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CHAPITRE XXV
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Leurs retrouvailles avaient été pleines de tendresse et de rires. Derrière la gladiatrice solide, malgré les épreuves, la dureté de sa vie, les dangers et le sang versé, Julia avait retrouvé la jeune fille qu'avait été Marcia avant que le malheur ne la rattrapât. Cette jeune fille qui menait une vie insouciante, protégée par son père. Marcia avait gardé sous sa cuirasse de gladiatrice, son esprit vif et joyeux. Julia s'était inquiétée la dernière fois qu'elle l'avait vue, quand elle l'avait recueillie avec les survivants de l'Artémisia. Sa profonde tristesse, l'éclat dur de ses yeux jadis si pétillants de joie et de malice lui avait serré le cœur.
Elle avait retrouvé une personne plus sereine à Rome. Gaïa n'était pas morte. Aeshma non plus. Ses camarades blessés avaient guéri et le cœur de Marcia ne se tordait plus dans l'attente de revoir la femme qu'elle aimait passionnément. Un voile subsistait, mais comment n'aurait-il pas subsisté ? La jeune fille avait dix-sept ans, elle avait tué, elle avait vu des amis ou des camarades mourir, on lui avait arraché ce qu'elle croyait être, quand c'était arrivé, l'amour de sa vie, elle frémissait d'appréhension à chaque fois que des gens à qui elle tenait, entraient sur le sable. Même pour celles qu'elle pensait au fond invincibles. Une blessure était vite arrivée. Un faux pas, un moment d'inattention et le fer mordait la chair.
Marcia parlait avec autant de feu qu'avant d'Aeshma et d'Atalante, mais sa voix et ses yeux trahissaient plus encore de tendresse que d'admiration aveugle. La jeune fille avait choisi la voie de la gladiature à cause des deux gladiatrices qui l'avaient tant fascinée au Grand Domaine. Comme elle avait été bien avisée, s'en félicitait Julia alors que Marcia lui racontait comment les melioras avaient cloué la jeune Parthe furieuse sur une table parce qu'elle opposait à leur joie une tête de sanglier grognon et comment, sous la menace de se voir couverte de peinture, elle avait cédé. Comment les autres avaient refusé et comment, grâce à ce refus, elle avait gagné son surnom de la Gladiatrice Bleue.
Atalante et Aeshma. Les deux jeunes femmes, n'avaient pas seulement formé et protégé Marcia. Elles l'avaient aimée, mais pas seulement. En écoutant la jeune fille, Julia devinait, entre les deux gladiatrices, une relation qui avait illuminé la vie de Marcia. Une relation qui lui avait apporté du réconfort et de la sérénité. Un exemple aussi. L'exemple vivant qu'au-delà du sang et de la violence pouvait exister et subsister autre chose que l'indifférence, la peur, la méfiance et la rivalité. Que des sentiments plus élevés et plus nobles pouvaient s'épanouir, grandir et resplendir. N'importe où. Même au sein d'une école de gladiateurs. Aeshma et Atalante lui avaient offert l'image exemplaire et sans fioritures d'une amitié sincère, parfois houleuse, mais jamais remise en question.
Julia avait décelé l'affection de la grande rétiaire pour sa camarade au Grand Domaine. Elle s'était exprimée avec plus de force et beaucoup de retenue à Patara parce qu'Atalante espérait qu'Aeshma eût survécu à son naufrage, mais qu'elle craignait de se tromper.
Aeshma lui avait paru plus rétive, moins apte à exprimer ou à éprouver des sentiments. À s'y abandonner. Julia, à priori, s'était trompée. Ou peut-être pas. Peut-être Aeshma avait-elle changé. Peut-être avait-elle enfin accepté ce qu'elle refusait auparavant.
Gaïa avait changé. Elle avait désiré posséder la jeune Parthe. La plier à sa volonté et à ses désirs. Elle avait ressenti plus qu'une simple attirance sensuelle et ce, dès le début, mais l'affection qu'elle avait éprouvée pour Aeshma était égoïste, exigeante, brouillonne et infantile. Le naufrage avait transformé sa jeune sœur. Elle avait appris à écouter, à soigner, à coopérer, à ne pas se sentir autrement offenser quand on ne lui parlait pas, quand on l'ignorait, quand on la réprimandait. Julia avait ce pouvoir sur Gaïa, mais Julia était sa sœur, une sœur qu'elle s'était choisie et qui l'avait sauvée. Elle était sa seule famille, son seul lien avec le passé. Julia avait habité Gerasa, Julia avait partagé ses épreuves, Julia l'avait connu bébé, enfant, elle l'avait éduquée, elle l'avait guidée sur le chemin parfois périlleux qui mène de l'enfance à l'âge adulte. Julia pensait parfois qu'elle était autant mère que sœur aux yeux de Gaïa, même si elle, ne le ressentait pas ainsi.
Gaïa avait su trouver un chemin qui ne l'emmenait ni vers l'affection qu'elle éprouvait pour Julia ni vers cette relation pleine de morgue et d'indifférence qu'elle avait pu avoir avec de rares amants. Gaïa avait enfin trouvé celui qui conduisait vers une amitié sincère et partagée. Elle avait appris à respecter l'autre. Le désir se mêlait à ses sentiments, mais il ne dirigeait pas son attirance pour la jeune gladiatrice, sinon il y eût beau temps que Gaïa eût trouvé une solution pour mettre la Parthe dans son lit et renouveler cette occasion aussi souvent que son désir l'exigeait. Sa sœur était à Rome depuis trois mois et elle n'avait pas encore parlé à Aeshma.
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Marcia, si son entraînement lui en laissait l'occasion et si la fatigue ne l'accablait pas outre mesure, passait retrouver Julia et Gaïa dès qu'elle le pouvait. Parfois, elle restait à peine une heure, parfois plus. Il lui était arrivé de passer la nuit entière à la villa, même si elle avait dû, le lendemain matin, se lever très tôt pour se présenter à l'heure au ludus.
La jeune fille se préparait pour une venatio. Son avant-dernière. Elle s'entraînait consciencieusement parce qu'elle ne voulait pas risquer de manquer la dernière chasse. Une chasse qui jetterait sur le sable des lions, des panthères et des ours.
Il y aurait des taureaux dans la prochaine. Des bêtes redoutables, imprévisibles. Elle devrait éviter les cornes meurtrières. Même à cheval, c'était compliqué, d'autant plus que ceux-ci ne portaient aucune protection. Marcia aimait les chevaux. Elle haïssait quand l'un d'entre eux était blessé ou mourrait dans l'arène, plus encore si c'était sa propre monture. Avec des taureaux, les cavaliers devaient se montrer prudents et très habiles. Le cheval réactif. Marcia partait tous les jours au Cirque Maximus monter la bête qu'on lui avait attribuée. Si une course y était donnée, elle partait le dresser dans la campagne environnante, au-delà de l'Esquilin ou sur l'autre rive du Tibre, près du Bois des Césars.
Elle avait retrouvé les joies des grandes conversations en compagnie de Julia, elle lui posait sans cesse des questions sur ses affaires, sur Gaïus, sur Quintus. Elle lui demanda un jour, si elle avait revu Lucius Caper. Julia mentit. Elle n'avait pas osé lui apprendre la mort du cornicularius. Elle gardait le médaillon. Elle le lui remettrait. Mais pas maintenant. Marcia avait besoin de se concentrer sur ses combats à venir, sur son entraînement. La mort de Caper lui rappellerait celle de son père. Et puis, que lui répondrait-elle si Marcia l'interrogeait sur les circonstances de sa mort ? Elle ne pourrait pas lui mentir. Elle n'en avait pas le droit, parce que l'homme qu'aimait Marcia avait consacré son dernier souffle à s'inquiéter pour elle. Ses dernières pensées avaient été pour elle, son dernier geste avait été de retirer le médaillon qu'il portait autour du cou. Il l'avait confié à Julia. Un message d'amour.
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Le matin qui avait suivi la mort de Lucius Caper, Julia avait examiné le médaillon à la lumière du jour. Un denier d'argent, frappé du portrait d'Auguste couronné de lauriers. L'inscription, quant à l'identité de l'Empereur, ne laissait aucun doute : Caesari Augusto. Sur l'envers, se trouvait gravé, comme elle l'avait deviné, un petit temple, et à l'intérieur ce qu'elle n'avait pu deviner à la lueur des lampes le soir précédant, un char avec ce qui pouvait ressembler à des enseignes militaires. Pourquoi Caper avait-il tant tenu à léguer ce bijou à Marcia ? Que signifiait-il pour le cornicularius ? La pièce n'était plus en circulation depuis longtemps. Elle n'avait aucune valeur intrinsèque. Peut-être Quintus l'éclairerait-elle ? Le jurisconsulte laissa échapper un Oh ! entendu quand il l'avait examinée. Pas en regardant le portrait d'Auguste, mais en découvrant l'image sur son envers. Julia lui avait demandé des explications :
— C'est une pièce commémorative. Le temple est celui de Mars Ultor à Rome. Les enseignes sont celles que le roi des Parthes a rendues à l'empereur Auguste sur sa simple demande. Elles avaient été enlevées à Crassus lors d'une défaite contre le roi Phraates. Une immense honte en avait rejailli sur Crassus et la République. En fait, la restitution des enseignes a été considérée comme la reconnaissance de la puissance de Rome par les Parthes. Une sorte de soumission informelle. Elles ont été déposées au temple de Mars Ultor. Auguste a voulu montrer que l'Empire avait lavé l'honneur perdu de la République. Mais je ne crois pas que ce soit pour cela que Caper la portait, bien que ce fût un puissant symbole pour un légionnaire. Si tu veux savoir, je pense qu'il l'a acquise, pour le temple. Pour le nom du Dieu. Pas le Mars-vengeur. Seulement pour Mars. Ou peut‑être que si. Caper n'avait pas le droit de se marier. Une sorte de vengeance contre les lois de la légion qui lui interdisait d'être père. Il avait pourtant une fille.
— Marcia.
— Oui. Il devait beaucoup l'aimer. Il ne portait pas son portrait autour du cou, mais c'était tout comme. D'ailleurs, je ne suis pas sûr que Valens ne pensait pas la même chose quand il scellait ses courriers à l'aide de son sceau.
Le sceau de Valens. La preuve qui avait accusé Aeshma, Astarté et Téos du meurtre du tribun. Julia se demandait ce qu'il était devenu. Téos l'avait-il conservé ou l'avait-il remis à Aulus Flavius ? Avait-il été détruit ?
Marcia était toujours d'humeur égale. Sauf aujourd'hui. Julia fronça les sourcils. Elle leur avait dit qu'elle bénéficiait d'un jour de repos. Qu'Herennius, mais aussi le doctor à qui Téos avait confié son entraînement au ludus Bestiari, lui avaient fermement interdit toute forme d'entraînement.
— Même l'équitation, vous vous rendez compte ?! s'était-elle écriée scandalisée et contrariée.
Une journée tranquille, pour prendre soin d'elle, se reposer et se détendre. Le lendemain, elle se plierait à un entraînement léger et elle monterait une dernière fois son cheval pour une séance de dressage fin. Pas de galop, pas de course effrénée. Une simple consolidation des liens que la cavalière avait tissés avec sa monture. Elle se baignerait et Saucia s'occuperait d'elle. Le soir aurait lieu la cena. La venatio, le lendemain. Deux jours avant, Marcia devait tout oublier.
Elle était arrivée à la villa peu après la cinquième heure. Morose. Sa volubilité envolée. Elle n'avait presque pas touché aux plats pendant le déjeuner et quand Julia s'en était inquiétée, elle s'était excusée et avait invoqué la collation qu'elle avait prise au lever du soleil.
— J'ai mangé avec les gladiateurs de la familia avant leur entraînement. Le repas n'est pas très copieux, mais c'est bourratif.
Julia n'avait pas insisté, elle avait cependant échangé un regard avec Gaïa. La jeune gladiatrice s'était ensuite rendue dans sa chambre pour y dormir un peu. Elle en était ressortie aussi sombre qu'en y entrant, peut-être plus encore. Elle était montée sur la terrasse qui surplombait une partie de la villa. Une toute petite terrasse. Julia décida d'aller la rejoindre.
Adossée à un mur, la jeune fille avait les yeux perdus dans le vague.
— Marcia ? Je peux m'asseoir avec toi ? demanda-t-elle doucement.
— Oui, bien sûr.
— Quelque chose te tourmente ? Tu es inquiète pour demain ? C'est ton cheval ?
— Non, je m'en tirerai. De toute façon, que veux-tu vraiment attendre d'un cheval que tu ne connais pas et qui ne te connaît pas ? Et puis, ils ne sont pas dressés comme tu sais dresser les tiens.
— Je te remercie du compliment.
— Ce n'est pas un compliment, c'est un fait.
Le genre de réplique que Marcia n'aurait jamais prononcée avant. Une réplique qui semblait à Julia tout droit sortie des expressions que devait affectionner Aeshma.
— Alors, qu'est-ce qui te chagrine ?
— Aeshma, avoua sombrement Marcia
— Pourquoi ?
— Elle est bizarre depuis deux jours. Elle m'évite et elle ne dort même plus dans notre cellule. Elle dort sur les toits. J'ai demandé à Atalante ce qu'elle avait, mais elle n'a pas su me répondre. Elle aussi a remarqué que quelque chose n'allait pas. Je sais qu'elle a essayé de lui parler, mais je ne crois pas qu'Aeshma lui ait dit quoi que soit. Elle est toujours très présente quand je vais prendre part à un combat. C'est mon cinquième...
— Marcia, la coupa Julia. Ton contrat ne stipulait-il pas que tu ne devais pas combattre plus de six fois par an ?
— Comme gladiatrice, les bestiaires ne sont pas vraiment des gladiateurs.
Julia n'était pas vraiment d'accord avec la jeune fille et un contrat était un contrat. Téos n'en respectait pas les clauses. Julia était curieuse de savoir combien de combats avait disputés Marcia cette année. Elle pouvait dénoncer le contrat, libérer Marcia de Téos. Mais pas sans en parler à la jeune fille. Juridiquement, l'affaire serait peut-être très simple, mais humainement ?
