Notes : Désolée de vous annoncer qu'il y a encore un suspense à la fin de ce chapitre. Moi qui disais au début de mon histoire que je n'étais pas fan des cliffhangers, j'ai l'air de quoi maintenant ? : -) Merci pour la critique, Élida17. Je suis d'accord que tout ça vaut la peine. Désolée de n'avoir pas pu te répondre personnellement.

Chapitre 25 : Sumiko

6 juillet, 03h00

Sam a vaguement conscience de la commotion qui règne dans la maison. Rania apparaît la première dans l'embrasure de la porte de la chambre, les joues rouges et les cheveux emmêlés, un énorme sac de voyage accroché à son épaule. Elle leur jette un rapide coup d'œil, passe la tête dans le corridor et donne une série d'ordre à Lucas. Puis, elle ouvre son sac et y prend une paire de gants en latex.

Sam se redresse dans le lit. «Il dit qu'il a envie de pousser».

-Okay… La durée des contractions et l'intervalle ?

-Quelque chose comme 90 secondes. Il y a un écart de trois minutes. Il y en a une qui vient juste de finir.

Rania s'approche de Dean et pose une main sur son front.

-Hé Dean ?

Ce dernier cligne des yeux et la regarde sans comprendre, comme s'il était surpris de la voir là. «Je suis désolée mais il faut que je t'examine. On va se dépêcher avant la prochaine contraction.»

-Mmm, répond Dean qui se tourne sagement sur le dos.

Rania remonte le drap de manière à ce qu'il demeure couvert jusqu'aux genoux, et Sam lui est bêtement reconnaissant de sa délicatesse. Il aide son frère à remonter ses jambes et lui parle tout au long de l'examen pendant que Dean respire par à coups en essayant de ne pas grimacer. «Je te l'avais dit qu'elle serait là à temps. Tu vois, tout va bien. Sue sera bientôt avec nous.»

Rania se relève et retire ses gants. «La dilatation est complète. Dean ? Je veux que tu m'écoutes attentivement.»

Dean hoche la tête et se redresse sur ses coudes avec l'aide de Sam.

-Je sais que c'est difficile de résister mais je ne veux pas que tu pousses à la prochaine contraction. J'ai des choses à préparer avant. Continue de respirer et essaie de détendre ton corps le plus possible. On va se dépêcher et ensuite, tu pourras mettre ta fille au monde.

-Est-ce que… est-ce qu'elle va bien ? demande Dean d'une voix inquiète.

-D'après ce que je peux voir, tout se passe normalement.

Dean pousse un long soupir qui s'interrompt soudainement quand une autre contraction commence. Il se tourne instinctivement sur le côté gauche et cherche à tâtons la main de Sam.

-Sam, j'ai besoin de toi, dit Rania qui continue de fouiller dans son sac.

-Je ne peux pas le laisser, répond Sam.

La jeune femme le fusille du regard.

-Sam.

À regret, Sam se penche et murmure à l'oreille de Dean. «Je dois juste aller aider Rania quelques minutes et je reviens, okay ? Je suis juste à côté.»

-Lucas est en train d'apporter mon matériel jusqu'ici. On va installer un drap stérile sur le tapis ici, près du lit. Ce sera ma surface de travail. Ce n'est pas l'idéal mais à défaut d'avoir une table, ça fera l'affaire. Tu m'amènes tout ce qui se trouve près de la porte.

Sam hoche la tête. Une plainte de son frère lui va droit au cœur. Le médecin pose une main sur son bras. «Je m'occupe de Dean. Tout va bien aller, Sam. Fais-moi confiance.»

-Je te fais confiance. C'est juste que…Il est tellement fatigué.

-C'est normal quand un accouchement progresse aussi rapidement. Ce n'est jamais facile de voir souffrir ceux qu'on aime, mais crois-moi : une fois que vous tiendrez votre fille dans vos bras, vous oublierez tout le reste. Allez, dépêche-toi.

Sam n'est pas surpris de voir la quantité de matériel qui s'empile près de la porte. Il le transporte jusqu'au pied du lit où le médecin est en train d'étendre un immense champ stérile et d'y disposer différents instruments. Sam termine avec un galon d'eau stérile et une pile de serviettes, tendues directement par Lucas, l'air épuisé, qui lui souhaite bonne chance et explique qu'il va aller entretenir le feu au rez-de-chaussée. Sa discrétion respectueuse est toute à son honneur.

