Guest : merci pour ton commentaire et tes encouragements ! Je suis ravie que le chapitre précédent t'ait plu, et j'espère qu'il en sera de même pour la suite :)

Ça y est, l'enquête redémarre ! Ce chapitre est très court, mais il est une sorte d'introduction à ce qui devrait constituer la dernière partie de cette fiction. J'espère qu'il vous plaira ! :)


25.

Dans la nuit…

Elle était là, avec ses longs cheveux noirs et ses yeux de cendre. Léonore.

À moins qu'il ne s'agisse de Mary… et puis l'évidence s'imposa, et se mut lentement en quelque chose de terrible. Elsie. Face à la tombe vide.

Elle avait les yeux ouverts, habillée chaudement, avec dans les traits ce quelque chose de résigné, et qui dit…

Je vais mourir.


Le téléphone avait sonné dans la nuit.

Elle dormait alors tout contre lui, sa peau effleurant la sienne, leur nudité confondue pour la première fois. Son portable s'était allumé tout à coup, rompant la pénombre et le silence qui avaient couvert leurs longues étreintes. Il avait reconnu la voix d'Arthur Carpenter.

« Elsie a disparu. »


Le lit était vide, mais les draps encore tièdes lorsque j'ouvris les yeux et cherchai dans un élan de panique la présence de Naru.

Naru ?

J'étais seule dans la chambre.

La peau moite et les paupières lourdes, je me glissai hors des draps et m'habillai en hâte avant de quitter la chambre sur la pointe des pieds. Les voix de Naru et Lin résonnaient à l'étage inférieur, mais l'aube semblait encore bien loin.

Je suis pratiquement certain qu'elle est là-bas. Elle risque gros si on n'y va pas tout de suite.

C'est trop dangereux… dans ton état surtout. Il faut prévenir la police.

Tu as entendu Arthur ?

C'est peut-être un piège…

Ça n'aurait pas de sens.

« Que se passe-t-il ? » balbutiai-je en les interrompant.

Lin était encore en pyjama, et Naru s'était négligemment vêtu d'un jean et d'un tee-shirt.

Elsie Carpenter a disparu de chez elle. Je viens de recevoir un appel de son père.

Mon rêve prit soudain sens, et je serrai les poings sous le coups d'un mauvais pressentiment.

Ce n'est pas une crise ordinaire, n'est-ce pas ?

Il secoua la tête.

Son manteau et ses chaussures ont aussi disparus. Jane a trouvé un mot dans sa chambre.

Qu'est-ce qu'il disait ?

Qu'elle savait ce qu'elle faisait, et qu'ils n'avaient pas à s'en faire pour elle.

Elle est au cimetière. Je suis prête à parier qu'elle est allée à la rencontre de William, ou pire…

Comment le sais-tu ?

Je l'ai vue.

Il sembla vouloir dire quelque chose et se ravisa, perdu dans ses réflexions.

Il faut y aller… » dit-il finalement. « J'ai peur que Jacobin soit encore dans le coup. »

Préviens au moins la police ! On ne peut pas se charger de ça tous seuls !

Bon courage pour les contacter de nuit… Et le temps qu'ils arrivent au cimetière il sera peut-être trop tard…

Eh bien il faut leur dire !

Tu crois vraiment qu'ils prendront les paroles d'une médium au sérieux ?

Je…

Sa réflexion me prit de court, et je baissai les yeux, vaincue.

Tu as raison. Personne ne nous croira… » admis-je.

Je sentis alors sa main se poser sur mon épaule et son regard chercher le mien.

Nous sommes les seuls à pouvoir la sauver. » Souffla-t-il.

« Je ne crois pas ! », lança soudain une voix derrière nous, dévoilant à nos regards stupéfaits toute l'équipe en pyjama, et les traits tirés par le sommeil. « Fini de faire bande à part Naru. On travaille en groupe maintenant ! » déclara Osamu en croisant les bras.

Je ne sus dire s'il fut touché ou inquiet, toujours est-il qu'il ne protesta pas, et se contenta d'acquiescer en soupirant.

Très bien… qu'est-ce qu'on fait alors ? On ne va quand même pas tous aller au cimetière ?

Vous êtes certains qu'elle y est ? » demanda Bô-san.

Pas complètement. Il faudrait que deux d'entre nous aillent chez les Carpenter pour voir s'il y a des indices à relever.

On s'en charge ! » dit Masako et saisissant John par le bras.

