L'Ombre de Dol Guldur

Chapitre 25 : Be yourself

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Carlos Nuñez: St Patrick an dro


Legolas avait quitté la chaleur de sa chambre pour chevaucher dans la forêt. La neige tombait à gros flocons depuis plusieurs jours et avait recouvert les entrées du palais souterrain. On lui avait ouvert les portes et proposé une escorte, mais il avait refusé. Il désirait s'échapper un moment de la surveillance des guérisseurs et de son père, sans parler des responsabilités et des interventions incessantes que nécessitait son statut de capitaine de l'armée. Cependant, les soldats ne se formalisaient pas trop de le voir rechigner à la tâche et s'entraînaient sans lui, malgré le désaccord du Roi : il avait été absent un long moment, or il avait été le premier à leur dire qu'ils devaient être capables de se battre en bon ordre même sans capitaine.

Ainsi donc, il chevauchait seul sous l'averse de neige, couvert d'une grande cape sombre. Il montait à cru, et son beau cheval bai profitait autant que lui de l'escapade qu'il lui offrait. Il galopa à travers les arbres durant presque une heure, et s'arrêta lorsqu'il parvint à l'orée ouest de la forêt. La neige avait cessé de tomber, et il regarda autour de lui : la plaine s'étendait à perte de vue, brillante et blanche, aveuglant ses yeux. Au loin, il devinait la présence des bois de Lothlòrien ; mais derrière lui il sentait toujours l'odeur rassurante des arbres de Mirkwood, pins, sapins, chênes, bouleaux, saules… La forêt offrait ses merveilles aux elfes.

Alors, Legolas talonna sa monture et partit au grand galop à travers la plaine. Il se redressa et écarta les bras au-dessus de lui, laissant la capuche qui couvrait sa tête retomber sur ses épaules. Ravi, il riait tout seul, les yeux fermés, les bras tendus, sentant avec plaisir les muscles du cheval rouler sous ses jambes. Et lorsqu'il rouvrit les yeux, il vit que sa monture l'avait déjà amené très loin de la forêt ; et il l'arrêta. Le cheval rechignait pourtant à cesser sa course, il le laissa donc continuer à un trot soutenu tout en le dirigeant vers le sud. Après un moment, la neige se remit à tomber et il remit sa capuche tandis que sa monture ralentissait.


Ils étaient arrivés près des Monts Brumeux, la grande chaîne de montagnes qui s'étendait du Nord au Sud et passait entre Imladris et Mirkwood. Legolas eut une pensée pour Elladan et Elrohir, et son cœur se serra lorsqu'un sentiment de culpabilité l'envahit. Il avait quitté Imladris alors qu'il n'était pas vraiment conscient de ce qui se passait. Il s'était laissé mener par son père et par ses guerriers, sans se poser de questions, et il n'avait quasiment aucun souvenir du trajet, pourtant long, d'Imladris jusqu'au palais de Mirkwood. Son père lui avait assuré par la suite qu'Elrohir était en parfaite santé et qu'Elladan se remettait peu à peu, bien que l'état dans lequel on l'avait retrouvé fût très préoccupant les premières semaines. Thranduil lui avait aussi assené nombre de sermons concernant l'usage qu'il avait fait de sa magie, et lui répétait sans cesse que se jeter tête la première dans le danger pour sauver un ami n'est pas la meilleure solution pour éviter des morts et était même parfaitement stupide, voire suicidaire. Ce à quoi Legolas excédé avait fini par répondre que finalement, il avait peut-être essayé de se suicider vraiment. Il en rougissait maintenant, mais sur le moment cela avait eu le mérite de faire taire le roi, qui l'avait regardé en silence avec un air de profonde tristesse avant de se détourner. Un peu honteux et surtout passablement énervé, Legolas avait alors quitté la pièce dans un silence pesant. Puis, il s'était vêtu pour la chasse et avait fui le palais à cheval avant que le soleil ne soit levé.

