Chapitre Vingt-quatre : Dragons et Dragonniers
Quelque part au Nord du Surda, quatre jours plus tard.
Les écailles bleues de Saphira semblaient briller de façon obstinée malgré la grisaille ambiante et les nuages qui cachaient l'astre solaire. Tout comme sa bonne humeur. Perché sur sa selle, Eragon semblait partager un peu moins son état d'esprit. En bonne Dragonne qu'elle était, Saphira savait parfaitement ressentir la mauvaise humeur de son dragonnier, tout comme elle savait quoi faire dans pareilles situations.
* Nous nous arrêterons bientôt pour la nuit, petit homme. * murmura-t-elle mentalement.
* Comment le sais-tu ? *
* Je perçois la fatigue des chevaux et l'impatience des hommes. * répondit Saphira avec un air serein.
Eragon haussa les épaules.
* Peut-être aurait-il été plus judicieux de poursuivre notre route. Aberon n'est plus si loin. * commenta-t-il.
* Si tu veux prendre nos ennemis par surprise, ce qui est déjà peu probable, tu n'arriveras pas à grand-chose avec des guerriers morts de fatigue. * rétorqua Saphira avec un petit reniflement amusé.
Eragon préféra ne pas relever la remarque. Il faillit hausser à nouveau les épaules mais, comme sa compagne avait les yeux rivés sur le sol, répondit :
* De toute manière, c'est à Roran de prendre les décisions. Il sait ce qui est le mieux pour nous tous. *
La Dragonne resta silencieuse un instant, l'air mi-amusée mi-songeuse. Elle accéléra soudain le mouvement de ses ailes et s'éleva entre les nuages.
* Que fais-tu ? * questionna son compagnon, persuadé qu'elle avait l'intention de se poser.
* Je prends de la hauteur. Tu en as bien besoin. *
Le dragonnier resta muet pendant quelques temps, ne comprenant pas toute la portée de cette affirmation. Il savait que Saphira s'inquiétait pour lui et pour les enfants, tout comme elle se faisait du souci pour Sérène. Eragon réfléchit. Cela faisait des années qu'il connaissait la Dragonne, et il avait pu à maintes reprises remarquer qu'elle avait la plupart du temps de bonnes raisons de faire une chose ou l'autre.
- Tu penses que j'ai besoin de prendre du recul face à cette situation ? cria Eragon, comme le vent emportait la plupart de ses paroles.
Saphira eut un sourire de Dragonne, que son compagnon ne put voir.
* Je ne peux pas répondre à ta place. * dit-elle avec un air malicieux. * Je ne peux qu'essayer de t'aider. *
Eragon sourit malgré lui. S'accrochant un peu plus à la selle de la Dragonne, qui prenait de l'altitude, il risqua un coup d'œil en bas. Le sol se mit bien vite à tourner, et le dragonnier s'agrippa un peu plus à sa monture. Telle une acrobate, Saphira virevoltait dans le ciel, exécutant tantôt des figures compliquées, tantôt se laissant porter plus doucement par le vent, se contentant uniquement de tournoyer lentement sur elle-même. Un rai de lumière passa alors à travers les nuages, et la Dragonne ralentit afin d'en profiter un maximum. Eragon se redressa sur sa selle et caressa les écailles bleues de sa compagne.
