Tout était d'un blanc éclatant.

La lumière transperçait ses paupières closes, et toute cette brillance immaculée lui agressait les rétines. Le plus difficile fut d'ouvrir les yeux, de prendre conscience qu'il respirait. Les questions ne se posaient pas encore, trop nombreuses et encombrantes. Il battit lentement des cils, essaya de fixer ce qu'il y avait devant lui, mais tout tournoyait, même l'uniforme se démultipliait. Il tenta de se redresser, espérant immobiliser ça, mais fut percuté par la nausée et rabattit immédiatement sa tête sur l'oreiller.

Trop de choses se passaient. Pourquoi un oreiller ? Pourquoi cette brillance ? Qu'avait-il donc, et où était-il ? L'air était saturé de l'odeur douceâtre de la propreté excessive et de la maladie. Le bourdonnement qui lui grésillait dans les oreilles fut surmonté d'échos de voix. Des voix de femmes. L'impression tenace d'avoir la tête prise dans du coton, il essaya une fois encore d'ouvrir les yeux et faire face au monde.

La blonde et la brune le regardaient avec douceur, penchées sur lui, presque trop près. Elles aussi étaient blanches –en blouse. Peu à peu, leurs visages se précisèrent, leurs voix aussi, et tout paraissait irréel, inconsistant :

-… Ne pas bouger…

-… Calme…

-… Souvenez ?

L'une avait les cheveux d'un doré artificiel, les racines noires trahissant la teinture. Ses traits étaient maternels, elle devait avoir une quarantaine d'année, et le regardait avec compassion. La deuxième, plus jeune, de teint fort pâle avec des cheveux foncés, avait l'air plus inquiète, plus anxieuse. Il les voyait comme à travers un filtre, elles paraissaient à la fois trop près et trop loin. Il savait qu'il aurait dû agir, parler, montrer qu'il était là, conscient, mais son corps refusait de réagir et il referma les yeux, comptant bien dormir encore et reprendre des forces. Il avait l'impression qu'on venait de lui passer sur le corps.

Refermer l'obscurité sur la blancheur et les visages fut bienvenu, mais les sons continuaient à lui parvenir, et il ne pouvait les repousser. Les voix s'entremêlaient, mais lui arrivaient nettes. Les mots passaient et il les connaissait, il le savait, il n'avait juste pas le courage de les interpréter, ils paraissaient aussi informes que le reste malgré les voix claires. Il était question de choses médicales. De collègues, de médecins. Rien qui ne retienne son attention, et les phrases dissolues s'effaçaient d'elles-mêmes de sa mémoire sitôt entendues.

-Et l'autre garçon ? demanda enfin l'une des deux femmes.

L'autre garçon ? Tooru eut l'impression que son cœur venait de s'arrêter. Oui, avant ça, avant tout, il y avait un autre garçon avec lui. Il y avait Tobio Kageyama.

Il eut soudain l'impression que l'adrénaline coulait dans ses veines, et se sentait maintenant tout à fait alerte –et paniqué. Tobio, où était Tobio ? Etait-il à l'hôpital avec lui ? Il était avec lui avant qu'il ne perde connaissance, mais les souvenirs étaient embrouillés, trop pleins de bruits et de couleurs et d'odeurs –les sirènes et le sang et la fumée…

La deuxième femme répondit en murmurant, trop bas pour que Tooru l'entende. Alors, il ouvrit les yeux, pivota son visage vers les deux infirmières et leur lança un long regard interrogatif et quelque peu désespéré. Il ne se sentait pas en état de parler, les mots étaient entravés dans sa gorge. Dites-moi, songeait-il, dites-moi qu'il va bien. Elles lui rendirent son regard sans répondre, la plus jeune se détourna et sortit de la pièce. Celle à l'air maternel se rapprocha du lit, d'où elle s'était éloignée pour parler. La sensation de nausée était toujours aussi présente, renforcée par l'angoisse.

