Pov Mozart

L'heure du départ était déjà arrivée. Je me sentais horriblement mal, j'avais la nausée. Mes yeux me piquaient tant je les avais frottés et tant ils avaient versé de larmes. Actuellement, j'étais déjà en train de penser à me jeter aux pieds d'Antonio pour le supplier de rester, et pourtant je m'étais promis de me montrer fort malgré mon chagrin sans fin. Je ne pouvais pas concevoir de le laisser quitter ma vie, ni même de n'entretenir qu'une maigre relation à longue distance sans pouvoir le serrer dans mes bras, sauf aux rares occasions où il me rendrait visite, et encore… s'il voulait toujours maintenir un lien avec moi…

Devant le fait accomplit, alors qu'Antonio regardait tristement l'homme qu'il avait payé mettre ses affaires dans la berline qui l'emmènerait loin de moi, je ne pus retenir mes larmes. Pleurant silencieusement tête baissée, je savais très bien que je gâchai ma dernière occasion de pouvoir admirer l'homme que j'aimais, mais je ne voulais pas qu'il me voit dans cet état. Ce fut une main dont les doigts vinrent s'entremêler aux miens qui m'invita à relever le visage. Mes yeux noyés de larmes croisèrent les joues humides de l'homme qui m'avait fait connaitre tant de bonheur. Mon Antonio… Lui aussi pleurait…

Pensant certainement que ce geste m'apporterait un peu de réconfort avant la séparation inévitable qui nous attendait, mon ancien amant m'enlaça avec force, mais j'éclatai en sanglots.

_ Reste, le suppliais-je sanglotant. Ne me laisse pas ! Je n'y survivrais pas ! Je t'en supplie Antonio…

Ce n'était pas fair-play, je le savais parfaitement, mais sur le moment c'était le dernier de mes soucis. Mon cœur battait pour cet homme ! S'il partait, il emporterait avec lui mon âme et mon cœur…

_ Je ne peux pas, me rappela Antonio d'une voix enrouée par ses sanglots retenus. Anita a besoin de moi.

_ Mais moi aussi j'ai besoin de toi !m'écriais-je en m'agrippant de plus belle à lui. Je t'en supplie Antonio… ne me laisse pas…

Les mains de mon aimé migrèrent à mon visage qu'il releva pour effacer doucement mes larmes. Ses gestes tendres allaient me manquaient…

_ Je ne comptais pas t'imposer une telle décision, mais de toute façon je n'arrive pas à me montrer charitable sur ce point là. Viens avec moi Wolfgang, je n'ai pas envie d'être séparé de toi…

Mon cœur s'affola. Je mourrais d'envie de le suivre, mais une petite voix dans ma tête freina mon enthousiasme. Oserais-je le suivre dans un pays qui m'était inconnu, dans lequel on parlait une langue que je maitrisai très sommairement, où aucun emploi ne m'était destiné, où je n'étais même pas certain de me plaire… ? Et même en oubliant ces points, est-ce que Antonio ne finirait pas par se lasser de moi ? Si je le suivais, je partagerais la même demeure que lui, était-ce une étape qu'il était prêt à franchir avec moi ? Ici j'avais ma maison pour me replier en cas de tempêtes entre nous, mais là-bas je n'aurais aucune sécurité…

_ Antonio, j'ai besoin de savoir… Est-ce que tu m'aimes ?tremblais-je.

Le visage de l'homme que j'aimais se ferma assez brutalement, comme lorsqu'il le faisait lorsqu'il était à la cour, et il détourna le regard en poussant un soupir presque inaudible. J'avais l'impression qu'on venait de m'arracher le cœur. J'avais tant prié pour que mes sentiments soient réciproques, tant investi dans cette lutte constante pour conserver son intérêt… et au final je n'obtenais rien, je lui avais juste donné la possibilité de me briser le cœur.

_ Ce n'est pas la question que tu devrais te poser Wolfgang, détourna Antonio sans me regarder.

_ Alors quelle est-elle ?m'exclamais-je déchiré.

Antonio me regarda. Son visage était dépourvu d'émotions mais je lisais dans ses yeux qu'il se passait tout de même quelque chose en lui. Je venais indirectement de lui refuser de l'accompagner par mes remises en doute constantes, et si sa réponse ne m'avait pas tant tenu à cœur je me serais effondré, détruit de cette perspective de perte imminente.