Sam dépose son chargement près de Rania et retourne trouver Dean qui s'accroche aussitôt à lui. «Sam je ne vais plus pouvoir me retenir. Il faut que je pousse.» murmure-t-il avec une certaine gêne, comme s'il devait se sentir responsable de la volonté indépendante de son corps.

-Tu n'auras plus besoin, répond Rania. Tout est prêt. Okay. Sam : aide Dean à descendre vers le pied du lit. Je veux qu'il soit le plus près du bord possible, une fois ses genoux pliés. Ensuite, tu t'assois derrière lui de façon à le soutenir en position semi-assise.

L'installation est laborieuse, mais Dean, animé d'une nouvelle détermination, collabore autant qu'il le peut. Une fois bien callé contre le dos de son frère, il laisse Rania installer plusieurs serviettes sous lui et remonter le drap qui le recouvre jusqu'au niveau des hanches. Elle porte de nouveaux gants et a installé sur le plancher une lampe halogène à piles qui lui permet de mieux voir. Son ingéniosité est sans limites, pense Sam.

-Il y en a une autre qui arrive, avertit Dean.

-Bien. Ce que je veux que tu fasses, quand une contraction commence, c'est de te redresser et de t'agripper à tes genoux avec tes mains. Ce sera plus facile de cette façon-là. Tu prends une profonde inspiration, tu la bloques et tu pousses. Concentre tes efforts vers le bas du ventre. Sam, tu le soutiens de manière à ce qu'il-

-C'est maintenant, murmure Dean qui se met en position avec l'aide de Sam. La première poussée lui arrache un grondement. Sam sent ses muscles tendus trembler contre lui. Il le soutient sans entraver ses mouvements, envahi par des émotions si violentes qu'il a l'impression de se noyer.

Lorsque Dean laisse finalement l'air quitter ses poumons et qu'il s'affaisse contre lui, Sam le serre fort. «Je t'aime, murmure-t-il à son oreille. Je t'aime, Dean.»

-C'était parfait, Dean, commente Rania en lui caressant la jambe. Rassemble tes forces pour la prochaine.

Dean Winchester a toujours détesté l'inaction. Il a appris, dès son plus jeune âge, qu'il existe deux attitudes face à la vie : subir ou agir. Si la première phase de l'accouchement lui a laissé l'impression affolante de ne plus avoir aucun contrôle, ni sur son corps, ni sur la douleur, la deuxième phase lui permet de reprendre une partie de ce contrôle, d'agir. Silencieux, concentré, il écoute les conseils de Rania et les encouragements de Sam, travaillant de concert avec son corps pour expulser le bébé malgré l'épuisement physique qui le fait trembler et la douleur qui augmente alors que la tête de sa fille s'engage lentement dans le canal utérin.

Une demi-heure et plusieurs contractions plus tard, cependant, sa fatigue menace de l'emporter sur sa détermination farouche. Une poussée particulièrement longue et laborieuse lui arrache un nouveau sanglot, et il laisse ses jambes choir sur le côté avant de s'effondrer contre Sam. «Elle ne va jamais sortir» se plaint-il en levant la tête pour chercher les yeux de son frère.

Sam, qui tremble lui aussi de fatigue, embrasse son front. «Bien sûr qu'elle va sortir.»

-Dean, je sais que c'est dur, ajoute Rania en lui redressant les jambes doucement mais fermement. Ta physionomie n'est pas tout à fait semblable à celle d'une femme. Le canal utérin est plus long, mais ça progresse. Je touche sa tête avec mes doigts.

-Est-ce qu'elle est coincée ? demande Dean avec inquiétude.

-Non. Elle arrive. Travaille avec ton corps. Il sait quoi faire. Tu y es presque.

Dean ferme les yeux et hoche la tête. Sam caresse ses bras hérissés de chair de poule et l'aide à respirer en rythme avec lui. Quand la prochaine contraction commence, il aide Dean à s'installer et soutient son dos. Les yeux fermés, le visage crispé, Dean pousse sous les encouragements de Rania, puis s'arrête, la gorge déchirée par un cri guttural.

«Elle ne passe pas, elle va me déchirer en deux» gémit-il alors que des larmes de douleur coulent librement sur ses joues.