-Vous savez où vous êtes ? demanda-t-elle enfin en se penchant doucement.

Oikawa ouvrit la bouche, articula lentement, avec l'impression d'avoir passé des années dans le silence :

-A l'hôpital.

-Vous savez pourquoi vous êtes là ? Ce qui s'est passé ? Est-ce que vous vous souvenez ?

Il y eut un long échange de regard. Tooru n'avait pas envie de chercher, pas envie de savoir, pas envie de se rappeler. Il voulait Tobio, le voir sain et sauf. Les choses qui s'étaient passées étaient trop grandes pour lui, trop énormes pour être dites. Et il avait l'intime conviction qu'il fondrait en larmes s'il ouvrait la bouche. Je suis à l'hôpital, réalisait-il. Je suis peut-être blessé, et Tobio, où est Tobio ? Tout est de ma faute…
Il détourna la tête de l'infirmière.

-Vous avez eu un accident de voiture, l'entendit-il dire. C'est bien que vous soyez éveillé. Je vais dire de vous faire monter à manger.

Ce n'était pas à manger qu'il voulait, de toute façon, il ne pouvait rien avaler. L'infirmière n'insista pas et il entendit ses pas résonner, puis la porte se refermer, et encore ses pas. Il ne tarda pas à se rendormir, déduisit-il plus tard, puisqu'il n'entendit pas le personnel déposer près de lui un plateau repas.

Son sommeil fut peuplé de cauchemars. Il ne sut précisément de quoi retournait le scénario, mais tout n'était qu'horreur, horreur vécue. Il ouvrit les yeux en sursaut, et sentit la douleur remonter de sa jambe droite jusque dans son dos. Il se tourna vers le mur, où une fenêtre lui révélait un ciel d'un gris pâle. C'était l'aube. Une nouvelle journée commençait. Et il se dit qu'il ne pouvait plus fuir ses souvenirs, il devait les affronter, les ressortir. Savoir, déduire ce qu'il était advenu de Tobio. Etait-il sauf ? Blessé ? Ou… non, il ne voulait pas envisager ça. Mais, songea-t-il avec douleur, s'il était parfaitement sauf, il serait à mon chevet. A moins qu'il ne soit retenu dans un lit, comme lui, sans même vraiment savoir ce qu'il avait ?

Ces deux derniers jours avaient été riches. Tout avait commencé par un coup de téléphone que Hinata avait surpris. Le silence soudain à l'autre bout de la ligne indiquait qu'il se passait quelque chose. Tooru avait raccroché, un peu inquiet. Un peu soulagé, aussi, que les choses soient précipitées. Tobio n'aurait pas agi à moins que les événements ne l'y contraignent. Chose faite. Il espérait au moins qu'il le rappelle plus tard et lui raconte. Une sourde angoisse bouillait pourtant au fond de lui, qu'il craque encore une fois aux insistances de Hinata, ne rallonge le délai pourtant promis... Tooru avait obtenu sans mal l'appartement convoité, et y était installé, seule manquait la présence de Tobio à ses côtés.

Une bonne heure plus tard, on frappait à sa porte. A peine avait-il ouvert que Tobio lui tombait dans les bras. D'abord pensant, spontanément, que c'était un geste d'amour (fort inhabituel, il est vrai, car trop expressif) de la part de son petit ami, il n'avait pas tardé à réaliser que quelque chose n'allait pas. Des gouttes chaudes perlaient sur l'étoffe de ses vêtements, Tobio laissait échapper des hoquets étouffés.

-Qu'est ce qui se passe ?

C'était encore trop tôt pour que Kageyama puisse répondre, et la question était rhétorique. Il avait dû se passer quelque chose avec Hinata –quelque chose d'irréparable. Ce qui affectait Oikawa, c'était de voir l'impact que cela avait encore sur Tobio. N'aurait-il pas dû se préparer depuis longtemps à ce qu'Hinata et lui finissent par rompre ? C'était une évidence, du point de vue de Tooru, et les choses ne duraient que depuis trop longtemps déjà. Il se contenta donc de serrer Tobio contre lui, en attendant qu'il se calme, et posa sa tête sur la sienne.

