La jeune femme regardait la pâte chauffer dans la poêle d'un air absent. Cette nuit avait été difficile, une fois encore, comme toutes les dernières depuis une semaine, depuis qu'il avait quitté sa vie. Julia ne pouvait chasser de son esprit le Détective Murdoch. Et à présent qu'elle passait le plus clair de son temps chez elle, elle avait beaucoup de temps pour ruminer, beaucoup trop.
Prise d'un nouveau vertige, Julia ferma les yeux quelques secondes. Elle était fatiguée ces derniers jours, bien plus qu'à l'habitude.
-Maman, ça va? Lança la petite voix d'Olivia à côté d'elle.
Elle tourna son visage vers elle pour plonger son regard dans ses yeux bleus et elle lui sourit simplement.
-Je vais bien princesse, répondit-elle, ne t'inquiètes pas.
Elle coupa le gaz et lui mit la dernière crêpe dans son assiette avant de quitter la cuisine.
-Je reviens, lança Julia déjà dans le couloir avant de monter rapidement l'escalier pour se rendre dans la salle de bains au pas de course.
Elle se retint sur le lavabo une seconde, prise par une autre nausée et l'instant d'après, elle se mise à genoux au-dessus de la cuvette des toilettes. Elle vomit à plusieurs reprises, se redressant une fois encore dans un soupir de mécontentement.
-Oh bon sang, soupira-t-elle en plaçant une de ses mèches de cheveux derrière son oreille, mais qu'est-ce que j'ai? Je n'ai jamais été malade comme ça.
Elle ferma alors les yeux, tentant de reprendre possession de son corps et d'oublier le dégoût qu'elle connaissait depuis quelques minutes. Elle avait beau essayé de comprendre ce qu'elle avait, rien ne lui venait à l'esprit, si ce n'était une seule chose. Julia ouvrit les yeux brusquement, sentant son cœur battre la chamade. Elle se leva d'un bond et elle quitta rapidement la pièce pour rejoindre sa chambre à coucher. Elle ouvrit rapidement le tiroir de sa petite table de nuit et elle en sortit un calepin. Elle lut rapidement les dernières pages.
-En retard, murmura-t-elle, de deux semaines. Non, je...ce n'est pas...possible.
-Maman?
Julia leva les yeux de son carnet pour voir sa fille se tenir dans l'embrasure de la porte, apparemment inquiète. Lorsqu'elle croisa son regard, elle comprit qu'elle ne se trompait pas. Enceinte. Elle était enceinte.
La nuit était tombée sur la ville depuis de longues minutes déjà. Pourtant, elle ne dormait pas. Elle n'arrivait pas à chasser de son esprit l'idée qui y était née. Comment pouvait-elle porter en elle un enfant? La naissance d'Olivia avait été difficile. Isaac lui avait affirmé qu'elle pourrait peut être ne jamais plus tomber enceinte. Ces années passées auprès de Darcy tentaient à prouver que son ami avait eu raison, elle était devenue stérile. Et pourtant, elle savait qu'elle ne se trompait pas.
Allongée dans son lit, elle porta sa main à son ventre encore plat. Comment est-ce possible, pensa-t-elle. Peut être parce que le problème ne venait pas de toi mais de lui, fit une petite voix dans sa tête, tu sais qui est le père de cet enfant Julia, et ce n'est pas Darcy. Dans un sanglot qu'elle n'avait pas pu retenir, Julia s'empara d'un oreiller qu'elle serra fort dans ses bras, y enfouissant son visage pour étouffer ses pleurs.
-William, sanglota la jeune femme, j'ai besoin de toi,tellement besoin de toi. Je t'aime, murmura Julia avant d'éclater en sanglots ne remarquant pas la petite fille se tenir dans l'encadrement de la porte et qui la regardait simplement.
Elle regardait les hommes passer d'un pas pressé autour d'elle. Elle était impressionnée mais elle savait qu'elle devait être courageuse. Après tout, elle avait quitté sa chambre à l'aube, elle s'était vite habillée comme elle avait pu, elle avait marché pendant de longues minutes pour venir ici. Elle ne devait pas faire de retour en arrière, elle était près du but et elle ne devait pas reculer maintenant. Lorsque Olivia vit un jeune homme qu'elle avait déjà croisé s'approcher d'elle, elle lui sourit largement.
