Je pris grand soin d'être le plus discret possible.

Passé la dernière audience de la journée, je me barricadai dans mes appartements, en donnant à la garde l'ordre expresse de n'être dérangé sous aucun prétexte et par qui que ce soit. Officiellement, le Grand Pope passerait la nuit à prier Athéna de faire la grâce au monde de sa réincarnation.

Le Palais, j'y vivais depuis plus de deux-cents ans ; par conséquent j'en connaissais chaque recoin, chaque passage secret – ou, à défaut, discret. Je n'eus donc aucun mal à me faufiler jusqu'à la buanderie et subtiliser une simple tunique de lin à ma taille. Ce n'était guère seyant, et mais je m'en moquais. L'essentiel était de ne pas être remarqué au cas où je rencontrerais quelqu'un de connaissance.

Il faisait déjà nuit noire quand je sortis de mes appartements par une porte dérobée inutilisée depuis des lustres et que je savais négligée par la garde. Peu de personnes connaissaient son existence, et la dernière à l'avoir empruntée devait être morte depuis belle lurette, songeai-je en la refermant derrière moi avec précaution, mais malgré mes craintes elle ne grinça pas. Bien que les chances que quelqu'un me remarque soient minces, je ne voulais prendre aucun risque.

Le chemin du Mont Etoilé était malaisé, raide et encombré de pierres qui roulaient sous les pieds, mais j'en connaissais chaque pouce, et je me hâtai, le coeur battant. Kanon devait m'attendre. Toutefois, l'obéissance n'étant pas sa vertu cardinale, je conservais au fond de moi un mince espoir qu'il m'ait fait faux-bond.

J'arrivai bientôt au pied du Mont Etoilé, dont la masse imposante barrait le bleu profond du ciel. Une belle nuit, où la voûte céleste comme ruisselante de minuscules joyaux dévoilait ses splendeurs, mais une nuit de cauchemar pour moi. Mes cinq sens aux aguets, je tentai de deviner une présence, en vain. Il n'y avait personne ici.

Peut-être était-il déjà en haut du Mont, pensai-je avec appréhension en gravissant le boyau raide creusé à même la roche et qui montait à son sommet. Plus d'une fois, je sursautai à demi, alerté par les ombres que la lueur de ma torche faisait naître sur les parois irrégulières.

Personne en haut non plus. La grande salle dont le côté qui donnait sur la terrasse laissait apparaître le ciel était déserte. Je réprimai un soupir de soulagement, tandis que d'une main fébrile j'ôtai la capuche de ma mante qui dissimulait mes traits, et allumai un à un les lumignons posés ça et là. Je regardai l'autel d'Athéna qui trônait au milieu de la pièce. De tout temps, c'est ici qu'avaient eu lieu les sacrifices.

Sacrifice. Ce mot me fit frémir tant il me semblait juste. Peut-être n'aurais-je à aller jusqu'au bout de mon projet ...

Je n'eus guère le temps de garder mes illusions. Il ne s'était pas écoulé plus de quelques minutes lorsque le bruit régulier d'un pas parvint à mes oreilles, d'abord ténu puis de plus en plus dictinct. Je compris : l'endroit était strictement interdit à toute personne hormis le Grand Pope. Ce ne pouvait donc être que Kanon. Il était venu finalement.

Il affichait, pour ne pas changer, sa mine des mauvais jours. Ni bonjour, ni rien. Il se contenta de balayer du regard les lieux qu'il voyait pour la première fois, et ne parut pas satisfait de son examen car il ne se dérida pas.

- Merci d'être venu, Kanon. Je ...

- Je ne suis pas là pour prendre le thé, j'imagine ?, m'interrompit-il d'un ton rogue.

Cela commençait mal.

- Venons-en au fait et évitons de perdre du temps.

- Ne me dis pas que tu as quelque chose de prévu ?

J'étais nerveux, et adoptai le ton de la plansanterie dans le but de faire glisser notre conversation vers un terrain moins miné, sans succès.

- Quelle importance pour vous ?

- Ne me traite pas en ennemi, Kanon.

- C'est pour me faire la leçon une fois de plus que vous m'avez fait venir jusqu'ici ? Vous auriez pu vous épargner cette petite grimpette et à moi aussi.