-La tête couronne, Dean, répond Rania. Je sais que ça fait mal, je sais que tu es fatigué mais si tu me fournis une bonne poussée la prochaine fois, la tête va sortir. Le reste ne te demandera presque pas d'effort.

-Facile à dire, marmonne Dean qui tente quand même de retrouver son calme.

-On y arrive, Dean, murmure Sam à son oreille.

-Toi, la ferme. C'est ta faute si j'accouche d'un bébé géant ! Riposte son frère en lui lançant un regard noir.

-Désolé, répond Sam avec sincérité.

-Oh non, ça recommence.

Cette fois, malgré tous ses efforts, Dean n'arrive pas à rester silencieux. La poussée semble ne jamais vouloir finir, et la plainte continue qui vibre dans sa gorge se transforme en une espèce de grondement animal Puis, soudainement, il devient une masse inerte contre Sam.

-La tête est sortie, Dean, annonce Rania en leur souriant.

-La… tête est… bredouille Sam qui sent son cœur doubler de volume dans sa poitrine. Dean, la tête est sortie…

-J'ai entendu, répond son frère d'une voix rauque et incertaine. Il faut… ça pousse encore Rania.

-Okay, Dean. Maintenant, je veux que tu donnes une série de poussées sans y mettre trop de force. Environ trois secondes chaque fois. Tu peux faire ça ?

-Mmm.

Dean se redresse une nouvelle fois. Ses jambes tremblent et il a de la difficulté à s'y agripper avec ses mains. Sam se penche au-dessus de lui et tient lui-même ses jambes en place. «Accroche-toi à mes bras» lui dit-il en bandant ses muscles.

-C'est bien, Dean…comme ça, guide Rania. Tu peux respirer, les épaules sont là… Une autre poussée. On relâche. Okay… une petite dernière. Vas-y maintenant… encore…encore…Voilà ! Elle est sortie. C'est fini, Dean, elle est là !

Dean s'effondre contre son frère qui le sert dans ses bras si fort qu'il l'empêche probablement de respirer. Puis, Sam voit le minuscule truc au visage fripé couvert de sang et de sécrétions que Rania brandit entre ses mains pour leur montrer.

-Elle va bien ? Demande Dean d'une voix pleine de panique. Elle ne pleure pas, pourquoi elle ne-

À ce moment, un petit couinement s'échappe de la bouche du bébé. Ce bruit semble la surprendre et ses bras se déploient soudainement. Sa minuscule poitrine se gonfle, et elle commence à pleurer avec conviction, son visage encore grisâtre se teintant presque immédiatement de rose.

Rania, tout souriante, dépose aussitôt le bébé sur le ventre de Dean. «Elle est parfaite, dit-elle d'une voix émue. Réchauffe-la avec ta peau.»

-Mon Dieu, murmure Sam en tendant une main hésitante vers l'enfant. Mon Dieu Dean, regarde, c'est… c'est nous qui l'avons fabriqué.

De son doigt qui parait énorme, Sam caresse délicatement le dos de sa fille qui continue de pleurer en se tordant doucement. Dean observe la petite créature qu'il vient de mettre au monde, les yeux grands ouverts, les lèvres tremblantes. Puis, comme s'il s'éveillait d'un long rêve, il pose sa main sur la tête parfaitement ronde recouverte d'un duvet blond. «Elle est… elle est tellement petite» murmure-t-il, la gorge serrée.

Sam sent des larmes couler sur ses joues et glisser pour se perdre dans les cheveux mouillés de son frère. Il pose les lèvres sur le dessus de sa tête et se permet d'accompagner sa fille en pleurant. «Elle est parfaite, Dean… Elle… Je t'aime. Regarde ce que tu as fait. Je t'aime.»

Dean lève la tête vers lui. La fatigue l'empêche d'adopter son attitude macho habituelle et de ravaler ses larmes. Il sourit à Sam, non pas le sourire charmeur de Dean Winchester, mais un sourire d'enfant, enthousiaste, qui ne cache rien. Puis, il reporte son attention sur sa fille et caresse sa joue. «Hé, Sumi... Tes deux papas te braillent dessus. Est-ce que ce n'est pas assez pathétique à ton goût, ça ?» dit-il d'une voix douce qui rappelle vaguement à Sam les plus vieux souvenir de sa petite enfance. Hé, Sammy. Pleures pas. Papa va revenir. Et en attendant je laisserai rien t'arriver.

