Ohayo mina !
Merci beaucoup pour tous vos commentaires, ainsi que vos théories ! C'est un régal de vous lire, et plutôt drôle aussi ;)
Je vous donne le chapitre 25, tenez bon, on est largement au-delà de la moitié !
Ah, et... le chapitre 26 arrive mercredi 08... pour le 27, je ne pourrai pas poster vendredi, il sera prévu dimanche !
Je vous souhaite une très bonne lecture, et...
Enjoy it !
« Il ne faut pas forcer la confidence ; elle vient quand elle peut.
Jamais trop tôt, jamais trop tard. »
André Major, La chair de poule
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POV Bonney :
Les doigts de Sabo pianotent sur son ordinateur, ses yeux allant et venant entre ses notes et son écran alors que je le contemple, pensive, menton dans les mains. Il est rapide, l'animal, et au rythme où il va il ne va pas en avoir pour deux heures à tout remettre en ordre ; il a déjà bien avancé sa rédaction sur les premiers élèves de la classe, mais je suppose que ça n'est qu'une infime partie du travail qui l'attend.
Personnellement, je trouverais ça ultra-barbant, mais c'a l'air de le botter, et pour amener les autres à se confier de cette manière il faut être sacrément diplomate pour ne pas passer pour un taré notoire à la curiosité mal placée.
Ses yeux se posent sur moi, brièvement, et son sourire me sort de mes pensées.
- … prête ?
- Ouais. Je rêvassais.
- Sur… ?
- Comment tu en es venu à faire ce que tu fais maintenant.
- Je me réserve les questions, pour le moment, élude-t-il avec un sourire bien différent, cette fois.
J'approche une zone sensible. Mauvaise pioche pour moi mais ce n'est que partie remise. Sabo se réinstalle et balaye ses feuilles du regard, et encore une fois je ne peux m'empêcher de remarquer la particularité de ses yeux que je devine vairons sous l'artifice qu'il utilise.
Est-ce qu'il voit, où est-ce que son champ de vision se réduit à un large angle mort ? Ça serait triste de penser qu'un type aussi jeune parte avec ça en moins dans la vie.
- Voyons voir ce qui se cache derrière la façade de Jewelry Bonney, murmure-t-il en consultant ses notes d'un coup d'œil sûr. Tu es ici depuis quand ?
- Un peu plus de trois ans.
- Tu viens de loin ?
- C'est-à-dire ?
- Combien de kilomètres entre ton chez-toi et l'école ? précise-t-il.
- 30 minutes à pieds. 20 si je me remue les fesses et si je n'ai pas de talons hauts.
Sabo sourit sans détourner le regard de son écran, et je me demande s'il va trouver un moyen de noter tout ça de manière politiquement correcte ou s'il va se contenter d'un petit « 30 minutes » sur son tableur.
- Tu vis seule ?
- C'est perso, ça.
- Tu vis chez tes parents ? esquive-t-il avec un autre sourire.
- … non.
Ses yeux dévient dans ma direction alors que je tente de me composer une expression totalement neutre, mais je ne suis peut-être pas aussi rapide que je l'espérais, car j'ai le temps de voir ses sourcils se froncer avant qu'il ne retrouve son expression bienveillante. Et c'est à cet instant que je me questionne sur l'expression que je dois arborer, parce que clairement, je dois manquer de pratique. J'ai passé une décennie entière à appendre à ne pas sourciller aux questions concernant ma vie de famille, et un décennie suivante à oublier de mettre mon masque d'indifférence ; j'ai perdu l'habitude de donner le change, tout simplement parce que j'ai fui mes congénères humains, et maintenant que le sujet revient sur le tapis au moment où je m'y attends le moins, je me retrouve comme un lapin pris dans la lumière des phares.
Est-ce que c'est écrit sur mon front, que le sujet est à éviter, ou est-ce que Sabo est juste un minimum intuitif ? Je peux couper la poire en deux et dire qu'à voir ma tête, Sabo comprend qu'il ne doit pas mettre les pieds là où son instinct couplé à mes panneaux d'indication lui dit de ne pas s'aventurer, et je croise les doigts pour que ce tandem soit gagnant.