_ Tu devrais te demander si tu m'aimes assez, souffla Antonio d'une voix si faible que je crus ne pas avoir bien entendu.

S'il savait ! Je l'aimais par-dessus tout, et si ce n'était pas la panique qui m'étranglait en ce moment même –et s'il ne venait pas de m'éconduire si froidement-, je lui aurais les plus belles et les plus enflammées des déclarations.

_ Maestro Salieri !l'appela l'homme qu'il avait payé pour le conduire à son pays natal. L'attelage est prêt !

Mes larmes redoublèrent d'intensité. Cette fatalité prenait corps de seconde en seconde. Mon Antonio serait bientôt loin de moi…

_ J'arrive, répondit Antonio d'une voix froide.

_ Je crois que l'heure des adieux a sonné, m'attristais-je en baissant la tête pour dissimuler mes larmes.

_ Non, pas encore, réfuta mon ancien amant.

Je relevais vivement la tête, surpris, et l'observai. Malgré son apparence dure et froide, témoignant du soin qu'il avait prit pour revêtir le masque d'indifférence que j'avais tout fait pour détruire, je le voyais profondément remué par ce dernier échange.

_ Ce ne sont que des au revoir, me corrigea-t-il. Je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour que nos chemins se croisent à nouveau.

Cette promesse m'arracha une nouvelle larme d'émotion. Même si le soulagement qu'elle apportait n'était rien en comparaison de cette séparation immédiate, le réconfort réchauffait quelque peu mon cœur transit de froid en prévision de la solitude qui m'attendait.

_ Au revoir Wolfgang, finit-il en plantant son regard dans le mien avant de s'éloigner. Mes félicitations au nouveau maître de chapelle.

Je restai la bouche grande ouverte, incapable de réagir. J'avais tellement appréhendé ce moment, et là je ne savais plus quoi faire. Sans compter qu'il s'était arrangé pour que je récupère son poste… mais ce n'était pas l'essentiel !

Affolé du retard que j'avais pris sur lui, je couru pour le rattraper et lui barrai la route pour me jeter dans ses bras, sanglotant violemment. Profitant de son moment d'hébétement, je relevais mon visage et l'embrassai avec l'énergie du désespoir. Je ne cherchai pas à le retenir, j'avais bien compris qu'il avait des obligations qu'il ne pouvait négliger. Tout ce que je voulais c'était lui dire « au revoir » à ma façon. Une fois à bout de souffle –ce qui arriva malheureusement bien trop vite-, je me détachai à peine de lui et m'empressai de retirer mon collier, un récent achat que j'avais fait, une sorte de coup de cœur. Le pendentif représentait une note de musique. J'affectionnais beaucoup cet accessoire mais je le fourrais dans la main de l'homme que j'aimais plus que tout.

_ Pour que tu ne m'oublies pas tout de suite, m'expliquais-je larmoyant.

_ Comment pourrais-je t'oublier, chuchota Antonio en m'attirant contre lui.

De nouvelle larmes m'échappèrent alors que je profitai une dernière fois de la chaleur humaine de mon aimé. Je fus surpris de le sentir m'éloigner si vite de lui, mais ce fut pour retirer sa chevalière et la mettre au creux de ma main avant de refermer mes doigts dessus. J'étais choqué. Il adorait cette bague, elle portait l'écusson de sa famille. Je ne fis cependant aucun commentaire. Si c'était important pour lui qu'elle soit en ma possession, je ne pouvais pas refuser cette infime partie de lui qui resterait auprès de moi.

_ Un jour… un jour tu m'as demandé si c'était ta compagnie ou celle des hommes que j'appréciais…, commença tristement mon Antonio.

Je hochai la tête, essuyant sommairement mes larmes avant de relever la tête. Dans les yeux de mon ancien amant brillait ce même voile douloureux de larmes contenues. Jamais je n'aurais pensé qu'il veuille aborder à nouveau ce sujet qui me tenait pourtant à cœur, surtout après qu'il ait implicitement révoqué la réciprocité de mon amour pour lui…

_ Et Lorenzo est arrivé, complétais-je. Je n'ai jamais eu ta réponse…

Un petit silence s'installa alors qu'Antonio reposait son front contre le mien. Son index caressa ma joue pour y recueillir mes larmes, puis son regard se planta à nouveau dans le mien.