Marcia, si elle retrouvait sa liberté, perdrait ses camarades. Elle tourna la tête vers la jeune gladiatrice. Elle lui en parlerait, après s'être renseignée, après en avoir parlé à Gaïa, après que Marcia eût disputé sa dernière venatio. Parce que sans l'intervention d'un personnage haut-placé, le procès risquerait de traîner en longueur. Si seulement l'Empereur accordait sa confiance à Gaïa. Mais il n'avait donné aucune nouvelle depuis leur entretien privé. Gaïa n'avait été conviée à aucune rencontre et elle n'avait plus bénéficié des places prestigieuses qu'il lui réservait dans les gradins de l'amphithéâtre.
— Il y a quelque chose, continua Marcia. Elle participe aux entraînements, elle tient toujours sa place de meliora, mais... Il y avait une ambiance très particulière entre les filles qui ont participé à l'amazonachie. Aeshma râlait, mais elle y était sensible. Beaucoup de filles sont mortes. Sabina a égorgé Lucanus et je sais qu'Aeshma a été émue par la mort de Marpessa. Elle la trouvait ridicule, mais elle l'aimait bien.
— Tu crois qu'elle regrette de l'avoir tuée ?
— Non. Elle a été touchée par autre chose, mais ce n'est pas ça le problème. Maintenant, elle... Je ne sais pas, souffla Marcia. Elle s'est isolée, fermée aux autres, enfin, pas vraiment, mais… Elle ne m'a jamais laissée avant un combat, Julia. Une semaine avant, elle me suit partout, elle veille à ce que je m'alimente correctement, que je boive bien, que je dorme bien, elle m'oblige à faire des exercices de relaxation et des étirements. Elle ne s'inquiète pas, elle veut juste que je sois au meilleur de ma forme. Atalante fait pareil, différemment, mais avec autant d'attention. Je me sens en confiance et en sécurité avec elles. Mais là, il ne reste qu'Atalante. Aeshma doit lui donner des instructions, parce qu'elle me fait faire des exercices que seule me fait faire Aeshma habituellement. Qu'est-ce qu'elle peut me reprocher ?
— Pourquoi veux-tu qu'elle te reproche quelque chose ?
— Elle est comme ça quand elle est fâchée avec quelqu'un qu'elle aime bien. Sauf qu'en général, c'est plus violent.
— Comme avec Atalante ?
— Comme avec Atalante ou les autres. Comme avec moi, aussi. Aeshma a un sale caractère. Enfin, pas vraiment, elle est gentille, mais elle s'énerve vite et quand elle est en colère... En plus, elle provoque les autres, ça finit mal, pas toujours, mais... Tu te rappelles au Grand Domaine, quand elle s'est battue avec Atalante ? Comme elle était mauvaise ?
— Oui.
— Sur l'Artémisia, c'était pire. Si Atalante s'énerve, c'est pire de toute façon. Et Aeshma sait très bien comment la faire sortir de ses gonds.
Marcia sourit soudain.
— Elles sont débiles. Je n'ai jamais compris comment elles pouvaient se battre comme ça alors qu'elles s'adorent.
— Peut-être parce qu'elles ne savent pas comment se le dire.
— Quoi ? Qu'elles s'adorent ?
— Mmm, confirma Julia.
— Elles se sont toujours pris la tête. J'ai demandé aux plus anciens. Même quand elles étaient jeunes et qu'elles ne se parlaient presque pas. Xantha m'avait raconté qu'une fois, quand elles étaient de toutes jeunes gladiatrices, un melior avait reçu l'ordre de calmer leur humeur belliqueuse après qu'elles se soient tapées dessus comme des sauvages. Personne ne sait jamais pourquoi elles se battent ni ce qui a déclenché leur colère. Elles n'en parlent jamais. C'est toujours resté entre elles. Ça amusait Xantha. Sabina m'a raconté que certains pensaient qu'elles étaient amantes à cause de cela. Elle a ajouté tout de suite après, qu'ils étaient complètement idiots de penser ça.
— Elle t'a dit pourquoi ?
— Elle m'a expliqué qu'Aeshma respectait trop Atalante pour coucher avec elle et qu'Atalante n'avait jamais été amoureuse d'Aeshma, qu'elle l'aimait, mais pas comme ça. Que seuls les abrutis pouvaient imaginer une histoire sentimentale entre elles.
Marcia ne confia pas à Julia que Sabina avait ajouté qu'Atalante ne pouvait pas se comporter avec Aeshma comme elle se comportait avec Astarté, qu'Atalante cherchait auprès de la Dace aux larges épaules quelque chose qu'elle n'avait pas besoin de chercher chez Aeshma. L'hoplomaque s'était ensuite soudain avisée qu'elle parlait beaucoup trop et avait balbutié des excuses confuses. Elle avait menacé de disparaître sous terre avant que Marcia lui déclarât qu'elle ne l'avait pas offensée ni blessée, qu'elle connaissait Astarté. L'hoplomaque s'était détendue. Elle aimait beaucoup Marcia et elle appréciait Astarté.
Sabina pensait ne pas avoir commis d'impair. Elle le pensait simplement parce que Marcia n'avait pas ajouté que si elle connaissait la Dace aux yeux dorés, elle ne pouvait pas en dire autant de la grande rétiaire. Ister n'avait pas menti et Sabina venait d'insinuer sans y penser à mal, que les nuits qu'avaient partagées Atalante et Astarté représentaient bien plus qu'un simple défoulement. En tout cas, pour Atalante. Marcia avait amèrement pensé qu'il serait intéressant de savoir avec qui Astarté n'avait jamais couché. Elle s'était demandé aussi, si elle lui en voulait, si la Dace l'avait trompée sur ses sentiments, si elle n'était qu'une vile manipulatrice. Marcia savait que c'était faux. Astarté ne mentait pas. Elle avait bien des défauts, mais elle ne mentait pas. Elle n'avait pas non plus auprès des gens de la familia, l'obscène réputation de débauchée qu'avait voulu lui attribuer Ister. Sa réputation s'arrêtait au seuil de sa cellule. Au seuil de ses ébats. Marcia avait été troublée par cette constatation. Les gladiateurs aimaient se vanter de leurs prouesses amoureuses, même si la plupart étaient de pures affabulations, mais elle n'avait jamais entendu personne se vanter d'avoir été avec Astarté. Galini lui en avait parlé parce que cette expérience avait renforcé son affection et son admiration pour la meliora. Parce qu'elle avait éclairé une facette de sa personnalité qui avait touché la jeune fille. Germanus avait frappé Ister. Une punition pour avoir osé évoquer les relations intimes que Diodoros avait pu partager avec la Dace.
Elle avait décidé d'aller la voir au ludus Vestitus. Après la venatio, elle aurait un peu de temps avant de reprendre, si tout se passait bien, les entraînements pour la dernière chasse. Peut-être qu'elles ne parleraient pas et qu'elles resteraient assises en silence. Marcia prévoyait de dîner avec elle. De prendre sa place en face d'elle. Cela n'aurait pas d'importance si la rencontre avait lieu en public. Marcia de par son statut, arriverait peut-être à ce qu'on mît une table à leur disposition. Elle ne voulait pas vraiment avoir Astarté pour elle toute seule. Juste retrouver la gladiatrice. Lui assurer par sa présence qu'elle ne l'avait pas oubliée. Qu'on ne pouvait pas aller contre le destin, mais que l'affection et l'estime demeuraient. Qu'elle espérerait toujours que la grande Dace vînt frapper à sa porte et l'emmenât, comme elle le lui avait promis à Corinthe ou à Pompéi, fouler le sol d'une vaste forêt profonde en sa compagnie.
Mais ça, c'était avant qu'Aeshma s'enfermât dans une forteresse aussi imprenable que l'avait été Massada.
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— J'ai fait quelque chose, ce n'est pas possible autrement, se désola la jeune gladiatrice en revenant vers son problème le plus pressant.
— Elle te l'aurait dit. Je vois mal Aeshma garder pour elle une contrariété.
Julia avait raison, alors quoi ? Qu'est-ce qui n'allait pas ? Elle posa la tête sur l'épaule de la jeune femme. Julia sentit son émotion monter.
Marcia. Sa petite Marcia. Elle avait grandi, elle s'était endurcie, elle avait gagné de nombreuses cicatrices, mais elle possédait toujours cette spontanéité qui désolait parfois tant Kaeso Valens qui trouvait cette attitude infantile, mais qui plaisait tant à Julia. Valens n'était pas tout à fait honnête d'ailleurs car il aimait ce trait de caractère chez sa fille. Il lui valait des remarques désobligeantes à son propos, mais il l'amusait. Pour un soldat comme Valens, cette spontanéité s'opposait à l'hypocrisie qu'il abhorrait. Julia lui en avait, un soir, fait la remarque. Il avait avoué dans un rire désarmant qu'elle l'avait percé à jour, puis il lui avait fait promettre de ne jamais dévoiler ce terrible secret à Marcia.
Julia passa un bras autour des épaules de Marcia. La jeune fille posa ses mains sur ses cuisses, paumes vers le haut. Julia fronça les sourcils. Un anneau d'or brillait à l'un de ses doigts.
— Tu portes une bague ? s'étonna-t-elle.
— Mmm.
— Depuis longtemps ?
— Non, je l'ai depuis le jour l'amazonachie, mais je ne la porte pas souvent à cause des entraînements. J'ai peur de me la faire voler et c'est interdit.
— Un cadeau ?
— Non, je me la suis fait faire par un artisan que m'a conseillé Gaïa. J'aurais dû le faire depuis longtemps. Je croyais que… Enfin, je pensais que je n'en étais pas digne, mais j'avais tort. Je l'ai fait autant pour moi que pour lui.
Marcia se redressa et examina sa bague. Le jour commençait à décliner et le temps était couvert. Julia remarqua la pierre sertie, mais elle n'arriva pas à distinguer sa couleur exacte.
— Pour lui ? C'est qui, lui, Marcia ? Tu es amoureuse ?
Marcia eut un rire bref.
— Non. Une grande histoire d'amour m'a suffi. J'éviterai à l'avenir. Surtout avec Téos dans les parages. Lui, c'est mon père. La bague est une copie de son sceau personnel. On le lui a volé quand il a été assassiné. Il l'avait créé à ma naissance et je crois qu'il aurait été heureux que je le porte. J'aimais beaucoup mon père, Julia. C'est marrant, continua-t-elle avec un sourire doux. Les filles qui ont….
Julia n'écoutait plus. Le souffle coupé par l'angoisse. Elle ferma les yeux, tentant de retrouver le contrôle de ses émotions. Marcia parlait toujours sans qu'elle ne sût de quoi.
— Marcia, la coupa-t-elle. Je peux voir ta bague ?
— Oui, bien sûr.
Marcia la retira et la tendit à Julia. La jeune femme chercha de la lumière, afin de bien voir la gravure. Elle pâlit et sa gorge se noua douloureusement. Pour ce qu'elle en voyait, il ne se différenciait en rien du dessin que lui avait montré Gaïa. Que ce fût Aeshma ou Marcia, les deux gladiatrices bénéficiaient d'une excellente mémoire visuelle.
— Il est beau, n'est-ce pas ? J'ai pris un grenat. J'aime bien la couleur et elle me rappelle le vexillum de la légion.
— Tu as porté la bague au ludus ?
— Je l'ai d'abord montrée à Sabina. Elle veut donner suite à une plaisanterie et commander des sceaux pour toutes les gladiatrices qui ont participé à l'amazonachie. Une sorte de bague commémorative. Germanus à dessiné pour elles l'image d'une tête de sanglier stylisé. Elles voulaient demander à Aeshma au départ. Mais elles étaient sûres qu'elle refuserait de se prêter au jeu. Germanus dessine très bien, c'est lui qui avait peint Aeshma pour l'amazonachie.
— Et toutes les gladiatrices l'ont vue ?
— Oui.
— Vraiment toutes ?
— Oui, répondit Marcia sans noter l'insistance de Julia. Même Aeshma. Elle a dit qu'elle s'en foutait, mais Atalante lui a dit qu'elle aurait un sceau comme toutes les filles qui avaient participé à l'amazonachie et que si elle ne le portait pas pour elle, elle le porterait pour les autres, pour les vivants comme pour les morts. Qu'elle se montrerait vile et ingrate si elle refusait. Aeshma l'a regardé vraiment méchamment et j'ai cru qu'elle allait lui sauter dessus. Atalante, elle, l'a regardée bizarrement. Elle n'était pas fâchée. Je ne sais pas trop ce qu'Aeshma a lu dans ses yeux et quel message Atalante a voulu lui faire passer, quoi qu'il en soit, Aeshma a tendu la main en maugréant. Elle a examiné le sceau avec attention et elle m'a demandé ce qu'il représentait à mes yeux.
— Que lui as-tu répondu ?
— Que c'était le sceau de mon père et que je le portais en mémoire de lui. Après, elle me l'a rendu en me disant qu'il était très beau et que mon père serait fier de moi s'il me voyait maintenant. D'ailleurs, c'est ce jour-là que j'ai dû lui déplaire ou qu'il lui est arrivé quelque chose. Elle a mal dormi pendant la nuit, elle s'est levée et depuis, elle est… Depuis, elle m'évite.
La jeune fille se plongea dans le silence.
Dieux ! Pourquoi Gaïa n'avait-elle pas parlé à Aeshma ? La gladiatrice avait sans aucun doute possible, reconnu le sceau. Elle savait enfin qui elle avait assassiné sur les ordres de Téos près de Podalia et pourquoi un simple principal portait un si beau sceau. Un sceau que seul un chevalier ou un aristocrate aurait pu se payer.
Marcia n'avait pas fait le lien entre le sceau et l'humeur sombre d'Aeshma. Comment aurait-elle pu ?
