L'AIGLE ET LE LION

par Léonie

Chapitre 25

Sacrifice

Seiya le savait. Il sentait inconsciemment que quelque chose s'était produit. Tous ces orphelins avaient bien trop souvent partagé leur quotidien pour ne pas reconnaître la sensation de mise en danger de l'autre. Ce moment où l'on prend conscience de cette crainte pour la vie d'autrui. Ou l'on sent que perdre un être cher, c'est se perdre un peu soi-même.

- Non ! Il n'a pas pu se laisser avoir comme ça ! Pas Shun !

Il leva les yeux.

Pourquoi hésiter ? Pourquoi avoir peur de ce champ de roses ? Après tout, ce n'était rien d'autre qu'une illusion. Une énième tentative de la part de ce Pope, de l'empêcher d'atteindre son but.

- Aah ! Tonnerre ! Ce ne sont pas ces quelques roses qui vont m'empêcher de retrouver mon ami !

Et Seiya s'élança.

Au départ, rien ne sembla stopper sa course. Déterminé, il ne voyait défiler devant lui qu'une multiplicité de points rouge, rose et blanc. Le parfum embaumait l'air mais peu de chose pour perturber un chevalier tel que lui. C'est lorsque sa vision commença à devenir floue que Seiya réalisa son erreur.

- Ces roses ne sont pas ordinaires. La peste soit de cette malédiction. Arggh !

Non, il ne rêvait pas : pris à la gorge. Une sensation d'étouffement.

- Je ne peux plus respirer !

Il ne se sentit même pas tomber, tant l'odeur était devenue insoutenable. Encore quelques bonds en avant et il aurait atteint le palais du grand Pope : cet objectif si lointain qui était devenu si près… Mais il perdit connaissance.

Etrangement, alors que tout semblait céder en lui, il distingua comme un songe. Les visages de sa sœur et de Marine se superposaient étrangement.

- Marine ?

La vision se pencha, silencieuse.

-Non. Seika ? Je … Je te croyais morte !

Elle sembla porter la main à son visage mais il y voyait flou.

- La mort ? Je crois qu'elle ne veut pas encore de toi. Il te reste des choses à accomplir !

- Mais comment est-ce que ?

- Ne bouge pas. Tu es mal en point ! Toujours le même au fond, tu n'as pas changé !

- Je… J'ai failli. J'ai échoué si près du but. Je… Je n'ai plus le courage d'avancer !

-…

- Mais… Ce masque ! Marine ?

- Tu ferais bien de garder tes forces ! Je t'ai soutenu enfant, je continuerais à le faire maintenant ! Je ne peux pas te laisser renoncer alors que tu es arrivé jusque-là !

Une sensation étrange. Comme si l'air devenait plus respirable.

Ce qu'il prenait pour un rêve était en vérité bel et bien la présence réconfortante de Marine, venue le sauver en cet instant tragique. Elle avait senti qu'il avait besoin d'aide, bloqué là, à quelques marches seulement de son but. Elle avait fait aussi vite que possible, utilisant son cosmos pour voler tel un aigle agile, jusqu'à lui.

Pourquoi avait-il mentionné sa sœur ? Pourquoi la confondait-il avec elle si souvent ? Lui ressemblait-elle à ce point ? Elle avait mal pour lui en cette espérance. Un espoir bien vain qui ne trouverait peut-être jamais de réponse. En tout cas pas maintenant.

Soudain, plus rien. A nouveau cette sensation d'étouffement. Il faut tenir bon !

- Qu'est-ce que tu fais ?

- Il semble que tu doives encore attendre !... Tiens bon chevalier !

Ils avaient surgit d'un coup, braillant et menaçant de leurs lances les deux amis. Hargneux de n'avoir pu tuer des traîtres plus tôt, ils souhaitaient maintenant en découdre : les sbires du Pope !

Sachant qu'elle était coincée mais n'avait plus le choix, Marine reposa Seiya là où elle l'avait trouvé. Elle lui aurait bien prêté son masque de manière à lui permettre à nouveau de respirer mais elle ne le pouvait plus, acculée comme une vulgaire proie, aux flancs de la falaise.