-C'est fini, murmura enfin Kageyama.

Oikawa inspira profondément. Il saisit Kageyama par les épaules et releva tendrement, mais fermement, son visage vers lui.

-Dis-moi ce qui s'est passé.

-Il m'a dit qu'il me détestait, gémit Tobio.

Ça, pour le coup, faisait écho dans l'esprit d'Oikawa. Je te déteste, avait crié de même Iwaizumi quelques mois plus tôt. Mais voilà, c'était fait, et Tobio et Hinata ne pourraient plus faire machine arrière. Ils avaient rompu pour de bon.

-Il ne le pensait pas, il était sous le choc, tenta de le rassurer Oikawa. Arrête de pleurer, Tobio, pense à tout ce qui nous attend maintenant. Votre relation malsaine est terminée, c'est pour le mieux. Tu pourras toujours regagner son amitié plus tard.

Regagner son amitié, songea-t-il, mais sous mon contrôle. Je ne vous laisserai jamais regagner une proximité suspecte. Tu n'es plus son petit ami, ni même son ami, ni même son passeur –tu es mien.

Tooru emmena Kageyama dans le salon, plus petit que dans son ancien appartement, mais confortable et chaleureux. Il le fit asseoir, lui passa doucement la main dans les cheveux.

-Tu veux manger quelque chose ? proposa-t-il en adoptant un ton plus doux.

-Je ne sais pas…

-Boire ?

-Je ne peux rien avaler, s'étrangla Tobio.

Oikawa avait laissé s'échapper d'entre ses lèvres un soupir infime. Il lui prit les deux mains.

-Tu vas rester dormir avec moi. On est chez nous, ici.

Kageyama hocha la tête par saccades, lança des coups d'œil furtifs dans les coins de l'appartement.

-Tu veux toujours aller à Tokyo demain ? demanda enfin Oikawa.

-Oui, murmura Tobio.

-Tant mieux, ça te changera les idées.

Oikawa se releva du canapé, l'embrassa sur le front.

-Je veux que tu te reposes. Tout ce que tu dois penser maintenant, c'est qu'on est libres. Rien ne nous retient plus. On sera heureux, Tobio. Je te le promets.

Kageyama avait relevé sur lui le bleu profond de ses yeux humides et brillants, et un imperceptible sourire avait crispé le coin de ses lèvres. Il avait eu l'air un peu apaisé… confiant.

Il avait confiance en moi, pensa Oikawa. Le soleil pointait à l'horizon, le ciel était passé du gris métallique à un azur délavé. Il avait confiance en moi, et je ne sais même pas où il est, à présent. Je ne sais même pas comment il va.

On sera heureux, avait-il dit… Encore une promesse qu'il n'avait pas su tenir. Pourquoi devait-il toujours tout gâcher ? Sa mâchoire se contracta, ses lèvres se mirent à trembler. Non, se reprit-il, pas le temps, pas le droit d'être faible. Il tenta de se redresser à nouveau, doucement, et constata plusieurs choses rassurantes sur son état.

Déjà, il n'avait pas de douleurs insupportables. Son genou droit lui rappelait une vieille souffrance qu'il connaissait déjà. Baissant les yeux sur son corps à moitié dissimulé par une couverture bleu pâle, il remarqua qu'on l'avait revêtu d'une ample tenue de patient blanche. Même en cherchant dans sa mémoire avec acharnement, il n'arriva pas à se rappeler s'être habillé de la sorte, ni même avoir été aidé… Il devait être inconscient lors de son arrivée ici. Il préféra se concentrer sur ses bras nus plutôt que de repartir dans des souvenirs qu'il n'était pas prêt à affronter.

