Chapitre 25 : La folie et la fièvre

Cette nuit-là, les sommeils sur tout l'archipel de Berk furent tourmentés.

Nombre furent les vikings qui se mirent au lit à tâtons, la tête tourbillonnante de trop de boisson, et de trop d'élucubrations. Et une fois qu'ils furent sous leurs draps, leur tête enfoncée dans l'oreiller, même les ronflements paisibles de leur compagnon et de leur famille dormant dans la même pièce ne suffirent pas à les bercer dans un sommeil tranquille.

Quand Arwen rentra discrètement chez lui, en plein milieu de la nuit, prenant garde à ne pas faire grincer la porte d'entrée et à ne pas laisser le courant d'air nocturne aller réveiller son père, la forme allongée dans le lit au fond de la pièce était agitée. Elle se retourna brusquement, effrayant Arwen qui fit un pas pour se cacher derrière le battant de la porte entrouverte. Mais quand il l'entendit marmonner « à bas les langoustines » puis se tourner de nouveau de l'autre côté, le jeune homme rentra à pas de velours dans la maison et referma la porte derrière lui, avant que son père ne décide de vraiment se réveiller, et d'ouvrir les yeux dans le rayon de lune qu'il avait fait entrer avec lui.

Arwen était fébrile, lui aussi. Dans le noir quasi-total, il marcha vers le pied de son lit et le coffre qui s'y trouvait, serrant dans ses bras son petit paquet durement assemblé. Il se sentait comme un enfant en faute, ramenant chez lui en pleine nuit un jouet qu'on lui avait interdit. Il effleura son coffre du bout des doigts pour en trouver le couvercle et une fois qu'il fut prêt il l'ouvrit d'un coup et y glissa précipitamment ce qu'il avait porté à travers tout le village, à demi-caché sous sa veste. Une fois le coffre refermé, il resta un instant accroupit devant, écoutant les bruits de la nuit et sa propre respiration avant que, dans un mouvement nerveux, il ne décide de le rouvrir pour prendre une poignée de ses tuniques bien pliées et les jeter par-dessus le paquet, le cachant un peu plus à la vue de celui qui oserait ouvrir le coffre sans sa permission. Il se sentit stupide juste après. Son père ne fouillait jamais dans ses affaires. Mais si jamais… Il aurait beaucoup de trop de choses à expliquer. Autant prendre des précautions.

Son méfait accompli, Arwen se glissa en quelques gestes sous ses draps froids et humides. Il se tint immobile pendant de longues secondes, allongé sur le dos, trop raide, sentant son cœur qui battait bien trop fort pour quelqu'un qui venait de s'allonger et sa respiration qui était bien trop bruyante pour quelqu'un qui devait s'endormir. Dans sa tête, les images de son expédition repassaient, comme un songe dont il venait de s'éveiller.

Pendant toute la soirée, Arwen avait été à peine conscient du trouble qui secouait le village. Il n'avait prêté l'oreille à aucune rumeur, il n'avait répondu à aucun regard, à aucun signe de tête. Toute l'après-midi, il avait effectué ses tâches mécaniquement, sans faire attention à ses gestes ni aux gens qui passaient autour de lui. Pourtant, ses préoccupations n'avaient pas été si loin des leurs. Il repensait lui aussi à la réunion mouvementée du grand Hall.

Il revoyait le visage rouge de Dithar Gerulfsson, ses cris et ceux de tous ceux qui l'avaient soutenu, il entendait résonner dans sa tête les bêtises qu'ils avaient sorties les unes après les autres. Cette peur irraisonnée que les dragons soient sous le joug d'une petite fille, la conviction qu'elle leur voulait du mal, juste parce qu'elle était différente, la ferme croyance que ceux qui voulaient protéger et reconstruire leurs maisons plutôt que d'aller traquer une fille blessée et immobilisée dans la forêt étaient les lâches. Avait-il lui aussi pensé comme cela à une époque ? Avait-il cru à une telle propagande ?

La plupart des jours, Arwen aimait son peuple. Il aimait la résilience des vikings, leur tenacité, leurs valeurs, leurs traditions et leur esprit de famille. Même si la vie était dure, souvent, quand on avait ses camarades pour nous épauler et nos valeurs pour garder notre dos droit on était heureux. Mais il y avait aussi les jours comme celui qu'il venait de vivre où tout ce bel idéalisme s'effondrait et il voyait les hideuses ficelles qui tenaient cette jolie façade. C'étaient les jours où la haine de l'autre était le seul ressort qui gardait les vikings soudés entre eux et où la menace de la honte et de la couardise était le seul outil qui aiguisait leur volonté de fer. Et comme à chaque fois que l'image de Berk lui tordait le cœur, les pensées d'Arwen étaient revenues vers Emma.

Il était encore persuadé qu'elle était leur seule sortie de cette situation, vers une société plus ouverte, plus tolérante, et tout aussi fière, soudée et déterminée. C'était elle qui lui avait ouvert les yeux. C'était grâce à elle qu'il savait maintenant qu'il y avait d'autres solutions que d'opposer le courage à la prudence ou d'assimiler la clémence à la lâcheté. Mais Emma était malade, craintive, aigrie. Elle se tapissait dans son coin pour lécher ses blessures. Pour ça, il ne pouvait pas lui en vouloir, même si il continuait à croire qu'elle aurait été mieux soignée en leur compagnie que toute seule perdue sur son îlot. Et pourtant il ne pouvait pas la laisser s'éloigner d'eux ainsi. Il savait ce qu'Heglua en pensait, il savait ce que plus ou moins tout le monde à Berk en pensait, mais il continuait à croire qu'il était plus important maintenant que jamais qu'elle revienne.

Depuis que Dithar avait ouvert la bouche lors de cette réunion, depuis qu'il l'avait entendu proférer tous ces mensonges ignorants, depuis qu'il leur avait dit qu'elle les attaquait et qu'il fallait qu'ils se défendent, Arwen avait su qu'il retournerait voir Emma, le plus tôt possible. Quand l'injustice dont ils faisaient tous preuve lui avait tordu les entrailles, il avait su qu'il faudrait qu'il retourne discuter avec elle, qu'il la ramène au village et qu'elle leur montre, qu'elle soit là pour qu'ils voient d'eux même plutôt que de conjecturer. Il ne voulait plus jamais devoir assister à des débats aussi écœurants.

Mais il ne pouvait pas retourner la voir les mains vides. Il avait vu son état, elle avait besoin de soins, de couvertures, de vêtements chauds, de nourriture et si elle ne voulait pas venir les chercher, il les lui apporterait. C'était à cela qu'il avait occupé sa soirée. Pendant que tout le monde était pris dans les confidences et les paroles chuchotées, tous penchées les uns vers les autres autour de la faible lueur d'une bougie, le dos tourné à tout le reste, lui s'était faufilé dans le coin du grand Hall que Gudrun réquisitionnait toujours pour ses soins. Il s'était glissé entre les lits des malades, à l'heure où tous ceux qui n'étaient pas assez en forme pour aller boire et comploter avec les autres étaient soit inconscients soit endormis. Il avait subtilisé des petites boites d'onguent désinfectant ou des pommades apaisantes sur les tables de nuit, tout ce qu'il pouvait reconnaître ou qui avait l'air utile.