_ Il a toujours été question de toi, murmura-t-il solennel. Il n'y en a eu aucun avant, et il n'y en aura plus jamais aucun désormais.

Je restais sans voix devant cet aveu, ne sachant pas comment le prendre. Mon aimé m'embrassa une dernière fois, avec beaucoup de douceur, et se recula de moi.

_ Au revoir Wolfgang, termina-t-il douloureusement.

_ A très bientôt Antonio, répondis-je.

Je me refusais à répéter ses mots, parce que mon cœur réaliserait combien ma vie allait devenir dure sans lui. Je préférais penser à la perspective d'hypothétiques retrouvailles qu'à la vision déchirante de son départ…

Antonio parcourut la distance qui le séparait encore de la berline et y monta agilement, sans un seul regard en arrière. Les villageois m'observaient, choqués de cet amour que je nourrissais à l'égard d'un homme, mais je m'en moquai. Je m'effondrai dès que le véhicule de mon ancien amant eut disparut de mon champ de vision, accablé de douleur.

Je restai encore une bonne heure à même le sol, pleurant la perte de l'être qui m'était le plus cher dans ce monde, jusqu'à ce que la pluie me force à prendre congé. Fort heureusement, au cours d'une des rares discutions que j'avais eu ce matin avec Antonio, celui-ci m'avait assuré que je pouvais rester dans cette demeure qui fut sienne, qu'il ne comptait pas s'en séparer. Je fus rassuré de pouvoir compter sur ce repère en ce moment de pleine déroute. J'en avais bien besoin…

Le reste fut flou pour moi. J'avais conscience d'être revenu chez mon aimé puis plus rien, la douleur m'avait engloutie…

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Il faut vivre Wolfgang ! C'était la phrase que me répétait sans cesses Lorenzo depuis le départ de l'être chéri, il y a déjà trois semaines de cela, trois semaines de souffrance... Ce bougre refusait catégoriquement de me laisser porter mon deuil en paix ! J'aurais dû me douter qu'Antonio ne partirait pas sans s'assurer que j'éviterais les bêtises…

En attendant Lorenzo m'avait chassé du lit douillet qui avait abrité nos ébats tantôt tendres, tantôt enflammés, prétendant qu'il était temps que je prenne mes responsabilités auprès de l'empereur. Après avoir reçut les félicitations d'usage pour ce poste que je n'avais jamais convoité, je pu enfin me retirer dans le bureau qui fut celui de l'homme que j'aimais. J'avais beau m'y être enfermé, Lorenzo n'eut pas de mal à venir m'embêter.

_ Sors de là Lorenzo, geignis-je. Je veux être seul !

_ Tu ne veux pas de ça alors ?s'amusa-t-il en jouant avec une clef de petite taille.

Mon cœur s'affola, ce qui n'était plus arrivée depuis trois semaines. Bondissant avec une vivacité récemment absente, je lui sautais dessus et lui arrachai la clef des mains.

_ Je crois que je vais te laisser seul, ça vaut mieux, décida Lorenzo.

Je ne pris même pas la peine de lui répondre, me dirigeant vers le bureau comme en transe. Ça faisait si longtemps que je pensais à cette clef, mais surtout à ce que renfermait le tiroir qu'elle ouvrait… Religieusement, je m'accroupissais et entrai la clef dans la serrure, mes mains moites tremblant d'émotions. Je fermai les yeux en entendant le déclic du mécanisme, prenant de profondes respirations pour me contrôler un minimum. Ne tenant plus, j'ouvris les yeux et tirai le compartiment à moi. Autant vous dire que je ne m'attendais pas à ce qu'il renfermait…

Dans un premier temps, d'une calligraphie soignée que je savais appartenir à mon aimé, il y avait une note en haut du tas, portant l'inscription : « Per Wolfgang, il mio amante ». Cette attention me toucha… Pour Wolfgang, mon amant… Prenant la note dans mes mains, je caressai l'encre qui avait séchée, essuyant une larme d'émotions en sentant là la présence de l'homme que j'aimais déraisonnablement.