Des hématomes, des griffes, des éraflures. Certains impressionnants, mais que du superficiel. Il aurait voulu un miroir, pour voir sa tête, mais il n'en voyait pas à proximité et il ne savait pas trop s'il pouvait se lever. Il n'avait pas de perfusion, ce qui était un bon signe, mais sentait diverses pressions sur son corps. A peine avait-il passé quinze seconde la tête relevée qu'il eut des migraines affreuses, et une sensation de démangeaison déplaisante sur le haut du crâne. Levant la main pour toucher, il la retira aussitôt comme s'il s'était électrocuté.

Il repoussa sa couverture et examina ses flancs. Sur un côté, un large pansement couvrait ce qu'il estimait être une brûlure –il s'en était fait assez sur un terrain de volley pour reconnaître cette sensation. Mais le macadam était indéniablement plus cruel que le parquet, et la plaie ne devait pas être très jolie. Il balança ses jambes hors du lit, des coups infernaux battant à l'intérieur de sa tête, et tenta de se lever.

La première tentative fut un échec. Il fut immédiatement pris de vertiges, la douleur se raviva dans sa jambe, et il retomba aussitôt sur son lit, défait et honteux. Il se força à inspirer, souffler, autant de fois que nécessaire pour se calmer. S'accrochant au côté du lit, il se mit debout avec peine. Il estima qu'il pouvait mettre du poids sur sa mauvaise jambe, et marcher sans béquilles. C'est néanmoins en boitant et en s'appuyant au mur qu'Oikawa atteignit la porte.

La malchance fit que la jeune infirmière qu'il avait vue plus tôt le repéra immédiatement à l'entrée de sa chambre, l'air fébrile et examinant les couloirs de l'hôpital. Elle fonça littéralement sur lui, l'empoigna par le bras pour le reconduire dans son lit. Tooru eut beau se débattre, il finit par coopérer, espérant gagner par une bonne conduite des renseignements plus précis. Elle le fit s'allonger, il se rassit aussitôt.

-Vous êtes désorienté, dit-elle avec gentillesse. Ne vous inquiétez pas, on s'occupe de vous ici. Vous n'avez rien de grave, si vous êtes sage vous pourrez même sortir ce soir ou demain. Le médecin passera vous voir dans la journée.

Elle lui adressa un sourire rassurant, mes ses yeux semblaient le fuir. Il avait un mauvais pressentiment.

-Je veux voir le garçon qui était avec moi, demanda-t-il, l'impression que sa gorge était entravée d'un nœud énorme.

Elle lui donna l'air de pâlir et de se défiler. Elle était jeune, sûrement pas encore là depuis longtemps, à vrai dire elle était peut-être même de son âge… Pas encore immunisée à la douleur des uns et des autres. Il sentit l'anxiété monter, encore et toujours.

-Vous ne pouvez pas, lâcha-t-elle enfin en s'efforçant de le regarder dans les yeux.

-Pourquoi ça ?

Il était glacé des pieds à la tête, son cœur semblait peser une tonne. Tobio, Tobio s'il te plaît.., supplia-t-il mentalement. Sa poitrine était compressée sous le poids de l'angoisse, il était pendu aux lèvres qui allaient prononcer la sentence.

-Il est encore en soins intensifs, marmonna-t-elle prudemment. Mais…

Elle regarda le plafond un instant, serra les mâchoires et parut désolée.

-Il ne va peut-être pas s'en sortir.

Tooru la regarda longtemps, l'esprit totalement vide, abasourdi.

-Pas s'en sortir ? répéta-t-il lentement.

Il baissa les yeux sur ses mains qui tremblaient, même posées sur ses genoux. Ses dents claquaient.

-Comment ça, pas s'en sortir ?

Sa voix sortit faible et aigüe, tremblotante.

-Comment ça ? redit-il encore alors que sa vision se brouillait.