* Tu vois, petit homme. * murmura mentalement Saphira tout en exécutant des ronds dans les airs, afin de se maintenir le plus longtemps possible sous le doigt de lumière. * Si tu ne trouve pas le soleil, le soleil te trouvera. *
Le dragonnier éclata de rire :
* Et que dois-je comprendre dans cette très belle métaphore ? *
* Les nuages sont comme les problèmes. * répondit la Dragonne. * Ils te gâchent la vue. Ou la vie, c'est selon. Mais même dans les moments les plus sombres, tu trouveras toujours la lumière qui t'apportera la solution. *
Eragon sourit. Décidément, Saphira s'améliorait d'année en année. Lorsqu'il lui fit part de cette remarque, elle répondit avec un sérieux qui le déstabilisa :
* Durant cette période où nous vivions à Ellesméra, j'ai eu le temps de réfléchir sur plusieurs choses. Je pense que tu n'es pas le seul à avoir changé. *
D'un léger mouvement de l'aile gauche, elle obliqua vers le bas et laissa le vent la porter jusqu'au sol. Eragon se plia légèrement en avant sur sa selle, comme pour lui murmurer quelque chose à l'oreille, mais resta silencieux. Les paroles de la Dragonne l'avaient fait réfléchir. Il n'était pas le seul à avoir vécu loin de tout pendant des années. Par sa faute, Saphira avait subi elle aussi cette réclusion forcée. C'était ainsi qu'il voyait les choses à présent. Au fond, elle n'avait pas demandé à faire les frais des conséquences de ses actes à lui. Peut-être aurait-elle préféré vivre autre part ? La vérité, c'était que le dragonnier ne lui avait jamais vraiment demandé son avis. Lorsque la guerre avait pris fin, il avait été tout naturel pour lui de se tourner vers Arya. Enfin il pouvait lui déclarer ses sentiments ! Les choses s'étaient rapidement enchaînées. L'abdication au trône de la reine d'Ellesméra, le retour d'Arya dans son pays… Pour Eragon il était normal de la suivre. C'était dans l'ordre des choses. Une décision parfaitement naturelle. Saphira le savait, et elle ne voulait que le bonheur de son « petit homme ». Mais ce n'était pas sa propre vie qu'elle vivait, c'était celle d'Eragon. Quelle existence aurait-elle voulu mener ?
- Je ne pensais pas que vous seriez là avant nous.
* Eragon avait une crampe. *
Les voix de Roran et Saphira tirèrent le dragonnier de sa réflexion, et il se redressa sur sa selle en constatant que les troupes du roi étaient en train de monter le campement autour d'eux pour la nuit. Roran sauta au bas de sa salle et caressa sa monture.
- Ne me dis pas que tu commences à te faire vieux pour se genre de voyage, cousin ! lança-t-il avec un petit rire.
Eragon descendit du dos de Saphira. Au fil des ans, elle avait pris de la hauteur, c'était le cas de le dire, et il devait faire de plus en plus attention lorsqu'il sautait au bas de sa selle. Même si, généralement, une patte ou une aile étaient là pour l'accueillir. La Dragonne déplaça légèrement sa queue pour faciliter la descente de son compagnon, et lança un regard entendu à Roran.
- Cesse de rire de moi ! s'exclama soudain Eragon avec une expression faussement agacée, comme Saphira affichait une mine satisfaite.
- Qu'a-t-elle dit ? s'enquit le roi avec un air franchement intéressé.
- Que je me plaignais sans arrêt durant le vol. Ce qui est totalement faux, bien sûr.
- Bien sûr, répéta Roran, sans pour autant signifier s'il croyait son cousin ou pas.
Il s'éloigna peu de temps après pour rappeler un de ses généraux, et Eragon en profita pour régler ses comptes avec Saphira. La Dragonne, assise sur le sol sec, regardait avec un intérêt non feint des soldats s'affairer autour d'un feu.
* C'est toi qui n'as pas arrêté de te plaindre au sujet de ton dos et de la selle, qui te serrait trop ou pas assez. * corrigea le dragonnier. * Saphira, tu m'écoutes ? *
* Pardonne-moi petit homme. * rétorqua la Dragonne avec un air évasif. * Mais on a besoin de moi par ici. * ajouta-t-elle tout en se rapprochant des hommes près du bûcher.
Eragon croisa les bras et pencha légèrement la tête sur le côté, un mince sourire sur les lèvres. Sa compagne abaissa son énorme tête au niveau de celles des soldats, dont certains reculèrent sous le coup de la suprise. Puis elle ferma les yeux et expira brièvement par les naseaux, projetant des gerbes de flammes sur le bois sec. Avec un air à la fois amusé et satisfait, elle écouta les remerciements des hommes du roi, puis se coucha confortablement près du feu.
* Tu devrais faire de même. * dit-elle en coulant un œil vers son dragonnier. * La chaleur est efficace contre les crampes. *
À l'instant où elle se tournait à nouveau vers les flammes, Eragon crut percevoir un clin d'œil à son intention. Imitant Saphira, il s'installa contre son dos et tendit les jambes vers le feu. Il se remémora une nouvelle fois ses paroles. Dans quelle mesure avaient-ils changé, tous les deux ? Il n'en savait rien, mais peut-être le découvrirait-il par la suite. Ce qui était certain, c'était que l'attitude de Saphira ne datait pas d'hier et, en un sens, cela le rassurait.
* * *
À des kilomètres de là, dans la même journée.