Comment aurait-elle pu imaginer une histoire aussi sordide ?
— Astarté combat aussi demain, dit tout à coup Marcia. J'irai la voir après la venatio. Elle aura un sceau. Sabina m'a demandé de choisir la pierre pour elle. J'ai choisi de l'ambre. Chez le joaillier, j'ai trouvé une pierre qui rappelait la couleur de ses yeux.
Julia saisit l'occasion de savoir ce qui s'était passé avec Astarté, de savoir comment Marcia avait vécu leur séparation forcée, de savoir quels sentiments la jeune fille éprouvait pour la Dace, si elle l'aimait toujours aussi passionnément.
Elle réalisa qu'Astarté avait elle aussi participé à l'assassinat de Valens. Marcia parlait avec chaleur et nostalgie de la jeune gladiatrice. Marcia saurait. Comment réagirait-elle ? Deux des personnes qu'elle aimait le plus au monde, deux des personnes envers qui elle se sentait redevable pour la vie, avaient commis le plus horrible des crimes. Elles avaient privé la jeune fille de son père, elles avaient brisé sa vie. Leur acte accompli sans le moindre remord avait entraîné Marcia dans un monde de violence. Elles l'avaient trahie. Elles ne savaient pas. Mais que ce fût Marcia, Aeshma ou Astarté, elles vivraient cette révélation comme une trahison. Aeshma le vivait déjà comme cela.
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Une nouvelle journée de combat. Une nouvelle victoire et comme à chaque fois, ce qu'elle abhorrait à présent, une nouvelle nuit de célébration. Les morts, les vaincus disparaissaient des mémoires à peine la porte libitina passée, à peine leur sang versé sur le sable blond de l'arène. Où les romains trouvaient-ils un sable si fin et si doux, d'ailleurs ? Dans quelles provinces reculées de l'Empire ? Combien de livres en avaient-ils rapporté pour les jeux ? Combien de milles ces livres de sable avaient-elles parcouru pour finir souillées par des amphores et des amphores de sang ?
L'air était surchauffé, chargé effluves diverses qui, en se mêlant, charmaient parfois les sens, mais qui, le plus souvent puaient : fumées âpres des huiles d'éclairage de mauvaise qualité, grasses des viandes et des plats cuisinés, du vin renversé, de la posca aigrelette, des parfums lourds dont les gladiateurs s'étaient inondés le corps et les cheveux, du charbon de bois qui brûlait dans les braseros, des haleines fétides.
Elle n'avait qu'une envie : sortir. Retrouver l'air frais du dehors. Respirer. Mais elle ne pouvait pas s'échapper. Elle siégeait à la table des vainqueurs du jour. Un combat facile que lui avait ménagé son doctor. Un test. Astarté avait gagné quelques méchantes blessures lors de l'amazonachie. Quelques méchantes blessures et une vilaine cicatrice au-dessus de la hanche. Une semaine de repos complet et la reprise des entraînements par paliers rapides. Son laniste espérait l'engager lors de la dernière semaine des jeux. Finir en beauté. L'appairer avec une gladiatrice de son niveau. Le bruit courrait que Titus prévoyait d'appairer les deux plus grands champions des jeux : Verus et Priscus. Alors, s'il le pouvait, si leur laniste l'acceptait, il appairerait Astarté avec l'une des filles du ludus de Sidé, la Gladiatrice Bleue, la grande rétiaire ou l'hoplomaque que la Dace avait embrassé lors de l'amazonachie. En cas de refus, il avait repéré quelques autres gladiatrices issues des ludus de Rome ou d'Alexandrie. Mais un combat contre les filles de Sidé serait plus prestigieux. Encore fallait-il que sa gladiatrice fût au meilleur de sa forme.
Elle l'était. Cet après-midi, elle avait promené son adversaire et elle avait combattu avec cette grâce si particulière que possédaient de grands combattants très toniques et très souples, cette grâce qu'on ne trouvait pourtant que rarement chez des gladiateurs lourds. Elle avait adapté à son armatura, le style léger des rétiaires, des thraces et des hoplomaques. Astarté était sa plus belle acquisition. Il bénissait la bêtise de son précédent propriétaire. Cette fille n'était pas seulement une combattante exceptionnelle, elle avait aussi cette détermination farouche de vaincre, d'être la meilleure, qui la préservait des autres et d'elle-même. La gladiatrice ne cédait jamais à la jeune femme sur le sable. Elle était d'une humeur égale et facile, et sa morgue, sa brutalité avec les jeunes et les novices lors des entraînements, laissaient place à une jeune femme souriante et agréable dans les moments de détente.
Astarté savait dissimuler ses pensées et ses émotions. Personne n'eût à lui reprocher d'être d'humeur morose pendant le banquet. Dans cette familia, seul Lucanus aurait deviné l'agacement et l'exaspération de la jeune gladiatrice. Dans sa vraie familia, peu de ceux qui la connaissaient auraient manqué de le remarquer.
Et puis, avec qui pouvait-elle parler maintenant que Lucanus était mort ? Il n'y avait pas de grands bavards à Capoue. De camarades avec qui elle pouvait discuter pendant des heures, pas de Chloé, de Gyllipos ou de Sabina. Et pour être franche avec elle-même, elle n'avait rien à leur raconter. Rien à partager parce qu'ils ne connaissaient rien d'elle, rien de ce qu'avait pu être sa vie.
Un gladiateur leva son verre dans sa direction en braillant. Astarté sourit largement, répondit à son salut et vida son gobelet d'un trait. S'ils continuaient, elle finirait ivre. Elle détestait être ivre. Ivre alors qu'elle se trouvait avec des gens à qui elle n'accordait aucune confiance. L'usage au ludus de Capoue, voulait qu'on retournât son gobelet sur la table après l'avoir vidé. Il lui était difficile de feindre, elle se devait de vider chaque verre levé. Des rires fusèrent, un coude amical la bouscula. Des chants s'élevèrent. Astarté y mêla sa voix et la soirée lui parut un peu moins longue.
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L'air frais s'engouffra dans ses poumons saturés de fumée. Elle suffoqua, marqua un temps d'arrêt et posa une main sur le chambranle de la porte.
— Eh, Astarté ? Tu ne vas pas nous abandonner ?
— Il fait trop chaud là-dedans et j'étouffe, répondit la grande Dace au gladiateur qui venait de la rejoindre.
— Reste ici, je vais chercher les gars et de quoi boire, on peut continuer dehors.
— Je suis fatiguée et j'ai déjà trop bu.
— Tu te reposeras demain.
Astarté était sur le point de l'envoyer paître, quand la porte s'ouvrit une nouvelle fois et laissa sortir une dizaine de gladiateurs et de gladiatrices surexcités. Ils l'entraînèrent sans lui laisser le loisir de résister ou de protester. Elle n'avait pas menti en disant qu'elle était fatiguée. Elle avait été blessée durant son combat, rien de bien grave, mais elle avait perdu du sang. Elle avait dépensé beaucoup d'énergie aussi et l'abus d'alcool n'avait pas arrangé son état.
Le temps s'étira, les pensées d'Astarté se brouillèrent, sans qu'elle perdît toutefois entièrement le contrôle de la situation. Elle sentait certains regards posés sur elle. Des demandes implicites. L'épaule de Cynthia contre la sienne, la main de Lupus qui l'effleurait sans raison. Peut-être que répondre à leur sollicitation l'aiderait à chasser son ivresse, à chasser sa mélancolie. Dommage que ce ne fût pas Gallus ou Germanus. Ou mieux encore Atalante si la grande rétiaire, par chance, partageait son vague à l'âme. Ou Marcia. Mais Marcia n'était pas pour elle. Astarté l'avait toujours su, dès le début. Téos n'avait fait que précipiter l'inéluctable. Cruellement. Méchamment. La colère l'envahie.
Elle avait vraiment besoin de se détendre. Cynthia, ne rencontrant pas d'hostilité, passa une main dans son dos. Son pouce se mit à faire des allers-retours. Lupus ou Cynthia ? La Thrace avait plus de résistance, elle était plus athlétique et plus brutale que le Gaulois. La main du gladiateur s'égara une fois de plus sur le genou de la grande Dace.
— Tu recommences et je te casse le nez, fit froidement Astarté en balayant la main du Gaulois.
Le gladiateur s'excusa. Ce n'était pas son jour. Une autre fois peut-être. Il aimait bien Astarté, elle était inventive et savait faire durer le plaisir. Coucher avec elle, changeait des prostituées. Il se sentait moins stupide et plus viril en sa compagnie. Peut-être simplement parce qu'elle lui accordait ses faveurs sans contrepartie financière. Qu'elle couchait avec lui parce qu'elle en avait envie. C'était gratifiant.
Cynthia se pencha à l'oreille de la Dace :
— Je savais que tu me choisirais, murmura-t-elle.
Astarté ne répondit pas. Elle lui ferait regretter son arrogance. Le pouce se fit plus insistant, mais la Thrace resta discrète. À Capoue, à Rome, comme chez Téos, on savait que c'était une mauvaise idée de se vanter d'obtenir l'attention de la Dace aux larges épaules. Elles attendirent, cela faisait aussi partie du jeu, des préliminaires, une façon d'intensifier le désir, de le rendre plus pressant. Impérieux.
Elles n'étaient pas les seules concernées. Des regards s'échangeaient, des caresses, des baisers. Lupus trouva de quoi se consoler. Des hommes et des femmes décidèrent de partir se coucher, quatre auctoratus de partir en ville, des couples partirent chercher un peu plus d'intimité. Cynthia attendit le bon vouloir d'Astarté.
Enfin, la Dace se leva. Elle jeta un coup d'œil à la Thrace, qui lui renvoya un sourire séducteur. Elles partirent sans se toucher, sans même s'effleurer, sans échanger un mot.
— Tu ne veux pas aller dans ta cellule ? proposa Cynthia.
— Non.
— Je ne dors pas seule, expliqua Cynthia.
— Je croyais que tu avais une cellule pour toi ?
— Pas ce soir.
— Personne ne dort chez moi, répliqua sèchement Astarté
— Je ne resterai pas dormir. S'il te plaît.
Astarté se mâchouilla la lèvre. Refuser comme elle le faisait depuis qu'elle avait rejoint le ludus de Capoue, de faire entrer quelqu'un chez elle, lui avait valu à Rome beaucoup de frustration. Il y avait trop de gladiateurs, pas assez de logements. Il avait fallu attendre presque la fin des jeux pour que les meilleures bénéficiassent enfin de cellule individuelle. Cynthia appartenait au premier palus. Une thrace. Pas mauvaise, même si Aeshma la surpassait. Elle aurait dû avoir sa chambre.
— Qui dort avec toi ? demanda Astarté contrariée.
— Lucia.
— Lucia ?!
— Elle s'est querellée avec Niké. Le doctor l'a mise chez moi pour ce soir.
— Pff… Vire-la !
— Pour qu'elle crie comme un putois et qu'elle aille chercher le doctor ?
— Bon, d'accord. Mais tu te casses après.
— Si tu ne me fais pas mourir de plaisir !
— Je te balancerais dehors. Je n'ai pas envie de passer la nuit avec toi.
— Tu as de la chance d'être si bonne, Astarté. Autrement, je te planterais-là.
— Ce n'est pas moi qui y perdrais le plus.
— Non ?
— Non.
Cynthia lui fit soudain face, lui agrippa les cheveux et l'embrassa, ses mains passèrent sous sa tunique. Surprise, Astarté se laissa faire. Elle gémit soudain. Cynthia se recula avec une moue provocante.
— Je te laisse, alors ?
— Non.
Le reste du trajet fut bien plus rapide. Astarté ouvrit la porte, agrippa Cynthia par le bras et la tira brutalement à l'intérieur de la cellule. Elles naviguèrent à l'aveuglette vers le grabat, tombèrent dessus à moitié dépoitraillées. Cynthia mordit violemment Astarté. La Dace cria, retourna la Thrace sous elle, s'assit sur ses hanches, défit sa ceinture tandis que les mains de la Thrace s'activaient à lui défaire la sienne. Astarté passa sa tunique par-dessus sa tête, déroula son strophium. Cynthia la débarrassa de son subligaculum. Ensuite, la Dace s'occupa d'elle. Sans douceur, sans beaucoup de précaution, d'autant plus que Cynthia ne resta pas inactive et qu'Astarté se sentait déjà prête à partir.
Quand la Thrace fut enfin nue, Astarté fondit sur elle. Leur étreinte se transforma en lutte jusqu'à ce qu'aucune des deux ne pût plus longtemps se soustraire à son plaisir. Elles s'agrippèrent, se griffèrent, se mordirent et gémirent de concert. Courant après un plaisir brut à la limite de la bestialité. Exactement ce que recherchait Astarté. Elle était ivre. Elle ahanait et transpirait comme une bête en chaleur. Se libérait de toutes ses frustrations, de sa haine, de sa tristesse et des tensions qu'avait générées son combat dans l'après-midi.
Elle entendit la porte s'ouvrir. Cynthia la retourna brusquement sous elle, toujours en elle, brutale. Elle lui criait des obscénités à l'oreille, ponctuées de hurlement de plaisir. La grande Dace fronça les sourcils. Elle avait couché deux fois avec Cynthia et celle-ci ne l'avait pas habituée à être si bruyante. Qu'est-ce que… et…
La porte ! Elle avait entendu la porte s'ouvrir. Il y avait quelqu'un dans la cellule. Et l'autre qui vagissait.
— Cynthia… voulut-elle la prévenir.
La Thrace hurlait de plus belle et pesait de tout son poids sur Astarté.
— Vas-y, murmura une voix sourde et masculine.
Pas une personne, au moins deux. Et Vas-y quoi ?
— Cynthia ! Dégage ! urgea la grande Dace.
— Tu vas mourir, Astarté, et pas seulement parce que je t'ai baisée comme une reine, ricana la Thrace à son oreille.
Un piège !