- … c'était loin ?
- Plus de 300 bornes. Et j'ai choisi cette école parce que mon prof d'arts plastiques me l'a conseillée.
- Il a fait ses études ici ?
- … tu me poses une colle.
Et pas des moindres. Je ne connais pas Shanks aussi bien que je le voudrais, mais ça fait partie des choses que j'ignore totalement à son sujet ; disons que je ne m'ouvrais pas aux autres et que je ne m'intéressais pas à eux, et que Shanks devait sentir que ce genre de rapprochement aurait pu m'effrayer à l'époque où la proximité d'un adulte me rendait malade. Et les années passant, je n'ai jamais songé à lui demander quoi que ce soit d'intime le concernant, et je n'ai plus eu l'occasion de le revoir depuis mon arrivée à l'école, même si j'ai gardé contact avec lui. Mais la voix ne vaut pas la vue pour partager plus qu'un coup de fil.
- On va passer au plus pénible, si tu le sens…
- Essaye toujours.
- Pourquoi les Beaux-Arts ?
Et là, on met les deux pieds dedans.
Il faut que je mente, c'est une situation sans options. Il n'y a qu'un choix possible et même si quelque chose me donne envie de me confier, je ne le ferai pas, question de pudeur et de respect : il n'a pas à tout savoir de ma vie et je n'ai pas à l'emmerder avec ça. La preuve, les seules personnes à qui j'en ai parlé sont en train de tout foutre en l'air, même inconsciemment, et c'est un bon moyen pour moi de me rendre compte que ce secret est un fardeau bien trop lourd à porter pour les autres. C'est à moi de me débrouiller pour que tout ça reste derrière les portes de ma maison et n'en sorte jamais.
Est-ce que je pourrais édulcorer la version, vu que je sais que je ne vais pas être capable d'en créer une de toute pièce ? Lui avouer à demi-mots et l'aider à faire passer ça poliment dans son mémoire, ça serait pas mal, mais quelle est la limite dans ce que je vais lui dévoiler, où se trouve-t-elle, concrètement ? Comment faire la différence entre ce que je pense être acceptable – moi et ma vision perturbée de la réalité – et ce que je suppose être tolérable pour les autres ?
Sabo attend toujours, doigts au-dessus du clavier ; sa manche s'est retroussée et j'aperçois le prolongement de sa cicatrice jusqu'à son poignet, sous le bracelet qu'il porte. Mon silence n'a pas l'air de l'incommoder et je me demande jusqu'où peut aller sa patience ; loin, à mon humble avis. Une vertu dont je ne voudrais pas abuser.
- … je voudrais basculer ni dans le cliché ni dans le pathos, mais on va dire que les coups de peinture étaient ma seule réponse aux coups de ceinture, murmuré-je.
Sabo se mordille la lèvre, visiblement hésitant, mais il n'a pas l'air forcément gêné par ce que je viens de lâcher ; parce que cette sentence trouve écho en lui, ou parce qu'en tant que futur journaliste, il a eu l'occasion de voir et d'entendre bien pire… ?
- … tu veux que je formule différemment ?
- Non, je peux gérer. Tu n'es pas la première à jouer dans ce registre, mais tu es la seule chez qui je ne détecte aucun mensonge, confesse-t-il avec un sérieux inébranlable, qui m'arrache un sourire malgré la lourdeur soudain encore plus pesante de l'atmosphère.
- Il y en a d'autres qui ont ce joker-là ?
- Mmn. L'enfance malheureuse classique, éternels incompris de leurs parents, préserver les pandas, fumer de l'herbe, toussa…, soupire-t-il en levant les yeux au ciel.
Oh, aurais-je découvert une faille ?
- Ça t'agace ?
- Disons que… je considère qu'on peut souvent s'en sortir si on s'en donne la peine, mais la plupart se complaisent dans leur médiocrité, alors qu'ils pourraient s'élever. La seule réponse que eux apportent est une pseudo-rébellion contre un système dont ils ne dérogent pas car ils sont trop effrayés pour ne serait-ce que le contrer un minimum. Ils prônent des idées qu'ils n'appliquent pas, et je trouve ça… lâche. Mesquin.
