Wild Nature

Disclaimer: Thanks for letting us play with those wonderful characters.

Chapter 25 : Deal

Le maresciallo Angelo Ferreri portait bien son prénom. D'un naturel avenant et plutôt sympathique, il n'avait pas aucun mal à s'attirer les faveurs de la gente féminine. Ses divers succès auraient pu lui attirer la jalousie de ses collègues masculins qui lui enviaient son humour subtil, mais il se trouvait qu'il était apprécié pour sa franche camaraderie et sa générosité. Travailleur acharné et méthodique, il était d'ailleurs de cette génération de policiers qui utilisaient plus leurs têtes que leurs relations pour monter dans la hiérarchie. A vingt sept ans, il était le plus jeune officier des Carabinieri en service, et aussi le plus talentueux.

En se rendant à l'hôpital, il se réjouissait à l'avance de faire la connaissance de Clarice Starling. Il connaissait la réputation sulfureuse de l'ex-enquêtrice du F.B.I. mais était heureux d'avoir affaire à quelqu'un qui savait analyser une situation et raisonner. Son bureau venait de résoudre une affaire de trafiquants d'art dans laquelle la jeune femme s'était retrouvée impliquée par un concours de circonstances extraordinaires. Une chance, car Starling avait bien failli y laisser la vie.

Il avait enfin cessé de pleuvoir mais la météo des prochains jours n'étaient guère optimiste. On avait depuis longtemps abandonné l'idée des sacs de sable contre la montée inexorable des eaux. Des passages de planches montés sur des parpaings avaient été installés aux endroits les plus fréquentés par la foule. Les Vénitiens prenaient ces incidents climatiques avec philosophie mais Ferreri, Toscan d'origine, ne s'y était jamais habitué.

Quand il arriva à l'hôpital, le soleil daigna enfin se montrer. La métamorphose se fit aussitôt, chassant la grisaille des façades et apportant un peu de réconfort aux vieilles pierres humides. C'était ce visage plus avenant de Venise que préférait Ferreri.

Il ne s'attarda pas dans les couloirs encombrés et se rendit au service de réanimation. Il salua son collègue en faction puis frappa à la porte de la chambre de Starling. Là, Ferreri eut la surprise de se trouver face à une dame d'une cinquantaine d'années qui n'était pas une infirmière.

« Buongiorno, signora, je suis l'inspecteur Ferreri. »

« Jessica Parker. Entrez inspecteur, Clarice vous attend. »

La vieille dame s'effaça et Ferreri découvrit avec curiosité une femme d'environ trente cinq ans, aux yeux cernés, d'une grande pâleur qui le dévisageait intensément. Voilà donc la fameuse Clarice Starling, pensa t'il. Un visage quelconque, mais pas désagréable. Avec un peu de maquillage et un regard moins dur, elle pourrait être jolie…

« Miss Starling… » commença t'il en anglais. « Je ne serai pas long pour ne pas vous fatiguer…»

« Je vais mieux, inspecteur. C'est à votre intervention que je dois la vie, n'est-ce pas ? »

« Je dirais plutôt à un concours de circonstances favorables. Vous avez eu de la chance. »

« Comment avez-vous su que j'étais prisonnière de ces personnes ? Qui sont-ils ? »

« Vous ignorez donc à qui vous avez eu affaire ?

« J'ai compris que j'ai été la victime d'un malentendu qui aurait pu mal tourner pour moi… »

« Hum… Vous permettez ? »

Clarice hocha la tête. Ferreri prit une chaise et s'installa avant de commencer.

« Vous n'êtes pas sans savoir que Venise est une importante plaque tournante en Méditerranée pour le trafic d'antiquités. Avec les touristes, les riches collectionneurs, la configuration même des îles de la lagune qui recèlent de nombreuses caches, c'est l'endroit idéal pour échanger illégalement de l'art. Depuis plusieurs mois, nous étions sur la piste d'un important réseau de trafiquants. Un groupe particulièrement actif a attiré notre attention et après des semaines de surveillance, nous sommes passés à l'action. C'était il y a deux jours. »

« Mon intervention a précipité les choses, n'est-ce-pas ? »

« Quelque peu, je l'avoue. D'autant que nous avons cru que vous agissiez pour le compte du F.B.I. Vos anciens collègues nous ont ensuite dits que vous aviez démissionné. Ils nous ont aussi prévenus que vous aviez le don de vous mettre dans des situations délicates. »

« Je suis certaine qu'ils ne se sont pas exprimés en ces termes… »

Ferreri eut un sourire indulgent qui ne démentait pas les propos de Clarice et reprit :

« Comment vous êtes-vous retrouvée mêler à tout cela ? »

« J'ai cru apercevoir une personne familière au détours d'une rue. Je l'ai suivie mais elle avait disparu. Je suis revenue le lendemain pour interroger le voisinage à son sujet.»

