L'aube n'était pas encore levée, mais il était déjà - ou plutôt encore - debout. Sa reine lui avait ordonné de se rendre sur Uu'mui avec sa servante afin de soumettre les adorateurs bafoués à leur volonté, mais avant il avait préféré faire un crochet par Oumana, afin de s'assurer de ses propres yeux que tout s'y passait bien en l'absence de toute figure d'autorité et, outre une stupide dispute entre alphas à propos d'une chambre un peu plus grande que les autres, il n'avait rien eu à déplorer. Chacun connaissait sa place et son rôle et s'y tenait. Le scientifique que Rosanna Gady avait fait venir depuis la ruche s'était étrangement installé dans le village des hommes, vivant en reclus dans son laboratoire où il passait ses journées à étudier les deux hybrides et, alors qu'un autre aurait sans doute soulevé de nombreuses objections, le fait qu'il soit quasiment invisible aidait à calmer les villageois, de toute manière de moins en moins tatillons sur le sujet.
Les deux autres transfuges s'étaient eux installés avec leurs congénères en bordure de forêt et effectuaient sagement leur part de travail, tentant de s'adapter à cette nouvelle dynamique sans faire trop de vague. Fort heureusement, Esal'kan et quelques autres semblaient les avoir pris en pitié, et leur prodiguaient quelques conseils et coups de pied bien placés afin de faciliter l'insertion.
Il s'était félicité d'être resté lorsque Milena Giacometti et l'Hiigthagan étaient revenues avec une bande de minuscules humains énervés, mais leur larve et son ombre humaine avaient admirablement géré la situation. Si bien en vérité que les petits primitifs avait même demandé à pouvoir envoyer une autre délégation à Estain, afin qu'ils puissent observer plus amplement leur mode de vie. Tant qu'il n'avait pas à leur faire faire la visite, il n'y voyait aucun inconvénient, contrairement au prochain projet que l'Hiigthagan était venue lui soumettre.
Puisque leur mission était remplie, lui avait-elle dit, elle désirait partir avec son humaine sur sa lune natale afin de prendre contact avec les siens. Ils savaient qu'elle était partie élever un enfant wraith et certains avaient déjà rencontré Markus. Il était temps qu'ils sachent ce qu'ils faisaient ici.
La simple perspective d'avoir à faire à plus d'un Irän lui donnait la chair de poule. L'idée de devoir collaborer avec eux le répugnait encore plus, et plus prosaïquement, il n'était pas convaincu que faire venir encore plus de prédateurs dans un système où les proies - les donneurs - ne suffisaient déjà pas à les nourrir tous soit une bonne idée.
Elle lui avait répondu que les Iräns avaient de bons contacts avec de nombreux mondes humains, et qu'ils seraient un « gage de fiabilité» auprès de nombreuses populations. Après tout, quelle meilleure preuve de confiance pourraient-ils montrer qu'eux, qui haïssaient les wraiths plus que tout, vivant à leurs côtés ?
Il n'avait trouvé aucun contre-argument et avait fini par grogner un assentiment grincheux, tout en se demandant pourquoi la maudite humaine censée gérer tout ça, et présentement partie en mission, mettait tant de temps à revenir d'une simple visite diplomatique sur un gros caillou sablonneux.
Finalement, après trois jours sur Oumana, il n'eut plus aucune excuse pour repousser sa visite sur Uu'mui, et c'est Azur et deux alphas sur ses talons qu'il se mit en route.
Il avait tout d'abord pensé y aller en Dart, mais les autochtones avaient récemment appris à craindre les petits vaisseaux, qui de signes annonciateurs de leurs maîtres adorés étaient devenus signes de sélection et de mort. C'est donc à pied qu'il se rendrait sur place.
D'après le dossier sur la planète, Uu'mui était un monde océan parsemé d'archipels paradisiaques aux plages blanches et aux humains dociles et soumis. D'après le même fichier, la population avait à l'origine été réduite en esclavage pour leurs magnifiques chevelures, que mâles comme femelles portaient généralement aussi longues que possible, et leur art du tatouage, aussi développé et profondément ancré dans leur culture que le leur.
C'est donc sans surprise qu'il se retrouva à patauger dans quinze centimètre d'eau de mer pour rejoindre la plage toute proche.