C'est vraiment dommage que Law soit aussi buté, parce qu'il s'entendait à merveille avec lui ; seulement, monsieur est trop fier pour s'abaisser à parler avec quelqu'un de sympa, c'est peut-être pas assez gothique comme comportement, qui sait ?
- T'aurais dû faire ton mémoire sur autre chose que les arts…
- C'est pas faux. Mais je m'y suis pris trop tard pour les autres choix, alors je dois assumer celui-là. Sinon, je suppose que pour l'option, c'est pour rester purement dans l'art au sens où on l'entend ?
- Les autres choix ne me convenaient pas.
- Noté. Ta matière de prédilection ?
- Dessin analytique.
- Une raison particulière ?
- On a peu de temps pour saisir l'essentiel. C'est un bon défi pour moi.
Sabo ne s'arrête pas de noter et ses doigts frappent les touches à toute vitesse, en opposition totale à Zoro qui a toujours une gestuelle de bonobo quand il est face à un ordinateur, ce qui lui vaut moult interactions avec Sanji.
Penser à eux me met la tête à l'envers et me donne envie de pleurer. C'est ridicule, je le sais bien, mais je ressens toute cette histoire comme une trahison, et je suis vexée au plus haut point quand je repense à leur manière de me traiter comme si j'étais une gamine capricieuse incapable de se gérer seule. Je chasse mon amertume en reportant mon attention sur Sabo, mes yeux s'attardant sur sa cicatrice qui file sous ses cheveux qu'il a relevés pour ne pas les avoir dans les yeux. Il surprend mon regard et me sourit, sans cesser d'écrire – mes respects.
- … oui ?
- Rien.
- Bonney…
- Tu portes une lentille ?
Il acquiesce, et son expression devient mélancolique. Autant ne pas insister, de la même manière qu'il n'en a pas poussé l'investigation trop loin en ce qui me concerne. Croisant les jambes, je change de position en tentant d'avoir l'air le plus décontracté possible, tout en sachant que je suis à la limite d'une pente glissante.
Dangereusement glissante.
- Mes questions te gênent, murmuré-je.
Ce n'est pas une question, mais un constat qui est supposé ouvrir sur des excuses de ma part. Sabo secoue la tête, visiblement un peu plus détendu, et pousse son ordinateur sur le côté pour me faire totalement face.
- Fini.
- Déjà ?
- Je dois encore te demander quels sont tes projets post-diplôme mais tu as l'air trop préoccupée. Je fignolerai une prochaine fois.
- Tu auras le temps ?
- Quelques semaines à passer chez une vieille tante qui ne jure que par Derrick, sourit-il, menton dans ses mains. T'as pas idée d'à quel point mon emploi du temps est light…
- Tes parents sont loin ?
- Plutôt, oui. Je suis content qu'on ai autant avancé, élude-t-il aussitôt. On pourra remettre ça pour la suite quand tu seras un peu plus… disposée ?
- Ouais. Désolée, si je t'ai laissé croire que ça m'ennuyait, c'est juste que…
Je m'interromps en triturant la manche de mon gilet, nerveuse, ne sachant pas comment présenter tout ça sans passer pour une idiote ; j'ai honte du comportement des trois idiots, et je ne me vois pas dire à Sabo que sa tête ne revient pas à trois des personnes les plus importantes de ma vie.
- Je ne veux pas te causer d'ennuis, soupire-t-il, me coiffant au poteau.
- Ne t'en fais pas, ils se causent assez d'ennuis tous seuls, ils n'ont pas besoin de toi pour ça, marmonné-je.
- … le gothique, c'est ton petit-copain… ? sourit-il, un peu plus espiègle.
- … le statut n'est pas validé par les membres de l'association, pour le moment.