Je décidai par m'assoir par terre, l'émotion me rendant momentanément fébrile, et reposai avec soin la note à ma droite, caressant pensivement la chevalière d'Antonio qui ne me quittait jamais, pendant à mon cou puisque je l'avais accrochée à ma chaine. Mon attention se reporta sur le contenu du tiroir. J'y trouvais un tas de partitions. Ce devait être le dernier projet dont il m'avait parlé. Il était absolument magnifique, un véritable bijou… Ne voyant pas trop où tout cela menait, je les mis de côté pour pouvoir mieux en apprécier leur valeur plus tard, puis je regardai ce qu'il y avait d'autre. Mon cœur s'affola et j'eu un hoquet de stupeur rapidement suivi de larmes d'émotions en reconnaissant mes partitions. Il les avait gardées tout ce temps… Il m'avait mentit en disant détester mon travail, on voyait bien qu'elles avaient été très souvent consultées…

Je ne m'attardais pas sur le reste du tiroir, identifiant avec facilité de petits objets qui m'avaient appartenu et que j'avais cru égarer. Les partitions que je lui avais offertes après l'une de nos nuits de passion n'étaient pas là, signe qu'il y tenait trop pour les laisser à Vienne. Mais tout le reste… toutes ces affaires avaient été rassemblées alors que je pensais avoir à faire à un homme sans cœur qui m'utilisait pour combler ses besoins de chair… preuve que j'avais eu tort sur toute la ligne… Maintenant je comprenais qu'il avait juste eu du mal à me faire confiance, ce qui était normal après tout…

Fatigué par ces émotions intenses, je me dirigeais vers le placard où je savais qu'il conservait une veste et la récupérai pour aller m'endormir en la tenant fort contre moi pour en humer l'odeur.

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Lorenzo m'avait donné la clef depuis une semaine, et ça faisait justement une semaine que je ne parlais pratiquement plus. Ce que j'avais trouvé dans ce tiroir m'obnubilait, m'empêchant même de dormir certaines nuits. Je n'arrivais pas à faire le lien entre la réunion de ses objets qui me concernaient tous et le refus implicite de mon Antonio lorsque j'avais voulu m'assurer de la réciprocité de mes sentiments. J'allais perdre l'esprit si aucune réponse ne m'était apportée dans un délai assez bref…

Dans le vain espoir de me détendre un peu, je m'étais rendu dans le jardin de mon aimé, cajolant tendrement les deux lapins qui n'avaient absolument rien de farouche. Eraclito avait vraiment de la chance lui, il avait toujours Lucio… Des pensées nostalgiques s'emparèrent de moi alors que Lucio venait se frotter à moi. J'avais tellement de souvenirs heureux avec mon aimé… Ce qui avait commencé comme un accord purement luxurieux avait évolué en une douce relation de confiance et de partage. Il me manquait tant… Il ne se passait pas une heure sans que je pense à lui.

_ Profite de la chance que tu as, Lucio est en cage lui, il ne pourra pas t'échapper, soupirais-je tristement en caressant Eraclito.

Le portillon menant au jardin où je me trouvais grinça sur ses gonds, me signalant l'arrivée d'un visiteur. Je n'avais pas besoin de me retourner pour savoir que c'était Lorenzo. En même temps c'était le seul ami que j'avais à la cour, mais aussi le seul à savoir que je vivais chez Antonio malgré son absence.

_ Je viens de recevoir une lettre d'Antonio, m'annonça-t-il penaud.

Cette nouvelle eut le don de le réveiller un peu. Lorenzo me tendit la lettre que je m'empressai de prendre pour la parcourir, heureux de savoir lire l'Italien. Rien d'inquiétant en soi. Mon aimé était bien arrivé, Anita allait aussi bien qu'elle le pouvait dans sa situation, Mélodie était encore plus belle que sa sœur lui avait décrite, et il demandait de mes nouvelles aussi.

_ Je peux la garder ?demandais-je d'une voix timide.

_ Tu peux, mais tu devrais surtout lui répondre.