Quelques planches brûlées à moitié enterrées dans le sable lui apprirent qu'autrefois, un ponton devait permettre aux visiteurs d'accéder à la terre ferme sans se mouiller les pieds, mais que les indigènes, après leur disgrâce, n'avaient pas vu l'utilité d'un tel aménagement et l'avaient donc laissé dans l'état où l'avaient réduit les Darts de Silla.
Accrochés comme autant de coquillages beige aux flancs escarpés d'un volcan en sommeil, les ruines d'un village autrefois prospère s'étendaient à quelques centaines de mètres de la Porte.
Abandonné par les survivants des premières sélections qui, au vu des nombreux objets rituels gisant entre quelques os couverts de mousse, s'étaient précipités au-devant des chasseurs, pensant les accueillir dans la joie pour n'y trouver que la mort dans d'atroces souffrances.
Deux statues de pierre noire gisaient brisées à l'entrée du village. Prenant un instant pour les examiner, il ne put que secouer la tête en sifflant de dépit. Les monolithes avaient été jetés à bas et leurs visages détruits à coups de masse, pourtant, indubitablement, elles avaient représenté de fiers guerriers wraiths stylisés.
Sa tâche ne serait pas facile.
« Partez en repérage. Trouvez les humains les plus proches et ne vous montrez pas.» ordonna-t-il aux deux alphas qui disparurent en silence dans la végétation côtière.
Il n'eut même pas besoin de se retourner pour savoir qu'Azur l'observait, attendant de connaître sa tâche.
« Reste avec moi. Quand nous aurons trouvé les humains, tu iras en premier. C'est toi qui établiras le contact. Rassure-les, nous sommes venus afin de leur offrir la possibilité de renouveler leur allégeance et en aucun cas pour les faire souffrir. Nous ne les forcerons pas, mais ils ont toujours bien servi leurs maîtres, et cette idiote de Silla a bafoué nos plus anciennes traditions. Nous sommes là pour réparer cette erreur. »
« Bien, Monseigneur. »
Il sentit son odeur de peur.
« Et, Azur... quel que soit leur choix, tu ne me décevras pas. Tu es une excellente servante, quoi qu'il en soit.» la rassura-t-il, l'attirant à lui pour lui gratter la tête.
« Merci, maître. »
Il la flatta encore quelques instants, s'autorisant même un grondement satisfait avant de reprendre son inspection tranquille des ruines du village.
Moins d'une heure plus tard, Aeolym lui signala avoir trouvé un autre village caché dans une crique bordée de falaises.
Il fit donc signe à Azur, qui grignotait un fruit rose, accroupie sous un porche à demi-effondré, de la suivre, tandis que d'une pensée il intimait l'ordre à l'autre alpha, Galymn - qu'il avait fait venir exprès de la ruche pour l'accompagner - de les rattraper le plus vite possible.
Ce dernier les rejoignit peu avant qu'Aeolym, qui avait rebroussé chemin pour les attendre, ne se montre.
« Le village a été construit récemment, et leur port est caché. J'ai également remarqué des guetteurs, Commandant. »
« Ce n'est pas grave. Nous ne sommes pas là pour nous infiltrer, mais pour leur rendre visite. Qu'ils nous voient venir. Qu'ils nous entendent venir. N'oubliez pas, nous sommes leurs seigneurs protecteurs, pas des prédateurs affamés. Azur ira en avant pour annoncer notre venue. Vous m'escorterez. »
« A vos ordres, Commandant. »
Suivant le sentier serpentant dans la forêt, ils se mirent en route, descendant lentement vers la partie basse de la crique. Ils n'avaient pas fait deux kilomètres qu'un cri - qui pouvait sans doute passer aux oreilles d'un humain inattentif, pour celui d'un quelconque volatile - retentit. Mais il ne fut pas dupe, et il ne lui fallut que quelques secondes pour repérer le guetteur perché à la cime d'un arbre couverts de lianes.
« Ils savent que nous sommes là, vas. » ordonna-t-il à son esclave, alors que les deux alphas venaient se placer côte à côte dans son dos.
Il ralentit insensiblement, la regardant courir sur le chemin de terre, légère et rapide, puis plutôt que de s'en faire, il s'abandonna à la contemplation de la nature splendide qui les entourait, toute explosions de couleurs florales, chants d'oiseaux et bruissements d'insectes étincelants.