Il éclate de rire, juste assez pour me dérider ; encore heureux, on se trouve dans une salle de travail, ce qui fait que la bibliothécaire ne nous a pas encore virés à coup de règlement intérieur. C'est stupide, quand on y pense ; je parle de ma pseudo-vie intime avec un étranger, alors que je ne devrais absolument pas, et pourtant je me sens terriblement bien, là où je devrais être effondrée, après avoir jeté Law comme une chiffe en fin de matinée. Ça signifie que lui non plus, je ne l'aimais pas, ou que je pense qu'il y a encore quelque chose à sauver ?
- Ça arrive souvent, dans un couple, qu'il y ait des tensions, compatit-il. Il faut savoir mettre de l'eau dans son vin, je suis sûr que vous allez vous réconcilier.
- T'as l'air bien sûr de toi.
- Si vous tenez l'un à l'autre, il n'y a pas de raison que vous vous déchiriez pour une question d'égo.
- Vécu ?
- Trop de fois à mon gout, déplore-t-il.
- J'essaierai d'y penser quand je le reverrai.
Sabo me sourit toujours et le silence revient entre nous. Ce moment-là donne l'impression d'être hors du temps, loin des problèmes qui me prennent la tête.
- Tu crois que je pourrais abuser… ? tente-t-il en m'offrant une moue qui n'est pas sans me rappeler celle de Luffy.
- … Essaye, pour voir.
- C'est mon anniversaire ce week-end, et mes amis les plus proches doivent être à... quoi..., 700kilomètres de là… ? Et être tout seul pour fêter sa venue au monde c'est genre ultra déprimant. Comme je ne connais personne, tu penses qu'on pourrait se dégager du temps pour aller prendre un verre… ?
La petite Bonnie intérieur sort la tête de sa tranchée, fusil à la main, prête à ouvrir le feu sur l'ennemi. Est-ce que ma méfiance mêlée d'hésitation se voit tant que ça ? En un sens, ça sera plus simple pour lui de comprendre plutôt qu'avoir à lui opposer un refus net et sans appel.
- Ben… Comme tu l'as dit, on ne se connait pas plus que ça.
- Je sais. Mais j'aime bien passer du temps avec toi, je te trouve sympa. Et puis, ce n'est pas comme si je te donnais rendez-vous chez moi au fond d'une ruelle.
- Dans un bar… ?
- Ça me parait être une bonne option, sourit-il en me dévisageant toujours, comme si il cherchait à voir autre chose derrière ma façade.
- 21 heures, vendredi soir ? La plupart des gens de l'école se donnent rendez-vous en centre-ville à ce moment-là, on verra sûrement d'autres élèves de ma classe.
- Deal.
Un endroit bondé, c'est encore ce qu'il y a de mieux. Je me préserve des mauvaises surprises, car même si Sabo tient plus de l'ange qu'autre chose, je reste… suspicieuse. Car là où Law avait assez de noirceur pour paraitre humain, Sabo a juste l'air trop parfait pour être vrai et je me demande bien ce que ça cache.
Quand même.
N'en déplaise aux trois idiots.
. . . . . . . . . .
Je tire les rideaux qui se referment sur le soleil couchant, plongeant peu à peu l'atelier dans la pénombre ; Luffy est assis en tailleur dans le canapé et mâchonne son sandwich (le troisième depuis qu'il a franchi cette porte il y a vingt minutes) en me regardant faire, intrigué par mes va-et-vient. À sa décharge, il faut reconnaitre que j'ai l'air d'une monomaniaque, à faire mes allers et retours entre mes projecteurs et mes fenêtres, pour trouver les meilleures expositions.
Je ne doute pas du fait que, peu importe l'angle choisi, Luffy sera beau mais je tiens à me mettre la barre haute pour ce cours qui ne manquera pas de me passionner, j'en suis certaine. Et puis Lu' est tellement mignon et malléable que je suis sûre de pouvoir le faire poser à l'envi, dans le sens qui me convient le mieux.
Je reviens à mon appareil resté sur son trépied et prends une première photo, dans le vide, pour voir ce que ça donne ; pas mal, pour le moment. Je vais tenter comme ça et j'ajusterai si besoin.