Rania les rejoint et avec une serviette et se met à frotter vigoureusement le nourrisson, autant pour activer la circulation sanguine que pour nettoyer le bébé. Puis, à l'aide d'une petite poire en caoutchouc au long bec, elle aspire les sécrétions dans son nez et sa gorge, lui arrachant un nouveau sanglot de protestation. «C'est bien, ma puce, te laisse pas faire.» dit Dean qui se penche et pose ses lèvres sur la peau douce et tiède de son crâne.

-Sam, tu veux couper le cordon ? demande Rania qui vient juste de clamper le long organe bleuté qui a le diamètre d'une pièce de vingt-cinq sous.

Elle tend une paire de ciseaux chirurgicaux à Sam qui les accepte en tremblant un peu. «Je ne vais pas lui faire mal ?»

-Elle ne sentira rien du tout.

Sam regarde Dean qui a un hochement imperceptible de la tête. Il coupe à travers le tissu humain bleuâtre et coriace, fermant les yeux à la dernière seconde, certain d'avoir causé de la douleur à sa fille, d'une façon ou d'une autre.

Déjà, les pleurs de Sumiko ont diminué d'intensité. Rania prend une serviette propre et l'enveloppe précautionneusement sans la bouger du ventre de Dean. Sam regarde son frère, puis regarde le minuscule visage grimaçant de sa fille (le plus beau visage grimaçant qu'il ait jamais vu). De nouveau au travail entre les jambes de Dean, Rania parle d'expulsion et de placenta, mais aucun des deux frères ne l'écoute.

Il y a une communication silencieuse entre eux. Dean est pressé contre la poitrine de Sam qui le soutient en même temps qu'il soutient leur fille. Tu vois, semblent dire les yeux verts de Dean. Tu comprends maintenant ?

Sam comprend. Il sent un poids s'écraser sur sa poitrine, comme une brique, une pierre, et sait qu'il ne s'en départira jamais. Pour la première fois de sa vie, Sam Winchester réalise réellement l'amour et la dévotion que lui portent son frère, de seulement quatre ans son aîné, qui l'a élevé au mieux de ses capacités de chambre de motel en chambre de motel et qui n'a jamais même songé à faire passer ses besoins, ses désirs, avant ceux de son petit frère.

Parce que Sam regarde sa fille et ressent la même chose. Le poids qui pèse sur sa poitrine est la somme de toutes les responsabilités et tout l'amour qu'il ressent, de tous ces moments à venir où il cherchera à rendre Sumiko heureuse, à lui donner ce qu'il y a de mieux, à s'inquiéter. Constamment.

Cette réalisation le terrorise et l'émerveille. Dean, si pâle que les taches de rousseur sur son visage paraissent deux fois plus nombreuses, regarde le bébé comme s'il n'y croyait pas réellement, et en même temps, il y a dans son visage une expression d'amour farouche que Sam connaît bien parce qu'elle lui a toujours été destinée, à lui et à lui seul. Il n'est pas jaloux. Juste heureux. Bêtement, dans cette chambre qui sent la sueur et le sang, pendant que la pluie continue à tomber au-dehors, à aimer son frère et sa fille et à ne rien désirer de plus.

-Sam ? demande doucement Rania en posant une main sur son épaule.

-Mmm ?

-Il faut que je la reprenne un petit peu, le temps de faire quelques examens et son Agpar.

Dean soupire et embrasse une dernière fois le front du bébé. Rania la prend délicatement entre ses bras.

-Si tu allais chercher un bassin d'eau tiède, en bas ? Suggère Rania. On va nettoyer un peu ta fille et installer Dean plus confortablement.

Sam hoche la tête et se lève après avoir calé Dean contre des oreilles. Son frère a recommencé à frissonner. Il ajoute une couverture supplémentaire. Les yeux de Dean ont peine à rester ouvert. «Tu vas pouvoir dormir bientôt, dit-il en caressant sa joue.»

Dean répond par un hochement de tête, l'air las mais content.

Au rez-de-chaussée, il règne une agréable chaleur. Lucas a fait du café et le boit tranquillement, assis dans la pénombre à la table de la cuisine.

