Interlude – Luna
Une silhouette se pressait le long des corridors, ne faisant presque pas de bruit. Personne ne l'aurait remarquée, de toute façon : c'était l'heure du diner et les écoliers s'étaient précipités en masse vers les tables remplies. Les corridors étaient vides, ce qui permettait à Luna Lovegood d'avancer sans se heurter à la bêtise et les sarcasmes habituels.
Elle en aurait été bien aise, sans doute, si elle s'en était aperçue. Mais elle était perdue dans ses réflexions et, même si on le lui avait fait remarquer, elle aurait rétorqué, sur un ton un peu moins serein que d'habitude, peut-être, qu'il y avait des choses plus importantes que la regrettable tendance des adolescents à la cruauté.
Il n'y avait personne pour le lui faire remarquer et elle resta donc perdue dans ses pensées.
La situation était plus sérieuse qu'elle l'avait soupçonnée. Tout le monde avait été choqué émotionnellement : Neville et Ginny le manifestaient moins parce qu'ils ne savaient pas quoi dire, ayant été pris au dépourvu. Ils n'avaient pas l'habitude de ce genre de situation. Harry et Hermione, qui étaient pourtant le plus souvent au cœur de l'action, avaient réagi d'une façon qui démontrait que ce niveau de trahison dépassait tout ce qu'ils avaient connu. Ron… quelque part, c'est la réaction de Ron qui démontrait la gravité de la situation. Luna avait grandi la porte à côté, elle connaissait le garçon, et même s'il avait progressé au point de laisser une et peut-être deux personnes dans son cœur, au point de faire des efforts pour les aider, elle ne se serait pas risquée à lui attribuer une conscience, une sensibilité. Elle ne s'en blâmait pas. Des années durant, le garçon avait montré tous les signes d'être moralement déficient, paresseux, souvent cruel, quelquefois sans y penser. Il avait délibérément pris la voie facile chaque fois que le choix s'était présenté il aimait le Quidditch, manger, dormir et pas grand-chose d'autre. Qu'il aime Harry n'était plus discutable maintenant mais pour des années elle n'en aurait pas juré. Mais même ainsi, sa réaction devant ce qu'on avait fait une personne connue mais pas proche, devant l'innocence outragée, devant l'injustice du monde, révélait à la fois une personne avertie des limites du bien et du mal… et une situation si terrible que même le dernier des idiots ne pouvait que vomir.
Elle comprenait aussi, et elle pensait être la seule du groupe, que c'était aussi de la culpabilité qu'il ressentait. Après tout, c'est lui qui avait lancé cette campagne de « Sauvons Harry ! » qui les avait menés là. Sans doute pensait-il que leur situation était déjà la pire et que n'importe quelle action ne pouvait que l'améliorer.
Ha.
Certainement il recevait toute une éducation, en étant le meilleur ami du Garçon Qui A Survécu. Aux côtés d'Harry, on pouvait affirmer une chose : c'est que si les choses pouvaient empirer, elles le feraient. Il avait déjà tant contre lui, c'était déjà un miracle qu'il ne se soit pas écroulé.
Mais pour Ron, ces derniers mois avaient du être une révélation : penser « Harry n'a pas de chance » était une chose voir ce « manque de chance » sous forme de liste en était une autre. Il y avait un point certainement, où on devait cesser de croire à l'effet du hasard et se dire que quelque chose n'allait pas.
Et ce point, pour une personne non préparée, devait être terrifiant.
Luna pensait que pour Harry, c'était plus une question de « encore quelque chose qu'on m'a fait ! ». Il était sincèrement outragé, elle en était sûre. Surpris ? Probablement pas. Après tout, sa vie était une succession de trahisons et de mensonges. Il connaissait la chanson. Elle pensait que c'était un lien qu'ils avaient, lui et elle. Ils connaissaient l'injustice du monde et l'acceptaient. Enfin, il se battait, lui, mais souvent plus pour les autres que pour lui-même.
Ensuite venait Neville. Le gros garçon avait encore foi dans l'univers et cherchait la paiw dans son jardin dès qu'il le pouvait. Mais il connaissait l'injustice des adultes. Qu'ils aient condamné Sirius sans procès avait du le surprendre, oui, mais après… il n'avait sans doute pas eu de mal à l'imaginer.