_ Pour lui dire quoi ? Que je me meure un peu plus chaque jour que je passe loin de lui ? Je crois qu'il a déjà assez à faire sans en plus se soucier de moi…

_ Tu te trompes…

Un silence pesant s'installa. Je n'avais pas envie de parler, et Lorenzo ne devait pas trouver un sujet digne d'attirer mon attention. Pour ma part je reportais mon attention sur la lettre dont je caressai la signature élégante de celui qui fut mon amant. Eraclito la regardait avec attention, la reniflant en reconnaissant l'odeur de celui qui l'avait coursé à travers la forêt, tout ça pour me faire plaisir.

_ Tu ne devrais pas rester toutes tes journées ici, tu as beaucoup de travail à la cour.

Je soupirai et me tournais vers lui. Mes yeux tristes annonçaient déjà la couleur…

_ Pourquoi Antonio m'a cédé son poste ?lui demandais-je larmoyant. Il a bien dû te le dire à toi…

Lorenzo s'assit à mes côtés et prit Lucio dans ses mains. La tête suspicieuse que fit le lapin était drôle à voir, mais moi j'avais surtout peur qu'il le laisse tomber ou lui fasse peur au point qu'il s'échappe. Je n'avais pas envie qu'Eraclito connaisse ma peine.

_ Il voulait t'occuper pour ne pas que tu aies d'idées noires. Honnêtement, j'aurais pensé que tu partirais avec lui…

_ A quoi bon… il ne m'aime pas…

_ Wolfgang, souffla Lorenzo en posant sa main sur mon épaule. Tu dis des bêtises…

_ Il te l'a dit ?m'écriais-je en laissant une larme m'échapper. Parce que moi il n'a rien répondu quand je lui ai demandé !

Lorenzo resta bouche bée devant ma réaction. Ce n'était pas comme s'il ne m'avait jamais vu pleurer pourtant… Je fis de mon mieux pour me calmer, réservant comme d'habitude mes pleurs à l'heure du coucher, et essuyai mes joues pendant que mon ami se reprenait.

_ Tu lui as demandé s'il t'aimait ?s'étonna Lorenzo.

Je hochai tristement la tête. Ce souvenir n'avait rien de très heureux pour moi. S'il m'avait dit que ses sentiments étaient réciproques aux miens je serais avec lui en ce moment même, sans doute dans ses bras, mais les choses ne s'étaient pas déroulées comme je l'avais espéré.

_ Et il t'a clairement dit « non » ?insista Lorenzo qui avait clairement du mal à me croire.

_ Non, il s'est contenté de regarder ailleurs et il m'a implicitement accusé de ne pas assez l'aimer, reniflais-je pathétiquement.

Lorenzo secoua la tête avec un air réprobateur. Quoi ? Qu'est-ce que j'avais encore fait !

_ En même temps…, grimaça Lorenzo. Tu l'as vexé…

J'écarquillais les yeux en entendant ses propos. Je pleurais mon amour perdu et lui allait trouver le moyen de me reprocher ce qui s'était passé ! Réalisait-il que je planifiai soigneusement son meurtre à la seconde près ?

_ Tu peux préciser ta pensée ?sifflais-je hargneux.

_ Antonio ne te dira jamais « Je t'aime ».

Mes larmes redoublèrent. Quel fidèle ami il était ! S'il savait que jamais Antonio ne m'aimerait, pourquoi s'acharnait-il à me pousser dans ses bras quand notre relation connaissait des difficultés ? Etait-ce un jeu pour lui ? N'étais-je qu'un pion victime de ses divertissements ?

_ Par contre il te l'a déjà montré, j'en suis persuadé, continua Lorenzo sans remarquer mon changement d'humeur.

J'arrêtais de caresser Eraclito alors que Lorenzo remettait Lucio dans l'enclot. Ses propos me troublaient, je n'arrivais pas à le suivre… Il venait de me dire que jamais Antonio ne m'aimerait, mais pourtant qu'il me le montrait… Etait-il ivre ? A 9 heures du matin… ?

Pensant que j'avais saisi son concept contradictoire, Lorenzo hocha la tête avec satisfaction et s'éloigna à grands pas. Je restai bouche bée en le regardant partir, ne sachant pas si je devais m'inquiéter pour la santé mentale du seul ami qu'il me restait. Finalement je haussai les épaules. S'il tenait juste des propos incohérents il ne représentait aucun danger pour la société.