Puis il avait voulu aller aux cuisines. Elles étaient vides à l'heure qu'il était mais Judith Jorgensen et un groupe de femmes étaient encore assises à une table juste devant l'entrée et il avait dû ressortir, faire le tour du grand Hall dans le vent qui lui envoyait des embruns au visage, avec ses pommades dans les bras, jusqu'à ce qu'il trouve une bouche d'aération basse dans laquelle il put se glisser. Cela faisait si longtemps qu'il n'était pas entré dans cette cuisine, tous les souvenirs qu'il en avait le ramenaient à son enfance, quand il se faufilait entre les jambes de sa mère, essayant de ne pas la perdre et de ne pas se faire piétiner non plus. Il ne savait pas où trouver ce qu'il cherchait alors il fouilla partout, osant à peine ouvrir un tiroir ou soulever un couvercle, il entendait trop bien les voix toutes proches et il voyait la lumière orangée au coin du passage voûté qui menait au grand Hall. Finalement, il se décida pour une miche de pain un peu rassie et une meule de fromage de brebis entamée. Il ne pouvait rien trouver d'autre et il avait déjà trop cherché.

C'était ce maigre butin qui se cachait maintenant dans le coffre au pied de son lit et qu'il sentait pulser d'une présence étrange, une présence si forte qu'il était sûr que quiconque passerait à côté devinerait immédiatement ce qui s'y trouvait.

La nuit fut longue. Arwen ne dormit quasiment pas, du moins il en eu l'impression. Il se réveillait sans cesse, à demi, anxieux de savoir si c'était déjà le matin, si elle, de son côté était en train de dormir ou si elle avait trop mal. Dans sa tête courraient des bribes de conversation, ce qu'il pourrait dire, ce qu'elle pourrait répondre. Et chaque mot qu'il s'imaginait prononcer, il le changeait cent fois, parce que ce n'était jamais celui qu'il voulait exprimer, ce n'était jamais celui qu'elle comprendrait. Une éternité sembla s'écouler avant qu'il ne commence à entendre des bruits à l'extérieur. Des bruits de pas, des conversations étouffées. Il se réveilla complètement et attendit, parfaitement immobile.

Il n'était pas de garde ce matin. C'était sa matinée de repos. Mais son père devrait bientôt partir travailler. Les minutes s'écoulèrent et il n'entendit pas un seul mouvement venir de l'autre lit de la pièce. Dehors résonnaient déjà ce qu'il était quasiment sûr étaient des bruits de marteau, des voix qui se hélaient depuis les toits et le haut des charpentes toutes neuves. Il allait se retourner, pour regarder si son père était bien là, si il devait le réveiller quand, enfin, il entendit le plancher grincer sous les pieds qui sortaient du lit. Il referma les yeux, suivit attentivement les sons, devina la scène. Son père qui fouillait dans ses habits, puis qui mettait sa ceinture avant d'aller s'asseoir sur le lit qui craqua pour enfiler ses bottes. Quand il eut fini toute cette routine, Arwen crut qu'il allait sortir, prendre son casque sur la table à manger et partir vers la porte. Mais les pas s'approchèrent de son lit. Arwen ralentit sa respiration, il essaya de rester parfaitement immobile. La présence resta dans son dos pendant de longues secondes. Puis il entendit un soupir lourd et une main se posa doucement sur ses cheveux. Quelques secondes plus tard, la porte d'entrée claquait.

Arwen attendit encore un moment en retenant sa respiration puis il jeta un regard derrière lui. Il était seul. Immédiatement, il sauta de son lit et s'habilla, tout en gardant un œil sur la porte d'entrée au cas où son père reviendrait pour chercher quelque chose. Nerveusement, il refit son lit. Pour donner une impression de normalité, se dit-il. Et puis, quand il n'y eut plus rien à faire, quand il eut fait le tour de la pièce trois fois sans rien y voir de déplacé, il revint à pas rapide vers son coffre. Il le regarda, écouta les bruits dans la rue pour être sûr que personne ne s'apprêtait à toquer à sa porte. Une fois rassuré, timidement, il s'accroupit devant et souleva le couvercle.

Le paquet était bien caché. À part le désordre inhabituel de ses affaires, on ne voyait rien. Il ne sortit pas ce qu'il avait volé tout de suite. D'abord, il lui fallait des habits chauds et une couverture qu'il prit parmi ses propres affaires. Il essaya de les rouler en boule le plus serré possible mais cela prenait quand même trop de place. Pas possible de passer inaperçu, il allait falloir qu'il longe les murs et les ombres si il voulait sortir du village sans paraître suspicieux. Il alla chercher dans le débarra à l'arrière de leur petite maison une vielle besace de cuir et jeta tout dedans, couverture, pommades, nourriture. Il referma le sac avec soin puis il alla entrouvrir la petite porte qui donnait sur la ruelle derrière chez lui.

Heureusement, il habitait en bordure du village. Si il tournait la tête à droite, il pouvait voir, trois maisons plus loin, la vue qui s'ouvrait sur les prairies à l'est. Personne ne s'occupait des moutons quand il y avait tant à faire au village. Il regarda le chemin qu'il lui faudrait parcourir et il se dit qu'il allait sortir, qu'il allait marcher tranquillement, normalement, qu'il allait saluer les matrones sur le pas de leur porte, faire comme si de rien n'était, jusqu'à ce qu'il soit sorti du village. Rassuré, calmé, il mit un pied dehors et... il ne put pas s'en empêcher. Sa besace fermement tenue sous son bras, il partit à vive allure. Il passa les sous les fenêtres et les portes de ses voisins le plus vite possible, en retenant sa respiration, le cœur battant et priant il ne savait quels dieux pour qu'ils ne mettent pas leur nez dehors. Le temps qu'il atteigne l'herbe humide des prairies, il était en train de courir. Et quand il remonta la pente herbeuse, il courut encore plus vite.

Il contourna les maisons massives serrées les unes contre les autres, la respiration saccadée, voulant s'éloigner au plus vite, de peur que quelqu'un ne voie son dos s'éloigner du village. Quand il arriva enfin en vue de l'imposante maison du Chef, ses yeux, par une habitude pourtant perdue depuis longtemps, se posèrent sur la petite porte de bois usée à l'arrière. Le seuil était maintenant envahi de hautes herbes, cette porte n'avait pas dû être ouverte depuis longtemps, mais il se rappelait de la petite forme qui s'en échappait jadis, habillée seulement d'un pantalon d'homme, saillant, et portant dans ses bras milles et uns paquets merveilleux. Il s'élançait maintenant sur ses pas avec le cœur battant, mais ce n'était plus un jeu, il avait juste peur. Il ne se retourna qu'une seule fois, quand il eut atteint le refuge de la forêt, pour regarder derrière lui si personne ne le suivait. Les fumées bleues flottaient au-dessus du village, la lumière jaune qui brillait à travers la brume matinale au ras du sol lui cachait tout ce qui se passait dans les rues. Dans les herbes folles qui menaient vers la forêt, il n'y avait que sa trace qui avait perturbé la belle rosée brillante d'un sillon qu'il ne pouvait pas effacer.