Par toutes les reines, que leur mission porte ses fruits et qu'il puisse emmener sa souveraine sur cette île sublime, loin de tout !
Quelques minutes plus tard, ils débouchèrent brusquement dans le village, amas de petites maisons de bois cachées entre les troncs et les fougères arborescentes.
A part sa servante courant à sa rencontre, nul humain, pourtant du poisson grillant sur un feu, et quelques autres détails lui apprirent qu'ils étaient là peu de temps auparavant.
« Je n'ai trouvé personne, Maître. Pardonnez-moi, je vous en prie ! » s'exclama-t-elle, s'inclinant bien bas.
Il lui fit signe de se redresser avec un grognement distrait, faisant signe à ses wraiths d'inspecter les habitations.
Malgré tout ce qu'il pouvait apprécier d'une chasse, celle-ci commençait à le lasser.
Rapidement les deux alphas furent de retour de leur inspection, bredouille.
Que ces humains aient peur et se cachent, après ce qui était arrivé, était normal, mais il allait se charger de leur rappeler l'ordre naturel des choses.
« Sortez, ne faites pas attendre vos maîtres, esclaves, ou mon courroux sera terrible ! » hurla-t-il à pleins poumons, observant les alentours avec attention.
De longs instants s'écoulèrent et un vieil homme sortit en boitant de derrière une maison.
Il jeta un regard mauvais à Galymn qui avait inspecté ce côté de la rue, puis se concentra sur l'humain, l'observant alors qu'il approchait lentement.
« Monseigneur, je vous en prie, prenez ma vie, mais épargnez les miens. Nous ignorons quel mal nous avons commis pour attiser votre courroux et ne désirons que votre pardon. » murmura l'homme, se laissant lourdement tomber à genoux devant lui.
« Relève-toi, vieillard. Ta pitoyable force vitale n'est ni appétissante, ni même nourrissante.» siffla-t-il, magnanime.
L'humain tenta de s'exécuter, en vain, tremblant sous l'effort, lui jetant un regard paniqué.
D'un geste négligent, il fit signe à sa servante de l'aider, et attendit tranquillement, les mains dans le dos, qu'il soit à nouveau stable sur ses jambes pour continuer.
L'homme attendit, tremblant de peur, toujours soutenu par Azur.
« Dis aux tiens de sortir de leurs cachettes, la reine qui a ordonné votre déchéance est morte, et il est temps que vous retrouviez votre juste place à nos pieds. »
Il sentit la peur et la méfiance de l'homme sous les relents aigrelets de la vieillesse et de la maladie. Il vit son regard incertain.
Poussant un soupir défait, il s'avança d'un pas, paniquant l'homme qui tenta de s'incliner à la recherche de son pardon et ne parvint qu'à perdre l'équilibre, emportant dans sa chute sa servante, incapable de le retenir.
Il ne revenait pas de ce qu'il s'apprêtait à faire.
Avec un grondement agacé, il s'accroupit devant l'humain qui rampait dans la poussière comme un ver.
« Il n'y aura plus de sélections, toi et les tiens avez ma parole de commandant.» lâcha-t-il avant de se redresser, et saisissant l'homme par le col, de le remettre debout et de sommairement l'épousseter.
« Vraiment ? » murmura le vieillard, si incrédule qu'il en oubliait la politesse.
Avec un nouveau grognement lui signalant de ne pas pousser sa chance trop loin, il acquiesça.
A son plus grand soulagement, Azur, qui s'était débarrassée de la poussière qui maculait son uniforme, prit les choses en mains.
«Mon maître tient toujours sa parole, et il est juste et bon. Ce qui vous a été fait était cruel, et vicieux, et il ne veut que vous offrir une nouvelle chance. Revenez vers les seigneurs, oubliez votre peur, et les choses redeviendront comme avant. Mieux qu'avant. Mes maîtres ne sont pas comme les autres. Ils sont extraordinaires. Ils sont les premiers d'une légion et ce qu'ils ont à nous offrir est... indescriptible. » lui expliqua-t-elle avec ferveur tout en le guidant vers un banc tout proche pour qu'il s'y assoie, initiative qu'il ne pouvait que soutenir au vu de la faiblesse de l'humain.