Il chevauchait maintenant au pied des montagnes tandis que le soleil s'approchait du midi. La neige tombait toujours. Legolas observait simplement autour de lui, sans rien chercher de particulier, l'esprit dégagé de toute pensée, laissant son cheval avancer à un pas tranquille. Il longea ainsi les montagnes, silhouette solitaire dans l'étendue de neige. Calme. Détendu. Reposé. Pour la première fois depuis de longues années, il se sentait parfaitement bien. Il s'était habitué à ressentir cette gêne, cette infime douleur qui s'insinuait chaque jour depuis la base du crâne jusqu'au épaules et qui ne disparaissait que quand un guérisseur avait passé plusieurs heures à laver, masser et badigeonner la plaie d'onguents divers. Legolas évitait au maximum de recourir à ces soins, non seulement par pitié pour les guérisseurs mais aussi parce qu'il supportait difficilement de rester immobile pendant un temps si long. De plus, il haïssait l'idée même de sa faiblesse : se soumettre à ces soins l'obligeait à avouer qu'il n'était pas infaillible. Cependant, il avait eu la promesse de tous les guérisseurs qu'ils ne divulgueraient pas la nature de sa blessure à son peuple, car Legolas pensait sincèrement qu'on ne pouvait avoir confiance en un prince guerrier qu'on savait blessé et prompt à s'évanouir comme une fille effrayée. L'intervention de Yavanna lui épargnait dorénavant ce supplice, sauvegardant son amour-propre et sa confiance en lui-même…

Pour la première fois depuis longtemps, donc, Legolas se sentait parfaitement bien et il savourait l'idée que, définitivement, il ne pourrait plus mourir autrement qu'au combat. Enfin, il réapprenait à être immortel, à penser à l'avenir, à voir plus loin que le lendemain : il venait de quitter le palais sans prévenir, sans vêtements de rechange ni couvertures, il ne savait pas où il allait, il ne savait pas quand il rentrerait, et cela lui apportait une joie profonde et naïve qu'il redécouvrait. Il avait le temps. Autant de temps qu'il le désirait, pour parcourir la terre, pour apprendre encore, pour faire des rencontres et des découvertes… Du temps pour vivre, du temps pour aimer.

Alors, Legolas repartit au galop vers le sud, s'éloignant toujours plus du palais, ignorant le froid et l'humidité de la neige qui s'amoncelait sur ses épaules et alourdissait sa cape. La clarté aveuglante du soleil de midi qui se réfléchissait sur la neige s'étiola peu à peu pour laisser finalement venir le soir. Legolas ne s'arrêta pas : il n'avait pas faim, pas soif. Il n'avait besoin de rien et jouissait de ce bonheur simple dont il avait été privé durant de trop longues années. Et il eut soudain envie de tuer, de tuer des orcs, ces sales créatures qui lui avaient volé une partie de sa vie et qui dénaturaient la beauté de sa forêt. Ils pullulaient dans certaines parties de Mirkwood, croissant en nombre et apportant des mauvaises choses malgré la puissance des sortilèges des Elfes... Des nombreux animaux n'étaient plus ce qu'ils devaient être : on avait trouvé des écureuils aux yeux rouges, des cerfs noirs, et des araignées de plus en plus grosses et agressives... Legolas pensa alors à ceux qui étaient morts, et ils étaient bien trop nombreux. Immortel ou non, quand un soldat se faisait piquer puis dévorer par une de ces arachnides monstrueuses, il n'avait aucun intérêt à ne pas laisser son âme s'échapper de son corps. Il pensa alors que c'était exactement ce qu'il avait fait lorsque l'être qui avait pris la voix de Curunir avait dévasté son esprit alors qu'il était en train de tisser le sort qui montrait à Elrohir où gisait son frère blessé. Il avait laissé son âme s'en aller, il avait quitté ce corps que dévastaient des puissances de magie trop grandes pour lui. Et Elrond, grâce à sa sagesse et à sa propre magie, était parvenu à le mener devant Yavanna et Mithrandir. Cependant, Legolas ne comprenait pas pourquoi Yavanna s'était inquiétée de le voir abandonner sa vie. Concernant Elrond et Mithrandir, leur intervention pouvait s'expliquer par l'affection qui les liait… mais, Yavanna ? Il avait beau réfléchir, il ne s'expliquait pas son geste.

Regardant à nouveau autour de lui et quittant ce trop-plein de questions auxquelles il ne savait répondre, Legolas s'aperçut qu'il était approchait du royaume Nain ; et en effet deux guerriers se dressèrent face à lui. Il leva les deux mains en signe de paix et, s'exprimant dans leur langue, leur parla ainsi :

- Je suis seul et je viens en paix, maîtres nains. Je suis Legolas, fils de Thranduil.