Car si il y avait bien quelque chose que la réunion d'hier avait fait réaliser à Arwen, c'était qu'Emma n'avait pas imaginé le danger qu'elle courait en revenant à Berk. Il avait eu raison lui aussi : son père l'avait bien défendue, elle pouvait toujours revenir, il trouverait un moyen de la protéger, d'une manière ou d'une autre, mais Emma n'avait pas exagéré quand elle avait dit que personne ne la voulait au village. Il faudrait du temps pour cela, il faudrait du temps pour faire changer les esprits. Arwen croyait toujours que c'était possible mais en attendant, il prit trois fois plus de précautions pour retourner jusqu'à la barque cachée de Bjarni. Il opéra des détours, passa derrière des rochers, en fit des tours complets pour être sûr de ne trouver personne de l'autre côté. Il se dit une ou deux fois qu'il était ridicule puis il se rappelait Dithar Gerulfsson, rouge, criant de toute la force de ses poumons que la fille aurait dû être tuée il y a longtemps, et il faisait un détour de plus.

Quand il arriva à la plage blanche, il se cacha derrière des troncs au bord et écouta, par-dessus le bruit du ressac, si il entendant des bruits de pas sur les cailloux. Il jeta un coup d'œil, deux avant d'être sûr que personne n'était venu pêcher l'anguille par ce beau matin. Il mit la barque à l'eau maladroitement, avec des gestes trop rapides. Il manqua de la faire retourner quand il monta dedans trop vite. Il rama avec énergie et ce n'est que quand il eut passé la pointe sud de l'île principale et qu'il put mettre le cap droit sur l'île aux corbeaux qu'il se sentit enfin tranquille.

La clairière était aussi silencieuse que le premier matin où il y avait mis le pied, mais depuis Arwen avait appris à ne pas se fier à cette impression. Il descendit doucement les rochers jusqu'à la pelouse et quand il se tourna vers le grand chêne, c'est le dragon qui vint l'accueillir. Arwen se figea. La bête le regardait avec méfiance, ses grands yeux toujours aussi brillants au milieu de sa face noire. L'épée d'Arwen n'était plus dans l'herbe là où il l'avait laissée. Arwen leva lentement les bras, il ne savait pas trop pourquoi. Peut-être pour montrer qu'il était désarmé, ce qui était idiot, ou bien pour l'apaiser. Mais le dragon ne réagit pas à son geste. Arwen remarqua que sa méfiance cette fois-ci n'était pas agressive, juste inquiète.

– Je suis là, dit une voix croassante depuis le coin isolé qui restait caché à sa vue.

Le dragon se retira et Arwen s'avança.

Il trouva Emma assise, prostrée, devant un feu immense. Elle était encore plus pâle que quand il l'avait vue il y a deux jours. Elle s'était emmitouflée dans un tissu noir épais qui ne faisait qu'accentuer son teint maladif et la tâche incongrue et brillante de ses cheveux roux toujours aussi détachés et désordonnés. Arwen s'approcha d'elle. Elle le regarda mais son regard était un peu hagard. Elle sourit faiblement.

– Je suis contente de te revoir.

Il mit la main sur son front. Elle était brûlante.

– Emma, tu as de la fièvre !

Elle haussa les épaules, ses yeux papillonnèrent avant de se rouvrir avec difficulté.

– Je sais, ça va passer. C'est la maladie. Je suis en train de guérir.

Elle tenta un autre sourire mais Arwen se détourna pour verser le contenu de son sac sur le sol. Les boites d'onguent roulèrent dans l'herbe et il jura tout bas. Il avait pris des crèmes en tout genre, pour des plaies, mais rien contre la fièvre. Il se maudit de tous les noms. Il aurait dû y penser, des plaies mal soignées pouvaient conduire à la fièvre ! Combien d'histoires avait-il entendues de soldats morts sur les bateaux du retour sans soins ! Il revint vers Emma, perdu quant à ce qu'il pourrait faire pour elle. Elle avait déjà pris une des petites boites et reniflait son contenu. Elle le regarda.

– Qui t'a donné ça ?

Il secoua la tête.

– Personne. Je les ai prises. Tu ne peux pas rester comme ça Emma, pas avec une telle fièvre toute seule ici.

Elle fronça les sourcils mais ne lui répondit pas.

– C'était une bonne idée. Merci.

Elle parlait lentement, trop lentement. Sa voix n'était pas la même qu'il y a deux jours. Arwen la scruta. Il lui prit la boite des doigts.

– Ce n'était pas une bonne idée. Ça ne va pas suffire. Emma, tu as bien trop de fièvre. Dis-moi ce que je peux faire, tu savais ces choses, n'est-ce pas ?

Et comme elle continuait à le regarder sans répondre, il chercha dans ses maigres souvenirs et connaissances :

– De l'écorce de saule ?

Son visage s'éclaira, oui, c'était peut-être ça ! Il ne savait pas comment ça se préparait mais il savait que c'était ce que Gudrun utilisait contre la fièvre. Il devait bien y avoir un saule, au moins un seul, sur l'île aux corbeaux. Emma hocha lentement la tête, ayant l'air de réfléchir, ou ayant peut-être simplement du mal à rassembler ses pensées.

– Oui. Du saule.

Elle leva faiblement son doigt vers une direction indistincte.

– Oui, il y en a là-bas… vers… le cours d'eau. De l'écorce qui…

Arwen s'était déjà levé.

– Je vais en chercher. Je reviens tout de suite !

Puis il revint sur ses pas pour lui montrer les autres affaires qu'il avait apportées.

– Il y a une couverture si tu as froids. Et regarde, je t'ai amené à manger. Le pain est un peu rassis et il n'y a pas beaucoup de fromage mais j'en rapporterai plus demain.

Emma hocha la tête et prit la miche qu'il lui mit entre les mains. Arwen lui jeta un dernier regard, pas certain qu'elle ait bien compris, puis il ressortit de la clairière.

Quand il revint, Emma n'avait pas bougé et elle n'avait pas mangé. Il lui montra les bouts d'écorce qu'il avait rapportés. Comme il ne savait pas ces choses-là il en avait coupé des gros et des petits, des épais et des fins, à différent endroits de l'arbre, mordant plus ou moins profond dans le bois, jusqu'à la sève ou pas. Emma les retourna et les examina dans ses mains avant de prendre trois bouts d'écorce interne et de les mettre dans sa bouche. Immédiatement, elle grimaça avec une sorte de haut-le-cœur. Arwen se pencha vers elle, inquiet. Savait-elle vraiment ce qu'elle faisait ? Le dragon se frotta contre sa cuisse, Emma s'appuya sur lui pour essayer de se lever. Aussitôt, Arwen la rassit.

– Qu'est-ce que tu veux ? Dis-moi, je vais le faire.