Astarté remonta sa main droite sous la mâchoire de Cynthia. La Thrace lutta, mais Astarté la plia en arrière. Son poing gauche jaillit. La fille cria de douleur. Astarté la balança dans un même mouvement hors de sa couche. Une douleur fulgurante lui vrilla soudain les côtes. Ses doigts se refermèrent sur un poignet. Elle passa son pouce sur le dos de la main ennemie, cassa le poignet. Un cri.
— Vite, aidez-moi ! cria son assaillant.
Combien étaient-ils ? Se lever. Il fallait qu'elle se lève. Le poignard d'abord. L'homme l'avait lâché. Elle referma la main dessus. Roula, heurta des jambes, leva sa main libre, la referma sur des testicules et tira vers le bas. Un hurlement. Astarté avait une poigne de fer. Elle lança ses pieds, atteint l'homme à la tête et le lâcha. Il partit s'écraser contre le mur. Astarté roula sur son épaule, balança un coude sur l'homme tombé à genoux, envoyant sa tête cogner une nouvelle fois contre le mur. Elle se retrouva accroupie et se ramassa sur elle-même. Elle allait tous les crever.
Elle se détendit brusquement. Un combat à l'aveugle. Elle avait l'avantage. Tout ce qui bougeait était à abattre. Ses adversaires eux, devaient veiller à ne pas s'entre-tuer. Ils l'attendaient à leur hauteur, elle attaqua en bas. Faucha le premier qui partit tête en avant par-dessus elle. Trouva plus loin un genou, passa sa lame derrière, trancha. Un nouveau cri. C'était trop facile. Trois étaient déjà hors-combat, il en restait un. Où ? Elle s'immobilisa et descendit une fois encore sur ses jambes. Un souffle, un pas glissé. Là. Approche, approche… Maintenant ! Un demi-tour sur elle-même. La courbe précise et fulgurante du poignard. Un cri étouffé. Une nouvelle courbe. Un autre cri. Des pas hésitants, le bruit sourd d'un corps qui tombe sur ses genoux.
Astarté recula prudemment vers la porte.
— C'est bon ? Vous l'avez eu ? demanda une voix de l'extérieur.
Une lampe. Elle se recula derrière la porte. L'inconnu s'avança sur le seuil. Avant qu'il ne s'aperçût de l'étendue du désastre, Astarté donna un coup sec dans le battant de la porte. Juste au bon moment. L'homme se retrouva projeté en arrière. Il n'eût pas le temps de se relever. Astarté était sur lui et le bourra de coups de poing rapides. Elle referma ensuite ses doigts sur sa trachée artère. Serra assez pour l'étouffer, trop peu pour le tuer et se pencha pour attraper la lampe à huile qui brûlait toujours. Elle voulait voir.
Le visage qu'elle découvrit la laissa un instant sans réaction. Et puis, le sang commença à bouillonner dans ses veines. Elle se releva, empoigna les cheveux de l'homme et le tira dans sa cellule. Il la suivit en titubant, incapable de réagir et de se défendre. Elle le lança sur son grabat, posa la lampe sur sa table. S'assura qu'elle n'aurait pas de problème. L'homme qu'elle avait poignardé à l'abdomen agonisait. Elle lui attrapa la tête et lui brisa les vertèbres d'un coup sec. Le second, les tendons du genou sectionnés essayait vainement de se relever. Elle le frappa violemment à la tempe. Il tomba sans un cri. Le troisième était toujours inconscient. Le quatrième s'était brisé les vertèbres en s'écrasant contre le mur, Cynthia marmonnait des phrases incohérentes. Astarté lui décrocha un coup de pied pour la forme.
Maintenant, elle allait s'occuper de l'autre.
Il gisait face contre le matelas. Elle le retourna et s'assit sur lui. Il allait parler, lui dire ce qu'il faisait là et qui l'avait envoyé. Elle le gifla. Il tourna son regard vers elle et ses yeux s'emplirent de terreur. Un sourire carnassier et cruel naquit sur les lèvres de la Dace aux larges épaules.
— Tu fais moins le fier que quand tu ne m'as pas en face de toi. Galini m'a raconté comment elle t'avait fait cracher tes dents l'année dernière. Et tu t'es bien gardé ce soir de faire le travail toi-même. Ce n'est pas toi qui voulais devenir melior ? Qui jalousait les autres ? Tu es très fort pour humilier les pauvres filles ou les pauvres garçons à qui tu mens pour mieux les baiser. Tu sais jouer de ton apparence trompeuse. Mais tu n'as jamais trompé que les naïfs qui se pâmaient devant ta beauté. Tu es un lâche. Maintenant, tu vas me dire à quoi rime tout ça ? demanda Astarté en désignant les hommes à terre. Pourquoi tu voulais me tuer ? Pas parce que tu ne m'as jamais baisée quand même ? Parce que tu es jaloux ? De quoi ? Je ne fais même plus partie de la familia. Alors, qui t'envoie, Ister ? Et qu'est-ce qu'on t'a promis en échange ?
Le rétiaire avait retrouvé de l'assurance
— On ne m'a rien promis, cracha-t-il. Y a pas besoin.
— Tu mens.
— Tu n'es qu'une chienne en chaleur. D'ailleurs, ça n'a pas été difficile de te coincer. Il ne te faut pas grand‑chose pour t'inciter à ouvrir les cuisses et te faire couiner de plaisir.
Astarté serra les dents. Elle devait se contrôler, l'obliger à parler. Il n'avait aucune raison de vouloir sa mort. Il n'était qu'un exécutant. Un exécutant volontaire et enthousiaste certes, mais un simple exécutant quand même. Ister n'aurait jamais pu seul s'assurer de l'aide de cinq gladiateurs. Elle ne connaissait que Cynthia. Cette abrutie avait dû penser se débarrasser d'elle. Elle n'avait pourtant aucune raison valable de la jalouser ou de lui en vouloir. Peut-être lui avait-on promis de l'argent ou pourquoi pas la liberté. Cela devait être pareil pour les quatre autres.
— Qu'est-ce que tu leur as promis ? voulut-elle savoir.
— Rien.
— Qu'est-ce qu'on leur a promis ?
— Je n'en sais rien.
— Et toi, Ister ? Qu'est-ce qu'on t'a promis ?
— Qu'est-ce que ça peut te foutre ? crana-t-il.
— D'accord. Fini de jouer. Je veux tout savoir. Et ne te fais pas d'illusions. Tes petits camarades sont dans ma cellule, pas ailleurs. Ce sera difficile pour eux de nier qu'ils y sont venus de leur propre chef. Vous finirez tous dans l'arène, mais pas avec vos armes, vous irez à poil vous donner en spectacle au cours des meridiani. Vous servirez de repas aux fauves ou aux chiens.
Ister perdit tout à coup de sa superbe. Réalisant qu'elle disait vrai. Qu'il serait accusé. Ses complices avoueraient que c'était lui qui les avait contactés. Lui, qui les avait appâtés avec des promesses de richesse. Lui, qui leur avait assuré être envoyé par un riche et puissant aristocrate qui effacerait les dettes de jeu contractées, qui offrirait un domaine à la femme de l'un, une villa à une autre, de l'argent et des privilèges pour tout le monde. Qu'il rachèterait les contrats de qui voulait. La main d'Astarté pesait sur sa trachée, il respirait difficilement.
— Tu sais ce que je sais faire avec un poignard, Ister ?
Pourquoi avait-il accepté cette mission ? Ce devait être si facile de se débarrasser de cette salope. Il avait préféré laisser Aeshma à un autre. Astarté était plus vulnérable, moins entourée, moins protégée. Il l'avait sous-estimée et il se trouvait maintenant à la merci d'une barbare de la pire espèce. Il la haïssait.
— Je vais te dépecer vivant, lui annonça-t-elle.
Le couteau entailla le haut du front.
— Je vais commencer par le crâne.
Elle incisa.
— J'ai déjà vu faire ça quand j'étais petite. Un espion romain. Il hurlait comme un porc qu'on égorge, il pleurait, ça a duré des heures. À la fin, le guerrier qui le dépeçait en a eu les oreilles cassées de ses cris. Il lui a coupé les bourses et les lui a enfoncées dans la bouche pour qu'il se taise. Il a vite cautérisé. Comme ça, il a pu continuer.
Astarté se pencha et ramassa une tunique par terre.
— Je ne vais pas te laisser crier et je n'ai rien pour cautériser. Ce qui ne veut pas dire que je ne finirai pas par te couper les couilles. Mais on va attendre un peu avant ça. Ouvre la bouche, Ister.
Le garçon serra les mâchoires. Astarté se débrouilla pour le faire crier et lui enfonça la tunique au fond de la gorge.
— Si tu veux parler, tu ouvres et tu fermes les yeux rapidement.
Le couteau reprit là où il s'était arrêté. Elle était folle. Ister papillonna des yeux. Astarté lui enfonça la tunique plus profondément au fond de la gorge et la retira prestement. Ister eu un haut le cœur, il tourna la tête et vomit.
— Je t'écoute.
— Je ne sais rien, hoqueta-t-il.
— Ister…
— Non, non, c'est vrai. Je ne sais pas pourquoi on voulait te tuer. On m'a juste donné des instructions, de l'argent à leur faire miroiter, des garanties qu'on ne pouvait pas refuser.
— Quelle genre de garanties ?
Ister lui détailla ce qui avait été promis aux gladiateurs.
— Comment ont-ils pu te croire ?
— Je ne sais pas. J'ai donné le nom de ceux qui étaient intéressés et quand je les ai recontactés, ils avaient eu tout ce qu'ils voulaient. Je leur ai juste payé les sommes convenues. Un tiers de ce qui était promis. Je devais leur verser le reste ensuite. Pour les domaines, les dettes de jeux et la villa, je ne sais pas.
— Et toi, Ister, qu'est-ce qu'on t'a promis ?
— Un contrat.
— Un contrat ?
— Après la fin de mon contrat d'auctoratus.
— Pour faire quoi ?
— Servir un maître puissant.
— Mais tu es citoyen romain.
— Aux yeux de la loi, je ne vaux pas mieux qu'un déditice et je n'ai plus de famille.
— Tu n'as plus de famille ou ta famille ne veut plus entendre parler de toi ?
Le silence d'Ister suffit à donner sa réponse à la grande Dace.
— D'accord, Ister. Tu ne sais pas pourquoi on voulait m'éliminer, mais l'idée, c'était de faire passer cela pour une querelle de gladiateurs, non ?
— Oui.
— Et que tout le monde meure ? Il n'y aurait pas eu de survivants, sauf Cynthia peut-être, qui aurait pu témoigner. D'où sortent les quatre autres ?
— Ce sont des auctoratus qui logeaient au ludus Aemilius.
— Il y en a de la familia de Téos ?
— Oui, Ferox.
— T'es qu'un beau salaud. Qui t'a refilé l'argent ? De qui as-tu pris tes ordres, qui t'a engagé ?
— Téos.
Le salaud ! Il ne fallut pas longtemps à Astarté pour comprendre. Elle n'avait rien fait qui pût lui attirer la vindicte du laniste. Elle n'appartenait même pas à sa familia. Il s'était débarrassé d'elle comme d'un objet dont on n'a plus envie, comme d'une vulgaire esclave dont on a usé tous les charmes. De rage, sa main se resserra sur la gorge d'Ister. Il suffoqua et la supplia de l'épargner.
— Ta gueule !
Téos s'en était pris à elle parce qu'il se débarrassait des témoins gênants. De ceux qu'il avait envoyés commettre des crimes. Elle jura entre ses dents. Reposa ses yeux sur Ister.
— Tu as trahi, Ister. Je ne sais pas ce que tu fuyais en signant ton contrat d'auctoratus, mais c'était certainement autre chose que des dettes. Tu te sers de ton physique avantageux pour tromper les autres. Tu es bon sur le sable, mais tu aurais pu être meilleur si tu n'étais pas si gonflé d'orgueil. Atalante ne te l'a jamais dit ?
— …
— Réponds !
Il secoua la tête en signe acquiescement.
— Ça ne m'étonne pas, elle ne te respecte pas assez pour te donner le moindre conseil. Elle sait que tu ne vaux pas la peine de se fatiguer à t'en donner. Je t'ai vu combattre. Je t'aurais écrasé. Tu ne vaux pas la moitié de la valeur d'Atalante. Caïus ne promettait pas grand-chose et il est devenu meilleur que toi. Il sait écouter et apprendre. Tu veux savoir ? Je sais que tu m'as toujours vu comme une saleté de meliora arrogante et gonflée de morgue, que tu n'as pas avalé mes coups de scutum quand tu étais novice. Tu n'as peut-être pas tort, mais il y a une chose que tu n'as pas vue, c'est que je ne me suis pas contentée de suivre les instructions d'Herennius. J'ai beaucoup appris auprès de Piscès et d'Ajax, d'Aeshma, d'Atalante et de Sabina, d'autres qui sont morts avant que tu n'intègres la familia. C'est pour cela que je suis la meilleure sur le sable. Toi, tu es un menteur, un félon.
— Astarté, s'il te plaît…
— Pff... souffla la Dace avec mépris. Tu as peur pour ta vie ? Je ne vais pas te tuer, Ister, mais à partir de maintenant, ta belle gueule ne te servira plus à tromper les autres. D'abord, ton joli sourire...
Astarté crocheta la mâchoire d'Ister pour qu'il ne bougeât pas et lui frappa la bouche à l'aide du pommeau de son poignard. Les incisives cédèrent. Le sang inonda la bouche du jeune gladiateur.
— Ensuite, ta belle gueule d'éphèbe.
Elle lui enfonça une nouvelle fois la tunique dans la bouche. Il pleurait de douleur, de peur. Sut que le pire était à venir. Le pommeau s'abattit une nouvelle fois. Sur l'arête de son nez. Une douleur atroce. Et puis, ce fut la lame, le sang, l'impossibilité de respirer. Sa bouche brusquement libérée de la tunique. Il cracha le sang, les dents, cherchait de l'air. Astarté le regardait se débattre, l'air songeur. Le nez du gladiateur entre ses doigts.