Il ne voyait plus rien, et n'entendait plus rien, rien que son cœur qui battait. Il sentit à peine le lit s'affaisser sous le poids de la jeune femme, sa main lui tendre un mouchoir avec hésitation, qu'il ne saisit pas.

-Il…, commença-t-elle, la voix vacillante. Il ne s'est pas réveillé et ses blessures sont considérables… On ne peut pas vraiment se prononcer maintenant, les chirurgiens… Ils ont fait de leur mieux mais…

Oikawa n'aurait pas su restituer plus que ces quelques phrases. Le reste n'était qu'une voix lointaine et désincarnée, aux accents consolants, mais rien ne l'atteignait plus. Il restait prostré, choqué. Tobio va peut-être mourir. Mourir, partir pour là où il ne le reverrait plus. Il ne le reverrait plus, ses petits sourires discrets, ses moues boudeuses, et ses yeux bleus, si bleus…

Il revint à lui, plus tard, sans savoir combien de temps s'était écoulé ou ce qui s'était passé. Tout ce qu'il sentait était la douleur. Il était de nouveau allongé, et des gens étaient là, certains inconnus de lui. Il reconnut la jeune infirmière aux côtés de celle à l'air maternel, qui parlaient tout bas. Un homme se détacha des autres et s'avança vers lui. Il avait un air sévère, mais plus il s'approchait de lui, plus son expression semblait s'adoucir.

Le reste ne fut que procédure, dans un silence seulement troublé par ses demandes. Lever le bras, prendre la tension, contrôler divers endroits où il était blessé. Quelques pressions sur son genou, qu'il sentit à peine. Une prise de sang, un changement de pansement, et enfin une partie de l'équipe médicale sortit de la pièce. Oikawa demeurait muré dans le silence.

-Je veux voir Tobio, réclama-t-il enfin d'une voix brisée, quand il ne resta plus là que les deux infirmières auxquelles il avait été habitué.

-C'est impossible, répondit la plus âgée.

-Je veux voir Tobio ! Je veux voir mon petit ami, tout de suite !

Ils se figèrent tous trois. Ce n'était pas Tooru qui avait parlé –c'était une autre voix, venant des couloirs, une voix plus aigüe que la sienne, une voix qu'Oikawa connaissait parfaitement. Leur discussion s'interrompit net, et ils tendirent l'oreille.

-Kageyama Tobio ! Amenez-moi à lui immédiatement ! Je dois le voir !

-Vous ne pouvez…

-Il faut que je le voie ! hurla Hinata, et sa voix défaillit.

Oikawa ne pouvait pas le voir, mais sa présence rendait tout plus réel. Il pouvait aisément se le représenter désespéré, criant, se débattant... Mais qui l'avait prévenu ? Savait-il le risque pour Tobio ? Savait-il…

Une voix ferme répondit à Hinata. Peut-être bien le médecin de tout à l'heure.

-Calmez-vous, jeune homme… Personne ne peut le voir. Son état est plus que critique.

Un silence s'installa, dura. Oikawa restait muet, le cœur aussi rompu que lorsqu'il avait appris la nouvelle. Il redoutait la réaction de Hinata.

-Qu'est ce que vous entendez par là ?

La voix fut à peine perceptible, de la chambre de Tooru, mais il l'entendit. Il serra lui-même les dents.

-On ne peut pas garantir ses jours, déclara le médecin avec un ton qui tenait à la fois de la compassion et du professionnalisme. Il est… entre la vie et la mort. Nous faisons tout notre possible, croyez-le bien…

-Quoi !?

La voix d'Hinata était sûrement la chose la plus pitoyable que Tooru ait jamais entendue.

- Je dois le voir, s'écria-t-il encore. Il faut que je lui dise, il faut que…

Il s'interrompit, reprit, la respiration haletante :

-Tobio ne va pas mourir, n'est-ce pas ? Il ira bien, après ?

-Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour le garder parmi nous, mais…

-Laissez-moi le voir ! cria encore Hinata.