Une petite tache blanche se faufilait à travers les arbres. À son passage, les oiseaux s'envolaient d'un air effrayé, et les écureuils, peu habitués à ce nouveau prédateur, allaient bien vite se cacher. Larme sautillait par-dessus les fougères et les pierres, se baissant vivement quand une branche trop basse menaçait de le désarçonner, sans arrêter pour autant son joyeux trottinement. Dans un petit coin de son esprit persistait l'image de son dragonnier. Ce dernier lui avait fait jurer de se tenir tranquille, tandis qu'il suivait une leçon théorique avec Dre'ya. Le dragonneau sentait d'ailleurs la réticence de son ami quant à passer du temps seul à seul avec la jeune femme. Néanmoins, Seth n'avait jamais été un élève très attentif, et il ne tenait pas à ce que la présence de Larme le déconcentre. Supporter celle de Dre'ya n'était déjà pas évidente. Larme s'était d'abord méfié de son attitude un peu trop collante vis-à-vis de son dragonnier, avant que ce dernier lui fasse comprendre qu'il ne courait aucun danger et qu'il était capable de se débrouiller tout seul.
- Dre'ya ne va pas me manger, Larme, avait affirmé le jeune homme sur un ton qui se voulait rassurant. « Du moins, je ne crois pas. » avait-il songé en repensant à la façon qu'elle avait de le regarder, se gardant bien toutefois de partager ces informations avec le petit dragon blanc.
Ainsi, Larme avait occupé son après-midi en gambadant dans les environs, s'intéressant à tout ce qui l'entourait, sans toutefois s'éloigner de son dragonnier qui lui avait recommandé la prudence. Il se dirigeait vers l'immense rocher qui leur servait d'abri depuis quelques jours. À la fois en hauteur et caché des regards indiscrets par la forêt, l'endroit se révélait parfait pour suivre des cours de magie et de vol. Même si les premiers n'étaient pas la tasse de thé de Seth, et que les seconds n'étaient pas tellement envisageables au vu de la taille du dragon. Larme grandissait rapidement, et il s'était allongé durant ces quelques semaines. Néanmoins, il ne pesait pas bien lourd, et ses ailes ne le soulevaient qu'avec peine. Enfin, « soulever » était un bien grand mot. Seth préférait employer le terme « sauter puis se casser la figure » quand il désignait les biens piètres tentatives du dragonneau. Il se gardait bien de le faire devant Dre'ya, cependant, qui ne se lassait pas de répéter que Larme évoluerait à son rythme, et qu'il fallait se montrer patient. Une attitude quelque peu hypocrite de la part de quelqu'un qui aimait se comporter en maître avec son propre dragon, songeait Seth. Il évitait pourtant de partager ces pensées avec l'étrange jeune femme, se contentant d'écouter ses conseils.
Avec un petit grognement, Larme se hissa jusqu'au sommet du rocher. Ouvrant de grands yeux bleus émerveillés, il détailla le paysage qui s'étalait devant lui. D'ici, il avait une bien belle vue de la forêt. En utilisant sa vision rapprochée, qu'il commençait à découvrir, il s'intéressa quelques instants à la longue bande brune qui sinuait au-delà des arbres. Le désert du Hadarac. Larme soupira, et s'assit sur ses petites pattes arrière. Voir toute cette nature lui donnait envie de la survoler, de ne faire qu'un avec le ciel pour mieux l'observer. Mais il se souvenait de ce que Seth lui avait dit : « Tu es encore trop jeune pour réussir à te porter dans les airs. Je ne veux pas que tu recommences ». Larme se demandait vaguement quand et comment il saurait qu'il en était capable, si son dragonnier lui interdisait d'essayer. Il n'avait évidemment pas compris que cette recommandation s'annulerait lorsqu'il aurait grandi encore un peu et pris du poids. Le dragonneau se leva et jeta en direction du sol un regard qui se voulait convaincu, en dépit de son appréhension. Il tenta de se souvenir de l'expression qu'arborait son dragonnier lorsqu'il les défendait d'une bête sauvage, ou qu'il répondait de façon cinglante à une réplique un peu trop familière de Dre'ya. Plissant les yeux et retroussant les babines, Larme se demanda s'il avait l'air, sinon féroce, au moins volontaire. Ne sachant si la peur qui lui tortillait le ventre était censée s'effacer s'il avait l'air de ne pas la sentir, il fit un pas en avant. Quelques cailloux glissèrent et allèrent s'écraser dans les buissons en contrebas. Prenant une grande inspiration, Larme songea à la fierté qu'éprouverait Seth lorsqu'il le verrait voler au-dessus de sa tête. Un bruit familier retentit au loin, mais Larme était si concentré qu'il ne s'y attarda pas. Il recula, prit son élan, et sauta.