Elle lui montra le lac et baragouina entre ce qu'elle avait dans la bouche un mot qui ressemblait à 'eau'. Arwen repéra tout de suite la gourde de peau vide à côté d'elle et alla la remplir. Le temps qu'il lui tourne le dos, Emma s'était allongée, tout contre le dragon, calée contre le pli de sa cuisse avec sa grosse tête posée sur ses genoux qui émettait une sorte de ronronnement profond. Arwen s'arrêta à un mètre, incertain de ce qu'il devait faire. Avec la bête si près, il ne savait pas si il pouvait s'approcher d'elle. Mais le dragon leva soudain le regard vers lui et émit un petit son. Arwen eu la drôle d'impression qu'on l'appelait. Et d'ailleurs, à ce moment-là, Emma entrouvrit ses yeux et leva un bras vers sa gourde.

Il revint s'accroupir à côté d'elle, gardant un œil méfiant sur le dragon qui l'ignorait complètement, concentré uniquement sur la malade. Il ne savait pas si c'était le contraste avec les écailles noires mais Emma lui paraissait de plus en plus pâle, de la sueur perlait sur ses tempes.

– Emma, tu es sûre que ça va ?

Il remit la main sur son front. Elle était chaude mais il ne pouvait pas dire si elle l'était anormalement ou si c'était juste une fièvre bénigne. Une fois de plus il se maudit de n'avoir jamais rien appris en médecine. Puis il essaya de se rassurer. Helgua lui disait tout le temps qu'il s'inquiétait trop, pour tout et n'importe quoi. Emma s'y connaissait mieux que lui en médecine et elle n'arrêtait pas de lui dire qu'elle allait bien. Et pourtant, à la voir comme ça, il ne pouvait pas s'empêcher de penser…

– Emma, il y a des gens qui sont près à t'aider. Ils ne sont pas tous…

Elle fronça les sourcils, tourna son visage loin du sien.

– Hier, au village…

Il ne savait pas si il devait lui parler de ça. Il voulait l'assurer de la protection de son père, mais il ne pouvait pas lui mentir sur tous les autres qui lui étaient hostiles. Lui-même, maintenant, commençait à redouter ce qui se passerait si il la ramenait à Berk. Il soupira, sa main glissant négligemment dans ses cheveux.

Emma but une autre gorgée, elle le regarda et essaya de se relever mais, immédiatement, Arwen et le dragon l'en empêchèrent.

– Arwen, dit-elle d'une voix rauque et difficile à comprendre, ça va aller. Merci… merci pour…

Elle désigna de la main toutes les affaires qu'il avait apportées et qui étaient encore éparpillées par terre, inutiles.

– Ca va aller. Après ça… après les écorces, ça va aller mieux.

Elle regarda le soleil en plissant les yeux.

– Tu dois repartir.

Arwen suivit son regard. Cela devait faire presque deux heures qu'il avait quitté le village. Il n'était pas encore temps qu'il reprenne son travail, il avait encore trois bonnes heures, mais avec la leçon que lui avait fait Helgua l'avant-veille sur sa petite escapade et toutes les suspicions qu'il allait susciter il savait qu'il fallait qu'il y retourne.

– Tu es sure que ça va aller ?

Emma ferma les yeux en soupirant.

– C'est bon j'ai compris, reprit Arwen avec un petit sourire.

Il était soulagé de la voir s'énerver, elle avait repris un peu de couleurs. Il saisit l'épaisse couverture de laine qu'il avait apportée pour la mettre sur sa poitrine et bien couvrir son cou.

– Et rappelle-toi le pain et le fromage. Tu dois manger dès que tu te sens un peu mieux.

Emma hocha la tête et échangea un regard avec le dragon.

– Je reviendrais ce soir. Ou demain. Demain matin au plus tard.

Emma lui lança un dernier coup d'œil puis elle ferma les yeux. Arwen resta debout au-dessus d'elle un instant, à serrer la bretelle de sa besace vide. Puis le dragon se tourna vers lui et souffla un petit nuage de vapeur. Arwen comprit le message, il recula, un pas après l'autre, avant de tourner les talons et de rentrer au village.

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– Ho, hisse !

Les cordes furent brusquement tendues, les dos de la demi-douzaine d'hommes qui les tiraient se courbèrent, les visages se tordirent d'hideuses grimaces. Derrière eux, une immense poutre fraîchement taillée dans un tronc de sapin s'éleva lentement dans le ciel de Berk. Quand elle fut érigée à la verticale, un bref cri retentit et d'autres hommes, des experts charpentiers ou ceux qui étaient juste là pour aider, se faufilèrent à son pied pour y poser des pierres et la caler. Ils n'avaient pas fini leur travail qu'un autre groupe roulait déjà le tronc suivant dans l'espace fraîchement déblayé, c'était la poutre secondaire qui allait être érigée au sud avant qu'ils ne puissent commencer à reconstruire toute la charpente.

Sur la place centrale, juste à côté, des passants s'étaient arrêtés pour regarder l'avancée des travaux. On hochait la tête, satisfait. Un soleil timide s'était levé depuis ce matin et séchait lentement les flaques boueuses laissées par les intempéries de la veille. L'atmosphère était industrieuse, agitée mais organisée. Le village se réveillait lentement des horreurs des derniers jours et chacun oubliait ses peurs de la veille. On s'en remettrait, comme d'habitude, c'était ça la fierté viking. La rumeur disait d'ailleurs que les Larson allaient profiter de la reconstruction pour demander une maison plus grande que la précédente. Certains, quand ils tournaient la tête vers la façade défraîchie de leur propre demeure, où les trois petits derniers de la famille devaient partager un seul lit, étaient un peu envieux. En même temps, murmurait-on, les Larson avaient toujours eu les bonnes connections.

On ne restait pas longtemps oisif. Le temps de poser son fardeau au sol et d'échanger les remarques habituelles («Les travaux avancent vite, n'est-ce pas ?», «Herbert a fait un travail exceptionnel sur la taille du bois, comme d'habitude») et chacun repartait de son côté. Certains vaquaient à leur occupations habituelles, il fallait bien que le boulanger continue à faire son pain, que les tisseuses préparent des nouveau mètres de tissus pour remplacer tous les habits qui avaient été déchirés dans la bataille, que les quelques pêcheurs qui avaient réussi à trouver un bateau aillent chercher de quoi nourrir tout le village. Les autres, tous ceux qui avaient perdu de quoi exercer leur métier, ou les éleveurs et les paysans, qui n'avaient pas grand chose à faire en cette saison, étaient réquisitionnés pour les réparations et le nettoyage du village. Même les plus jeunes étaient mis à contribution.

Au moment où les hommes sortaient au compte-goutte du grand Hall après un repas tardif, tout un groupe des jeunes recrues du printemps traversait la place, au milieu des cris des poulets de Jormund l'Edenté qui avaient toujours la mauvaise habitude de se mettre dans les jambes de tout le monde. Depuis le matin, ils passaient de porte en porte récupérer les armes endommagées pour ensuite les porter jusqu'à la forge et les faire réparer. Terkje Thorbjörn traînait d'ailleurs à la queue de son groupe et se fit rappeler brutalement par ses camarades.

- Hé ! Thorbjörn ! Terkje ! Grouille toi un peu, j'ai pas envie de faire ça toute l'après-midi !