— Je ne sais pas si je le garde comme trophée, déclara-t-elle. Bof, non. Je le filerai à bouffer à un chien ou un porc sur mon chemin. Dis-moi, comment es-tu entré ? Tu as un laisser-passer ?
Ister n'écoutait rien. Astarté le fouilla. Elle trouva le laisser-passer. Il en aurait besoin. Les autres devaient en avoir aussi. Elle le frappa à la tempe. Le garçon s'évanouit. Elle se leva, le retourna sur le côté. Elle ne voulait pas qu'il meure. Elle s'agenouilla ensuite auprès de Cynthia.
— Je devrais te crever. Quelqu'un d'autre s'en chargera certainement. L'argent et la belle gueule d'Ister ? Je te laisse à tes fantasmes, amuse-toi bien pour expliquer ce que font ces types dans ma cellule.
Et maintenant ? Si Téos avait voulu se débarrasser d'elle, il se débarrasserait aussi d'Aeshma et de Typhon, peut-être aussi de Rigas et de Saucia, même s'ils n'avaient pas assisté aux meurtres des soldats et qu'ils étaient restés à les attendre loin du campement des légionnaires. Et si elle était la dernière sur la liste ? Et si les autres étaient déjà morts. Saucia aux mains de magicienne, Rigas, Typhon le vieux gladiateur devenu doctor, Aeshma.
Elle fouilla rapidement l'homme mort, s'empara de son laisser-passer, débarrassa Ister de la paenula dont il était revêtu, retira de son coffre une tunique propre, un subligaculum et sa grande ceinture de gladiatrice. Un linge pour panser la blessure du poignard. Elle s'habilla et assura deux pugios derrière son dos. L'heure de la vengeance avait sonné.
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Le temps était couvert. La pluie était venue, repartie, mais les nuages persistaient et le ciel recouvrait la ville d'une chape de plomb aussi grise et noire que l'étaient les pensées d'Aeshma depuis quatre jours. Atalante avait essayé de savoir ce qui la contrariait, Marcia s'était inquiétée, mais son inquiétude avait vite laissé place à la contrariété, à la tristesse et à l'incompréhension. La venatio avait eu lieu cet après-midi, Marcia avait une fois encore brillé de tous ses feux.
Aeshma était fière de sa pupille, mais elle retenait surtout qu'elle l'avait laissé tomber, qu'elle ne l'avait même pas saluée avant son départ pour l'amphithéâtre. Incapable de la regarder en face, de croiser son regard amical et heureux. De lui mentir. Elle avait donné, comme Marcia l'avait soupçonné, des instructions à Atalante. La grande rétiaire n'avait rien dit à ce moment-là. Mais, plus tard, elle avait essayé de savoir. Aeshma n'avait pas desserré les dents.
Atalante n'avait pas abandonné pour autant, elle était venue la rejoindre sur le toit un peu plus tôt. Aeshma l'avait provoquée, insultée. Atalante s'était fâchée. Elles avaient failli se battre. Atalante, malgré sa colère, avait renoncé avant que le premier coup ne partît. Aeshma n'était pas prête à parler, mais parfaitement prête à se défouler au dépend de son intégrité physique. La jeune Syrienne combattait dans trois jours, Aeshma aussi. Elles ne ressortiraient ni l'une ni l'autre indemnes d'un affrontement qu'Atalante pressentait violent. Désirait violent.
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Aeshma lui en voulait d'être partie et elle s'en voulait d'être ce qu'elle était. Une brute sanguinaire. Une vulgaire tueuse. Incapable de parler. Elle méritait la croix. Un châtiment encore trop doux pour ce dont elle s'était rendue coupable.
Toutes ses entrailles avaient menacé de disparaître quand elle avait regardé le sceau que lui avait tendu Marcia cinq nuits auparavant. La plante aux fleurs délicates, flanquée du casque et de l'épée en pale. Elle avait trouvé le courage de demander ce qu'il représentait pour la jeune gladiatrice.
Atalante avait raison. Téos avait fait de Marpessa, de Typhon, d'Astarté et d'elle-même, des assassins de la pire espèce. Des exécutants de basses besognes sans états d'âme.
Elle se souvenait de leur cynisme. Comment elles avaient séduit les légionnaires. Comment elles avaient exigé sept as en échange de leurs charmes et de leur savoir-faire de courtisanes. Comment elles s'étaient montrées gentilles et dociles à leurs désirs. Comment elles avaient satisfait avec enthousiaste et complaisance tous leurs fantasmes. Comment elle et Astarté, après avoir égorgé les soldats qu'elles avaient baisés durant une semaine, avaient feint l'ivresse pour approcher le campement des légionnaires, pour finir le massacre. Les mensonges. La manipulation. L'indifférence. La trahison.
Comment faire pour effacer cette infamie ? Comment dire à Marcia qu'elle avait planté son poignard dans le cœur de son père ? Qu'il lui avait dit merci.
Pourquoi lui avait-il dit merci ?
Aeshma, si elle n'avait pas oublié cet événement, avait depuis longtemps chassé les détails de ce crime de sa mémoire. Elle ne connaissait pas les hommes qu'elle avait assassinés. Elle avait surtout décidé que cette histoire ne valait pas la peine qu'on s'y attardât, sinon parce que le meurtre des soldats avait, peut-être, été commandité par la même personne qui l'avait envoyée assassiner Julia Metella, mais le reste...
Les nuits de débauche durant lesquelles des aristocrates fortunés se servaient de son corps pour assouvir leurs désirs et se procurer des plaisirs particuliers, la jugula sur le sable et l'assassinat de quelques légionnaires naïfs et imprudents, ne se différenciaient d'aucune façon dans son esprit. Ces événements, une fois accomplis, étaient à oublier. Elle ne pouvait s'y soustraire, culpabiliser ensuite aurait été inutile et stérile. Atalante vivait dans la peur parce qu'elle n'avait pas oublié et Chloé pleurait toutes les larmes de son corps quand elle pensait aux morts et aux estropiés. Elles souffraient. Aeshma ne voulait pas souffrir. La souffrance n'avait aucune utilité dans la vie qu'elle menait. Il fallait oublier et continuer à vivre.
Elle soupira. Réfléchit. Tenta de se souvenir. « Merci ». Avait-il dit autre chose ? Il avait répété son nom après l'avoir entendu : « Aeshma. » Comme si… Comme s'il avait voulu lui parler, mais elle avait attaqué et il n'avait rien dit. Et ensuite, juste avant de mourir, qu'avait-il dit ? Il avait balbutié. Balbutié : « Merci » ?
Et elle réalisa soudain, l'étendue de son crime.
Marcia. Il avait essayé de prononcer le nom de Marcia. Elle avait entendu la première syllabe, mais elle n'avait pas établi le lien entre le « Mar », le « Ma » et le prénom de la jeune fille.
Il connaissait l'identité son assassin. Il savait qui elle était.
Il ne lui avait pas dit merci parce que, comme l'avait bêtement suggéré Astarté, elle le soulageait d'une vie qui lui répugnait, mais parce qu'il avait voulu la remercier d'avoir sauvé sa fille. Marcia lui avait raconté la lutte contre les loups. Elle avait dû dépeindre Aeshma sous les traits d'une héroïne mythique qui l'avait arrachée aux crocs féroces de la meute.
Si seulement, elle l'avait laissé parler, pensa-t-elle désespérée. Elle aurait su qui il était. Elle ne l'aurait jamais tué. Pas le père de Marcia. Elle n'aurait pas pu, même à cette époque, comme elle n'avait pas pu tuer Julia Metella à Myra. Marpessa, Astarté et Typhon n'auraient peut-être pas accepté de la suivre. Elle les aurait tous tués. Elle l'aurait sauvé. Aeshma avait vu son père mourir sous ses yeux. Elle n'avait pas oublié. Ça, elle n'avait pas pu. Son père, tué par des brigands qu'elle haïssait encore.
Elle ne valait pas mieux qu'eux.
Elle plongea la tête entre ses genoux et se posa la même question qu'elle se posait inlassablement depuis quatre jours. Que faire ?
Le sceau. Téos lui avait dit de le rapporter. Qu'il en avait besoin comme preuve. Téos n'avait aucune raison d'en vouloir à un tribun de la légion. Il ne connaissait pas Marcia et…
Est-ce qu'il savait ? Est-ce qu'il savait que ses gladiatrices avaient tué le père de son auctorata ? Pouvait-il être aussi abject ? Pourquoi ne pas lui demander ? Et pourquoi ne pas lui demander surtout qui avait voulu la mort du tribun, de Julia Metella et de son mari ? À Myra, elle avait promis aux dominas de les aider à savoir qui était le commanditaire de tous ces meurtres. Mais qu'avait-elle fait depuis deux ans ? Elle avait dessiné le sceau pour Gaïa Metella et c'était tout. Voilà à quoi s'était résumé son aide. Le reste du temps, elle avait attendu passivement de trouver des indices. Elle n'avait même pas su qui avait financé l'installation du ludus à Sidé. Elle avait massacré la familia de Julia Metella et elle ne lui avait rien donné en retour. La domina aurait pu la dénoncer, la tuer, l'estropier. Aeshma soupçonnait Gaïa plus que sa sœur aînée d'être fort capable de concevoir une punition exemplaire. Toute la vie et la survie d'Aeshma se résumait à son intégrité physique. Il suffisait de trancher dans les tendons pour que la meliora se transformât en mendiante, en loque. Elles avaient pardonné, plus que pardonné, elles lui avaient offert leur estime et leur amitié. Gaïa Metella plus encore. Et qu'avait donné Aeshma en retour ? Rien.
Gaïa Metella ne lui devait même pas la vie sur le lembos. Aeshma n'aurait pas survécu sans elle. Elle aurait crevé de fièvre et si même, elle avait survécu, elle aurait fini par se noyer, et si elle ne s'était pas noyée, elle serait morte de faim et de soif sur la côte inhospitalière de la Cyrénaïque.
Elle n'avait pas fait preuve de prudence en attendant. Elle s'était seulement montrée ingrate et passive. C'était fini.
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Téos ne logeait pas au ludus Aemilius. Il louait un petit appartement attenant à une villa, à quelques rues de l'amphithéâtre. Le laniste de Capoue louait lui aussi un logement, mais au nord du forum. Astarté s'en était souvenu avant de passer les portes du ludus. Elle était vivement revenue en arrière. Elle ne put réveiller Ister. Elle se rabattit sur un gladiateur, espérant qu'il saurait. Il ne savait pas où il logeait, mais cela n'avait aucune importance. Le gladiateur lui apprit que Téos engageait des combattants le lendemain et le jour d'après. Il dormait toujours au ludus quand des gladiateurs de sa familia allaient combattre. Astarté voulut savoir où. Elle connaissait le ludus Aemilius, elle y avait été logée huit mois auparavant. Les explications s'avérèrent précises.
— C'est toi Ferox ? demanda-t-elle au gladiateur.
— Oui.
Elle lui trancha la gorge. Un type comme lui n'avait rien à faire dans sa familia.
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Il était tard, mais les portes des ludus n'étaient jamais tout à fait closes. Les grandes, oui, mais la petite, celle qui donnait à l'arrière, celle par laquelle s'introduisaient discrètement les aristocrates dans le ludus, celle qu'empruntaient les champions quand la foule les attendait devant, s'ouvrait à toute heure du jour et à toute veille de la nuit pour qui avait le droit ou le privilège de rentrer ou de sortir. Les esclaves sortaient rarement, les condamnés ad ludum avant de faire leurs preuves passaient la nuit enfermés à double tour dans leurs cellules, mais les autres, les auctoratus, les champions, si leur laniste le permettait, pouvaient aller et venir comme bon leur semblaient. En silence. Le calme absolu était exigé à partir de la seconde vieille. Pas question de rentrer à la troisième ou à la quatrième vieille en braillant des obscénités ou des chansons à boire. Les gardes avaient des ordres, très stricts. Les gladiateurs, des consignes, très claires.
Astarté était grande et large d'épaules. Les gardes se contentèrent de vérifier son laisser-passer. Il faisait froid et ils ne lui demandèrent pas de se découvrir la tête. Elle n'avait pas réfléchi à cette éventualité. L'esprit fixé sur un seul but. Peut-être l'alcool qu'elle avait consommé en trop grande quantité pendant la soirée lui embrumait encore l'esprit, lui donnait-il cette assurance d'ivrogne inconscient des dangers.
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Téos ne dormait pas. Il comptait. L'argent gagné, l'argent dépensé, l'argent des gladiateurs serviles, celui qu'il ne leur redistribuerait pas.
Il les logeait, il les entraînait, il les nourrissait, il les massait, il les soignait. Qu'avaient-ils besoin de tant d'argent ? Quelques bijoux, des tenues d'apparat, des vêtements, un peu d'argent pour se payer les faveurs d'une petite prostituée. C'était amplement suffisant. Il gardait le reste.
Les auctoratus, excepté Marcia qui venait encore cet après-midi de le couvrir d'or, n'étaient pas ceux qui lui rapportaient le plus d'argent. Il leur reversait, sans trop de regrets, l'intégralité de leurs gains. Que valaient les sommes gagnées par Caïus comparées à celles que lui rapportait Ajax ou Germanus ? Même le bel Ister ne rapportait pas autant d'argent qu'Aeshma. Ister croulait sous les cadeaux, mais qu'aurait fait Téos de bijoux, de soieries et de bibelots ? Il avait autre chose à faire que de jouer au camelot. Les aureus, les deniers, les sesterces, c'est avec cela qu'il construirait son arène, avec cela qu'il achèterait de nouveaux gladiateurs, qu'il se paierait de nouveaux auctoratus.
Il sourit en pensant à Aeshma. La Gladiatrice Bleue. Une idée idiote, une farce, qui avait rendu la Parthe aussi célèbre que Marcia. Elle combattrait peinte en bleu dans trois jours. Profiter de l'aubaine. Et pour son dernier combat. Téos avait déjà reçu des propositions. Très alléchantes.