-Tout s'est bien passé ? demande-t-il en souriant.

-Oui.

Sam rince le bassin dans l'évier et le remplit d'eau chaude.

-Tu sais, ajoute-t-il en se tournant vers Lucas, tu as une femme extraordinaire.

-Je sais, dit tranquillement son ami en souriant derrière sa tasse.

Au lieu d'aller retrouver Dean et Sumiko directement, Sam passe par la chambre d'amis. Il dépose le bassin par terre et observe ses listes un moment. Il prend une couche pour nouveau-né, une couverture, une camisole et un pyjama –celui avec les étoiles, le premier qu'ils ont acheté. Il revoit Dean lui affirmer que pas un bébé n'est assez petit pour entrer là-dedans et sourit en songeant qu'il sera probablement trop ample pour Sumiko.

Dans leur chambre, Rania mesure le bébé avec un ruban. Sue pleure à pleins poumons, le visage tout rouge, le menton tremblant. Dean s'est redressé sur ses coudes pour tenter de voir quelque chose. Il sourit.

Sam s'occupe de son frère, nettoie le sang du mieux qu'il le peut, lui passe une paire de sous-vêtements et un nouveau t-shirt, l'installe de l'autre côté du lit sur un drap propre. Puis, il se débarrasse de la literie et des serviettes souillées dans un grand sac de plastique. Dean, installé sur le dos, ses couvertures remontées jusqu'au menton, cesse de frissonner. Il a l'air bien, confortable, malgré sa pâleur et ses yeux cernés. Sam suppose que la simple absence de douleur après des heures de souffrance doit avoir le même effet que la meilleure des drogues.

-Elle va bien, tu penses ? demande-t-il en tentant de se redresser une nouvelle fois pour voir le bébé. Cette fois, cependant, l'épuisement l'emporte et il retombe sur ses oreilles.

-Quelques minutes encore et tu pourras la tenir dans tes bras, annonce Rania depuis le pied du lit. Hé Sam, viens voir ici un peu.

Sam presse la main de son frère et va trouver Rania qui achève d'éponger le bébé, enveloppé dans une serviette. Il se met à genoux près du médecin, les yeux pleins d'émerveillement. «Elle va bien. Elle a eu un score parfait sur l'Agpar. Elle mesure 46 centimètres. Je n'ai pas pu la peser mais je crois qu'elle doit faire entre 2.5 et 2.8 kilos.»

-Ce n'est pas beaucoup, murmure Sam en se rappelant les informations apprises par cœur.

-Elle a trois semaines d'avance, Sam. Pendant le dernier mois de gestation, le bébé emmagasine de la graisse. Et puis l'important, c'est qu'elle soit vigoureuse. Ses poumons sont parfaitement développés. Ne laisse pas sa taille t'impressionner.

Trop tard, pense Sam.

-Tu veux l'habiller ? C'est important qu'elle conserve sa chaleur.

-Euh…

-Tu vas te débrouiller parfaitement, encourage Rania en lui tendant la couche.

Avec délicatesse, Sam la met en place, horrifié par la grosseur de ses mains. Ses doigts glissent sur les attaches collantes de la couche trop grande et les minuscules pattes de Sumiko ont de petits mouvements convulsifs qui le font sursauter. Quand il en a fini, il est persuadé que s'il levait la petite, la couche glisserait aussitôt par terre.

Rania ne dit rien. Elle lui passe la camisole et le guide tranquillement vers la meilleure façon de la mettre. Sam se fige quand il doit passer le bras du bébé dans la manche. «Je vais lui casser quelque chose» murmure-t-il, mortifié, sans pouvoir regarder Rania dans les yeux.

-Elle est beaucoup moins fragile qu'elle en a l'air, lui répond le médecin en enfilant énergiquement ledit bras dans la manche de la camisole.

Sam s'applique alors à fermer les petits boutons pressions. Après plusieurs tentatives et une nouvelle couche de sueur sur son front, il réussit à fermer le dernier, mais ce n'est pas terminé. Il reste encore le pyjama. Sumi laisse échapper un petit sanglot de temps à autres, mais elle semble sur le point de s'endormir, et Sam se désole de ne pas pouvoir l'habiller plus rapidement.