Il détacha son regard de la grande trace noire d'explosion le long du grand Hall et tenta de rattraper les autres sans faire tomber tout ce qu'il avait dans les bras.

Helgua passa juste derrière lui et lui lança un regard bizarre. Celui-là ne résisterait pas longtemps à l'entraînement, il était trop distrait. Elle secoua la tête – depuis quand elle se préoccupait de mioches ? – et fourra son dernier bout de pain dans sa bouche avant d'essuyer ses mains sur son pantalon et d'allonger le pas. Alverek l'avait retenue trop longtemps à table, elle voyait qu'ils avaient déjà commencé à monter les poutres et elle était en retard.

Elle se glissa entre les hommes et les bouts de bois posés au sol pour aller se signaler à Wido Ruldrisson qui lui lança un regard oblique.

– Ah, c'est pas trop tôt. On va bientôt avoir besoin de toi.

Les hommes à leur droite se mirent à crier : «Un, deux, trois !» et ils déplacèrent tous ensemble la poutre porteuse qui allait se loger entre les deux mats au centre et au sud de la charpente. Wido se retourna un instant pour regarder leur travail puis il revint vers Helgua.

– Où est Hofferson ?

– Hofferson ?

– Oui, il est censé aider aussi mais à ce que je vois, personne n'a envie de se bouger les fesses aujourd'hui.

Et sur ce il se détourna pour aller vérifier la droiture des mats avec les hommes qui les fixaient déjà en place. Helgua soupira et lança des regards nerveux autour d'elle. Et puis merde ! Hofferson pouvait bien prendre soin de lui-même.

La prochaine étape allait être de monter la poutre porteuse, celle sur laquelle toute la toiture et les poutres secondaires formant les côtés de la maison allaient être appuyées, tout en haut des deux mats déjà installés. Les hommes avaient attaché des cordes à chacune des extrémités de la poutre, maintenant il fallait les passer par-dessus le mat au centre, le plus haut, et celui au sud. Helgua fut perchée sur les épaules de Thorgeir. On lui donna une pierre à jeter par-dessus le mat. Il lui fallut plusieurs essais, surtout quand Thorgeir en-dessous d'elle n'avait pas l'air de faire attention à ce qui se passait autour de lui et n'avançait jamais là où elle voulait qu'il avance.

Quand enfin la poutre principale fut hissée, il y eut quelques applaudissement dans le groupe et ceux qui passaient autour. Le plus gros du travail était fait, maintenant il fallait juste appuyer les poutres secondaires contre la poutre principale avant de commencer à empiler les troncs pour les murs et préparer les matériaux pour la toiture. C'était là qu'Helgua intervenait. Comme elle était légère et agile, on lui donna un marteau et des clous et on l'envoya tout en haut de la charpente pour tout fixer en place et superviser l'installation.

Elle grimpa le long du mat principal à la force de ses bras et quand enfin elle balança sa jambe par-dessus la poutre principale, assise à califourchon six bons mètres au-dessus du sol, elle apprécia un instant le calme et la solitude de son altitude. Depuis ce matin, elle n'arrêtait pas. D'abord affectée sur le port pour récupérer ce qu'elle y pouvait, puis recrutée au milieu de la chaîne qui montait des nouvelles munitions tout en haut des murs de garde, avant de se faire accrocher par Gudrun pour l'aider avec l'opération d'un malade capricieux alors qu'elle allait enfin manger… Elle soupira et roula ses épaules courbaturées avant de sortir de la pochette à sa ceinture des clous et de se mettre au travail.

Elle avait fini au niveau du mat principal et avait rampé jusqu'au mat sud, avec une belle vue sur la mer brillante et les linges blancs battant au soleil dans les rues descendant sous ses pieds, quand un visage angélique surgit devant ses yeux, un marteau comme le sien serré entre ses dents. Arwen s'accrocha à la poutre et se hissa par-dessus avec un grognement d'effort. Quand il releva les yeux vers elle, Helgua avait ses mains sur ses hanches et le regardait sévèrement.

– Désolé, fit-il avec son plus beau sourire contrit. Allez, me fait pas cette tête, Wido m'est déjà tombé dessus en bas.

Helgua lança un regard sur le crâne dégarni de Wido sous leurs pieds qui était en train de houspiller ceux qui préparaient les poutres secondaires. Apparemment, Ordusson les avaient rangées n'importe comment.

– Où tu étais ? siffla-t-elle à Arwen avec un regard éloquent vers les hommes en bas.

Arwen roula ses yeux en sortant à son tour des clous de sa poche.

– Pas où tu pensais.

Helgua plissa les yeux. Elle n'arrivait plus à savoir quand il disait la vérité. Arwen remarqua son regard insistant.

– Sérieusement ! se défendit-il. J'étais en train de venir, à l'heure, quand Uldrik m'a arrêté pour l'aider à rentrer dans son enclos son satané buffle qui se promène à travers tout le village.

Helgua promena son regard sur les rues en bas et remarqua la forme courbée du vieux Uldrik Dithersson qui traversait la place centrale, appuyé sur son bâton. Elle revint sur Arwen qui la regardait en face. Elle hocha la tête et soupira.

– Bon, allez remue-toi un peu puisque tu es si en retard, dit-elle en lui envoyant un coup de pied dans le genou. J'ai une dizaine de clous d'avance sur toi.

Arwen sourit et ils se remirent à travailler avec seulement les coups de marteaux pour ponctuer l'air entre eux.

Quand ils eurent fini de clouer en place la poutre principale, les hommes en bas les appelèrent pour qu'ils attrapent les arcs secondaires et qu'ils les mettent en place dans des entailles prévues pour. Après le premier arc fixé en place, il y eut un petit moment de flottement. Les hommes en bas, en l'absence de Wido qui était allé vérifier quelque chose avec le tailleur de bois, s'emmêlaient sur quelle poutre était la suivante dans la structure à assembler.

Arwen et Helgua savourèrent le moment de calme. Ils respirèrent l'air frais, regardèrent le village qui s'animait sous leurs pieds. Arwen leva les yeux vers la montagne au centre de l'île qui s'élevait fièrement dans le ciel bleu. Les neiges tout en haut du pic avaient presque fondu. Et puis, irrésistiblement, son regard fut attiré vers les îlots éparpillés à l'ouest et vers l'île aux corbeaux qu'il croyait reconnaître, même à cette distance. Il regarda Helgua qui était en train de refixer des mèches de ses cheveux trop longs dans les milles et unes lanières de cuir qui les attachaient. Il se demandait, après la remontrance qu'il venait de se prendre, si il devait lui dire. Et puis elle leva son regard bleu vers lui et les mots sortirent tous seuls.

– Je suis retournée la voir ce matin.

Helgua plissa le front et puis elle vit son regard penaud et elle écarquilla les yeux.

– Arwen !

Elle baissa immédiatement la voix et lança un regard sur les hommes en bas toujours en train de se disputer.

– Arwen ! Tu viens de me dire…

– Ce matin ! Je suis allé la voir ce matin. Très tôt. Je suis revenu avant que personne ne remarque quoi-que-ce-soit.