Ayako, Bô-san », poursuivit Naru, « j'aimerais que vous alliez directement voir la police pour leur expliquer ce qu'on sait. »

Ça marche.

Du coup, nous ne serons que quatre à nous rendre au cimetière », soufflai-je en comptant Naru, Lin, Osamu et moi-même.

Je te rappelle que j'ai un pouvoir psychique…

– … qui t'envoie à l'hosto à chaque utilisation…

Et que Lin n'est pas en reste avec ses shiki.

Tu marques un point.

Surtout ne vous quittez pas d'une semelle, contactez-moi dès qu'il se produit quelque chose d'inhabituel, et ne tentez rien de stupide », lança Naru à l'adresse générale. « Si les recherches ne donnent rien, on se retrouve à Highgate. D'accord tout le monde ? »

D'accord ! » lui répondirent en chœur les membres de l'équipe.

Un quart d'heure plus tard, j'embarquai, aux côtés de Yasuhara dans la voiture de Lin, chaudement habillée, les mains tremblantes et les lèvres serrées d'appréhension, tandis que Naru s'installait en place passager, et se tournait quelques secondes vers moi.

Ça va bien se passer. » Murmura-t-il.

Si tu le dis…

Ayako, et Bô-san, qui s'étaient vus confier la voiture de Naru, devraient déposer John et Masako chez les Carpenter, avant de partir pour Scotland Yard. Il était quatre heures passées, et les rues de Londres s'offraient à nous, dans leurs limbes de brouillard et d'obscurité, comme si les ténèbres avaient englouti tout ce que le monde avait de lumière et de chaleur.

Prends ça », dit Naru en se tournant vers moi, et en me remettant un revolver entre les mains.

Tu es sérieux ?!

On ne sait jamais.

J'avais un très mauvais pressentiment.


Comment se l'avouer ? Que dès qu'il avait entendu la voix d'Arthur Carpenter à l'autre bout du fil, il avait compris que plus rien n'irait ? Que la parenthèse dans laquelle il s'était réfugiée n'était peut-être rien, et que cette affaire finirait par tous les dévorer ?

Comment s'avouer qu'il avait peur de la perdre, de se perdre ? De laisser au néant ce quelque chose de si fort qui avait enfin émergé dans son esprit et dans son corps ?

Il ne s'avoua rien, agit seulement, éternel opérant, jaloux de ceux qui savait s'écouter. Tout simplement parce que lui, il ne le saurait jamais.

La voiture de Lin fila dans la nuit comme un éclair, droit vers le cimetière de Highgate, là où tout avait commencé, et là où, il l'espérait, seul le pire s'achèverait. Sa jambe et ses côtes le faisaient encore souffrir, et si les choses tournaient mal, il ne serait pas en mesure de se défendre correctement, et encore moins de les protéger. Pourtant, même Mai n'avait pas songé à l'écarter. Elle savait qu'il ne le supporterait pas.

– Nous y sommes », souffla l'Omnyogi en lui remettant une lampe de poche.

– Le cimetière n'est pas fermé ? » hasarda Yasuhara, dont la pâleur trahissait l'anxiété.

– Vu le nombre de fois où Elsie s'y est introduite lors de ses crises, je ne pense pas.

Ils sortirent en silence, et avancèrent, doucement, jusqu'aux épaisses grilles qui marquaient la frontière entre le monde de la nuit, et celui du silence.

– J'y vais en premier », chuchota Lin. « Naru ça va aller avec tes béquilles ? »

– Une seule me suffit pour marcher. Je peux avancer sans faire de bruit.

– Ok. Ne vous éloignez pas.

Comme il l'avait prédit, la grille s'ouvrit sans résistance, sans même un grincement, et il purent s'introduire sans encombre à l'intérieur du cimetière.


Dans la nuit… on les entendrait presque parler. Ceux qui régnaient là, quels qu'ils soient, dans la brume et le silence, l'obscurité pour seul royaume.

Nous avançâmes à la faible lumière de nos lampes torches, qui rencontraient parfois la solitude d'une tombe ou d'un gisant pleurant dans la nuit. Le souffle des grands arbres, sous les assauts du vent, fut notre seul compagnon pendant cette traversée irréaliste du cimetière Highgate, dont je ne devais garder, par la suite, qu'un souvenir confus, un extase étrange et lugubre cette sensation d'avoir involontairement franchi les rives du Styx. J'avais peur.