« Une personne familière ?…» Ferreri se leva et ouvrit la porte. « Alberto ? Tu veux bien venir un moment ? »

Ferreri s'écarta et laissa entrer son collègue. L'homme salua Clarice et Jessica avec un sourire timide. Starling jeta un regard interrogatif vers Ferreri.

« Voici Alberto. C'est lui qui était chargé de la surveillance dans la Via Donatella ce soir là. Racontes-lui.»

« Vous m'avez vu alors que j'étais en planque. Comme vous me regardiez avec insistance, j'ai cru que vous m'aviez repéré alors je suis parti pour ne pas que vous révéliez ma présence aux suspects… »

« Vous ? C'était vous ? Mais… »

Clarice fronça les sourcils et observa le policier en civil en tâchant de comparer sa physionomie avec la silhouette dont elle gardait le souvenir. De taille et de corpulence moyenne, Alberto pouvait aisément passer pour Hannibal dans la grisaille d'une fin de journée, d'autant qu'il était vêtu du même imperméable ample et qu'il tenait entre ses mains un feutre noir.

Ferreri donna une tape amicale sur l'épaule de son collègue tout contrit.

« Mon vieil Alberto, ne fais pas cette tête ! Après tout, elle connaît toutes les ficelles du métier… Alberto nous a signalés le lendemain que vous étiez revenue dans la rue et que vous aviez éveillé les soupçons de Matteo, l'un des hommes de main. Nous avons gardé un œil sur vous jusqu'à ce que nous perdions votre trace. »

« Vous pouvez remercier l'inspecteur Ferreri pour son intervention, Mademoiselle. Sans lui et son insistance, vous ne seriez pas là, c'est sûr. »

« Alors merci pour tout, inspecteur. »

Ferreri hocha simplement la tête.

« Votre tortionnaire est en train d'être interrogé. Il finira par avouer car nous avons mis la main sur des preuves qui révèlent l'ampleur de leurs combines. En attendant d'en savoir plus, il a dit quelque chose de troublant à votre sujet… Que vous recherchiez un certain Adrian Keating ?… C'est bien ce nom qu'il a prononcé, Alberto, n'est-ce pas ? »

Le policier adjoint hocha la tête silencieusement. Le regard de Ferreri se focalisa sur celui de Starling.

« Pourquoi vous intéressez-vous à cet homme ?

Ferreri était futé et avait immédiatement vu la faille dans les propos de Clarice qui se sentit soudain sur le qui-vive. Que répondre à cette question sans passer pour une obsédée des tueurs en série aux yeux d'un parfait étranger ? Elle jeta un coup d'œil vers Miss Parker qui ne perdait pas une miette de la conversation et reporta son attention sur Ferreri qui l'observait attentivement.

« Déformation professionnelle, je suppose... » Clarice soupira. « Je lis la presse, inspecteur. Ce tueur m'intrigue… »

« Et derrière ce nom d'emprunt pourrait se cacher le Docteur Lecter, une de vos vieilles connaissances… »

Le ton était sarcastique. Habituée aux sous-entendus scabreux entre elle et Hannibal, Clarice ne releva pas et concéda cette éventualité.

« C'est possible, en effet. »

« Quelle est la véritable raison de votre venue à Venise ? »

Starling étouffa une protestation véhémente. Après tout, Ferreri ne faisait que son métier d'enquêteur. Le policier était insistant car il devait savoir que le F.B.I. la faisait surveiller et se méfiait d'elle. Ce qu'il ignorait en revanche, c'était la profondeur du lien qui l'attachait à Hannibal. Elle avait juste à ne révéler que le strict minimum pour qu'il la laisse tranquille.

« Je recherche un homme, c'est vrai, mais ce n'est ni le Docteur Lecter, ni Adrian Keating… »

« De qui s'agit-il alors ? »

« Je l'ignore. Je suis justement ici pour le découvrir. »

Ferreri eut une moue dubitative, montrant ainsi qu'il ne croyait pas un instant à son explication.

« Keating a été repéré il y a trois jours à Locarno, sur la frontière helvético-italienne, à 4 heures de voiture d'ici. Il a disparu depuis sans laisser de traces. » Ferreri fit une pause. « Avouez que c'est une étrange coïncidence… »

Clarice eut un geste cette fois-ci qui trahit son agacement.