Le rejet encore trop frais de l'homme que j'aimais me revint à l'esprit. Retenant mes sanglots, je reposai Eraclito dans son enclot avec son camarade avant de me précipiter dans la chambre et de m'ensevelir sous les draps pour pleurer toutes les larmes de mon corps. Ça devrait être interdit de souffrir autant ! Et même plus : ça devrait être interdit de souffrir par amour…

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La semaine avait été horriblement longue. Je dormais peu, mangeais peu, et pleurai beaucoup. Pourquoi ? Tout simplement parce que les propos de Lorenzo m'empêchaient de trouver le sommeil, allant jusqu'à me rendre malade. Je savais qu'il y avait quelque chose à comprendre, une explication tellement évidente que je n'arrivais pas à la trouver alors qu'elle était juste sous mon nez ! J'étais en train de devenir dingue…

Je vous épargnerez les détails sur ma souffrance vis-à-vis de l'absence de l'homme que j'aimais par-dessus tout… J'avais tout de même trouvé le moyen d'être invité à une réception donnée par le comte Rosenberg en personne. N'allez pas croire que ça m'enchantait, mais c'était une bonne occasion pour repartir sur de nouvelles bases.

La soirée arriva bien trop vite à mon goût. Honnêtement, je n'écoutais rien à leurs babillages lorsqu'il m'accosta avec quelques amis de sa pointure. J'étais inquiet, très inquiet. Lorenzo était absent depuis ce matin… J'avais été chez lui, dans son bureau, chez certains de ses amis mais personne ne l'avait vu. C'était étrange… Il m'aurait prévenu s'il était parti pour l'Italie, non… ?

_ Alors Mozart, m'interpella Rosenberg. Sur quelle hérésie travaillez-vous cette fois ?

J'étais tellement triste et déphasé depuis le départ de l'homme que j'aimais que je ne pris même pas la peine de relever son attaque.

_ Je ne trouve pas le temps de composer, lui annonçais-je d'une voix morne.

_ Ah la bonne heure !s'égaya-t-il. C'est certainement ainsi que vous serez reconnu par vos paires !

L'homme à côté à sa droite lui donna un verre de vin en le regardant de façon presque malsaine. Rosenberg afficha un grand sourire et me passa le verre en s'inclinant de façon sarcastique.

_ Trinquons Mozart !m'invita-t-il en levant son propre verre. Longue vie à vous !

Je regardai mon verre pensivement. Le vin était vermeil… comme le sang… Cette pensée me ramena immédiatement à Antonio. Il avait fait coulé son sang quand il avait appris que… Mais c'était certainement de ça que parlait Lorenzo ! Antonio ne m'avait jamais dit « Je t'aime », mais il me l'avait montré à de nombreuses reprises ! Et moi j'étais passé à côté de ça…

Il m'avait gardé chez lui et soigné quand j'étais tombé malade... Il avait tenu à m'expliquer son emploi du temps pour m'assurer qu'il ne voyait personne d'autre... Il avait éloigné Haydn pour finir par s'en débarrasser de façon définitive, tout ça pour me protéger... Sans même parler de ce que j'avais trouvé dans son bureau, il avait toujours été là pour moi jusqu'à se faire du mal pour me comprendre... C'était ses « Je t'aime » à lui... Comment avais-je pu passer à côté de ça ? Lorenzo m'avait pourtant bien dit qu'Antonio n'était pas du genre à s'étaler sur ses sentiments ! Sans compter que la confiance était quelque chose qu'il avait du mal à donner, alors se mettre à nu de la sorte... Lui préférait le montrer à travers ses gestes, en attendant certainement que je fasse le premier pas... Et moi je n'avais jamais rien fait pour lui laisser connaitre mes sentiments... Pas étonnant qu'il se soit vexé lorsque je lui avais demandé s'il m'aimait, il avait dû se dire que je ne le connaissais pas assez pour le comprendre...

_ Quel abruti !me fustigeais-je à voix basse.

_ Wolfgang, non !hurla une voix aux accents Italiens.

Je sursautai, brusquement sorti de ma transe. Toutes les personnes présentes dans la pièce se retournèrent vers le nouvel arrivant, Lorenzo. Ce dernier était débraillé de façon presque indécente et ses joues étaient rouges. Il avait l'air affolé et se précipita vers moi pour me retirer mon verre brusquement. Je le laissai faire, trop sonné par mes récentes découvertes, mais Rosenberg blanchit sans raison apparente.