- Je te le dis et je te le répète, je ne suis pas ton ennemi, et je ne ferai jamais rien qui puisse te nuire. Au contraire ...

Kanon eut un gloussement amer qui montrait de façon presque injurieuse le peu de crédit qu'il accordait à ce que je venais de lui dire et dans ses yeux s'alluma une lueur douloureuse. Il baissait sa garde. Le moment que j'attendais était venu.

- Pourquoi vous croirais-je ?

- Laisse-moi te le prouver, alors ...

J'ôtai ma mante, la posai sur l'autel d'Athéna et m'approchai de lui lentement, assez près pour sentir son souffle. Il parut surpris mais ne recula pas. Alors, avec toute la douceur possible, je posai mes lèvres sur les siennes.

Je m'étais attendu à tout. A ce qu'il me repousse, me frappe peut-être. Mais il ne réagit pas. Tout du moins, pas sur le coup. Je décidai de ne pas brusquer les choses et m'écartai de lui.

Lèvres entrouvertes de surprise, il me dévisageait comme s'il me voyait pour la première fois. Mon baiser l'avait troublé plus que je ne l'aurais cru, et désarmé.

- Qu'est-ce ... pourquoi avez-vous fait ça ?, murmura-t-il sans une once d'agressivité.

- Je croyais que je te plaisais ? Tu t'es masturbé dans les thermes en m'observant ...

- Oui, mais ...

- L'heure n'est pas aux "mais". Viens.

- Où ça ?

- A côté.

La salle où se tenait l'autel d'Athéna n'était pas la seule pièce du Mont Etoilé. Les retraites des Grands Popes durant parfois plusieurs jours, voire plusieurs semaines, une chambre avait été aménagée bien avant moi pour des questions évidentes de commodité. Rien de bien luxueux ou ostentatoire : un tapis à même le dallage de pierre, un simple lit, et dans un coin une table supportant un nécessaire de toilette. C'est là que je l'emmenai, en raflant un des lumignons au passage.

A ma grande surprise – et à mon non moins grand soulagement, il se laissa faire, mais je le connaissais assez pour savoir qu'il était comme certains volcans : capable d'exploser en un clin d'oeil avec des effets cataclysmiques. C'était d'ailleurs à cause de cela que nous étions tous deux ici.

Ne pas lui laisser le temps de réagir : c'était la stratégie que j'avais décidée, celle qui avait le plus de chances d'aboutir. Aussi, à peine la porte franchie, commençai-je à me déshabiller sans le quitter du regard.

- Que faites-vous ?, me demanda-t-il d'une voix rauque.

- Rien que tu ne désires.

J'étais maintenant totalement nu face à lui, à sa merci. Il pouvait me repousser, m'insulter, m'humilier. Au lieu de cela, ses yeux fébriles parcouraient mon corps. Je retins mon souffle.

- Je ne sais pas ... je ..., finit-il par bredouiller au bout d'un instant qui me parut une éternité.

Il tentait de prendre du recul par rapport à la situation, d'esquiver, mais c'était déjà trop tard.

- On ne devrait pas ..., dit-il encore, mais si faiblement que je l'entendis à peine.

Je tremblais d'émotion, heureusement qu'il était lui-même hors d'état de le sentir. Un second baiser acheva de le faire basculer, je m'en rendis compte lorsque ses lèvres frémirent sous les miennes avant d'y répondre. La partie était gagnée, Athéna soit louée.

Ses hormones de jeune mâle firent le reste. Sans un mot, je lui ôtai sa vieille tunique rapiécée de partout, puis ce fut au tour de son pantalon. La lumière jaune que diffusait le lumignon suggérait de façon presque obcène la bosse qui le déformait, à tel point que je ne fus pas étonné lorsque, quand je le fis glisser sur ses hanches étroites, son érection jaillit, fièrement tendue, imposante. Certes, j'avais déjà eu l'occasion de l'entrevoir quand il s'était ostensiblement masturbé devant moi dans les thermes, malgré cela son importance me surprit. Question de circonstances, sans doute. De toute manière, il était trop tard pour faire machine arrière.