- Espèce de malade ! hurla Seth.
Il repoussa un peu trop violemment Dre'ya, qui tentait de comprendre la situation, et s'élança en courant dans les bois. La vision qu'il venait d'avoir avait déclenché en lui une montée d'adrénaline. Pas la sienne. Celle de Larme. Partageant ses pensées au moment où le dragon avait songé à lui avant de sauter, il avait ressenti sa joie, l'absence de peur lorsqu'il s'était élancé, puis sa peine à battre des ailes –et la chute. Seth trébucha au moins trois fois avant que Dre'ya ne réussisse à le rattraper.
- Attends ! s'exclama-t-elle en le retenant par le bras. Marëva m'a tout expliqué. Elle l'a vu tomber, et je crois qu'il…
Le jeune homme frémit à la mention du mot « tomber », et tenta de se détacher de la dragonnière. Mais celle-ci, en dépit de son apparence frêle et fine, faisait preuve d'une force incroyable.
- Seth, écoute-moi, dit-elle sur un ton très sérieux. Quoi qu'il soit arrivé, tu ne dois pas reporter ta colère sur Larme. Cela risquerait de le décourager et de créer un blocage, et s'il…
Une nouvelle fois, Seth n'écouta pas la fin de sa phrase. Il fixa la jeune femme avec de grands yeux, comme si elle était folle.
- Larme vient de s'écraser en sautant à plus de six mètres du sol. Et toi tu me parles de psychologie, dit-il d'une voix sourde, détachant volontairement chaque mot.
Comme Dre'ya affichait un air étonné, il en profita pour récupérer son bras et sa course. La dragonnière le suivait de près, rattrapant sans mal le retard qu'elle avait sur lui.
- Je te demande juste de ne pas t'énerver contre lui, reprit-elle en arrivant à sa hauteur.
Ses enjambées longues et souples lui permettaient de soutenir sans mal l'allure rapide mais maladroite du garçon. Il la fusilla du regard, comprenant soudain la raison de son attitude :
- Ce n'est pas lui que je traitais de malade, grommela-t-il. C'est toi. Avec les idées que tu lui as fourrées dans le crâne, du genre « Aies confiance en toi, Larme, et tu y arriveras » ! Quelle idée ! Tu as vu où ça l'a mené ? Autant qu'il sache dès le départ qu'il est absolument NUL en matière de vol ! ragea-t-il, sa haine à la fois portée contre sa voisine et son dragon.
Qu'est-ce qui lui avait pris, aussi, de croire éperdument à tout ce qu'elle racontait ? Quel idiot, ce Larme ! … Et quel idiot, ce Seth ! Il faisait un bien piètre dragonnier. Incapable de veiller sur la seule personne qu'on lui confiait. Saphira serait contente… Ravalant sa rage, le dragonnier déboula sur le chemin en pente qui menait au rocher. Il l'aurait coutourné facilement en temps normal, mais sa panique lui faisait perdre tout sens de l'équilibre, et il s'écorcha les mains et les genoux sur à peu près toutes les ronces du coin avant de parvenir enfin au buisson où le dragon s'était écrasé. Marëva, son aînée, se tenait déjà sur place. Elle n'avait cependant pas fait un seul mouvement en direction de Larme, semblant attendre l'arrivée du jeune homme. Lorsque ce dernier se pencha vers le petit tas de branches et d'écailles qui composait le dragonneau, elle recula et se retira dans la forêt. Dre'ya lui jeta un regard circonspect, avant de l'ignorer pour s'approcher de Seth :
- Marëva m'a dit qu'il respirait, commenta-t-elle, avec une once de tristesse dans la voix.
Pas facile de jouer la comédie. Celui qui lui importait le plus était Seth, mais elle ne pouvait se contenter de prendre uniquement en compte ses préférences personnelles. Ar'zan les voulait tous les deux, le dragon et lui. Elle voulait un dragon et un dragonnier. Et Seth ne serait plus dragonnier s'il perdait Larme. Avec un bref soupir qui pouvait passer pour de l'inquiétude, Dre'ya s'accroupit aux côtés du jeune homme. Il tenait Larme dans ses bras, qui malgré son sale état semblait respirer. Difficilement, mais c'était bon signe.