Helgua croisa les bras et fronça les sourcils. « Que personne ne remarque quoi-que-ce-soit ». Il n'avait pas la même définition qu'elle de « personne ne remarque quoi-que-ce-soit » et elle ne lui faisait pas confiance. Malgré tout, elle voulu lui demander ce qui s'était passé avec Emma, comment elle était, ce qu'elle avait dit. Elle se retint, bien évidement. Ce garçon n'avait pas besoin d'encouragements.

– Qu'est-ce qui t'a pris ? admonesta-t-elle. Si quelqu'un t'avais suivi, si…

– J'ai fait attention. J'ai fait très attention mais Helgua… je devais retourner la voir.

– Si tôt après les débats du grand Hall ? Est-ce que tu as une seule idée de tout ce qui s'est dit hier ?

Arwen s'irrita. Il se releva et ses bras se croisèrent sur sa poitrine, imitant la posture d'Helgua.

– Tu veux dire lors des débats qui ont secoué tous les murs grand Hall alors que j'étais au milieu de la foule, non vraiment, j'ai pas fait attention !

Helgua se mordit la lèvre avec frustration. C'était depuis qu'il la côtoyait tant qu'il avait pris une telle attitude.

– Je veux dire toutes les rumeurs qui ont couru à voix basse après ça, espèce de sot ! Personne n'apprécie ta petite demoiselle en danger, Arwen, réveille-toi un peu ! Personne ne croit qu'elle est venue là pour nous aider.

– Et toi ? C'est ce que tu crois aussi ?

Il fronçait les sourcils. Helgua jeta un regard en bas. Les hommes s'étaient enfin décidés. Elle voyait Wido qui revenait au Nord de la place.

– Peu importe ce que je crois ! Moi je ne fais pas parti des fou-furieux qui veulent assassiner tous les traîtres comme toi.

Arwen allait répliquer mais Helgua lui montra d'un signe de tête la poutre qui arrivait vers eux et qu'il fallait qu'ils attrapent et mettent en place. Ils s'affairèrent pendant quelques minutes. Wido était revenu sur le chantier et ils entendaient ses ordres monter jusqu'à eux.

– Helgua, elle est vraiment très mal en point, réessaya Arwen quand ils se firent face, tous les deux penchés au-dessus de la poutre qu'ils essayaient de glisser correctement dans son entaille.

Helgua leva les yeux au ciel. Elle avait envie de prendre son marteau à sa ceinture et de lui frapper sur la tête.

– Qu'importe Arwen, ne te mêles pas de ça. Je te connais. Je suis sûre qu'elle peut se débrouiller toute seule. Elle a survécu pendant trois ans sans toi, elle peut le faire une semaine de plus.

La poutre glissa brusquement en place et ils retirèrent leurs doigts.

– Non ! Elle ne peut pas.

– Hé ! Là haut ! Ça bosse ou ça cause ? interrompit la voix de Wido J'aimerais bien qu'on commence la charpente de chez les Ingerman avant la nuit !

L'arceau suivant arrivait déjà par la gauche et ils l'attrapèrent ensemble.

– Elle a de la fièvre, continua Arwen à voix basse. Le cauchemar lui a fait une horrible blessure dans le dos. Elle ne peut pas se soigner toute seule. Elle était à peine cohérente quand elle me parlait aujourd'hui.

Helgua ne lui répondit pas. Elle avait mal attrapé la poutre et elle menaçait de perdre son équilibre. Arwen saisit son épaule pour la remettre d'aplomb et ils se penchèrent ensemble sur les deux arceaux centraux calés en place pour y enfoncer quelques clous et fixer le tout. Une fois que les bruits de coups se turent, Arwen reprit :

– Je vais retourner la voir ce soir.

Helgua eut un mouvement d'humeur et elle allait répliquer vertement mais Arwen l'interrompit d'un geste.

– Non, Helgua. Je vais aller la voir. Elle m'a promis qu'elle irait mieux d'ici demain. Mais si elle ne s'améliore pas…

Ils durent se reculer le long de la poutre qu'ils chevauchaient, pour se mettre au niveau du prochain arceau, le dernier de la charpente.

– Si elle ne s'améliore pas, il va falloir que je la ramène au village.

Helgua se figea complètement. Elle n'avait pas l'air de vouloir comprendre ce qu'il lui disait. Ses yeux vinrent se fixer sur les siens et à mesure qu'il soutenait son regard, il les vit glisser lentement de la stupéfaction à la colère. Mais avant qu'elle ne puisse lui répliquer autre chose, et avant que les hommes en bas n'envoient dans leur direction l'arc qu'ils étaient en train de soulever, il récita rapidement :

– Tu me parles de ceux hier qui étaient contre elle, mais tu as bien vu l'intervention du Chef. Lui, il ne la laissera pas mourir ! Si il la voit, il trouvera un moyen de la protéger.

Helgua serra les mâchoires et souffla son exaspération. Elle attrapa l'arceau à son épaule gauche sans même le regarder.

– Non, Arwen ! Le Chef ne peut rien faire. Tu as bien vu la façon dont ils ont attaqué Gobber ! Pourtant il a toujours été un guerrier respecté.

Elle laissa tomber le bout de bois dans son entaille sans délicatesse. Arwen retira ses doigts au dernier moment et la charpente sur laquelle ils étaient assis trembla légèrement.

– C'est différent avec le Chef ! se défendit Arwen. Tu as bien vu comment tout le monde s'est tu quand il a parlé. Gerulfsson s'est presque liquéfié sur place. Malgré les dernières années, les gens le respectent encore. Et puis il faut juste que ça tienne quelques jours, le temps que…

– Le Chef ne peut rien faire, Arwen !

Un appel des hommes impatients en bas leur fit réaliser que le prochain arceau attendait déjà de leur autre côté.

– Si tu étais resté au grand Hall hier après le repas, au lieu de disparaître je ne sais où, tu les aurais entendus ! continuait Helgua alors qu'elle appuyait un peu sur le bout de bois qui ne voulait pas rentrer gentiment dans son entaille comme tous les autres. Tout le monde sait bien qu'il n'est pas impartial dans cette histoire, et personne n'apprécie un Chef qui fait passer ses émotions personnelles avant les intérêts du village !

– Les intérêts du village ! s'insurgea Arwen, si fort qu'Helgua dû agripper son col d'une main pour qu'il se taise. Les intérêts du village, reprit-il plus bas, ignorant les visages surpris qui s'étaient levés vers eux, c'est de laisser revenir Emma pour qu'elle nous aide tous ! Comme elle l'a déjà fait deux fois dans les dernières semaines.

Arwen sortit son marteau et donna un bon coup pour que l'arceau aille enfin se loger en place.

– On verra, dit Helgua en se frottant les mains. En attendant, le Chef a creusé son propre trou hier en intervenant comme un sauvage. Les gens ont peut-être encore un peu peur de lui, vieux reflex, mais si il continue comme ça, ils ne le respecteront pas très longtemps encore.