- Alors comme ça il est arrivé là cet imbécile ?

- Et toi ma jolie ? Qu'est-ce que tu fais si loin du camp des femmes chevaliers ?! Tu n'as aucun droit d'être ici !

Loin d'être impressionnée, Marine haussa le ton.

- Je n'ai aucun ordre à recevoir de vous ! Chiens du Pope que vous êtes !

Les gardes firent un pas en arrière lorsqu'ils sentir son cosmos s'éveiller.

- Si vous tenez à la vie, faites demi-tour ! Ceci est mon dernier avertissement !

- C'est ce qu'on va voir ! Yaaaahhh !

Ils s'élancèrent sur elle mais elle fut plus rapide. En un bond, elle fut derrière l'un d'eux.

- C'est moi que tu cherches ?

Le garde se retourna et se prit un violent coup de pied en travers de la nuque. Un bruit sourd se fit entendre, ne laissant aucun doute sur son état. Il s'écroula. Marine jeta un œil sur Seiya, toujours allongé inerte dans les roses de la dernière maison.

Mais cet instant de distraction suffit à l'un des gardes pour la saisir fermement et immobiliser ses bras.

- Alors ? Que peut faire l'aigle sans ses ailes maintenant ?

- Ordure !

C'est alors qu'une autre voix résonna contre les parois abruptes de la falaise.

- Ça suffit !

Tous se retournèrent interloqués, cherchant du regard d'où pouvait provenir l'injonction.

- Là, regardez ! Là-haut !

A leur grande surprise, Shaïna se tenait en équilibre sur une des corniches, prête à bondir, menaçante.

- Toi ?!

- Et oui ! Tu pensais peut-être que j'allais restée sagement enfermée au camp sans rien faire ? Cela fait bien longtemps que je n'ai « cassé du garde ». Ça manque d'activité par ici et je me suis dit qu'une petite promenade de santé nous ferait du bien !

- Nous ? Mais…

C'est alors qu'elle les rejoignit d'un bond, se tournant rapidement vers la route des temples, serpent noueux désormais si calme derrière elle.

- Allez les filles ! Venez par là !

Et sous les yeux ébahis de la troupe, les jeunes amazones du Sanctuaire firent leur apparition. Elles n'étaient pas au complet mais Marine constata que loin d'être restée enfermée dans son isolement solitaire, Shaïna avait finalement réfléchit et avait pris sa suite pour assurer leurs entraînements.

- Sacre bleu, comment as-tu fait ?

- Marine, tu me déçois ! Je t'aurais cru plus fine ! Te laisser berner par un vulgaire garde !

La remarque se voulait acerbe mais Marine savait qu'il n'y avait là rien de méchant. C'était une manière pour Shaïna de lui exprimer son soulagement qu'elle soit encore en vie et de retrouver une vieille compagne d'armes.

-Et bien… Maintenant que nous sommes au complet. Profitons-en !

Retrouvant courage, elle profita d'un instant d'inattention de son geôlier pour lui échapper et le défier en combat singulier. L'homme n'était pas si bête. Il esquiva son premier coup.

-Garce ! Si tu crois m'échapper, tu te trompes !

Il fit signe à ses compères et ils brandirent leurs lances en direction de Marine. Par d'habiles mouvements, aussi légers que l'air, elle esquiva. Deux apprenties restées en retrait n'écoutèrent que leur courage et s'élancèrent à leur tour.

L'une des deux arrêta l'autre.

-Non, attend ! Il y va de l'honneur du chevalier de l'Aigle ! Si nous intervenons…

-Mais nous n'aurons jamais une plus belle occasion de lui prouver que nous avons fait des progrès ! Allons-y !

D'un commun accord, elles foncèrent sur les gardes et les attaquèrent sous les yeux de Marine et Shaïna.

-Yaaaah !

Les deux maitres les laissèrent faire leurs preuves, fières de constater que la relève était assurée.

Pendant que les affrontements se poursuivaient, Shaïna fit signe à Marine de retourner vers Seiya. Il fallait s'assurer qu'il respirait toujours.