- Laisse-moi le soigner, fit la jeune femme en s'approchant.
Le regard empreint de douleur que lui adressa Seth la prit au dépourvu. Quelque peu déstabilisée, elle pinca les lèvres et reprit :
- Tu sais bien que tu es nul pour exécuter un sort, dit-elle, reprenant sa propre expression. Alors laisse-moi le faire, Seth.
- Non, grommela ce dernier, tout en frôlant du bout des doigts le museau du dragonneau.
Ce dernier tressaillit lorsqu'il posa sa main sur ses écorchures. Il voulait se montrer brave, mais avait bien du mal. Sa douleur n'égalait la déception qu'il avait ressentie en comprenant que Seth n'était pas fier de lui, ni de sa prestation.
* Fâché ? * demanda Larme en reproduisant une image exacte du visage de Seth, sourcils froncés.
* Non. * répondit ce dernier en secoua la tête, les yeux un peu trop brillants. * Juste mort de trouille. *
* Pardon. *
- C'est moi qui suis désolé, Larme, marmonna le jeune homme en se relevant.
Il porta sans peine le petit dragon blanc jusqu'à l'ouverture du rocher qui leur servait d'abri, ignorant Dre'ya qui continuait à proposer ses services. Il ne voulait pas de son aide. Elle lui avait beaucoup appris ces derniers jours, et il était certain qu'il aurait dû se montrer plus courtois envers elle, mais c'était au-dessus de ses forces. Inconsciemment, il la tenait pour responsable. Et il se détestait pour cela. C'était lui, le coupable.
- Seth, murmura la jeune femme en posant une main sur son épaule. Il guérirait bien plus vite si tu me laissais le soigner.
- Je sais.
- Tu en es toi-même incapable, tu te souviens ? Nous avons déjà essayé.
- Je sais.
- Nous n'avons rien pour désinfecter ses blessures, et s'il reste ainsi son état pourrait empirer.
- Je sais, répéta Seth d'une voix morne, sans pour autant faire un mouvement qui aurait signalé à la jeune femme qu'il acceptait son aide.
Cette dernière soupira et s'assit derrière lui, en tailleur. Penché sur Larme, Seth tentait de lui envoyer des pensées réconfortantes.
- Tu refuses mon aide. Tant pis pour toi, marmonna Dre'ya.
Le visage de Marëva apparut devant eux, humide. Seth crut qu'elle avait pleuré, avant de jeter un regard vers l'extérieur et de constater qu'il avait commencé à pleuvoir. La dragonne mauve soupira en regardant Dre'ya. Comme d'habitude, elle ne supportait pas qu'on lui refuse quelque chose. Il fallait d'ailleurs qu'elles aient une petite discussion à propos de ce Seth. Dre'ya avait beau savoir mieux que quiconque comment garder son esprit fermé, les diverses pensées qui lui échappaient au sujet du jeune homme commençaient vaguement à agacer la dragonne. Il aurait fallu que sa dragonnière comprenne qu'elle ne pouvait pas tout avoir. Mais elle n'était pas la seule à être têtue. Jetant un bref regard au jeune homme en face d'elle, Marëva abaissa son énorme tête et planta son regard dans le sien. Seth le soutint un moment, avant de se tourner vers Dre'ya, un air d'incompréhension totale sur le visage :
- Que veut-elle ? demanda-t-il, circonspect, tandis que Marëva lançait un regard interrogateur à sa dragonnière.
La jeune femme croisa les bras et leva le menton :
- Puisque tu ne veux pas de mon aide…
Seth soupira.
- S'il te plaît, Dre'ya. J'ai conscience de m'être comporté un peu brutalement avec toi, mais tu ne me facilites pas les choses, là. Tu as le droit de m'en vouloir, et nous règlerons cela plus tard. Mais Larme ne devrait pas en pâtir.
La dragonnière lui jeta un regard vide. Pour une fois, aucune expression ne composait son visage. Seth frissonna. C'était assez effrayant. Subitement, Dre'ya cligna des yeux, coupant court à sa réflexion. Un air faussement méfiant se dessina sur ses traits :
- D'accord. Plus tard.
Elle inspira brièvement, puis désigna Marëva d'un petit signe du menton :
- Elle aimerait savoir si tu accepterais qu'elle t'aide à soigner Larme. En te prêtant une partie de sa magie. Et en te guidant. Vu que tu ne sembles pas me faire confiance, ajouta-t-elle avec un petit reniflement plein de mépris.