Rania le guide encore une fois. Comme Sam l'avait deviné, le pyjama paraît trop grand : les jambes repliées du bébé ne remplissent pas les pattes, et il doit rouler les manches pour dégager les mains de Sumiko. Vient ensuite la couverture. Le médecin lui montre comment emmailloter le bébé en coinçant ses bras autour d'elle et en serrant la couverture le plus possible pour lui donner la même sensation de sécurité qu'elle ressentait dans l'utérus. Presque immédiatement, Sumiko cesse de geindre. Rania la prend dans ses bras et la tend à Sam.

-Tiens. Je pense que Dean aimerait la voir.

Sam ouvre la bouche pour refuser, pour expliquer qu'il ne peut pas la prendre : elle est trop petite, trop fragile. Il ne sait pas comment… Rania semble lire l'incertitude dans ses yeux et pose doucement le bébé dans le creux de son bras. «Il suffit de toujours penser à lui soutenir la tête» dit le médecin d'une voix encourageante.

Sam n'a jamais eu aussi chaud. Il se lève précautionneusement, le petit paquet tiède et vivant contre lui, toujours terrifié de voir à quel point Sumiko est légère, de constater qu'elle paraît beaucoup plus petite dans ses bras à lui. À la terreur s'ajoute une exaltation vertigineuse. C'est difficile de se convaincre que lui et Dean ont créé quelque chose d'aussi extraordinaire.

-Hé Sam, tu la gardes pour toi ou tu viens me la montrer ? Lance Dean d'une voix faible qui contient tout de même une trace de moquerie.

Sam lève les yeux vers lui. Il a plus que jamais l'air d'un enfant pris dans un corps de géant. Il va s'asseoir de l'autre côté du lit, tout près de son frère, sans jamais détourner les yeux du visage endormi de sa fille.

Rania a pris deux sacs remplis de matériel souillé et se dirige vers la porte. «Je vous laisse faire connaissance.» dit-elle d'une voix fatiguée mais satisfaite. Elle leur sourit une dernière fois et ferme la porte derrière elle.

-Tu veux la prendre ? demande Sam en se rapprochant encore de son frère.

-Je… je ne pense pas que je peux, répond Dean avec frustration. Mes mains tremblent encore.

-Attends. Je vais t'aider.

Sam appuie le bras de Dean contre un oreiller et dépose Sumiko dans le petit nid ainsi formé. Dean prend une longue respiration tremblante alors qu'il examine attentivement le visage de sa fille.

-Alors euh… elle va bien ? Tout est normal ?

-Tout est normal.

-C'est bizarre de ne plus la sentir en dedans, avoue Dean.

-J'imagine.

-Je ne penserais pas que ce serait aussi difficile, ajoute-t-il.

-Dean, tu as été extraordinaire cette nuit. Je ne sais pas comment j'aurais tenu le coup si j'avais été à ta place.

-Je ne parle pas de l'accouchement, Sam. Je parle de… et merde… si je continue de brailler sans pouvoir me retenir, Sue pourra m'appeler maman.

Sam sourit et essuie la larme qui roule sur la joue de son frère.

-Je ne pense pas que ce serait aussi difficile de l'aimer, murmure Dean dans un souffle.

Sam ne saisit pas immédiatement ce que son frère veut dire. : «Tu sais, ils disent que ça peut prendre un certain temps avant de se sentir vraiment attaché à un bébé. Ce ne sont pas tous les parents qui ressentent immédiatement un amour inconditionnel et-»

-Sam arrête de babiller. Je l'aime, ce n'est pas le problème. C'est juste que… ça fait mal de l'aimer. C'est comme de recevoir un coup de poing en plein ventre, qui nous coupe le souffle.

-Moi j'avais pensé à une brique, répond Sam en caressant la joue encore fripée du bébé. Mais je suppose qu'un coup de poing, ça fonctionne aussi.

-Tu sais, la dernière fois que j'ai ressenti ça, j'avais quatre ans et papa t'avait mis dans mes bras en me disant de te sortir de la maison sans me retourner.

Sam soupire et appuie son menton sur la tête de son frère. «Je sais.»

-Bon, réplique Dean après s'être raclé la gorge. Si on mettait fin au moment le plus mélo de toute notre vie ? J'ai l'impression de voir nos émotions dégouliner partout sur les murs.