« Dites-moi ce que vous pensez réellement, inspecteur. Vous croyez que je suis en voyage de noces à Venise avec un tueur en série ? »

Ferreri haussa les épaules, montrant qu'il envisageait cette possibilité, fut-elle folle.

« Vous n'êtes jamais venue en Europe, et il faut que vous vous trouviez au même moment dans le même secteur géographique que Keating. C'est troublant, non ? »

Starling se tut et fixa un point sur le mur devant elle. Pendant combien de temps encore devrait-elle justifier ses actes ? Elle avait décidé que c'en était fini et qu'elle laisserait désormais les gens penser ce qu'ils voulaient.

« Disposez-vous d'informations que nous n'avons pas ? » reprit Ferreri. « Lecter a-t-il pris contact avec vous ? »

« Non. »

« Continuez-vous votre croisade solitaire pour le piéger ? »

« Non... » Elle eut un rire de dérision. « J'ai appris à mes dépens que c'était inutile, à moins d'être suicidaire. »

« Êtes-vous venue le retrouver pour être avec lui ? » insista à nouveau Ferreri.

« Inspecteur, tout de même… » s'alarma Miss Parker, horrifiée par les propos du policier.

Clarice ne daigna pas même répondre cette fois. Elle soupira et ferma les yeux quelques secondes. Ferreri la considéra en silence, pendant que Jessica Parker affichait une mine réprobatrice et s'adressait sèchement à lui :

« Cette jeune femme vient de subir un grand traumatisme et est épuisée. Vous devriez partir maintenant, inspecteur. »

Ferreri l'ignora. Il avait encore une question à poser à Starling.

« Voudriez-vous collaborer avec moi sur la série d'assassinats attribuée à Keating ? »

Pour le coup, Clarice releva la tête, surprise et le dévisagea.

« Et pourquoi donc ? »

« A Interpol, on pense que Keating et Lecter ne font qu'un. Même la presse croit qu'il s'agit d'un seul et même homme. Personnellement, je n'en suis pas sûr à cent pour cent. Il y a bien des similitudes troublantes dans le portrait robot dressé par les témoins et le rituel très organisé, presque méticuleux, des meurtres, mais si l'on regarde du côté des mobiles, il y a des incohérences. »

« Un copycat ?… »

« Peut-être… ou peut-être pas. A vous de me le dire… »

Ferreri regarda la jeune femme impassible. En apparence seulement, car la tempête faisait rage dans son esprit fatigué. Clarice avait déjà envisagé cette éventualité, puis l'avait abandonnée, envahie par le doute. Hannibal ne lui avait rien promis. Elle ne lui avait pas demandé non plus de renoncer à tuer. Pourtant, maintenant que Ferreri en parlait, l'espoir renaissait en elle qu'il puisse s'agir de quelqu'un d'autre qui ait commis ces atrocités.

« Vous aussi, vous pensez que c'est un petit nouveau, n'est-ce pas ? » reprit Ferreri.

« Je n'en sais rien. »

« Si je vous donnais accès à son profil, vous me diriez ce que vous en pensez ? »

« Pourquoi vous aiderai-je ? »

« Parce que vous voulez savoir et que la curiosité est la plus forte. »

Starling réfléchit, tentée par sa proposition. D'un autre côté, l'envie de se faire oublier était tout aussi tentante. Elle décida de passer un marché avec lui.

« Je vous donne mon avis, et seulement mon avis, puis ensuite, vous me fichez la paix. Je suis libre de ne pas poursuivre l'enquête et d'aller comme bon me semble. »

« Mais si je… »

« Ce sont là mes conditions et elles ne sont pas négociables. »

Ferreri lança un regard perplexe vers son collègue.

« Très bien, c'est un marché honnête. »

« Autre chose : je veux aussi connaître le nom d'un mécène de la ville. »

« La personne que vous recherchez ? »

« Oui. »

« Cela risque d'être compliqué. Venise ne survit que grâce à ses généreux donateurs, riches particuliers étrangers, associations, fondations ou grandes entreprises. Il me faudrait en savoir plus sur ce mystérieux mécène. »

« Trouvez un spécialiste qui m'apportera des réponses. »

« A quelle question ? » ricana le policier perplexe.

« Qui voue un culte à Janus ? »

Ferreri la regarda sans comprendre puis salua les deux femmes avant de quitter la chambre avec son adjoint.