Aulus Flavius lui avait demandé de se débarrasser de la petite thrace. Il le ferait parce qu'il ne pouvait faire autrement, mais ce serait avec regret, et il attendrait le dernier combat d'Aeshma. Il lui trouverait une adversaire à sa mesure. La fille de Cartago Nova ou Megara, la juliana de Rome. Une Alexandrine lui semblait aussi une bonne idée. Il y avait bien sûr Atalante aussi. Aeshma et Atalante appairées ensemble, c'était l'assurance d'un combat virevoltant, brutal et sanglant. Mais si Aeshma gagnait, il risquait de perdre Atalante. Il ne retrouverait jamais une rétiaire de cette qualité. Les deux melioras s'étaient aussi beaucoup rapprochées. On ricanait parfois derrière leur dos, imaginant une relation plus intime. Téos savait que c'était faux. Il hésitait pourtant à les appairer. Titus flattait le public en lui cédant ses prérogatives de munéraire. Un public avide de sang et de morts héroïques. Aeshma et Atalante ne s'étaient jamais ménagées, n'avaient jamais triché. Iraient-elles jusqu'à pratiquer la jugula ? Son instinct lui disait que oui. Sa raison en doutait parfois.
Astarté aurait été une adversaire parfaite.
Mais c'était trop tard pour elle. Il l'avait sauvée en l'achetant à Antioche. Le marchand était décidé à la garrotter. Téos lui avait donné une raison de vivre, un but. Il lui avait offert la gloire, une famille et de l'argent. Elle avait gâché ses chances. Elle ne valait en fin de compte, que pour l'argent qu'elle lui avait rapporté.
C'était dommage pour Aeshma, mais il n'allait pas tout remettre en cause pour une simple esclave. Une gamine maigrelette qu'il avait transformée en athlète accomplie. S'il avait réussi avec elle, avec Astarté, avec Atalante, il réussirait avec d'autres. Il avait l'œil pour déceler ceux qui feraient de bons gladiateurs, Herennius était un doctor de talent. Les vivants remplaceraient les morts, d'autres champions naîtraient. Il s'était taillé une réputation d'excellence au cours de ces jeux. L'argent ne manquerait plus, il coulerait à flot et ses gladiateurs seraient célébrés dans tout l'Empire.
Les gladiateurs du ludus de Sidé.
Son beau ludus.
Aulus Flavius ne s'était, tout compte fait, pas montré très exigent en paiement de sa générosité. Typhon se remplacerait facilement. Si Ajax survivait aux jeux, il lui proposerait de seconder Herennius. Le secutor avait de l'expérience et il était respecté au sein de la familia. Rigas était déjà mort, un regrettable accident. Saucia… Les gladiateurs adoraient Saucia. Bah, Chloé prendrait vite sa place dans leur cœur. Il attendrait la fin des derniers combats. Ister l'étranglerait. La masseuse ne se montrait pas aussi farouche que la petite Chloé. Les petits jeux érotiques avaient parfois tendance à déraper.
Il pourrait peut-être ouvrir un autre ludus ? Pourquoi pas en Gaule ? Une province encore jeune, qui ne manquerait pas de se passionner elle aussi pour les combats de gladiateurs. Il se leva pour aller chercher des rouleaux dans l'un de ses coffres. Des projets pour la décoration du petit amphithéâtre du ludus de Sidé. Il avait contacté des artisans à Naples et à Capoue. Il voulait un ensemble pictural magnifique. Un programme prestigieux. Il se pencha sur les dessins et s'absorba dans l'élaboration de son projet.
Il ne prit pas garde à la porte qui s'ouvrait. Aux pieds nus qui foulaient le plancher sans bruit. Qui s'immobilisèrent de l'autre côté de la table.
— Des projets pour ton ludus ? Celui qui t'a été payé en échange de nos services ?
Téos sursauta.
Elle. Vivante. Furieuse.
Il tendit la main vers le pugio qui maintenait le rouleau ouvert. Il hurla. Astarté avait été plus rapide et lui avait cloué la main sur la table. Elle sauta sur le plateau et attrapa le laniste par le col de sa tunique.
— Crie, Téos, et je t'assure que tu vas le regretter, siffla-t-elle d'un ton venimeux.
On cogna à la porte.
— Dominus ? Quelque chose ne va pas ?
Astarté dardait Téos du regard. Elle le défiait d'appeler au secours. Elle s'en réjouissait d'avance. Le garde n'avait aucune chance contre elle et, avant que n'arrive des renforts, elle aurait eu tout le temps de s'occuper de Téos. Elle barrerait la porte et elle aurait encore plus de temps. Elle avait fui son ludus, elle s'était illégalement introduite dans les murs de l'Aemilius, elle avait probablement tué Ister, elle se moquait certainement de ce qui pouvait lui arriver après. Elle combattrait jusqu'à ce qu'elle succombât sous le nombre. Astarté était une gladiatrice courageuse, elle ne se rendrait jamais.
— C'est bon, cria Téos les yeux rivés dans ceux d'Astarté. Je me suis juste cogné et je me suis fait un mal de chien
— Vous désirez quelque chose, dominus ?
— Non, je te remercie, Plautus.
Astarté se fendit d'un sourire. Elle resta sans bouger face à son ancien laniste. Il grimaçait de douleur.
— Tu n'aurais jamais dû me vendre, Téos. Rien que pour cela, tu mérites la mort.
— Tu savais à quoi t'attendre en aimant Marcia, ne m'accuse pas de tes fautes. Tu as enfreint le règlement.
— On s'en fout. Je suis venue mettre un terme à ton règlement à la con. Tu n'auras jamais un beau ludus, Téos. Tu seras mort avant.
— Et toi ?
— Pff... Comme si tu t'en souciais de moi et de ce que je pense.
Astarté redescendit de la table, elle s'empara du pugio de Téos, lui saisit le poignet gauche et le colla sur la table, paume de main vers le haut. Téos serra le poing.
— Pas envie d'être crucifié ? ricana la gladiatrice.
Elle lui maintint le poing fermement et frappa. La lame déchira les chairs, s'enfonça entre les os et se planta profondément dans le bois de la table. Le cri de souffrance qui suivit, se heurta à la main durement plaquée contre la bouche du laniste.
— Chuuuuuut… souffla Astarté. Pourquoi tout le monde gueule tout le temps ? Tu formes des gladiateurs depuis combien de temps ? Vingt ans ? Trente ans ? Tu nous apprends à mourir courageusement, dignement. Et toi, Téos ? Qu'est-ce que tu vaux ? Est-ce que...
Dieux ! Ce que cette fille avait toujours pu parler ! Bavasser encore et encore, à la moindre occasion. Il lui montrerait :
— Blaaaa, blaaaa, blaaaa, fit-il d'un ton méprisant. Tue-moi si tu veux, mais épargne-moi tes jacasseries.
— D'accord. Mais ne t'attends pas à la mort d'un gladiateur. Je veux te voir crever lentement.
Elle dégaina son deuxième poignard.
— Celui que tu m'avais réservé, plaisanta-t-elle.
Elle lui trancha les veines. Au poignet à gauche, à la saignée du bras à droite. Elle s'installa ensuite en tailleur sur la table, face à lui. Il la regarda méchamment, jamais il ne lui donnerait la satisfaction d'appeler à l'aide.
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Aeshma se laissa tomber souplement sur le balcon. Sans bruit. Toutes leurs mesures de sécurité ne servaient à rien. Les terrasses et les balcons n'étaient même pas surveillés. De la lumière brillait. Téos ne dormait pas. Elle n'avait pas d'arme. Ce n'était pas très important. Il donnerait peut-être l'alerte. Ce n'était pas très important non plus. Elle barrerait la porte. Elle l'interrogerait et ensuite…
Elle réussirait toujours à filer. Elle retrouverait la domina, elle lui apprendrait ce qu'elle avait découvert et ensuite…
Elle se livrerait, elle avouerait le meurtre du tribun, celui du laniste. Elle serait crucifiée ou jetée aux bêtes. Tout le monde la haïrait. La conspuerait. Elle n'aurait que ce qu'elle avait mérité.
La fenêtre était obstruée par un rideau. Elle ne voyait rien. Elle monta en équilibre sur la rambarde, elle s'introduirait chez Téos par sa chambre. Elle sauta dans le vide, s'accrocha au bord de la fenêtre. Les volets étaient ouverts. Elle se hissa sans peine dans la chambre. Tout était silencieux. Il était seul. Un rideau servait de séparation entre les deux pièces. Aeshma l'écarta doucement.
Téos se tenait assis, de trois quart, dos à elle. Confortablement appuyé sur le dossier de son fauteuil. Les yeux de la jeune Parthe glissèrent. Et la scène paisible prit un tout autre sens. La main clouée par un poignard sur la table, la mare de sang qui s'étalait aux pieds du laniste et, assise en tailleur, les mains reposant sur ses genoux, les yeux braqués devant elle, le visage marqué par un rictus dont Aeshma ne sut s'il exprimait la haine ou la joie, se tenait la Dace aux yeux dorés. Elle ressemblait à un esprit vengeur guettant sa proie. Non. Elle attendait que l'esprit quittât le corps de sa victime. Un poignard était posé devant ses pieds.
Aeshma jura. Les questions se bousculèrent et puis, l'urgence l'emporta. Si Téos mourrait, elle ne saurait rien.
— Astarté !
La grande Dace leva les yeux et sourit.
— Salut, Aeshma. Tu viens me tenir compagnie ?
— Qu'est-ce que tu fous ici ?
— Et toi ?
— Je viens chercher des réponses.
— Je viens assouvir ma vengeance. Je t'avais dit que je le crèverai.
— Mais t'es débile !
Aeshma se précipita pour arrêter le sang, mais c'était trop tard. Téos avait déjà les yeux à moitié vitreux. Astarté avait entaillé les deux bras. Le sang qui s'écoulait du poignet gauche avait recouvert la table d'un liquide épais et sombre. Son odeur fade rappelait celle qui régnait dans les spolariums. Le sang montait par capillarité sur la tunique blanche d'Astarté. La grande Dace trônait telle une déesse sauvage au milieu d'une mer de sang.
— Astarté, merde, qu'est-ce que tu as fait ?
— Je l'ai saigné.
— Depuis combien de temps ?
— Longtemps.
— Téos ? Téos ?! le secoua Aeshma en tentant vainement d'arrêter le sang.
Les yeux du laniste s'éclairèrent et se tournèrent lentement vers la petite thrace.
— Aeshma ? Toi aussi, tu es venue ?
— Téos, qui t'a demandé de tuer le père de Marcia ? Qui t'a demandé de tuer Julia Metella Valeria.
Le laniste sourit.
— Ah ! tu sais pour Kaeso Valens ?
— Oui, espèce de salaud, je sais.
— Le père de Marcia ? demanda Astarté.
Le laniste laissa échapper un rire.
— Regardez-vous ? L'amoureuse transie et le mentor. Ah, ah, ah ! C'est trop drôle !
— Ta gueule ! cria Aeshma en le frappant.
Elle l'attrapa par sa tunique et le secoua brutalement.
— Je veux savoir qui c'est.
— Et si je ne te le dis pas ? Tu vas me torturer ? J'ai eu tout ce dont je rêvais. Un ludus, une auctorata que tout le monde m'envie et tout ça, grâce à vous.
Il fronça les sourcils.
— Vous avez tué Galia, pas vrai ? Tu veux te racheter, Aeshma ? Et toi, Astarté, tu veux te venger ? Mais de quoi ? Vous êtes des esclaves, vous ne seriez rien sans moi. Toi, Astarté, tu serais morte, et toi, Aeshma, tu serais devenue une pauvre petite pute dans un bordel minable, une esclave domestique au mieux, mais vu ton caractère, tu n'aurais pas fait long feu chez un particulier. Vous me devez tout. Vous n'avez que votre honneur de gladiatrice et même ça, c'est à moi que vous le devez.
Sa voix faiblissait. Aeshma réalisait avec désespoir qu'elle n'obtiendrait aucune réponse. Astarté semblait perdue. Une haine sauvage s'était réveillée à l'écoute des dernières paroles de Téos, mais d'autres, qu'elle avait entendues avant, l'avait troublée :
— Tuer le père de Marcia ?
Marcia ? Quelle Marcia ? Leur Marcia ? Quel père de Marcia ?
— Tu ne te rachèteras jamais, Aeshma. Aux yeux de Marcia, quand elle saura, tu seras à jamais la meurtrière de son père. Tout comme toi, siffla le laniste en direction d'Astarté.
Il se mit soudain à rire
— Vous êtes pathétiques. Contempler vos stupides yeux de veaux avant de mourir… Quel délice !
La fureur s'empara d'Aeshma.
— Je vais te…
— Aesh, l'arrêta doucement Astarté en lui posant une main sur le bras. Viens t'asseoir avec moi.
La jeune Parthe regarda sa camarade. Téos ne parlerait pas. Elle grimpa sur la table et s'assit en tailleur à côté de la grande Dace. Le sang lui poissa les jambes. Astarté avait posé ses coudes sur ses genoux et son menton sur ses poings.
— On va le regarder, proposa-t-elle à Aeshma. Jusqu'à la fin, puisqu'il aime tant nos yeux de veaux.
Téos souriait. Et puis, le regard des deux gladiatrices commença à lui peser. Il y avait quelque chose d'indécent à mourir lentement sous les yeux de deux esclaves. À regarder son sang tacher leurs vêtements. À les voir assises le cul dans son sang. Il ne sentait plus ses doigts. Ses beaux projets avaient disparu, les rouleaux étaient rouges, les dessins s'étaient effacés. Comme ses rêves. Mourir de leurs mains, en leur seule compagnie. Il les abhorrait. Il était leur maître. Il les méprisait. Il ne leur donnerait pas la satisfaction d'avoir percé à jour ses faiblesses. Il n'en avait pas. Il leur montrerait qui il était. Elles n'étaient rien. Il était leur roi, leur dieu, leur créateur, leur…
Elles n'étaient que des ombres malfaisantes et inutiles, il les distinguait à peine. La tête lui tournait. Il n'y avait que leurs yeux. Et puis, même pas. Il se sentait léger. Il avait envie de dormir. Il chercha à bouger, mais ses mains semblaient ne pas vouloir lui répondre. Il pouvait se coucher sur la table ? Il serait bien. Une main ferme lui empoigna les cheveux et le repoussa contre le dossier de sa chaise. Il entendit une voix, mais ne sut ce qu'elle disait. Se laisser aller. Et son ludus ?