Arwen leva les yeux vers ceux d'Helgua. Elle avait vaincu chacun de ces arguments un à un, à la volée. Il voyait sa résolution, il n'avait même pas réussit à la faire douter. Il soupira et sortit des clous de la poche de sa veste. Pendant un instant, ils clouèrent les arceaux entre eux et à la charpente principale, leurs tête penchées l'une vers l'autre. Quand ils se relevèrent, leur travail fini, Arwen était toujours aussi décidé.

– Je vais retourner la voir ce soir, s'entêta-t-il alors qu'il raccrochait son marteau à sa ceinture. Après, tout dépendra de son état.

Le travail était fini. Les hommes en dessous étaient en train de se pousser pour laisser passer l'équipe suivante qui amenait en les faisait rouler les lourds troncs de sapin qui allaient servir à monter les murs. Arwen passa une jambe par-dessus la poutre et se laissa lourdement tomber au sol. Quand il leva les yeux, Helgua le regardait partir.

Même à cette distance, il pouvait sentir le bleu glacial de son regard. Elle n'y croyait pas.

#

Arwen n'eut pas le temps de retourner voir Emma ce soir-là.

Après avoir joué au charpentier, il fut envoyé sur les remparts, pour vérifier le stockage des munitions. Sur le chemin de garde, il y avait foule. La moitié de l'effectif y avait été positionné, malgré le fait qu'on soit en plein jour, que le beaux temps offre une excellente visibilité et que les dragons venaient de piller il y a quelques jours toutes la nourriture dont ils avaient besoin pour au moins les deux prochaines semaines. Arwen comptait les boulets de pierre et les filets goudronnés uns à uns et il ruminait sa colère. Il avait envie de leur dire que la sécurité des villageois ne dépendait pas de ces munitions ou des armes à leurs poings mais de la santé d'une jeune fille qui reposait dans des îles éloignées et qu'on l'empêchait d'atteindre.

Quand le soleil toucha l'horizon, on l'autorisa à partir, avec la promesse de reprendre le travail tôt le lendemain matin. Arwen courut presque vers le grand Hall, pour prendre un dîner précoce et glisser toute la nourriture qu'il pouvait transporter sous sa veste pour celle qui en avait plus besoin que lui. Mais alors qu'il montait les marches deux à deux, son père, adossé au bas des escaliers avec un groupe de ses amis l'interpella. Il ouvrit un de ses bras, lui fit signe d'approcher. Arwen regarda les portes gravées du grand Hall, éclairées par le soleil déclinant, puis il regarda son père qu'il avait à peine aperçu entre deux portes ces derniers temps. Il redescendit. Il se dit qu'il pourrait lui fausser compagnie bientôt, après avoir échangé deux mots avec les vieux amis de la famille. Il pensa à Helgua, se dit qu'il faisait ça pour ne pas éveiller les soupçons.

Les hommes ne le lâchèrent plus de la soirée. La main de son père ne quitta pas son épaule. Il riait avec tous les autres, buvait sa cervoise, échangeait les blagues de rigueurs avec tous ceux qui rejoignaient la joyeuse assemblée mais quand tout le groupe monta ensemble l'escalier pour aller prendre leur dîner, il retint Arwen à l'arrière et passa affectueusement une main dans son cou.

– Tu es toujours par monts et par vaux en ce moment. Ça fait du bien de passer un moment entre père et fils, non ?

Il lui fit son sourire doux, celui qui creusait des plis au coin de ses yeux du même bleu que ceux de son fils et après cela Arwen ne put plus se résoudre à le quitter discrètement.

Quand ils ressortirent du grand Hall très tard ce soir-là, au milieu des rires gras et des éclats de voix, quand les hommes se dispersèrent en titubant le long des marches, Arwen regarda vers l'ouest, dans l'ombre épaisse qui mangeait tout au-delà la première rangée de toits. Il inspira et essaya de se rassurer. Elle lui avait dit qu'elle allait bien, elle n'avait pas arrêté de lui dire qu'elle n'avait pas besoin de lui. Pour une fois, il pourrait peut-être écouter les autres au lieu de suivre ses propres impressions. Il descendit les marches quand le bras chaud de son père tomba sur ses épaules. Il ne pouvait pas être partout à la fois.

Cependant, cette nuit-là, il n'arriva pas à fermer l'œil. Il ne savait pas quand il était devenu superstitieux mais il ne pouvait pas se départir de cette impression que quelque chose n'allait pas. C'était son esprit qui ne pouvait pas être tranquille tant qu'il n'avait pas vu de ses propres yeux qu'elle allait mieux.

Alors, avant les premières heures de l'aube, avant que la nuit ne se lève, avant que les oiseaux ne chantent, il se glissa hors de son lit et dans ses vêtements froids. Il pilla la moindre miette de pain, de fromage et de sucreries qu'il trouva dans leur petite maison. Quand il posa sa main sur la poignée de la porte d'entrée, il se tourna vers l'ombre de son père qui ronflait à faire trembler les murs. Il ne se poserait pas de questions. Il avait sa matinée de libre et il savait qu'Arwen devait travailler tôt.

Arwen traversa la forêt fraîche, se prenant toute la rosée sur les joues et les jambes. Quand il mit la barque à l'eau, les vagues étaient glaciales et un vent soutenu soufflait du nord, compliquant sa progression. Il dut faire l'ascension de la falaise presque dans le noir complet, la promesse dorée du soleil se levait à peine à l'est. Mais rien ne le ralentit et très vite il fut à l'entrée de la clairière. Il déplaça le lit de branches pour s'y laisser tomber.

Il pensa à appeler Emma mais si il s'était inquiété pour rien et qu'elle dormait paisiblement, il ne voulait pas la déranger. Il contourna le rocher et arriva en vue du vieux chêne et de son ombre tortueuse qui s'élevait dans un ciel bleu nuit.

Un instant, il crut que tout irait bien. Le vent souffla et il n'entendit rien. Il ne voyait qu'une ombre allongée sur l'herbe au pied de l'arbre, immobile. Et puis le vent retomba et il perçut les premiers gémissements. Il s'avança plus vite. Les deux yeux du dragon parfaitement réveillé se braquèrent sur lui.

Quand il releva sa tête, Arwen pu voir la forme plus menue qu'il tenait entre ses pattes et sous son aile. Le visage pâle se tournait d'un côté puis de l'autre. Il se laissa tomber à genoux à côté d'elle.

Emma s'agitait dans tous les sens. Il essaya de mettre une main sur son front, pour calmer ses mouvements. Il sentit la moiteur de la transpiration sous sa paume. Emma ne fit que s'agiter un peu plus, pour échapper à cette prise. Elle ouvrit les yeux, prit une violente inspiration alors que tout son corps était traversé par un tremblement. Il essaya de l'appeler. Quand il se pencha sur elle, une main sur sa joue pour attirer son regard vers lui, elle l'appela Flavien et lui demanda où était le feu. Arwen regarda le dragon. L'animal était tout aussi désemparé que lui.