- Approche donc, elfe, et descend de ta monture. Tu es déjà bien assez grand quand tes pieds sont au sol.

Legolas obéit, observé par les deux guerriers à l'accent guttural. Ils portaient chacun deux haches et ils avaient des poignards à la ceinture. Leurs épaules étaient couvertes d'une protection de cuir. L'elfe mit docilement pied à terre devant eux et ôta son arc qu'il avait passé autour de son épaule pour le poser à ses pieds, suivi de ses poignards. Les Nains le regardaient faire sans mot dire, et quand il se fut raisonnablement désarmé devant eux, ils eurent tous les deux un gros rire tandis que leurs visages se fendaient d'un sourire :

- Il est toujours agréable de voir un elfe tout nu sans ses armes, mon ami.

Legolas sourit en retour : il n'était pas menacé et ne venait pas pour chercher la bagarre. Cependant il était étrange de voir deux guerriers postés à cet endroit, et il leur dit :

- Nous sommes en paix avec les Nains. Vos frontières sont-elles menacées au point que vous arrêtiez ceux qui viennent des royaumes voisins ?

- Il se passe des choses pas très claires, en ce moment : nous savons qu'une ombre s'étend dans ta forêt, prince de Mirkwood, et une ombre s'étend de même dans le royaume de pierre.

- J'ignorais que vous étiez touchés par le malheur, comme nous le sommes depuis un moment…

- Ah ! Ca ! Les Elfes se préoccupent fort peu des affaires des Nains, et c'est tant mieux. Mais, voyons, nous ne nous sommes même pas présentés : Fili et Kili, pour te servir. Et puisque que nous n'avons pas été très aimable avec toi, oreilles pointues, on t'offre un repas dans notre repaire secret de guetteurs ! La bière est bonne, et la viande cuite à point de ce midi. Un repas de roi !

Legolas, interloqué, laissa échapper un rire bref avant d'accepter la proposition des Nains : après tout, il en croisait rarement d'aussi sympathiques.

- Je viendrai avec vous, alors, amis.

- Qu'il en soit ainsi ! Reprends tes armes et ton canasson, et suis-nous !

Sur ce, Fili et Kili tournèrent les talons et s'en furent au pas cadencé sans attendre Legolas. L'elfe récupéra ses dagues et passa l'arc à son épaule puis regarda sa monture, qui lui rendit un coup d'œil attristé : « canasson ? »

-Ne fais pas ta tête de mule, Kern. Ils auraient été capables de te prendre pour une vache.


Legolas entra dans l'abri et ôta sa cape alourdie de neige. Les Nains l'observèrent attentivement tandis qu'il leur apparaissait dans ses habits de chasseurs, puis ils lui offrirent une place sur une couverture près du feu :

- Tiens, pose-toi là, oreilles pointues. Tu as laissé ton canasson sous la neige ?

- Oui, sourit Legolas. Il se débrouille tout seul et il ne s'enfuira pas.

- Tant mieux, tant mieux. Tiens, sers-toi en viande, prince de Mirkwood.

Legolas remplit l'assiette que lui tendit l'un des nains : la viande fumait et dégageait une odeur savoureuse. L'autre nain remplit trois pichets de bière à ras bord.

- Allons, puisque vous savez qui je suis, dites-moi lequel est Fili et lequel est Kili.

- Fili, pour te servir. Kili est plus gras que moi, c'est facile.

- Ne te moque pas, fit Kili : cet elfe-là, maigrichon comme il est, il ne fera pas la différence.

- Bah, il suffit de compter les tresses dans vos barbes, non ? Kili en a une de plus…

Les Nains le regardèrent un instant, sidérés. Puis leur joie explosa et ils donnèrent de grandes claques dans le dos à Legolas avant de lui mettre un pichet de bière dans les mains.

- Pour un elfe, tu t'y connais en Nains, toi !

- Pour des Nains, vous cuisinez bien.

- Allez, mange et tais-toi, sinon on va finir par se battre. Ca serait dommage, pour une fois qu'on trouve un elfe pas trop niais !