Dean se tortille pour s'installer un peu plus confortablement. Sue grince un peu, mais s'arrête aussitôt qu'il s'immobilise.

-Ce n'est pas pour me plaindre, mais j'ai l'impression de m'être fait passer dessus par un train.

-En tout cas tu en as l'air.

-C'est charmant.

-Merci.

Sam se blottit contre Dean, de façon à ce que son visage soit tout près de celui du bébé. La respiration de son frère devient plus lente et régulière. Ses paupières descendent sur ses yeux, même s'il fait visiblement un effort pour les garder ouverts. «Hé, tu peux dormir, je la surveille».

C'était visiblement la bonne chose à dire. Cessant de lutter, Dean s'endort presque immédiatement, une main posée mollement sur le ventre de sa fille. Sam passe un long moment à les contempler tous les deux. Il se sent descendre de la plus formidable charge d'adrénaline qu'il ait jamais ressenti, et doit à son tour combattre le sommeil.

Dans sa torpeur, il ne remarque pas le visage de son frère qui est passé de pâle à rouge vif presque instantanément. Quand la respiration de Dean s'accélère, il l'attribue à un rêve. Puis, son front se couvre de sueur et il se met à s'agiter dans son sommeil.

Sam se redresse sur un coude et touche le front de Dean du revers de la main. Il le trouve anormalement chaud.

Et merde. Il commence à se relever, avec l'intention de prendre Sue et d'aller demander à Rania de venir jeter un coup d'œil à son frère, mais il n'en a pas le temps. Les yeux de Dean s'ouvrent très grands : ils sont vitreux, roulent un instant dans leurs orbites avant de se poser sur Sumiko. Son visage prend alors une expression de terreur pure. Il tente de se relever, sans succès, et aperçoit finalement Sam.

-Sors-la d'ici ! Crie-t-il en poussant l'oreiller vers lui.

-Dean…

-Elle va brûler, Sam, sors-la d'ici je t'en prie ! Hurle Dean. Tu ne sens pas ? Le feu, Sam, LE FEU !

Instinctivement, Sam prend le bébé dans ses bras. Elle s'est réveillée et a recommencé à pleurer.

Puis, les yeux de Dean roulent vers l'arrière, son corps entier se cabre, si raide et si complètement que ses doigts ressemblent à des serres.

-Rania ! Crie Sam en se relevant.

Un filet de salive s'échappe de la bouche de Dean. Son état tétanique se relâche, et son corps est parcouru de violentes secousses. Des goutelettes de sang se mêlent à la salive sur son menton, il produit une espèce de grondement guttural en rythme avec les convulsions.

-Rania ! Crie à nouveau Sam, sans s'apercevoir que la jeune femme est maintenant derrière lui.

-Qu'est-ce qui s'est passé ? demande-t-elle en attrapant son sac de voyage qu'elle dépose sur le lit, près de Dean.

-Je ne sais pas il… il dormait et il s'est mis à avoir très chaud et… Fais quelque chose, s'il te plaît.

Rania a déjà sorti une seringue de son sac. «Sam, va attendre à l'extérieur.»

-Quoi ? Non… il faut que… Non…

-Sam, ta fille a besoin de toi et j'ai besoin de me concentrer sur ton frère. Sors ! Aboie Rania.

Lucas est dans l'embrasure de la porte. Il s'approche de Sam et le guide doucement vers la sortie. «Ça va aller, Sam. Rania s'occupe de lui. Va calmer la p'tite.»

Sam résiste encore, mais il voit le visage congestionné de Sumiko qui s'époumone entre ses bras et finit par franchir le seuil de la porte, non sans avoir jeté un dernier coup d'œil à Dean dont les convulsions n'ont pas cessé. Penchée sur lui, Rania donne des ordres secs à son mari.

Et la porte se referme sur Sam.

S'il vous plait mon Dieu non s'il vous plait, pas après tout ça. J'ai besoin de lui, pas après tout ça, ce n'est pas juste.

Le jeune chasseur baisse la tête et commence à bercer sa fille minuscule entre ses bras puissants. Il s'éloigne lentement de la chambre, ne pouvant pas supporter d'être si près de Dean sans pouvoir rien faire.

À SUIVRE…

P.S. Au risque de me répéter, personne ne meurt dans cette histoire. À plus!