Arwen retomba sur ses talons. Il l'avait dit à Helgua et il y avait pensé, il avait proclamé haut et fort que c'était ce qu'il fallait faire. Il fallait qu'il la ramène, il fallait qu'elle se fasse soigner. La fièvre était trop importante, ni lui ni elle ne pouvaient rien faire. Mais maintenant qu'il se trouvait au moment fatidique et qu'il la voyait, si impuissante, même pas capable de résister à sa volonté à lui, Arwen eut tout à coup peur. Peur de ce qui allait se passer, peur de prendre la mauvaise décision pour elle, peur de faire une grossière erreur.

Emma poussa un cri, son poing s'ouvrit et se referma. Le dragon se baissa vers elle avec un son doux, il lécha son front mais elle le repoussa, sa tête tomba sur le côté et des larmes coulaient sur ses joues.

Arwen ferma les yeux. Il s'était promis qu'il la protègerait. Il allait le faire, il trouverait un moyen de leur faire entendre raison. Il irait trouver le Chef, il lui dirait à lui combien sa fille avait besoin de son aide. Tout se passerait bien, il n'y avait pas d'autre possibilité. Il envoya cette fervente prière aux dieux qui voudraient bien l'écouter – qu'ils lui donnent la force de convaincre et de raisonner, qu'ils donnent aux vikings un cœur prêt à la compassion et la clémence – puis il passa un bras sous les genoux de la jeune fille qui remuait, un autre dans son dos et il la souleva, loin du sol froid et humide.

Le dragon le laissa faire sans protester. C'est peut-être ce qui lui tordit l'estomac le plus. Il devait sentir lui aussi, qu'Emma avait besoin d'une aide que ni l'un ni l'autre ne pouvait lui apporter. Elle se tordait dans ses bras, elle résistait à sa prise, elle gémit et prononça des paroles inintelligibles. Arwen n'attendit pas un moment de plus, il se mit en chemin.

Emma sentit quand on la sortit de sa clairière. Elle sentit l'ombre des sapins sur son visage. Elle se débattit un peu mais la voix qui lui répondit était familière. Elle n'aurait pas pu mettre un nom dessus mais elle savait qu'elle pouvait lui faire confiance. Elle sentait aussi le museau de Toothless, contre ses pieds, contre sa main qui pendait dans le vide, sa voix à lui et son souffle. Alors tout allait bien. Elle avait toujours mal, elle avait toujours chaud, elle avait toujours froid et son monde tournait de plus en plus mais si Toothless était avec elle, alors tout irait bien.

Elle se fit bringuebaler. Elle sentait tous les à-coups du chemin dans son dos qui irradiait une douleur toujours plus intense. Et, en même temps, il y avait le reste, les rêves sombres qui voulaient planter leurs griffes dans sa conscience, la faire sombrer avec eux. D'une seconde à l'autre, elle ne savait jamais sur quoi elle allait ouvrir les yeux : l'ombre du visage de son sauveur dans une forêt calme, où des images de cauchemar, des incendies, certains qu'elle survolait, d'autres dans lesquels elle était prise, perdue.

A un moment, il y eut beaucoup de mouvements, Emma sentit son estomac plonger, une chute, droit dans des bouches enflammées qui l'attendaient en bas. Mais le roulis de l'eau, de l'océan, l'odeur salée et le bruit des vagues qu'on remue vint tout de suite apaiser ces rêves. Quand elle ouvrait les yeux maintenant, elle voyait un peu de lumière, un ciel d'un bleu délavé, fin. Après il y eut une autre forêt et elle se demanda si elle revenait en arrière, si elle n'avait pas rêvé tout le passage sur le bateau. Elle commençait à se réveiller, elle voulait savoir ce qui se passait. Elle entendait des oiseaux au loin, elle avait complètement perdu l'odeur de l'océan. Elle rouvrit les yeux, essaya de se relever, lutta de toutes ses forces pour garder une conscience claire. Elle vit des chênes et des bouleaux, des bosquets et des ronces. Cette forêt-là était trop claire, trop de feuillus, quelque chose n'allait pas. Et c'est quand elle se tourna qu'elle vit à l'orée des arbres les prairies en pente douce sur lesquelles les bois s'ouvraient. Celui qui la portait l'entraînait hors du couvert des arbres, d'un pas rapide.

Elle se réveilla tout à coup. Ce n'était pas l'île aux corbeaux. Cela n'allait pas du tout. Elle avait perdu Toothless, elle ne l'entendait plus. Elle s'accrocha à l'épaule devant ses yeux, regarda en arrière, elle n'arrivait pas à le voir sous l'ombre des arbres.

– Emma, calme-toi.

La voix était essoufflée. Elle se laissa retomber, plissa les yeux pour le voir mais sa tête avait recommencé à tourner, des points blancs dansaient devant sa vision. Une pensée incongrue lui dit que c'était Arwen. Elle ne savait pas ce qu'il faisait là, elle ne savait pas comment il l'avait trouvée. Peut-être qu'elle était en train de le rêver. Puis elle tourna la tête et, pendant un instant, tout redevint clair.

Des maisons. À travers sa vue cahotante, brouillée, sautillant au rythme des pas d'Arwen, elle vit des maisons. À peine quelques centaines de mètres devant elle. Des maisons trapues, basses, grossières qui lui tournaient le dos, toutes rassemblées, chuchotant, médisant. Elle voyait les fumées bleues qui s'élevaient dans le ciel, le voile de l'air humide saturé de rosée. Les premières maisons du village.

Elle gémit. Elle eut brusquement la nausée. Mais elle ne pouvait pas parler. Arwen continuait de la calmer et elle ne pouvait pas l'arrêter. Il l'amenait droit dans la gueule du loup, avec des pas de plus en plus rapides ! Elle cacha son visage contre sa poitrine. Elle le supplia. Elle ne voulait pas être là. Elle ne pouvait pas être là. Qu'il la ramène ! Qu'il la laisse au pied de son arbre ! Une bouffée de chaleur remonta dans sa poitrine, une bouffée de panique.

Mais Arwen ne s'arrêtait pas. Elle entendit un cri venir de loin, un appel.

Sa tête commençait à tourner. De toutes ses forces, elle ferma les yeux et appela ses autres cauchemars. Elle ne voulait pas voir ça. Elle se laissa sombrer dans l'inconscience.


Et voilà, ce que vous attendiez avec impatience ! Emma est de retour parmi les vikings ! Alors ? Lesquelles de vos théories ce sont retrouvées confirmées ? Et si certaines choses ne se sont pas passées comme vous les attendiez, ma version est-elle mieux ou moins bien ?

J'espère que cette avancée dans l'histoire et toutes vos conjectures sur ce qui va se passer après vous tiendront occupés parce que le prochain chapitre ne devrait pas arriver avant au moins 3 semaines (peut-être un peu plus mais je vais essayer de le poster avant le 7 septembre). En effet, demain je pars enfin en vacances, et mon ordinateur ne vient pas avec moi !

Ca veut aussi dire que du coup je ne pourrais pas répondre à vos commentaires avant un certain temps (mais que ça ne vous empêche pas de m'en envoyer quand même ! peut importe quand je les lis, je les attendrais toujours avec impatience). Et d'ailleurs je m'excuse pour les commentaires du chapitre précédents auxquels je n'ai pas répondu avant aujourd'hui.