_ Mais enfin, Da Ponte, expliquez-vous !exigea l'empereur contrarié.

Il pointa son doigt accusateur sur Rosenberg en reprenant avec difficultés son souffle. Je le regardai sans rien faire, trop heureux pour chercher un quelconque complot déplaisant derrière son comportement. J'aurais sauté dans les bras de Lorenzo pour le remercier de son soutien si l'heure n'avait pas été si grave.

_ Le comte Rosenberg m'a séquestré pour m'empêcher d'intervenir pendant qu'il empoisonnait Mozart !dénonça Lorenzo. Je l'ai surpris en train de comploter avec cet homme, alors ils m'ont enfermé ! Mais la domestique m'a aidé à m'échappé...

Des hoquets de stupeur parcoururent la foule. Quelle bande d'hypocrites ! Comme s'ils se souciaient un tant soit peu de moi… Moi je me contentai d'un « Hein ? » pathétique. Lorenzo m'attrapa le poignet et le serra si fort qu'il m'en fit mal.

_ Je t'en prie Wolfgang ! Dis-moi que tu n'en as pas bu !s'affola-t-il.

_ Non, je n'ai pas eu le temps, répondis-je penaud.

Lorenzo soupira de soulagement et se détendit un peu. Je ne comprenais rien à cette histoire… Rosenberg m'avait invité pour m'empoisonner ? Et alors ? Etait-ce là une raison suffisante de retarder mon départ pour l'Italie ? Non, absolument pas !

_ Rosenberg ?siffla l'empereur rouge de colère.

_ Majesté je vous jure que ce ne sont que divagations, minauda le petit homme.

_ Alors buvez !ordonna Joseph II en s'approchant de Lorenzo pour récupérer le verre.

Rosenberg blanchit d'une façon presque comique en prenant le verre d'une main tremblante. Il le porta à ses lèvres mais le jeta au sol avant même d'en boire une gorgée. L'empereur soupira d'exaspération et ordonna aux gardes de le jeter au cachot, lui et son complice. Parfait, maintenant je pouvais prendre congé !

_ Majesté, j'ai le regret de vous annoncer que je démissionne de mes fonctions. Il me faut me rendre de toute urgence en Italie, et je ne suis pas compétent à remplir ce poste de maitre de chapelle que vous m'avez si gracieusement attribué. A vous revoir votre majesté.

Je lui tournai le dos sans même prendre la peine d'attendre sa réponse, courant dans les couloirs pour récupérer les affaires que l'homme que j'aimais avait laissé dans son bureau. Une fois soigneusement rangées dans la sacoche, je remis la clef du bureau sur ce dernier et me précipitai chez moi pour prendre un sac de voyage et y mettre des vêtements puis donnait les directives à mes domestiques pour les mois qui suivraient. Je me pressai ensuite de faire de même chez Antonio et récupérai un cheval et une carte en ville pour partir rejoindre l'homme que j'aimais. Manque de chance, Lorenzo avait anticipé ma décision et m'attendait avec un regard sévère devant l'homme à qui je prévoyais d'acheter un cheval.

_ Mais tu as perdu l'esprit Wolfgang !me sermonna-t-il. Tu ne peux pas décider de partir comme ça ! Il y a plein de brigands sur cette route ! Tu ne peux pas partir seul !

_ Tu veux parier ?le défiais-je en examinant un cheval qui me semblait bien portant.

_ Wolfgang je ne plaisante pas ! Attends juste 2 jours, je partirais avec toi, soupira-t-il. Moi je connais le chemin.

_ 2 jours ? C'est trop long !refusais-je en m'approchant du gérant.

Je ne négociai pas, payant la somme très honorable qu'il demandait pour sa monture. Lorenzo ne cessait de divaguer sur le caractère dangereux de la route que j'allais prendre mais mon amour me rendait déraisonnablement brave.

_ Merci pour ton aide Lorenzo, je n'oublierai jamais ce que tu as fait pour moi, souris-je tout en joie.

Je partis rapidement avant qu'il ne trouve le moyen de m'en empêcher, le cœur léger puisque amoureux. Il me tardait vraiment de le revoir et de lui dire à quel point je l'aimais.