La discussion fut animée et arrosée de bonne bière ; et il s'avéra que ces trois-là s'entendaient comme larrons en foire. Fili et Kili découvrait un elfe qui n'était ignorant ni de leur langage ni de leurs coutumes, et Legolas s'amusait grandement de leur joyeuse et bruyante compagnie.

La nuit était bien avancée lorsqu'ils terminèrent de boire et de manger, et les nains proposèrent de jouer aux dés. Et les parties s'enchainèrent, longues et ponctuées de cris et de rires. Ils jouaient pour rien, juste pour leur plaisir, et Legolas se disait qu'à plus de deux mille ans, c'était bien la première fois qu'il jouait aux dés vautré à plat ventre dans la poussière en buvant de la bière, surtout en compagnie de nains.

La nuit passa ainsi et la fatigue vint, amenée par les rires et la bière – surtout par la bière. Fili sortit de l'abri pour uriner, et Legolas entendit un grognement qui ressemblait à : « Pousse-toi, la vache » suivi d'un hennissement et d'un coup de sabot. Il se roula par terre de rire, ivre comme il ne l'avait pas été depuis longtemps, et Kili le regardait sans comprendre. Et quand Fili revint en se tenant le genou, maudissant le fichu canasson de l'elfe, il comprit et rejoignit Legolas dans son fou rire.

Ils finirent par se coucher tous les trois, abrutis par l'alcool et par le jeu, et les Nains ne laissèrent pas Legolas fermer les yeux avant de lui avoir arraché la promesse que oui, s'il s'avérait qu'ils avaient laissé passer des saletés pas naturelles sur le chemin qu'ils étaient censés surveiller, ça serait de sa faute. Et puis ils s'endormirent côte à côte, laissant le feu s'éteindre.

Le midi vit les nains s'éveiller de leur torpeur. Legolas n'était plus dans l'abri, et ils se levèrent pour le chercher : ils sortirent mais ne le virent point. C'est Legolas qui se tourna vers eux et les héla : couvert de sa cape elle-même couverte de neige, l'arc à la main, il se fondait si bien dans le paysage que les Nains durent s'approcher pour le discerner.

- Ah ça ! Déjà debout, oreilles pointues ?

- Je surveille votre chemin depuis l'aube, mes braves amis. Vous ronfliez si bien que je n'ai pas eu le cœur à vous éveiller.

- Sacrebleu. Même pas de gueule de bois ?

- Même pas.

- J'avoue que tu es épatant, l'elfe. Tu causes comme un nain, tu bois comme un nain, et tu tiens l'alcool tout aussi bien.

- Je prends ça comme un compliment.

Les Nains éclatèrent de rire :

- Pour sûr, toi, tu reviendras nous voir !

- Je reviendrai ! Nous nous reverrons très certainement, et peut-être assez tôt.

- Et apporte de ton vin de cerise, la prochaine fois.

- Seulement si Fili ne traite plus mon brave cheval de vache, se moqua Legolas.

Fili ouvrit de grands yeux :

- Parce qu'il comprend ce qu'on lui dit, ton canasson ?

- Quand on le confond avec une vache, il sait faire la différence, oui, dit Legolas avec espièglerie.

Fili et Kili le regardaient avec étonnement :

- On n'avait pas vu d'elfe depuis longtemps, et on en apprend de bonnes.

- Allons, mes amis ! Il y a toujours matière à surprendre l'autre. Il est temps que je parte, car je veux faire de la route avant que la nuit ne vienne.

- Où vas-tu ?

- Vers le sud ! J'ai quitté le palais hier. Je me promène. Peut-être irais-je à Imladris.

Kili disparut dans l'abri, et sa voix rocailleuse en sortit :

- Attends, je veux te donner des provisions de viande ! J'ai vu hier que tu n'avais rien.

Legolas le remercia, puis ils se dirent adieu ; et l'elfe enfourcha son cheval et disparut à leurs yeux.

Et Fili dit à Kili :

- N'empêche, un canasson elfique sans selle, la nuit, de loin, dans la neige et après quelques bières, ça ressemble bien à une vache.

Et Kili de répondre en se grattant la barbe :

- N'empêche, un prince elfe sans sa couronne, la nuit, de près, dans notre abri et après quelques bières, ça ressemble bien à un ami.