Luffy termine son en-cas et se lève en se débarrassant de ses chaussures, la bouche encore pleine – je ne résiste pas et commence déjà à le mitrailler : je n'aurai plus qu'à faire le tri dans les images qui afflueront sur l'ordinateur.
La lumière a un rendu incroyable sur sa peau ; il faut dire que, pour parler vulgairement, Luffy est blanc comme une merde de laitier, son corps réverbère les projecteurs d'une manière totalement différente de celle de Law, qui a une peau sombre qui vire facilement au cuivré sous le soleil. Penser à cette peau que je ne sentirai plus sous mes doigts me fait des nœuds dans la gorge, de ceux qui vous coupent la faculté de déglutir et d'articuler le moindre mot. C'est stupide, parce que Law et moi n'étions engagés dans rien, les seules choses qui faisaient que nous étions plus que de très bons amis étaient les baisers qu'on échangeait et les siestes passées dans ses bras, dans le canapé. Tout ça mis à part, je n'avais même pas de proximité physique avec lui, on ne se donnait même pas la main, on agissait… de manière trop décalée pour qu'il y ait l'existence de quoi que ce soit susceptible de me manquer, pas vrai… ?
Luffy ouvre son chemisier et je percute seulement à l'instant que je ne l'ai jamais vu dénudé auparavant ; la première chose que je remarque est la croix de chair brûlée sur son torse, qui semble avoir la même texture que celle de Sabo, comme si leur blessure avaient été faites par la même source d'ignition. Luffy surprend mon regard et ses yeux noirs glissent sur son ventre alors qu'un léger sourire étire ses lèvres.
- … qu'est-ce qui t'est arrivé … ? murmuré-je en tendant la main pour toucher sa peau scarifiée.
La texture est indéfinissable ; elle a l'air terriblement fragile, sous mon toucher.
- C'est vieux, maintenant, élude-t-il en regardant mes doigts caresser les plis de la cicatrice. Une bagarre qui a mal tournée.
- Tu t'es battu à coup de chalumeau ?
- Si seulement, s'esclaffe-t-il en laissant son chemisier sur le canapé.
Il se détourne et j'aperçois une morsure au creux de sa nuque, qui me ramène à deux endroits et périodes bien distincts ; quelques semaines auparavant, quand Luffy confessait fréquenter quelqu'un, et trois jours avant, quand Law était étendu derrière moi et mordillait mon cou, joueur, en m'empêchant de griffonner dans mon carnet. Ce souvenir me heurte comme un poing dans le ventre, et j'inspire profondément pour le chasser le plus vite possible.
- Décidément, les mecs se passent le mot, souris-je en me voulant la plus naturelle possible.
- Mmn… ?
- Ton copain te prend aussi pour un jouet à mâcher… ?
Je désigne sa nuque et Luffy y pose la main, embarrassé, le rouge aux joues. C'est super adorable.
- C'est pas mon... 'fin, ouais, c'était lui, bafouille-t-il, gêné.
- …
Je ne sais pas quoi répondre, et je ne suis pas sûre que lui-même ait très envie d'apporter des précisions. En même temps, cette situation ne peut qu'être inconfortable pour lui, parce que Luffy possède à la fois la plus grande des qualités et le plus grand des défauts : l'honnêteté radicale.
- Vous êtes plus ensemble ?
- C'est… compliqué.
Il a l'air tellement dans le mal que son chagrin me fait immédiatement oublier le mien. Je ne parle pas d'une douleur telle qu'on doit tous ressentir quand on a une déception sentimentale, nan, j'ai vraiment la sensation qu'il parle de son petit-copain comme s'il avait quitté ce monde, comme si cette perte était irrémédiable et que Luffy était susceptible, au fond, de ne jamais s'en remettre. Car elle porte une notion de fatalité qui m'échappe.
- … OK. Je t'embête pas avec ça, alors.
- Tu m'embêtes jamais ! s'exclame-t-il en me donnant un sourire d'enfer, les yeux soudainement brillants. Alors, comment tu veux qu'je pose ?!
Excellente question.