-On vous appellera dès que son état évoluera, jeune homme, ne vous inquiétez pas, mais pour l'instant, on ne peut rien avancer… Vous feriez mieux de rentrer et…

-Je ne rentrerai pas ! hurla Hinata, et il devint évident qu'il était en train de pleurer. Je vous en supplie ! Je veux le voir…

Tooru battit des paupières, et deux larmes se détachèrent de ses cils pour rouler sur ses joues. Il entendit le refus du médecin, et Hinata se mit à hurler à la mort.

-Tobio ! Tobioooo ! Tobiooo !

-Il ne peut pas vous entendre…

-Tobio, s'il te plaît ! s'époumona Hinata. Kageyama !

Le médecin dit encore quelque chose, et Hinata cessa de hurler. Seuls retentirent des sanglots déchirants. Des bruits de pas intervinrent, et les bruits s'éloignèrent. Des infirmiers devaient raccompagner, de gré ou de force, Hinata à l'entrée. Tooru entendit encore quelques faibles éclats de voix entrecoupés de pleurs, mais trop lointains pour être compris. Puis, plus rien.

La jeune infirmière s'était tournée vers la fenêtre, et Tooru croyait deviner qu'elle n'arrivait plus à contenir son émotion. La plus âgée avait un air navré. Oikawa passa la main sur ses yeux pour en essuyer les larmes, et attendit encore quelques instants dans un silence pesant avant de murmurer d'une petite voix qu'il voulait sortir.

-Vous avez besoin d'aide ? demanda la plus âgée.

Il ne refusa pas l'aide pour se lever, ni un soutien pour marcher, tout compte fait. Sortir dans le couloir lui fit un peu de bien ; il quittait enfin les tristes murs de sa chambre. L'infirmière proposa de le conduire jusqu'aux toilettes, ce qu'Oikawa accepta, en partie pour enfin voir son reflet et se passer de l'eau sur le visage. Il l'assura qu'il pourrait rentrer tout seul à sa chambre et elle le laissa là en lui commandant de l'appeler s'il en avait besoin. Il tituba jusqu'au lavabo, s'y appuya des deux mains, l'échine courbée, et enfin, affronta son image.

La première chose qu'il remarqua fut sa pâleur. Il était blafard, ses joues ne présentaient aucune carnation, comme s'il était très malade. Malgré son impression d'avoir plus ou moins pu dormir, des cernes violets soulignaient ses yeux, et ses yeux… éteints, vides. Rien ne luisait à l'intérieur, pas une once d'insolence, de joie, de victoire qui avaient pu le caractériser autrefois. Rien que la désolation. Ils étaient gonflés, un peu rouges à cause des pleurs. Ses cheveux étaient défaits, désordonnés. La douleur qu'il avait ressentie à la tête s'expliqua lorsqu'il découvrit, heureusement plus ou moins dissimulée par une mèche, une plaie bordée de points de suture, d'un écarlate qui tranchait sur son teint livide.

Il ouvrit un robinet, et l'eau s'en échappa avec violence. Le résonnement qu'elle fit en heurtant le fond du lavabo parut cru et agressif à Tooru, qui avança ses mains dessous. Des éclaboussures volèrent tacheter sa tenue de patient, et, sans s'en émouvoir, il appliqua ses paumes ouvertes sur ses joues. Il ne sut pas combien de temps il resta dans cette position, les yeux clos, inconscient des gens qui passaient utiliser les lieux. Les gouttes d'eau fraîches qui lui dégoulinaient sur les joues finirent par être rejointes par d'autres chaudes et salées, qui ne tarissaient plus. Il ramena enfin son courage pour regagner sa chambre.

Où es-tu, Tobio ? pensait-il encore. Dans un bloc on l'on te charcute pour tirer de toi quelques battements de cœur et quelques respirations ? En train de reposer, cerné de machines bruyantes et glacées ? Ou la chaleur de ton corps s'est-elle déjà dissipée ?