Et terriblement froid.

Naru avait pris ma main, et ne la quitta que lorsque nous arrivâmes à proximité de la tombe de Léonore. Lin avait éteint sa lampe depuis longtemps, et nous avancions à tâtons, à la lumière de la lune, dont les nuages laissaient parfois filtrer les regards. Il avait commencé à neiger.


Elle y était. Elsie et sa chevelure d'ébène, qui se confondait volontiers avec les ténèbres. De dos, et quand bien même, lui ne l'avait jamais vue, il aurait juré distinguer la silhouette de Léonore dans la lumière fantôme des ténèbres hivernales. Elle attendait.

Soudain, il la sentit, cette odeur, mélange de fumée et de transpiration, et n'eut pas le temps de crier. Une main épaisse et calleuse s'empara de la gorge d'Elsie et la tira brutalement en arrière tandis que l'autre étouffait la voix de la jeune femme qui tentait de se débattre. À la vue de son visage et de ses yeux, Naru sentit sa respiration s'accélérer, et un frisson terrible lui parcourir l'échine. Andrey Jacobin leur sourit.

– Vous avez mis moins de temps que je ne pensais », dit-il en exhibant ses dents blanches, semblables à des crocs dans la nuit. « Tu tiens tant à elle, monsieur le détective ? Au point de te laisser passer à tabac ? Il t'en reste quelques jolies séquelles, non ? »

– Qu'est-ce que tu lui veux ?

Sa voix s'était mise à trembler.

– Elle est sa descendante, pas vrai ?

– De quoi tu parles ?

– Tu le sais parfaitement.

Enserrant plus fort la gorge d'Elsie, Jacobin pointa son revolver contre la tempe de la jeune femme, et lança un regard assassin à Lin, qui tenta d'intervenir.

– Un geste et je la tue » aboya-t-il.

– Laisse… » intervint Naru en retenant le Chinois par le bras. « Il en est capable… »

À ses côtés, Mai et Yasuhara se tenaient immobiles, terrifiés, les yeux rivés sur la silhouette spectrale de Jacobin, qu'ils voyaient alors pour la première fois.

– On va faire les choses rapidement », reprit ce dernier à son adresse. « Si elle n'est pas celle que je pense, je la tue. »

– Et si elle l'est ?

– Elle aura peut-être une chance de s'en sortir… après m'avoir donné ce que je veux.

– Et qu'est-ce que tu veux d'elle ?

– Tu n'es pas en mesure de négocier gamin. Est-elle la descendante de Léonore Usher, oui ou non ?

Cette fois, il n'avait plus le choix. Atterré par le regard suppliant que lui envoya Elsie, Naru ferma les yeux, inspira longuement, et leva la tête vers Jacobin.

– Elle l'est.

Un sourire dantesque déforma alors les traits de l'homme, qui pointa son arme sur lui. Avant qu'il ne tire, un sifflement strident déchira cependant la pénombre tandis que trois filets argentés se ruaient sur Jacobin et l'aveuglèrent un court instant. Lin en profita pour se redresser, et déséquilibra l'homme, avant de l'immobiliser, libérant du même coup Elsie qui vint se jeter dans les bras de Naru en sanglotant.


Je me souviens avoir soupiré de soulagement, et espéré que tout soit terminé, avant de sentir le choc. Une vibration dans l'air.

Quelque chose avait percuté Lin de plein fouet et l'avait projeté contre l'une des tombes. Un rayon de lune nous dévoila alors son visage inconscient, ainsi que celui de Jacobin, de nouveau libre. Saisissant l'imminence du danger avant moi, Osamu saisit le revolver que j'avais conservé dans mes mains tremblantes et s'interposa.

La détonation fendit le silence comme un coup de tonnerre.

Je ne reconnus pas mon cri, ni le sien, et ne compris qu'en voyant son sang sur mes paumes, lorsque je rampai jusqu'à son corps étendu à terre. La balle lui avait percé l'abdomen.

OSA-KUN !

Une force inconnue me souleva soudain de terre et me fit valser dans les airs avant de m'envoyer contre un arbre. Je ne compris qu'en le voyant face à Naru, l'une de ses mains levées vers moi, l'autre vers lui, le regard fou, les traits déformés par un rictus d'hilarité ou de douleur. Jacobin possédait des pouvoirs psychiques.

Dans la neige et les ténèbres de la nuit, je sombrai sans même pouvoir crier.