Le vieillard suivit docilement le mouvement, visiblement un peu perdu.
« Nos maîtres étaient justes et tout-puissants. Nous les servions avec dévouement et amour mais ils nous ont rejetés, nous privant de leur bénédiction sans même nous dire en quoi nous leurs avions déplu. Pourquoi serions-nous dignes de servir tes maîtres ? » demanda-t-il d'une petite voix triste.
Elle lui jeta un regard interrogateur et il acquiesça.
« Vos maîtres ont été vaincus par d'autres seigneurs, bien mal avisés, qui ont oublié les pactes qui lient les esclaves à leurs maîtres. Mes maîtres les ont à leur tour vaincus, et à présent, ils désirent vous voir réintégrer votre juste place auprès d'eux. Vous n'avez rien fait pour déplaire à vos seigneurs. Tu comprends, grand-père ? »
L'homme acquiesça, levant un regard humide de reconnaissance vers la jeune humaine qui lui sourit en retour.
Il s'essuya les yeux, puis portant deux doigts à ses lèvres, siffla, modulant un étrange chant.
Sur son appel, les habitants sortirent un à un de leurs cachettes, petite foule inquiète qui les observait avec circonspection.
Il allait leur ordonner de s'incliner, mais sa servante bondit sur ses pieds, lui jetant un rapide regard avant de venir se planter devant lui, observant les indigènes.
Refermant la bouche, il attendit la suite avec curiosité.
« Réjouissez-vous, le temps de la peur et de l'obscurité est fini ! A partir de cet instant, vous êtes libres ! A partir d'aujourd'hui, vous n'aurez plus d'autres maîtres que ceux que vous choisirez ! »
Il allait s'avancer pour la saisir par le col et lui rappeler sa place et le but de leur mission, lorsqu'elle se retourna, le regard empli d'une telle joie et d'une telle confiance qu'il en fut pétrifié.
« Là d'où je viens, il n'y a plus d'esclaves et nul n'a le droit de tuer impunément. Je suis libre. J'ai des droits, et mon maître ne peut disposer de ma vie comme bon lui semble. Je suis payée pour mon travail, et ma voix est écoutée. Là d'où je viens, des humains vivent aux côtés des wraiths, comme leurs égaux. Certains humains commandent même aux wraiths. »
Une vague d'exclamations choquées ponctua ses propos.
« Mon maître m'a choisie et m'a marquée, mais au final c'est moi qui ai choisi de rester à ses côtés, non parce qu'il est patient et généreux envers moi, ce qu'il est, jour après jour, mais parce qu'il se dévoue, corps et âme, à cette quête. Parce qu'il travaille si dur à faire que nous puissions vivre à leurs côtés, comme des égaux, que si je n'étais pas là, sans doute serait-il déjà mort de faim, faute d'avoir pensé à se nourrir. Mon maître ne vit pas pour lui. Il ne vit que pour sa reine et pour ses rêves. Je ne connais personne qui soit plus dévoué, plus généreux et plus ouvert d'esprit que lui.
Ce n'est pas la fin des sélections que nous sommes venus vous offrir aujourd'hui, c'est une nouvelle vie. La chance de faire partie d'un tout, la chance de servir un dessein infiniment plus grand et plus puissant. Plus grand et plus puissant encore que tous les seigneurs de la galaxie ! » s'enflamma-t-elle, son ardeur se communiquant lentement aux villageois.
Le silence retomba sur la petite foule, enfiévrée et bruissante d'espoir.
Lorsqu'elle se retourna vers lui, frappant son cœur de son poing en un salut digne d'un guerrier, criant : « Ouman'shii avec moi ! », il ne peut retenir un sursaut lorsque deux rugissements et le claquement sec de bottes résonnèrent derrière lui.
Dans le dos de la frêle adolescente, les humains posèrent un à un un poing sur leur cœur avant de mettre un genou à terre, et il sut qu'ils avaient gagné.
Avec un sourire carnassier, il lui rendit lentement son salut.
Pourquoi les humains se mettaient-ils à émettre toutes sortes de fluides à la moindre émotion ? Pourquoi pleurer lorsque tout allait bien ?
Au moins sa surprenante servante pleurait-elle de joie, les yeux brillants de reconnaissance.
La journée était belle.