Je lui désigne les spots et il va se mettre devant la toile, ventre rentré et torse bombé, et sa position m'arrache un fou rire ; comment est-ce qu'il fait pour passer d'un extrême à l'autre en si peu de temps ? J'envie sa capacité, encore enfantine, à appréhender le monde, capacité que j'ai perdue depuis longtemps, maintenant.
- Sois naturel, Luffy.
- C't-à-dire ?
- Sois toi-même, pas besoin de poser. Juste pour savoir, ça te dérange pas, le nu ?
- Bah non pourquoi ? s'étonne-t-il en saisissant son jean entre ses mains pour le tirer aussitôt sur ses chevilles.
J'explose de rire et Luffy reste là, à me contempler, surpris par ma réaction ; effectivement, ça le dérange pas, non… ! C'est le moins qu'on puisse dire !
- Pas tout de suite, Luffy ! Garde ton jean, torse nu ça suffit amplement ! m'esclaffé-je en ajustant le réglage de l'appareil.
Il remonte son pantalon en souriant et le reboutonne ; distraite, je suis son mouvement des yeux et m'attarde à nouveau sur cette cicatrice, à laquelle je ne trouve aucune explication.
Une vraie séance peut commencer et, comme je le pressentais, Luffy est photogénique à un rendre un mannequin jaloux. Je l'immortalise alors que, comme je le lui ai indiqué, il ne pose pas et se contente de m'offrir son sourire entre deux clichés, qui me rappelle brusquement celui de Sabo.
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POV Law :
J'écrase mon poing dans le mur, haletant, sentant le placoplatre s'effriter sous mes phalanges déjà meurtries d'avoir frappé tout ce qui me tombait sous la main depuis que je suis rentré dans l'appartement.
Tout est sens dessus-dessous, et je vais mettre un temps infini à tout remettre en ordre, bien plus que je n'en ai mis à tout foutre en l'air, mais c'était la condition sine qua non pour ne pas tuer quelqu'un à mains nues pour me défouler, et évacuer les pires des sentiments qui puissent se réveiller chez moi : la haine et la rage arrosées de peur.
Je ramène mon bras à moi et je constate, stupéfait, que j'ai frappé plus fort que je ne l'aurais pensé, en voyant le sang couler le long de mes doigts ; je n'aurais jamais cru ça possible. Je relève les yeux et contemple mon reflet dans le miroir de l'entrée, le souffle court. J'offre une vision bien pitoyable, et encore une fois, la supercherie me revient de plein fouet ; je me mords la lèvre et reste là, à fixer mon reflet, immobile, avant que mon esprit ne décide de reprendre le dessus sur mon corps, qui abdique alors que je pars dans un éclat de rire désespéré. Mes nerfs lâchent et je me surprends à rire comme un dément, seul exutoire à mon angoisse et l'impasse de cette situation.
Je me déteste.
Je me déteste à un point inimaginable.
Je peux influencer Bonney, ses ressentis, ses décisions. Jusqu'à un certain niveau, seulement. Sabo est aussi doué que moi pour ça, et nul doute qu'il usera et abusera de cette carte.
Sale enflure.
Des coups résonnent à la porte – simple politesse, parce que le battant s'ouvre sans que je n'ai donné une quelconque autorisation. Il se referme un instant plus tard, et des talons claquent sur le parquet alors que mon invitée marche lentement entre les cadres brisés, les objets à terre et les tapis bazardés.
Et moi, je ris toujours, visage enfoui dans mes mains cette fois, alors que des larmes que je pensais épuisées la dernière fois se remettent à couler entre mes doigts.
- … tu as besoin de sommeil, Trésor, chuchote sa voix derrière moi, cynique à en mourir, pour ne rien changer.
- Comme toujours, nan… ? ricané-je en relevant la tête, fixant notre image dans le miroir.
- … tu voulais me voir… ?
- … quelqu'un marche dangereusement sur mes plates-bandes, murmuré-je en lui glissant un regard en biais.
Elle allume la cigarette au bout de son fumoir et contemple le foutoir qui s'étale autour de nous. Tellement en contraste avec l'ordre que je m'applique à faire régner en temps normal. Elle pousse un restant de vase en céramique du bout de sa chaussure et m'offre un coup d'œil dépité – un Ming du temps de l'empereur Xuande, début du quinzième siècle. Oui, ça coûtait une fortune, et non, je n'en retrouverai plus jamais un autre comme celui-là, mais tant pis.