Le rêve de toute une vie.
Brisé. Par leur faute.
Il reprit conscience un court instant. Ses yeux se chargèrent de haine puis, ils s'éteignirent brusquement. Il bascula la tête en arrière. Ses pensées lui échappaient, elles voletaient autour de lui, sans ordre, ni cohérence.
— Il bave, observa Astarté.
— C'est fini.
— Il est encore vivant ?
— Oui, mais il ne reviendra plus. Astarté, qu'est-ce que tu fais ici ?
— Je suis venue assister à sa fin. Je me le suis promis depuis Capoue, si j'en avais l'occasion. Je l'ai prise ce soir.
— Pourquoi ce soir ?
— Il m'a envoyé Ister. Une fille m'a piégée, et Ister et quatre types ont cherché à m'égorger.
— Mais pourquoi ?
— Réfléchis, Aeshma. Il fait le ménage. Toi, Saucia, Typhon et Rigas y seriez passés ensuite.
— Rigas est mort. Il s'est fait prendre dans une rixe.
— Il a été assassiné, Aeshma.
La jeune Parthe baissa la tête.
— Aesh… reprit doucement Astarté. Ce qu'a dit Téos… Le père de Marcia… Ce n'est pas vrai ? Ce n'est pas vrai, n'est-ce pas ? Ça ne peut pas...
— Je suis désolée, Astarté. On… je…
— Le sous-officier ? L'homme qui portait un sceau ?
— Oui.
— On… Nous…
— Oui.
— Mais...
— J'ai tué le père de Marcia.
— Pas toi, Aeshma. Nous.
— Non, c'est moi qui lui ai planté mon poignard dans le cœur. Il savait qui j'étais. Quand tu m'as appelée par mon nom. Il savait que je connaissais sa fille, que je lui avais sauvé la vie.
— C'était pour ça le « merci ».
— Tu te souviens ?
— Oui.
Le silence tomba, seulement troublé par le souffle léger de Téos, ponctué parfois de petits gémissements. Des couinements de jeune animal. Le sang s'épuisa. Le silence seul resta. Les deux jeunes gladiatrices n'avaient pas bougé. Aussi immobiles que des statues. Habitées par le même désespoir, par une même colère impuissante, le même désarroi. Aeshma vivait avec depuis quatre jours. Astarté venait à l'instant d'embrasser ses sentiments. D'y briser ses certitudes et son âme.
— Et maintenant, Aeshma ? Qu'est-ce qu'on fait ?
— Je ne sais pas.
— Où est Marcia ?
— Chez Gaïa Metella.
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Elles avaient convenu d'attendre la venatio.
Kittos les avait prévenues le soir précédant que des places leur avaient été retenues dans les tribunes réservées aux invités prestigieux, aux étrangers que Titus ne voulait pas recevoir dans sa loge et qu'il ne pouvait imposer dans celle du préfet. Des invités qu'il ne pouvait mêler aux sénateurs, aux chevaliers ou aux vestales. Des invités qu'il ne pouvait pas reléguer au milieu de la plèbe. Des places exceptionnellement réservées à leur intention. Quand les jeux d'inauguration seraient terminés, les places reviendraient aux chevaliers. On détruirait les murets qui séparaient les unes des autres.
Carpophorus était engagé. Son nom et celui de la jeune bestiaire aux cheveux d'or firent trembler encore une fois les fondations de l'amphithéâtre. Carpophorus déclencha l'hystérie quand il terrassa un taureau, qu'il le ploya jusqu'à terre par la seule force de ses bras passés autour du cou puissant de l'animal. Qu'il l'étrangla et qu'il le souleva de terre pour l'apporter en offrande à l'empereur. Marcia avait échangé son arc contre une lance et l'amphithéâtre bondit d'un seul mouvement sur ses pieds quand elle arriva au grand galop, face à une bête monstrueuse et mugissante qui lui fonçait dessus à toute allure et que sa lance s'enfonça entre les épaules du taureau furieux, l'arrêtant net dans sa course. La jeune fille sous le coup de l'impact avait été soulevée à plusieurs pieds au-dessus de sa selle.
Le cheval partit sans elle, mais elle retomba sur ses pieds, saluée d'un grand « Aaaaaaaaaaah ! », elle avait paru un instant, suspendue dans les airs. Mais elle avait lâché sa lance et quand elle se redressa, son poignard brillait dans sa main. Le taureau était mort. Elle lui avait tranché une oreille qu'elle avait passé dans sa ceinture, avait couru à la suite de sa monture, était remontée d'un bond en selle. Une lance traînait dans le sable et au grand galop, elle s'était penchée et l'avait récupérée. Dacia riait de bonheur et poussa vers elle un nouveau taureau.
Marcia et Carpophorus reçurent ensemble les palmes des champions et chacun eut droit à un vase rempli d'aureus.
— On se retrouve à la dernière chasse, Marcia, lui dit le champion en traversant l'arène sous les vivats du public. Si nous remportons encore une fois la palme des champions, si tu tues un lion, un léopard et un ours, je te fais faire un tour d'honneur juchée sur mes épaules !
— Tu portes des taureaux et des ours sur les épaules, Carpophorus. Ce n'est pas un bien grand défi pour toi, de porter une petite gladiatrice.
— Tu as quel âge, Marcia ?
— Dix-sept ans.
— Je ferai dix-sept tours alors.
La jeune fille s'esclaffa.
— On te huera avant tu n'aies fini.
— Tu n'as pas encore vu de quoi j'étais capable.
— Je relève le défi.
— Et je voulais te dire… Tes filles, elles sont bien aussi, surtout celle-ci, dit-il en attrapant Dacia par les épaules.
L'hoplomaque se laissa faire en riant et embrassa Carpophorus sur la joue. Deux Daces et une certaine tendresse qui n'était pas seulement née de leurs origines communes. Celtine grommelait derrière, fière tout de même du compliment. Britannia resplendissait de joie. La reconnaissance du plus grand champion de l'arène, la gentillesse dont faisait preuve Marcia envers elle, le respect que lui accordait Dacia ou Celtine, son appartenance au ludus de Sidé. Parce qu'elle appartenait au même ludus qu'Ajax le fier secutor, que Germanus aux pieds légers, mais surtout qu'elle pouvait s'enorgueillir de s'entraîner aux côtés de la bestiaire aux cheveux d'or, de la Gladiatrice Bleue, de la grande rétiaire ailes de corbeau, de la reine Penthésilée et de son Amazone, et de celle que le public désignait sous le nom de Briséis depuis l'amazonachie, Sabina.
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Marcia remit ses armes à l'armurier, salua Carpophorus et ses trois camarades.
— Tu ne rentres pas au ludus ? s'étonna Dacia.
— J'ai promis à des amies de dîner avec elles ce soir. Téos n'était pas vraiment content, mais je lui ai assuré que je serai au ludus demain en fin d'après-midi.
— On ne va pas fêter notre victoire ce soir ? bouda Celtine.
— Demain, répondit Marcia.
— Pff, souffla la Gauloise contrariée.
— C'est mieux ainsi. Je suis crevée, déclara Dacia. Boire et bouffer comme une vache à la suite d'un combat, c'est une vraie torture. Le soir, j'ai seulement envie de dormir, surtout après un bain et être passée ensuite entre les mains de Saucia ou de Chloé.
Britannia ne pouvait qu'approuver. Elle s'endormait à chaque fois sur les tables.
— Je saurai me faire pardonner, Celtine, lui assura Marcia.
La gladiatrice s'illumina. Marcia savait se montrer généreuse et elle avait un goût très sûr quand il s'agissait de bijoux.
— Tu reviens quand tu veux, Marcia. Nous t'attendons. Tout le monde t'attend ! déclara-elle jovialement.
Marcia pensa tristement qu'il manquait toujours une personne pour fêter avec elle ses victoires et que si Aeshma était toujours aussi contrariée, il en manquerait cette fois-ci une deuxième.
Elle n'était pas fâchée d'avoir accepté l'invitation pressée de Julia et de Gaïa. Aeshma, encore une fois, n'avait pas dormi avec elle et Marcia ne l'avait même pas vue avant de partir pour l'amphithéâtre. Elle n'était même pas venue vérifier que Marcia avait bien dormi, qu'elle avait bien mangé, mais pas trop. Marcia regrettait ce geste affectueux, qu'elle rejetait en public en grognant, mais qui la faisait sourire dès qu'Aeshma avait le dos tourné. Cette manie qu'avait son mentor de lui ébouriffer les cheveux.
Atalante lui posait une main sur l'épaule, lui tapotait affectueusement la joue, Aeshma n'osait pas. Bien trop réservée pour lui témoigner une telle marque d'affection. Elle ne se rendait pas compte que son geste exprimait tout autant d'affection.
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Marcia avait recouvert ses cheveux d'un turban et s'était enroulée dans une grande palla couleur terre. Elle avait gardé ses caligaes, qu'elle trouvait confortables. La palla très longue les dissimulait. Ce n'était pas le genre de chaussures qu'on s'attendait à trouver aux pieds d'une jeune femme qu'elle fût libre ou de condition servile. Elle s'était rendue seule à la villa.
Elles ne l'avaient pas attendue. Gaïa partait habituellement pour l'amphithéâtre dans une magnifique litière que lui procurait Kittos, escortée par des prétoriens. Ses déplacements revêtaient toujours une certaine pompe qui attirait les regards. Après une venatio, Marcia aspirait surtout à l'anonymat.
Elle savait qu'un bain l'attendrait chez Gaïa. Elle espérait en secret que Julia s'occupât d'elle. Puis Antiochus ou Gaïa. Tous deux savaient masser. Pas aussi bien que Saucia ou Chloé, mais aussi bien que Samia ou Gyllipos. Cela ne l'avait pas surprise de la part d'un ancien lutteur, beaucoup plus de la part de Gaïa.
— C'est Aeshma qui m'a appris, lui avoua Gaïa quand Marcia s'était étonné de ses talents.
Elle lui avait raconté comment elles s'occupaient mutuellement l'une de l'autre sur le lembos, comment Aeshma l'avait guidée ou comment elle avait simplement appris en étant attentive aux mains de la gladiatrice posées sur son corps, aux réactions de son corps. Marcia avait déclaré qu'Aeshma pouvait parfois se montrer elle aussi très attentive aux autres, qu'elle avait les mains incroyablement douces quand elle prenait soin des blessures, que c'était amusant de voir comment elle pouvait en fin de compte, se montrer très tendre. Elle avait demandé confirmation à Gaïa. La jeune femme avait acquiescé avec un sourire doux, son regard avait croisé celui de Marcia, elle s'était soudainement troublée et Marcia l'avait taquiné :
— Tu rougis, Gaïa...
— Ah... euh… C'est que… elle a déjà réussi à m'endormir.
— Mmm, Aeshma ne se conduit pas toujours comme une grosse brute, alors ?
— Non, loin de là, confirma Gaïa sans penser à ce que la question pouvait contenir comme sous-entendus.
Marcia sourit franchement. Elle imaginait mal son mentor et Gaïa partager une réelle intimité. Aeshma avait une très mauvaise réputation au ludus, une réputation qu'elle s'était bâtie elle-même. Mais apparemment, Gaïa n'était pas au courant.
Leur histoire lui semblait un peu triste parce qu'elle sentait qu'Aeshma manquait à Gaïa, et que si Aeshma ne laissait rien filtrer, celle-ci estimait Gaïa. Qu'elle avait aussi parlé de Gaïa à Atalante et, Aeshma ne parlait à Atalante que de choses qui lui tenaient réellement à cœur. Qui avait de l'importance à ses yeux. Aeshma n'était pas Astarté ou Sabina. Elle ne parlait pas de tout et de n'importe quoi.
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Tout se passa comme elle l'avait espéré : le bain au cours duquel Julia prit soin d'elle, les massages doux et relaxant de Gaïa, une collation revigorante, une sieste reposante. Elle se sentait entourée d'attention et d'affection, chez elle. Au calme, loin du tumulte, des félicitations et des regards admiratifs. Elle y aurait droit demain, elle en profiterait avec joie et sans complexe. Mais elle partageait l'avis de Dacia. La tranquillité avait du bon après un combat.
Elle s'enfouit le nez sous la couverture. Elle pensa qu'elle devrait peut-être se lever si elle voulait dormir cette nuit. Ou peut-être pas. Elle grogna de contentement.
— Tu dors ?
Marcia se retourna et ouvrit les yeux.
— Julia ?
— Mmm, tu te sens mieux ?
— Oui, grimaça Marcia en se redressant.
— Tu as faim ?
— Je mangerais bien un fruit.
— Je vais te chercher une grenade, tu veux boire ?
— De la posca, mais je peux me lever.
— Non, reste ici, je reviens.
Julia se leva, elle hésita un moment et se retourna vers la jeune fille, la mine soucieuse.
— Il faut que je te dise quelque chose, Marcia. Quelque chose d'important. Gaïa dit que les murs ont des oreilles chez elle, c'est pour cela que je préfère rester ici.
— Kittos, rit Marcia. Il ne fera jamais rien contre moi.
— Ah, bon ? Pourquoi ?
— Il connaissait mon père. Ma mère aussi. Ils étaient ensemble en Bretagne.
— C'est mieux quand même si nous ne sommes que toutes les deux.
— D'accord, je t'attends.
Marcia se laissa retomber sur son lit.
Julia revint avec une cruche et une jatte de fruits. Elle servit la posca à la jeune fille, ouvrit la grenade et l'égraina dans un bol qu'elle lui tendit ensuite.