-Ne me laisse pas, pleura-il tout bas. Je t'en prie, ne me laisse pas…

En se rapprochant de sa chambre, il eut la surprise -la première qui lui procure un infime sentiment de joie, ou au moins de soulagement- d'entendre une voix familière :

-Alors je me pointe ici, et vous me répondez qu'il est parti vadrouiller ? C'est un hosto ou une cour de récré ici ? Il est blessé, putain, c'est comme ça que vous le surveillez ?

-Je… Ma collègue…, bégayait la jeune infirmière au timbre mal assuré bien reconnaissable.

-Kuroo ? appela Oikawa.

Le jeune homme vêtu de rouge se retourna vivement. Il traversa la distance qui le séparait de Tooru en quelques pas, ouvrit les bras et l'écrasa contre lui. Oikawa resta étonné et un peu ému, mais ne put refouler une grimace quand Kuroo appuya contre ses blessures. Celui-ci dut le sentir se crisper, car il se recula précipitamment.

-Ah, ouais, désolé… Mec, c'est bon de te voir. De te voir pas trop amoché, quoi. Toujours moche, va pas croire, mais pas infirme, au moins.

- Ouais… Je pourrai encore jouer, murmura Oikawa. Je pense…

La jeune infirmière partit vaquer à des occupations plus urgentes, sûrement soulagée de pouvoir s'éloigner de Kuroo. Celui-ci et Oikawa préférèrent rentrer dans la chambre pour continuer leur discussion.

Le grand central tira une chaise posée à proximité du lit pour se rapprocher de Tooru qui y était assis, les mains jointes et la tête baissée. Il savait que Kuroo était curieux, qu'il voulait l'aider, qu'il était au bord de poser la question, et tâcha de s'y préparer, mais rien n'y faisait, aucune formule ne pouvait adoucir la vérité.

-Et ton passeur ? osa enfin Kuroo, pour une fois la voix grave.

-Il…, commença Oikawa avant de s'interrompre un instant. Les médecins ne savent pas.

-Ah…

Kuroo paraissait confus.

-Ils ne savent pas s'il va survivre, murmura Tooru en fixant ses mains.

-Je suis désolé… On… On ne m'avait pas dit…

Il paraissait démuni face à la situation. Il se leva, fit quelques pas dans la petite chambre, alla à la fenêtre et en revint. Enfin, s'asseyant cette fois à côté d'Oikawa, il dit en s'efforçant de paraître confiant :

-C'est un sportif. Un bon sportif, il s'en sortira, t'inquiète pas. Je veux dire, son corps en a vu d'autres. Je parle de blessures là, t'emballe pas. Fais-lui confiance, c'est un battant.

-Je fais quoi s'il arrête de se battre ? s'étrangla Oikawa. Je fais quoi, tout seul ? Je ne peux pas, sans lui, je ne peux pas continuer… J'y arriverai pas, Kuroo.

Kuroo se mit à lui frotter le dos pour lui donner un peu de réconfort.

-Bien sûr que si. Ça prendra du temps, mais t'es un battant aussi. Pense pas à ça maintenant, il est toujours là. Et il le sera encore un bout de temps.

-Tout est de ma faute…

Kuroo ne répondit pas, continua son geste mécanique de longues minutes avant de reprendre la parole.

-J'ai flippé comme jamais quand ils m'ont appelé, à quatre heures du matin. Je dois ça à être dans tes contacts de téléphone favoris. J'étais en train de terminer une petite soirée avec quelques vieux amis. Les capitaines de Fukurodani et de Karasuno de mon temps…, du tien aussi, remarque. Plus Kenma, Tsukki et quelques autres. Hinata n'a pas répondu à mon invitation, ni celle de Kenma, quant à vous, je savais que vous étiez en voyage. Tu racontes trop ta vie.