-Que faites-vous ici Miss Ogden? Demanda l'officier Crabtree en regardant autour d'elle. Où se trouve votre mère?
-Maman est à la maison, je suis venue voir le Détective Murdoch.
-Seule? Rétorqua George abasourdi.
-C'est pour une affaire importante.
-Je ne crois pas que votre...
-Je vous en prie, c'est important, c'est à cause de maman.
George ne répondit pas, jetant un regard vers le bureau du Détective Murdoch qu'il vit penché sur un dossier une fois encore. Il devait admettre que depuis deux semaines, il n'était devenu que l'ombre de lui-même et qu'il passait le plus clair de son temps au travail. Il avait compris que quelque chose s'était passé, quelque chose dont il ne voulait pas parlé, quelque chose qui l'avait chamboulé. Il savait que cela était en rapport avec la jeune femme qu'il avait fréquenté, celle dont la fille se trouvait en face de lui. Il soupira profondément et il lui tendit la main en souriant.
-Suivez-moi Miss Ogden, je vais vous conduire au Détective Murdoch.
Olivia acquiesça en souriant largement et elle le suivit docilement jusqu'à la porte du bureau de William. George y donna deux coups et après un bref "oui" provenant de l'autre côté, il ouvrit la porte et il prit la parole.
-Je suis navré de vous déranger Détective mais une personne souhaite s'entretenir avec vous, c'est urgent.
-Qui est-ce George? Grommela William sans lever les yeux de son dossier.
-Mademoiselle Ogden.
En entendant ce nom le cœur de William se serra dans sa poitrine. Il ferma les yeux quelques instants avant de reprendre la parole.
-Dites à Julia Ogden que je suis très occupé et que je ne peux pas la recevoir.
-C'est une autre Mademoiselle Ogden, ajouta George.
William consentit alors enfin à lever les yeux vers lui pour le regarder. Il vit aussitôt Olivia à côté de George.
-Olivia, qu'est-ce que...
-Je dois te parler de maman, c'est important.
Le Détective Murdoch regarda alors sur le plateau central, mais il ne vit que ses collègues y déambuler.
-Elle est venue seule Monsieur, répondit George, je vais tâcher de contacter sa mère.
William acquiesça et son collègue quitta la pièce sans un mot de plus, fermant la porte derrière lui. Le détective se leva alors pour se diriger vers la fillette qui restait toujours immobile au centre de la pièce mais qui ne quittait pas son regard.
-Maman ne sait pas que je suis venue, murmura Olivia, elle va être en colère.
-Eh bien je le crois, c'est très dangereux ce que tu as fait Olivia, le chemin de chez toi à ici est long et il y a de mauvaises personnes qui auraient pu te faire du mal. Tu ne dois pas partir de chez toi sans ta maman.
-Je sais mais c'était important.
-Je crois l'avoir compris, répondit William en riant doucement, alors dis-moi, pourquoi voulais-tu me voir?
-Les crêpes, maman elle ne les fait plus comme avant. Elle a besoin de toi pour que tu lui montres comment faire.
-Olivia c'est...
-Mais c'est vrai ! Rétorqua la fillette au bord des larmes, maman est triste depuis que tu es parti, elle joue avec moi, elle me raconte des histoires et elle fait à manger, mais ce n'est plus pareil. Elle pleure lorsqu'elle croit que je ne la vois pas. Mais moi je le vois que tu lui manques. Viens à la maison avec nous, s'il te plait.
-Olivia je ne peux pas.
-Mais tu aimes ma maman, pas vrai?
William resta là, en face d'elle, voyant ses immenses yeux bleus chargés de larmes. Il ne pouvait pas résister à cette vue, son cœur se brisait en mille morceaux. Il se pinça alors les lèvres et il mit un genou à terre, plaçant ses mains sur la taille de la fillette pour ancrer son regard profondément dans le sien.
-Je l'aime infiniment Olivia, et toi aussi je t'aime mais les histoires des adultes sont très compliquées. Je ne peux pas venir vivre avec toi et ta maman. Je ne peux pas faire des crêpes chaque jour avec vous.
-Pourquoi? Sanglota Olivia.
-Parce que je ne suis pas ton papa.
-Darcy non plus il n'était pas mon papa. Mon papa il ne reviendra plus jamais, je le sais. Mais toi tu pourrais faire comme si tu étais mon papa. Eh puis, si tu nous aimes, c'est comme si tu l'étais.