Marine s'exécuta, anxieuse.

-Son cosmos diminue de plus en plus. Seiya !

Une fois près de lui, elle prit conscience qu'il lui était impossible de l'aider sans ôter son masque. Mais les gardes étaient toujours là. Que faire ? Alors qu'elle s'apprêtait à se retourner pour voir si ses amies réussissaient à les maîtriser, un violent mal de tête s'empara d'elle.

-Mais que se passe-t-il ? Pourquoi est-ce que je me sens si faible tout à coup ?

Etrangement, Shaïna ressentit aussi cette douleur aigüe et recula. Jetant un regard sur les apprenties, elle réalisa qu'elles aussi étaient atteintes du même symptôme soudain.

-Marine ! Que se passe-t-il ?

-Je l'ignore ! Mais il faut absolument faire quelque chose avant que nous ne soyons toutes hors d'état !

-Ce n'est pas normal, quelque chose ne va pas ! Je ressens un cosmos maléfique qui émane du Palais.

-Tu crois que c'est lui ?

Bien entendu, elle songeait au Grand Pope. Qui d'autre que lui pouvait toucher des chevaliers aussi fort et à distance ! Shaïna fronça les sourcils.

-Lui ou pas, nous n'avons pas le temps. Il faut mettre les apprenties à l'abri, il faut partir !

Partir ?!

Marine réalisa toute l'ignominie de ce mot. Seiya était toujours là. Elle ne pouvait l'abandonner. Sa décision ne fut pas longue à prendre.

-C'est bon ! Partez devant ! Je vais me débrouiller avec ceux qui restent !

Shaïna protesta.

-Mais tu es folle ! Tu es aussi mal en point que nous. Si tu restes, ils vont te tuer !

-Si tu n'arrêtes pas de geindre, certes oui : ils me tueront surement ! Presses-toi Shaïna ! Emmène-les !

Elle lui fit signe de la tête pour lui dire que tout irait bien. Puis, par télépathie, elle lui envoya cette pensée :

-Tu sais aussi bien que moi que Seiya doit vivre ! Je compte sur toi pour préserver nos apprenties ! Ne t'en fais pas pour moi.

Shaïna devait reconnaître qu'elle avait raison. Même si elle ne le montrait pas, le sort de Seiya lui importait toujours autant. Mais il fallait se rendre à l'évidence : si le Pope les attaquait directement, elle ne pouvait sacrifier leurs troupes. Pas maintenant !

Elle lui rendit son signe de tête et fit signe aux apprenties de rebrousser chemin. D'abord hésitantes, elles finir par obéir à contre cœur.

Rassurée quant à leur départ, Marine manqua de défaillir. L'emprise du Pope se faisait toujours plus forte sur son esprit. Au loin, il lui sembla entendre une autre voix. Elle se souvînt qu'Aiolia lui-même avait subi les attaques mentales du Pope et se dit qu'elle devait au moins tenir jusqu'au moment où elle pourrait sauver Seiya.

-N'oublie pas qui tu es ! Tu dois l'aider ! Il est l'élu !

Comme si cette voix avait chassé pendant quelques secondes l'énergie négative du Pope, Marine fit exploser son cosmos et attaqua dans un dernier baroud d'honneur, les gardes restés en vie.

-Vous ne m'aurez pas vivante ! Et encore moi Seiya !

-Yaaaah ! A l'attaque ! Débarrassons-nous d'elle !

Ils étaient trois. Marine utilisa son attaque foudroyante.

-Par l'Aigle foudroyant !

Un silence puis plus rien. Plus rien hormis des gémissements de douleur et la mort. Les trois hommes s'effondrèrent, littéralement terrassés.

La voix se fit à nouveau plus pressante :

-Vite ! La vie le quitte. Vite !

Marine obéît. Mais la douleur dans son crâne la faucha dans un cri aigu. Elle mit genoux à terre, se prenant la tête entre ses mains.

-Bon sang ! Je dois tenir !

Cependant elle y était presque. Seiya était là, à quelques pas. Elle pouvait y arriver !