Il lui adressa une pâle réplique de son sourire habituel.

-Un accident grave, qu'ils disaient. Arrivé à votre ami. Sur l'autoroute en rentrant de Tokyo, en soirée. Je te laisse imaginer mon état. J'ai cru que j'allais mettre tout le monde dehors. J'ai pas explicitement dit ce qui s'était passé, mais ils ont compris qu'il était temps de rejoindre leurs sacs de couchage ou leurs apparts respectifs.

-Merci, marmonna Oikawa.

-Comment ça s'est passé, pour toi ? interrogea Kuroo.

Oikawa mit un moment à rassembler ses souvenirs.

-On est partis pour Tokyo de bonne heure. Je savais que Tobio était crevé, il n'avait pas beaucoup dormi, il avait rompu avec Hinata la veille. Il dormait derrière et j'ai conduit toute la route sans problème. On a mangé dans un truc pas cher, on a trouvé la salle quand Pologne-Canada jouait encore. Ensuite ça a été Japon-Venezuela…

-Comment perdre face au Venezuela ? ironisa Kuroo.

-On a gagné, bien sûr, trois à un. On a célébré la victoire comme il se devait. Tobio… A bu plus que de raison, je pense. Aussi pour oublier Hinata. La victoire n'était qu'un prétexte, je l'ai bien vu, mais… Mais j'aimais le voir avec le sourire aux lèvres et se comporter plus librement avec moi… Je n'aurais pas dû boire… Je le savais, je n'aurais pas dû, je n'avais pas le droit de conduire après. Je me suis laissé aller à un verre. Un seul. On est restés jusqu'au soir, mais on ne pouvait pas dormir là-bas, et j'ai repris la route. Tobio ne dormait pas, il était sur le siège passager.

Il marqua une pause, reprit son souffle qui se faisait heurté.

-Je ne sais pas si c'est une erreur de ma part, si Tobio m'a déconcentré, ni si j'aurais pu éviter ça. D'un coup, le décor valsait, il y avait des bruits horribles, sûrement la tôle qui se pliait, et une odeur de brûlé, tout était très flou, je me souviens juste des hurlements…

Kuroo ne commenta pas. Oikawa se repassa la scène encore et encore. Il préféra taire un passage. Celui où, sortant de sa torpeur avec difficulté, il s'était retrouvé sur l'asphalte, dans la nuit, cerné des lumières de phares, des éclairages publics, et des gyrophares d'ambulances. Les sirènes hurlaient, des gens criaient, il entendait le passage ralenti des voitures derrière.

Des hommes vêtus de gilets fluorescents couraient dans la nuit, s'agitaient. Il sentait des brûlures sur tout son corps, peut-être des choses plus graves, il ne savait pas ; un côté de son visage et une partie de ses cheveux étaient poisseux de sang, et il tournait faiblement la tête pour essayer de comprendre pourquoi il était allongé sur la chaussée.

Il avait vu la carcasse de la voiture, pauvre chose écrabouillée et retournée dont se dégageait une fumée noire. Les gilets fluorescents tournaient autour, se parlaient entre eux d'un air urgent. Ils finirent par s'assembler, d'autres choses se passèrent, trop loin et trop imprécises pour que Tooru s'en souvienne vraiment, tout ce qu'il voyait était qu'ils étaient regroupés, Oikawa ne comprenait plus, assommé par le choc ; lui-même était cerné d'ambulanciers qui lui serraient la main, qui lui parlaient, mais il ne les voyait pas.

Ce qu'il vit fut une civière, trop haute pour qu'il voie la personne qu'elle transportait –mais il ne savait que trop bien de qui il s'agissait. Tout ce qu'il pouvait apercevoir à la lueur des phares était une main inerte dépassant de la civière, et des gouttelettes d'un rouge sombre descendre une à une le long de ses doigts fins.

-Tobio, avait-il murmuré, perdu, avant que les ténèbres ne se referment sur lui.