-Mais pour cela il ne suffit pas seulement d'aimer. Même si je ne te connais pas beaucoup, je sais que tu es l'une des deux personnes les plus importantes pour moi, et ta maman se trouve être la seconde. Mais tu sais, il faut que ta maman m'aime en retour et souhaite que je fasse partie de vos vie à toutes les deux.
-Mais elle t'aime, je l'ai entendu le dire, alors pourquoi tu ne peux pas devenir mon papa?
-Tu comprendras plus tard Olivia, répondit William en caressant sa joue pour essuyer une larme, c'est compliqué tout ça.
Il lui sourit tendrement et avant qu'il n'ait le temps de dire ou de faire quoique se soit, elle se lova dans ses bras pour une tendre étreinte.
-Moi je t'aimerai toujours William.
Il sourit simplement et il resserra son étreinte autour d'elle, savourant ce moment où il tenait cette fillette dans ses bras, celle qu'il aimait comme son propre enfant. Ils restèrent ainsi enlacés avant que la porte ne s'ouvre à la volée et ne les fasse sursauter tout les deux au même instant. Julia entra en trombe et William se sépara aussitôt de la fillette qui se jeta dans les bras de sa mère.
-Oooh bon sang Olivia, soupira Julia de soulagement en la prenant dans ses bras, j'étais morte d'inquiétude, tu es partie depuis trois heures. J'ai fouillé tout le quartier et j'ai appelé la police. Te rends-tu compte de ce que tu as fait ?
-Pardon maman, bredouilla Olivia en baissant les yeux, je ne voulais pas te faire peur.
-Mais pourquoi tu as quitté la maison sans me le dire et pour aller où?
Olivia leva les yeux vers William. Il n'en fallut pas davantage pour que Julia en fasse de même et ne croise son regard. Comme c'était le cas à chaque fois, son cœur se gonfla d'amour pour lui et elle ressentit cette infinie plénitude.
-Je voulais dire à William que tu lui manquais et que tu étais triste. Je lui ai demandé de venir avec nous mais...mais il a dit que c'était compliqué les adultes.
Julia quitta des yeux William pour se pencher vers Olivia et la prendre dans ses bras une fois encore.
-Ne refais plus jamais ça mon cœur je t'en supplie.
-Je te le promets maman.
Elles restèrent enlacées quelques minutes avant de se séparer. Julia se tourna une fois encore vers William avant de demander à Olivia de l'attendre quelques minutes à l'extérieur. Celle-ci acquiesça aussitôt et la jeune femme la vit s'asseoir au bureau de l'agent George Crabtree qui ne put résister à d'envie de lui offrir un morceau de chocolat.
-Je suis désolée qu'elle vous ai importuné, murmura Julia en regardant le sol, cela ne se reproduira pas.
William acquiesça et il plongea son regard dans le sien ce qui l'incita à reprendre la parole.
-William je...je sais que tout est un peu compliqué entre nous et que tu penses que tout a été dit mais je...j'aimerai te revoir rien qu'une fois. Je...j'ai besoin de te parler.
-Je ne sais pas si...
-Je t'en supplie, murmura Julia en prenant sa main, c'est important, je dois te parler. Je te laisse le temps qu'il te faudra, tu n'auras qu'à me contacter lorsque tu seras prêt mais...fais-le s'il te plait.
Il ne répondit pas et elle s'approcha de lui pour se serrer dans ses bras. Il ne réagit pas dans un premier temps, avant de poser ses mains dans le creux de ses reins et fermer les yeux en plongeant son visage dans sa nuque. Ce simple geste qu'il aimait tant lui avait terriblement manqué, elle, lui avait terriblement manqué. Julia posa sa joue contre la sienne et elle ferma les yeux simplement, savourant le contact de son corps pressé contre le sien. Si seulement il savait qu'il serrait aussi contre lui leur enfant qui grandissait en elle, si seulement elle pouvait lui dire qu'il y avait là le fruit de leur amour, la preuve qu'elle l'aimait d'un amour infini. Si seulement tu savais William,pensa Julia. Elle sentait sa tiédeur, son parfum et rien de plus suffisait à l'apaiser. Pourtant, à contre cœur elle s'éloigna de lui brisant cette étreinte, elle croisa son regard, elle lui sourit et sans un mot, elle le quitta, lâchant sa main au tout dernier moment pour quitter la pièce et le poste de police avec sa fille.
à suivre ...
