabbin et un iman se tiennent par la main. Que leur importe que ce démon les carbonise, ils ont la preuve sous leurs yeux qu'ils n'ont pas cru en vain. Un coup de vent emporte leurs cendres.
« Raphael avec tes anges d'esprits attaque les démons inférieurs de Belzebuth. Haniel avec les chérubins et les séraphins protège la Porte, écrase les succubes une fois pour toute. Michel reste en arrière avec les bienheureux. Avec mes légions d'or, je m'occupe de Lucifer. »
Aucun ange même un archange ne discutera les ordres du chef des armées de Dieu mais Haniel est inquiet. « Gabriel, les humains, nous devons protéger les humains. Et si Lucifer ose attaquer sans Satan, c'est qu'il est sûr de lui. Ne l'affronte pas seul. »
« Sûr de son orgueil Haniel. Quant aux humains nous ne pouvons rien faire. Tu es le protecteur des Humains mais la défense de la Porte du Paradis est plus importante. » Haniel s'incline. Le temps n'est plus aux paroles.
Raphaël lance ses anges d'esprit contre les démons difformes et grossiers de Belzebuth, dignes des gargouilles des cathédrales. Ils engagent immédiatement un combat mental titanesque contre les forces du mal. Ils ont une puissance spirituelle largement supérieure à leurs adversaires mais ceux-ci sont dix fois plus nombreux. Pourtant rien ne les arrêtera.
Une lutte silencieuse mais d'une violence inouï va se dérouler. Pénétrer l'esprit puis l'âme de son adversaire pour la réduire à néant, l'effacer et l'envoyer dans les limbes, cet univers d'où on ne revient jamais. L'âme s'effaçant, le corps se consume et disparait dans une fine poussière, ne laissant sur le sol ou dans les airs qu'une infime trace blanche.
Les chérubins sont autour du sanctifié tombeau du Christ, entouré de gravats noircis et maintenant à l'air libre. Auréolés de lumière, ceux qui prient au côté de Dieu, prennent leur véritable apparence, un corps de taureau, deux ailes d'aigles et une face de lion. Les séraphins aux trois paires d'ailes les survolent. Le tombeau du christ ne doit pas tomber aux mains des démons. Nul ne peut imaginer que sous ce sarcophage, une porte, invisible aux Humains, existe. Un passage vers d'autres univers dont celui du Paradis. Une simple porte de bois façonné au temps où anges et humains vivaient ensemble sur la Terre, au temps où le Paradis était la Terre. C'était avant que Dieu ne chasse les anges rebelles et ne laisse les Hommes décider de leur propre sort.
Haniel sent sa présence, Lilith sait exactement où Haniel se trouve.
Les succubes attaquent les premières. Elles se sont transformées. Elles ne sont plus ces jeunes filles au sourire aguichant, à la beauté troublante. Leurs corps recouverts d'écailles s'enflamment, des serpents sifflants la gueule ouverte remplacent leur chevelure, elles n'ont plus que deux fentes à la place des yeux, des griffes acérés terminent leurs mains. Leur queue de dragons fouette l'air autour d'elles. Leur rapidité de vol est sidérante, leur courage unique, leur détermination sans faille, leur force impressionnante. Elles sont des adversaires redoutables et sans pitié. Face à elles, Chérubins et Séraphins sont prêts. Ils sont des guerriers aguerris et leur dimension mentale est sans concurrent.
Les légions d'or de Gabriel, composé des anges les plus anciens, les plus aguerris, se déploient calmement, dans un ordre parfait. Leur lumière aveuglante irradie l'espace. Les premiers démons de Lucifer disparaissent, happés par les limbes. Mais très vite les anges sont troublés. L'esprit des démons s'enveloppe d'une brume noire qu'ils ne peuvent transpercer. Au contraire, cette brume vient s'immiscer dans leur âme pour la vicier. Les pensées pures qui les habitent deviennent ignominie et cruauté. Ils ne peuvent rien contre cette force qui les annihile. Les lumières des anges s'éteignent les unes après les autres, ils disparaissent dans une étincelle de fumée. Mais leurs cris de terreur resonnent dans les nuées, affolants leurs frères qui les voient sombrer dans le néant.
Les démons de Lucifer profitent des hésitations des anges pour forcer leurs lignes.
Les Archanges comprennent le danger, cette brume noire n'est pas naturelle. Elle empêche les anges de pénétrer l'esprit des démons. Ils deviennent sans défense.
Gabriel voyant ses troupes décimées, se jettent au milieu de la mêlée pour les soutenir. Il déploie une immense bulle autour d'eux mais en faisant cela il s'affaiblit. Lucifer n'attendait que cela pour l'attaquer.