Dommage collatéral.
- Le monde a toujours fonctionné comme ça, Law. Tout le monde convoite ce qu'il ne possède pas.
- À mon grand regret c'est plus sérieux que ça, rétorqué-je en contemplant mes mains poisseuses de sang. Un kleptomane est en train de fouiller de trop près.
- Qui ?
- Sabo.
Elle expire un long panache de fumée, et ses yeux bruns plongent dans les miens ; j'y lis une multitude de pensées, qui se bousculent à toute vitesse, alors que sa mémoire fait un meilleur travail que je ne le ferais.
- … … … oh.
- Comme tu dis. Un conseil ?
- Débarrasse-toi de lui. Vite.
Oh, c'est tellement une surprise que je pourrais en tomber à la renverse. Je lui adresse un regard lourd et elle hausse un sourcil, portant son fumoir à ses lèvres dans l'attente de ma réponse.
- Déjà envisagé, tu sais… ? soupiré-je en fuyant mon reflet, que je ne supporte plus à cet instant.
- Vite, Law, insiste-t-elle en croisant les bras sur sa poitrine sans me lâcher des yeux. Sabo n'est pas patient. Il est même tout l'inverse de toi.
- …
Ça, je le sais déjà. Ce n'est pas comme si cette particularité pouvait être ignorée, en ce qui nous concerne tous deux. À nous voir, on pourrait croire que Sabo est la constance incarnée là où je suis la fièvre de l'impatience même, alors qu'il n'en est rien. C'est sur le long terme que nos réelles capacités se dévoilent au grand jour, mais ce long terme n'est pas envisageable.
- … il a ses chances ? hésite-t-elle.
- Pas en si peu de temps, tempéré-je en m'installant dans le canapé, seul survivant de mon emportement. Soit il sait de quoi il retourne, et il est particulièrement présomptueux, ajouté-je dans un sourire désabusé. Soit il ne sait rien et il va tout faire foirer.
Je suis rarement vulgaire en sa présence, c'est dire à quel point mon self-control est réduit à peau de chagrin.
- Dans tous les cas, quel pourcentage de réussite ?
- 5%, je dirais.
- Et pour toi ? risque sa voix, qui n'est plus qu'un murmure.
- 50 ce matin, 20 depuis qu'elle m'a largué ce midi. Et pour couronner le tout, Sabo était là.
L'envie de rire me reprend, mais je me réfrène ; si elle aussi se met à douter de ma santé mentale plus qu'elle ne doit déjà le faire, je suis définitivement dans les ennuis.
Elle se mordille la lèvre et fixe le miroir de l'entrée où nous étions un peu plus tôt, l'un des rares objets à avoir été épargné – en même temps, si je l'éclate, je suis dans une merde noire, c'est ce qu'il y a de plus précieux ici.
- … Il le sait ?
- Il le saura assez vite, marmonné-je, les yeux fermés, basculant la tête en arrière sur le dossier.
- Dépêche-toi, Trésor.
- Oh, je suis déjà sur le coup.
- Laisse tomber le reste, ton père trouvera bien des têtes pour réassigner le boulot, il gère mieux les plannings que toi. Concentre-toi uniquement sur elle. Tu joues ta tête, Law, ajoute-t-elle après un long silence, ce qui conclut parfaitement notre échange.
Elle s'approche, se penche sur moi et, après un moment de réflexion, tend la main et passe ses doigts dans mes cheveux, avant de m'embrasser sur le front.
Ma gorge se noue, mais j'ai assez versé de larmes pour l'année entière.
Autant arrêter maintenant.
Elle se redresse et s'éloigne vers l'entrée, ses talons craquant sur les débris qui jonchent le sol, et je me retrouve seul.
Encore.
« La solitude est une arme dont le canon est pointé vers celui qui la tient. »
Michaël Veuillet
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Merci d'avoir lu, à très vite pour la suite !