Hermione Granger était un mystère pour Luna. Comment pouvait-on assembler autant d'informations en si peu de temps et refuser de l'analyser… elle ne savait pas. Elle ne comprenait pas comment la jeune fille, avec son titre stupide de « meilleure sorcière de sa génération », pouvait refuser de voir ce qui était devant ses yeux. Il ne fallait pourtant pas une intelligence hors du commun pour réaliser que la situation d'Harry dans la monde moldu était pire qu'on ne l'imaginait. Quand un garçon grandit à peine en cinq ans, ne manifeste aucun signe de la puberté, n'a aucun respect pour sa vie et semble croire que la douleur physique est normale… il y avait des textes en psychologie qui décrivaient Harry. Mot pour mot. Mais pour Hermione et Ron, c'était « juste Harry ». et Luna soupçonnait que la fille refusait simplement de voir ce qu'elle ne voulait pas, ce qui était déconcertant et, dans leur situation, carrément dangereux.
Elle soupira. Elle n'était pas là pour changer le monde – ou alors seulement une petite partie – et elle ne pensait pas que Granger serait réceptive à la critique. Le « bon » côté des choses, sans doute, c'est qu'elle ne s'écroulerait pas devant la situation, simplement parce qu'elle refuserait de voir à quel point elle était mauvaise.
Encore que sa réaction en comprenant les conséquences de cette histoire de courrier ait été impressionnante. Etait-il possible que ses œillères commencent enfin à se dissiper ? Comme pour Ron, peut-être que voir tous les évènements sous forme de liste avait éclairci l'ampleur du phénomène…
Ginny était toujours Ginny. Brave, audacieuse, se battant contre les moulins à vent. Un peu limitée, peut-être, un peu excessive dans ses réactions – et encore, elle s'était beaucoup améliorée – mais après cette terrible première année et la certitude d'avoir perdu ce qui avait été sa seule amie, Luna était enchantée de son retour. Elle espérait aussi que maintenant que son amie était enfin dans le processus de devenir l'héroïne qu'elle avait toujours voulu être - et qu'elle semblait prédestinée à être, du point de vue de la blonde – elle allait pouvoir cesser de poursuivre le Garçon Qui A Survécu dans l'espoir que son héroïsme déteindrait sur elle.
Pauvre Harry. Oui, « Certains naissent grands, certains atteignent la grandeur, et pour d'autres… on la leur enfonce dans la gorge», comme disait Shakespeare. Harry correspondait certainement aux trois cas mais lui faire admettre, à ce point, que « héros », appliqué à son cas n'était ni une insulte ni une moquerie cruelle…
Elle soupira encore. Que les humains étaient compliqués ! Les théories de la magie étaient bien plus simples, par contraste.
Mais elle avait choisi de s'impliquer et elle ne reculerait pas. Malgré les tempêtes émotionnelles et les retournements de situation, c'était bon de communiquer de nouveau avec des gens, même à un niveau basique. Oh, elle aurait bien aimé avoir de nouveau une conversation d'un niveau un peu élevé, et son père lui manquait terriblement, mais c'était la première fois qu'elle fréquentait régulièrement un groupe qui acceptait ses excentricités. Le sentiment d'appartenance était grisant.
Pour en revenir à la situation présente… tous ces renseignements sur les elfes seraient très utiles. Elle mentionnerait à la prochaine réunion que peu importait en fait comment Stubby Boardman avait été emprisonné sans procès : à ce point l'important était qu'il se soit échappé.
Elle se demandait s'ils avaient avancé un peu sur le problème du courrier. Elle-même pensait qu'elle avait fait le tour des solutions proposées aux orphelins : pas grand-chose, comme il était prévisible, mais une pièce de plus ajoutée à leur puzzle. Elle se demandait si c'était une bonne idée, à ce moment, de suggérer plusieurs autres problèmes possibles. Seraient-ils stimulés par l'idée de tant de choses à apprendre et de chemins à emprunter ? Ou seraient-ils écrasés par l'ampleur de la tâche à venir ?
Elle les aiderait de son mieux, bien sûr, mais…
- Mlle Lovegood !
- Professeur McGonnagal.
- Et peut-on savoir où vous allez de ce pas ?
- A la serre n°3, professeur. J'ai Herbology dans cinq minutes.
- Et vous aviez Transfiguration il y a une heure ! Et vous n'y étiez pas ! Croyez-vous, Lovegood, que vous puissiez choisir vos classes comme il vous convient ?! « Oh, peut-être Potions ce matin, ou peut-être Arithmancy ! »
- … J'ai vraiment Herbology dans cinq minutes.
- Et vous aviez vraiment classe avec moi il y a une heure ! Dans mon bureau, Melle Lovegood ! Immédiatement !
Elle les aiderait de son mieux. Contre le monde, contre l'injustice, et contre les professeurs qui utilisaient leur autorité pour se venger des injures qu'ils pensaient avoir reçu. Elle ne reculerait pas. Elle avait été admise dans le comité pour la sauvegarde d'Harry Potter.
Elle se battrait en son nom, et en celui de toutes les victimes.
Comme il le ferait pour elle.
A Suivre.