L'Archange Michel n'hésite pas, il abandonne les bienheureux et se précipite aussitôt pour soutenir son frère. Dans un bruit épouvantable, les entrailles de la Terre se déchirent, chevauchant d'hideux squelettes de chevaux, revêtus d'une cuirasse noire, l'ouverture de leur heaume ne laissant voir qu'un vide à la place du visage, la garde prétorienne de Satan surgit. Ce sont des démons supérieurs, les anciens dieux de colères et de férocité. Ils foncent sur la légion d'or de Gabriel, la prenant à revers. Certains se détachent pour s'emparer de Michel. Celui-ci pris dans un nuage noir sombre dans le néant. Les Bienheureux sans défense, comprenant à peine ce qu'il se passe, sont massacrés, fauché comme des blés à la moisson. Des milliards d'âmes disparaissent dans un soupir.
Chaque Archange ressent une déchirure profonde, une souffrance inégalée. Gabriel hurle on impuissance. Le rire Lucifer résonne. « Ton Paradis n'existe plus Gabriel. Je tiens ma vengeance. »
Les limbes, une dimension où n'existe ni temps, ni espace, une éternité d'errance, de douleur. Une éternité pendant laquelle Gabriel entendra le rire de Lucifer.
Haniel sait que tout est perdu. Raphael résiste mais pour combien de temps. Il n'a plus qu'une poignée d'anges autour de lui, entourés de la nuée noire qui inexorablement les emporte. « Michel replie toi par la Porte aux confins du Paradis. » Il ordonne aux quelques Chérubins qui reste de faire de même. Michel rassemble les rares Bienheureux qui ont pu se sauver et franchi la Porte en bénissant Haniel.
Ce dernier contemple le chant de ruine qui l'entoure. Jérusalem, la terre du Christ, est rasée du Monde. Les corps brulés, déchiquetés des humains jonchent les rues. Son âme saigne. Il érige un mur de Lumière divine entre les démons et les anges. Le feu céleste cèlera la Porte. Ce faisant, il abandonne la lutte et se sacrifie.
« Ton abnégation est toujours aussi grande. Protéger ton cher Paradis. » Lilith est face à lui. Des flammes entourent son corps incandescent. Les succubes ont formé autour d'eux une barrière qui les isole et qu'aucun être ne peut franchir. Son regard transperce Haniel. Sa voix est dure. « Tes Séraphins et Chérubins se sont bien battus mais le combat n'était pas équitable. Je le regrette. »
« Lilith ... »
Elle l'interrompt d'un geste. « Ne dis rien, nous avons peu de temps. Je te confirme que Satan a disparu comme ton Dieu. Lucifer va prendre le pouvoir après cette victoire. Cette matière noire le maîtrise. Je ne connais pas ses intentions mais Lucifer n'est qu'un jouet. Elle les maîtrise tous, mutant, sorciers et autres. »
« As-tu appris d'où elle provient ? »
« Toujours pas. D'un autre temps, d'un autre univers, elle est très ancienne. »
« Du temps de la création universelle. Tu le penses comme moi ? »
« Peut-être encore plus ancienne. »
« Plus ancienne que Dieu, c'est-ce que tu penses ? »
« Je ne sais pas. Elle est omnisciente et son pouvoir de destruction inarrêtable. Je n'ai jamais rien vu de semblable. Satan est un enfant face à elle et ton Dieu a été impuissant. Elle nous exterminera tous. » Elle fixe Haniel. « Toi et tes amis avez-vous avancé ? Trouvé une solution ? Le temps presse. »
Le regard d'Haniel se fait plus pointu. « Peut-être Lilith. Nous avons un espoir. »
« L'espoir ne suffira pas, Haniel. J'aime trop ma Liberté pour la confier à cette chose, malgré la puissance et le pouvoir qu'elle nous promet. » Elle fait un geste de la main vers lui. « Sauve-toi, je dois aller prêter allégeance au nouveau Satan. » Elle semble sourire, en tout cas son visage se détend. « Sois prudent. N'oublie pas que tu dois mourir de ma main et d'aucune autre. »
« Prends soin de toi. » Haniel esquisse un autre geste vers elle puis disparait.
Lilith reste un instant sans bouger. Elle imprègne dans sa mémoire le corps brun et musclé d'Haniel. Sa barbe noire et ses yeux bleus. Cette odeur de musc boisé et suave qu'il laisse derrière lui. 5 000 ans, en 5 000 ans elle a damné des millions d'hommes et malgré tous ses efforts, elle n'a jamais réussi à l'oublier.
Avec ses fidèles succubes, elle rejoint Lucifer qui entouré de tous les démons de l'enfer, parade. Les cieux sont noirs comme ses yeux vides. La voix du nouveau Satan retentit sur l'ensemble du globe. Toutes les chaines de télévision retransmettent en direct l'image d'un être immense au corps de bouc, étendant son ombre immense et maléfique sur la ville sainte martyrisée.
« Regardez pauvres humains, la cité de Dieu est anéantie. Dieu est vaincu, le Paradis n'est plus qu'une illusion. L'enfer sera votre nouveau monde. Je suis votre Dieu. »
Une gigantesque croix inversée se plante sur le mont Golgotha.