Elle l'observait assise sur le lit devant elle. Gaïa avait jugé qu'il serait plus judicieux que Julia parlât seule avec la jeune fille. Elle, était trop proche d'Aeshma. Marcia le savait. Julia connaissait moins la jeune gladiatrice, elle connaissait surtout beaucoup mieux la jeune fille. Marcia considérait Julia comme un membre de sa famille. Gaïa et Marcia s'appréciaient, mais leur affection réciproque n'avait pas la profondeur de celle qui existait entre sa sœur aînée et la jeune fille. Julia était plus sage, elle saurait mieux aider Marcia.
Marcia mangea lentement. Elle pressentait une conversation sérieuse, un sujet grave. Elle se prépara mentalement. De quoi pouvait bien vouloir lui parler Julia ? De son père ? De son contrat ? Cela semblait important. Assez important pour que Gaïa ne participât pas à la conversation.
— Marcia...
Julia avait choisi d'être directe.
— Tu sais qu'il y a deux ans, le domaine de Quintus où nous nous trouvions tous les deux a été attaqué et que tout le monde nous a cru morts. J'étais enceinte et nous sommes partis pour Alexandrie. C'est pour cela que tu ne nous as pas trouvés Quintus et moi quand tu avais besoin de nous.
— Oui, je le sais, Julia. Ce n'est pas de votre faute. Euh, tu ne te reproches pas de ne pas avoir été là pour moi ? C'est de ça dont tu veux me parler ?
— Non, je ne me le reproche pas. Je regrette seulement que tout ne se soit pas passé comme…
— Tu n'y es pour rien, la coupa Marcia. Tu sais, je ne regrette pas ma décision. J'ai longtemps eu honte par rapport à mon père, mais plus maintenant. Et puis, je ne resterai pas gladiatrice toute ma vie, même si…
— Ce sera dur de quitter ta familia ?
— Oui.
— Tu les aimes ?
— Oui.
Julia soupira, la suite n'allait pas être facile.
— Marcia, tu sais pour l'attaque, mais est-ce que quelqu'un t'a dit comment nous avons échappé à la mort ?
— Non. Je… euh, je n'y avais jamais pensé. C'est stupide de ma part. Je croyais que vous aviez tué les assaillants, que vous aviez eu le dessus.
— Non. Ils ont tué tout le monde. Il n'y a que Quintus, moi et Rachel qui ayons échappé au massacre. Rachel ne t'a jamais parlé de cette histoire ?
— Rachel ?
— Elle était sur l'Artémisia. Elle accompagnait Gaïa.
— Une esclave aux cheveux gris ? La cuisinière ?
— Oui.
— Non, elle ne m'a rien dit. Je me souviens juste qu'elle vouait une grande admiration à Aeshma, qu'elle soutenait la théorie de Xantha. Qu'elle affirmait qu'Aeshma prendrait soin de Gaïa et qu'il ne lui arriverait rien.
— Astarté lui a sauvé la vie, Aeshma aussi par la même occasion.
— Hein ?! Quand ?
— À Bois Vert.
— ...
— Je leur dois aussi d'être en vie. Quintus aussi, d'autant plus qu'il était blessé.
— Mais comment est-ce possible ?
Julia raconta l'attaque. Seulement les faits. Exactement comme elle s'en rappelait. La peur, sa détermination à sauver Quintus, à sauver sa vie, celle de l'enfant qui croissait en elle. L'investissement de sa chambre par les brigands, la femme au regard de tueuse. L'apparition miraculeuse d'Aeshma. Son appel au secours. Le ralliement d'Aeshma puis, celui d'Astarté.
— Mais je ne comprends pas, murmura Marcia perdue.
Julia ignora son interruption. Elle décrivit le courage dont avait fait preuve les deux gladiatrices, l'élimination des brigands, un par un et puis, l'incendie de la villa. La fuite à Myra, le dévouement d'Aeshma, la colère de Gaïa, la gentillesse d'Aeshma. La discrétion d'Astarté, son adhésion totale aux directives de la jeune Parthe.
— Je leur dois quatre vies, Marcia. La mienne, celle de Quintus, celle de Gaïus et celle de Gaïa. Elle n'aurait pas supporté ma disparition. Tu sais qu'Aeshma lui a appris que j'étais enceinte ? Gaïa ne savait pas. Et quand elle est venue me dire en revoir, elle m'a donné une liste de recommandations pour Gaïus. Tu sais choisir tes amies, Marcia. Aeshma, Astarté, Atalante, je ne connais pas les autres, mais ces trois-là… Ce sont des gens très bien.
Les yeux de Marcia brillèrent. Julia préparait le terrain, mais elle pensait sincèrement ce qu'elle disait. Elle aimait Aeshma pour beaucoup de raisons. Elle avait été touchée par la personnalité de la grande rétiaire. Elle devait la vie à Astarté et elle avait appris à la connaître à travers les yeux de Marcia.
— Mais Julia… dit lentement Marcia. Comment Aeshma et Astarté se sont retrouvées chez toi ?
— Téos ne loue jamais ses gladiateurs à des particuliers ?
Marcia se renfrogna aussitôt.
— Si, pour des soirées privées, Gaïa ne t'a pas raconté ?
— Seulement pour ça ?
— Euh… Parfois, les garçons sont engagés pour servir d'escorte à des notables, mais c'est rare.
— Auguste a mis fin à d'autres pratiques qui étaient devenues un peu trop courantes au temps de la République, mais elles n'ont pas pour autant été abandonnées.
— Lesquelles ?
— On les utilisait beaucoup comme hommes de mains.
— Tu veux dire que…
— Aeshma et Astarté avaient été choisies pour participer à l'attaque de Bois Vert. Elles étaient trois. Astarté a tué l'autre gladiatrice quand elle n'a pas voulu se ranger de leur côté.
— Elles devaient…
— M'assassiner, oui.
La révélation laissa Marcia sans voix. Julia la laissa respirer un peu.
— Mais, Julia, qui voulait te tuer ? demanda Marcia.
— Quelqu'un que Quintus et moi gênions, éluda Julia.
— Tu sais qui c'est ?
— Marcia, Aeshma et Astarté ne savaient pas qui elles attaquaient, qui elles devaient tuer. Quand Aeshma a su, elle a désobéi aux ordres qu'elle avait reçus. Astarté lui faisait confiance, je ne crois pas non plus qu'elle appréciait de se retrouver mêlée à un massacre. Elle s'est ralliée sans hésiter à Aeshma. Gaïa était à deux doigts de tuer Aeshma quand elle a su. Je l'ai défendue. Elle n'était pas coupable. Téos lui avait donné des ordres et elle les suivait. Tu comprends ?
— Oui, oui. Elles ont pris des risques. Si Téos avait su, il les aurait tuées.
— Il ne l'a jamais su. Et elles nous ont promis de nous aider à trouver le responsable.
— Mmm.
Marcia ne comprenait pas ce que lui voulait vraiment Julia.
— Julia, je sais que j'aime des criminelles, si c'est ça qui t'inquiète. J'en suis une aussi. Je ne me fais pas d'illusions sur Aeshma ou sur Astarté. Même Atalante peut se révéler sans pitié et très violente. Tu ne m'apprends rien que je ne sache déjà.
— Ce n'était pas la première fois qu'Aeshma et Astarté participaient à ce genre de mission, continua Julia.
— Ça ne m'étonne pas, répondit Marcia en haussant les épaules. Elles ne sont pas très à cheval sur la morale. Téos sait aussi qu'il peut leur faire confiance pour ce genre de contrat. Qu'elles ne trahiront jamais… enfin, presque jamais, sourit Marcia.
— Tu les défends, remarqua Julia.
— Oui, parce que je sais qu'elles n'ont pas le choix, qu'elles ne sont pas libres de refuser un ordre de Téos. Il n'aurait pas demandé à Atalante, c'est sûr. Mais s'il lui avait demandé, elle aurait bien été obligée de lui obéir, d'accord ou pas d'accord.
— Téos les a envoyé remplir une autre mission avant celle de Bois Vert. C'était un assassinat, Marcia. Elles ont assassiné quelqu'un. Quelqu'un qu'elles ne connaissaient pas, qu'elles n'avaient jamais vu auparavant, insista Julia.
— Mmm…
— Je le connaissais. J'ai su plus tard qui c'était. Et ensuite, Aeshma a donné des détails sur sa victime à Gaïa qui n'ont fait que confirmer mes doutes. Nous n'avons pas révélé à Aeshma l'identité de l'homme qu'elles ont tué. Mais… Aeshma le sait maintenant.
Marcia ne comprenait visiblement pas.
— Tu lui as dit ? C'était quelqu'un d'important ? demanda-t-elle.
— Non, je ne lui ai pas dit, elle l'a compris toute seule.
— Ah… fit distraitement Marcia.
— À bord de l'Artémisia, elle a dessiné un motif pour Gaïa.
— Mmm.
Julia prit les mains de la jeune fille entre les siennes et posa son regard dessus.
— Tu ne portes pas ta bague ?
— Non, je l'ai laissée dans mon coffre.
— Tu lui as montré ton sceau, Marcia. Aeshma l'a reconnu. C'est lui qu'elle avait dessiné pour Gaïa.
Elle leva les yeux sur la jeune fille. Son visage n'exprimait rien. Elle cherchait un sens aux paroles de Julia.
— Comment elle connaît mon... commença-t-elle.
Elle pâlit soudainement. Affreusement. Julia tenait toujours ses mains. Marcia les dégagea comme si les doigts de Julia l'avait brûlée.
— Depuis quand ? Depuis quand tu le sais, Julia ? murmura-t-elle.
— Je voulais comprendre avant ce qui liait Téos, l'attaque de la villa et l'assassinat de ton père...
Marcia ne l'écoutait plus, la colère déforma les traits de son visage. Il ne resta rien de la couleur turquoise de ses yeux bleus, elle avait entièrement viré au noir.
— Depuis quand ! hurla-t-elle furieusement.
— J'ai compris quand j'ai su les circonstances de la mort de ton père, répondit Julia.
— Quand ! hurla Marcia hors d'elle.
— Il y a deux printemps.
— Comment as-tu pu ? siffla Marcia blême de fureur. Comment as-tu pu me cacher ça ! Toi et ta sœur !
— Marcia...
La jeune fille ne la laissa pas finir, elle sauta de son lit et agonit Julia d'injures que la jeune femme n'aurait jamais cru entendre de sa vie, qu'elle n'aurait jamais cru un jour lui être adressées. La vulgarité, la haine et le mépris exprimés la frappèrent de plein fouet. Les mots la blessèrent plus durement qu'un coup de poing ou un coup de poignard. Marcia sortit de sa chambre et claqua si violemment la porte, que celle-ci rebondit contre les montants et se rouvrit aussitôt en grand.
Gaïa recula précipitamment dans l'ombre. Rien n'arrêterait la jeune fille qui jurait comme un charretier. La porte de la villa claqua, les jurons et le bruit des caligaes cloutées sur les pavés décrurent au fur et à mesure que Marcia s'éloignait. Et puis, ils disparurent.
Néria et Antiochus pointèrent leur nez et disparurent à leur tour. Kittos attrapa une paenula et se lança sans en informer quiconque sur les traces de la jeune gladiatrice. Il savait ce qui venait de se passer et il avait juré de la protéger.
Dans la villa, Julia apparut sur le seuil de la chambre de Marcia. Très pâle. Gaïa sortit de l'ombre et s'approcha. Julia lui jeta un regard dévasté.
— Et maintenant ? osa demander Gaïa aussi inquiète pour Marcia qu'elle l'était pour Aeshma.
— Je ne sais pas, Gaïa, je ne sais pas, je ne sais plus.
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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Vexillum : bannière rouge de forme carré sur laquelle figurait l'emblème des légions.
Chaque légion possédait une enseigne et un vexillum.
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Mesures romaines citées :
Une livre = 382,4 grammes.
Une amphore = 25,89 litres.
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Le surnom attribué à Sabina par le public : Briséis :
Princesse troyenne qui avait été donnée à Achille en tribut. Agamemnon, général en chef de la coalition grecque partie en guerre contre Troie la réclama pour lui.
Achille furieux qu'on lui ait arraché sa belle captive, refusa alors de continuer à se battre et resta avec ses guerriers cloîtré dans sa tente, loin des combats.
Cette décision s'avéra fâcheuse aussi bien pour les grecs qui privés du concours du héros, perdirent de nombreuses batailles, que pour Achille dont la décision entraîna la mort de son cher et tendre ami Patrocle.
Car les Grecs supplièrent tant et tant, que Patrocle, décida de monter à l'assaut des murs de Troie revêtu de la cuirasse et du casque d'Achille, armé de sa lance, de son épée et de son bouclier, et qu'il y mourut sous les coups d'Hector.
Achille en conçut un chagrin immense qui inspira par la suite de nombreux artistes (ah… Achille et ses amours !).
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Deditice :
Classe misérable de la société romaine. Elle s'appliquait soit à des étrangers qui avaient été vaincus et faits prisonniers les armes à la main, soit à des affranchis coupables d'infamies, qui ne bénéficiaient d'aucuns droits romains. Ils ne pouvaient ni tenir de commerce, ni léguer leurs biens. Les esclaves condamnés à la gladiature, s'ils obtenaient l'épée de bois qui les affranchissait devenaient des dediticus.
Les enfants de dediticus n'héritent cependant pas de la condition de leur père. Ils naissent pérégrins (étrangers libres) pour les premiers, et simples affranchis pour les seconds. Ils bénéficient alors des lois romaines qui s'appliquent à leur statut et peuvent espérer que leurs enfants deviennent citoyens romains.
Ister exagère un peu en affirmant qu'il ne vaut pas mieux qu'un dediticus, mais il est vrai qu'en signant son contrat, il a perdu à jamais ses droits de citoyen romain. L'infamie gladiatorienne est permanente et lui ferme la porte à toutes les fonctions administratives.
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