J'avais rarement vu dans ma vie d'hommes aussi beaux que Kanon. Je veux bien admettre que je n'en voyais pas non plus tous les jours intégralement nus face à moi. Cela dit, il y a un gouffre entre un physique agréable et une réelle beauté. Kanon faisait indéniablement partie de la seconde catégorie, et l'attirance animale qu'il dégageait n'y était pas pour peu. Avec sa beauté classique et sa personnalité lisse, Saga semblait presque terne en comparaison. Kanon, lui, avait la beauté du diable.

Il eut un petit cri de détresse lorsque ma main frôla son sexe, le soupesant comme pour en déterminer le potentiel, et je le vis fermer les yeux de plaisir.

- Tu en as envie, n'est-ce pas ?

- Oui, mais ...

- Tu veux faire l'amour avec moi ?

- Oh Majesté ... je n'ai jamais ... enfin, vous savez ?

Son soudain élan de pudeur me parut à la fois délicieux et touchant.

- Oui, je sais, le rassurai-je. Mais il faut bien commencer un jour, n'est-ce pas ? Et appelle-moi Shion. Je ne suis pas ici en tant que Grand Pope.

La gorge sèche, je l'entraînai vers le lit, où je m'allongeai, l'invitant à me rejoindre. Il s'exécuta sans dire un mot, son regard brûlant fixé sur moi. Assis à côté de moi, torturé par son érection qui suintait entre ses cuisses mais n'osant prendre l'initiative, il me fit pitié. Je me penchai sur lui, et, après une fraction de seconde d'hésitation, je le pris en bouche.

Le sang battant à mes tempes, je l'entendis à peine gémir. Je décidai de me concentrer sur ma tâche : la grosseur de son sexe entre mes lèvres me surprit, mais sa douceur plus encore. J'entrepris de le ravager à grands coups réguliers, auxquels il répondit aussitôt avec enthousiasme. Ses longues cuisses musclées et nerveuses crispées par le plaisir naissant dans son bas-ventre, je le sentis poser sa main sur ma nuque, m'encourageant à aller plus loin, plus profondément. Reprenant ma respiration, je m'exécutai sans broncher. Jusqu'ici, ça ne se passait pas trop mal.

Kanon ne mit pas longtemps à jouir : il était trop inexpérimenté pour avoir le contrôle de son corps. Je le savais, malgré cela j'eus un réflexe involontaire de dégoût lorsque son sperme envahit ma bouche en flots convulsifs. D'un geste rapide, j'essuyai une goutte de semence qui coulait le long de mon menton. Heureusement, il n'était pas encore remis de son orgasme et ne remarqua rien.

Je le laissai reprendre ses esprits à son rythme. Il ne devait plus savoir d'où il en était, le pauvre, songeai-je avec amertume. Je connaissais cette sensation d'étourdissement : ma première fois datait de très longtemps, et j'en gardais des souvenirs à la fois terriblement précis et confus, mais merveilleux en tout cas.

- Ca va ?, lui demandai-je au bout d'un long moment.

- Je crois, murmura-t-il comme pour lui-même.

Il resta inerte, allongé sur le lit, les yeux clos. Rêvait-il ?

- Pourquoi ? Pourquoi avez-vous fait ça ?

Sa question ne me surprit pas. Je me doutais qu'elle viendrait. Et j'avais la réponse toute faite.

- Pourquoi pas ?

Belle manière de botter en touche sans en avoir l'air. Mais j'aurais préféré mourir plutôt que de lui avouer mes véritables raisons.

- Tu n'as pas aimé ?

Il se mit à rire. C'était la première fois que je le voyais rire ainsi, de bon coeur et cela ne fit que renforcer ma détermination à aller jusqu'au bout.

Notre nuit n'allait pas s'achever ainsi, avec une simple fellation, c'était évident. Aussi, lorsque son désir se manifesta à nouveau étais-je prêt. Avec un sourire crispé, je m'allongeai et écartai les jambes en signe d'invitation.

- Viens, dis-je seulement.

A suivre

Hello ! J'avais prévu de publier samedi, comme à chaque fois, mais on est un jour férié aujourd'hui, alors on va faire une petite exception qui je pense ne fâchera personne ... Et un grand merci pour vos encouragements, notamment à leia26 que je ne peux remercier moi-même puisque c'est une guest !