-Tu n'auras pas mon âme ! Diable de Pope ! Je mènerais ma mission jusqu'au bout, quoi qu'il advienne !

Comme si le maître du Sanctuaire l'avait entendu, il lui répondit par télépathie.

-Vole tant que tu veux aigle de Zeus ! Vole tant que tu peux ! Mais un jour tu finiras bien par me révéler ton secret ! Tu ne pourras le protéger très longtemps !

Comme pour se débarrasser de cette voix, Marine hurla de rage, balayant d'un mouvement du bras les ondes qui tentaient de la tenailler.

C'est comme si elle n'était plus tout à fait elle-même. Comme si sa mission venait de prendre le dessus sur tout le reste. Comme si elle comprenait qui elle était. Il y a longtemps qu'elle aurait dû être morte. Pourtant ce n'était pas le cas. Quelque chose ou quelqu'un semblait veiller sur son destin.

Un flash lui donna la réponse. Elle revît son petit frère. Celui qu'elle avait tant voulu sauver.

-On a toujours une deuxième chance dans la vie.

Oui. C'était certain. Il fallait poursuivre. Un dernier effort et elle atteignit enfin le chevalier Pégase. D'un geste rapide, elle le prit dans ses bras et l'attira à elle tout en ôtant son masque.

-Seiya ! Tu dois vivre. Tu entends ! Allons ! Réveille-toi !

- …

- Respire, chevalier !

Elle posa le masque sur son visage, stoppant ainsi les effluves empoisonnés. Elle le soutenait autant qu'elle le pouvait mais ses jambes ne la portaient déjà plus. Il fallait se résigner à rester là, le regardant vivre lui.

Alors que Seiya reprenait petit à petit connaissance, Marine finit par succomber. Il la sentit glisser au sol, le poids de son corps contre le sien se faisant bientôt plus lourd que lui. Son cosmos lui revenait doucement. Un bruit sourd. Seiya ouvrit les yeux.

-Marine !

Dans sa faiblesse, elle l'entendait encore. Un vague sourire se dessina sur ses lèvres que Seiya pu distinguer pour la première fois. Elle voulut le lui interdire.

-Ne regarde pas…

Mais Seiya, réalisant qu'il était en train de perdre celle qui lui avait tout appris, se releva et la saisit à son tour. Sa chevelure rousse ondulée cachait son visage à demi, comme pour le tenter. Fallait-il qu'il regarde ? Pourquoi ce désir lui brûlait-il les doigts ? L'envie d'écarter ces cheveux pour vérifier si ce qu'il avait soupçonné pendant des années était vrai ou non. Au dernier moment cependant, quelque chose le retînt.

Reprenant ses esprits, il la serra plus fort contre lui et hurla :

-Marine ! Non ! Reste avec moi !

Une voix déjà très affaiblie lui répondit fermement :

-Laisse-moi Seiya !

-Non !

-Laisse-moi ! Part devant ! Tu dois continuer !

Il ne pouvait s'y résoudre. Elle aurait pu être sa sœur. Sa grande sœur. Comme si elle avait senti ses réticences, Marine lui parla par la pensée.

-Celle que tu cherches n'est pas moi. J'en suis désolée Seiya mais les dieux sont cruels.

-Que dis-tu ? Je ne comprends pas !

-Il n'est plus temps Seiya. Tu dois passer le temple des Poissons pour rejoindre le Palais du Pope. Je t'en prie !

Seiya sentait d'étranges larmes lui brûler les yeux. A contrecœur, il la reposa délicatement sur les roses et se releva. Marine ne bougeait déjà plus. Avant de filer, se sentant l'âme d'un traître malgré lui, il se retourna une dernière fois et lança :

-J'en ai assez d'être le jouet des dieux ! Assez de perdre ceux que j'aime ! Un jour je te le jure : je saurais à quel destin je suis promis. Je saurais vraiment qui je suis ! Et plus personne ne perdra la vie à cause de moi !

Elle aurait voulu lui répondre mais elle n'en avait même plus la force.

-Un jour…

Pensa-t-elle.

-Un jour, tu sauras …

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