De la comédie, comme tout le reste, songeait Marëva. Mais Seth ne s'en rendait pas compte, et puis surtout, sa dragonnière avait assez bien exprimé son point de vue pour qu'elle songe à lui faire des reproches. Muets, bien sûrs, car Dre'ya n'acceptait jamais aucune critique. Seth accepta après un bref instant d'hésitation, comprenant que, seul, il n'arriverait à rien. La dragonne mauve s'approcha un peu plus de lui et commença par lui expliquer comment il devait procéder.
* Pose tes deux mains sur une blessure. Celle de son flanc, voilà. *
Seth sursauta en entendant la voix profonde de Marëva. Sans être grave, elle semblait vibrer à l'intérieur de tout son être. Il ne s'était pas attendu à cela.
* Ensuite… * continua-t-elle * … détends-toi. C'est la partie la plus difficile. Non, ne te laisse pas distraire. Dre'ya ne nous entend pas, de toute manière. Concentres-toi plutôt sur Larme et sur la blessure. *
Seth opina de la tête, et ferma les yeux. Une grande chaleur l'envahit ensuite, tandis que Marêva faisait glisser son énergie à travers le contact qu'elle venait de créer entre eux. Le jeune homme essaya de ne pas prêter attention à l'immense patte griffue posée contre son genou, et fronça un peu plus les sourcils.
* Tu ne te débrouilles pas trop mal, pour un gamin. Concentres-toi sur ce que tu veux faire, pas autre chose. * le morigéna-t-elle, tandis que Seth levait un regard vexé dans sa direction. * Continues comme ça, c'est bien. *
Bien que ses encouragements n'y ressemblent pas – Seth avait plutôt l'impression qu'elle le critiquait – il devait avouer que son aide lui était précieuse. Avec inquiétude, il sentit Larme lui communiquer une image, à Marëva et lui. Un sentiment de bien-être. La dragonne mauve sursauta légèrement, sans pour autant perdre le contrôle de la situation.
* Concentres-toi ! * assena-t-elle tout en soufflant dans la figure du dragonnier pour le réveiller. * Cesse de penser à autre chose. *
Tout
en grimaçant, Seth s'exécuta. Après une bonne demie-heure, il
avait réussi à refermer toutes les plaies de Larme, sans compter la
côte qu'il s'était fêlée.
Marëva se coupa de son esprit
avant que l'un ou l'autre n'ait pu la remercier, mais Seth la
vit hocher imperceptiblement la tête à son intention. Il sourit,
épuisé mais soulagé, et tomba presque instantanément endormi aux
côtés de son dragon. Larme se glissa entre ses bras et se colla à
lui, avant de fermer les yeux à son tour. Sa sœur les regarda en
silence pendant un long moment, avant de daigner s'occuper de
Dre'ya, qui la fixait intensément depuis une bonne minute.
- Tu as quelque chose à me dire, non ? lança la jeune femme d'une voix morne.
Marëva jeta un dernier regard au dragonnier et à son dragon, endormis à ses pieds. Lorsque Dre'ya était seule à seule avec elle, elle reprenait ses vieilles habitudes.
* Je ne peux rien te cacher. * fit remarquer la dragonne mauve, avant de s'approcher de sa dragonnière.
Simple constatation. Elle savait que la jeune femme avait accès à toutes ses pensées. Même si cette fois elle hésitait à lui révéler la vérité. Inutile, puisque Dre'ya reconnaissait un mensonge quand elle en entendait un. Etant elle-même très douée pour en proférer… On pouvait même dire que sa vie ne tournait qu'autour de cela, en fait.
* J'ai observé quelque chose de très intéressant chez Larme et Seth. * dit Marëva, comme Dre'ya attendait impatiemment sa réponse.
- À quel propos ? questionna la jeune femme d'une voix dure, sans se préoccuper des deux autres qui, elle le savait, ne l'entendaient pas.
* Leur façon de communiquer. * répondit la dragonne, sans laisser transparaître sa réticence, que Dre'ya capterait bien assez tôt. * C'est très étrange. Je n'ai jamais entendu parler de cela. Je pense que cela intéressera… l'Ombre. *
- Et ?
La dragonnière commençait à s'impatienter. Non, en fait elle retenait sa curiosité depuis plusieurs minutes déjà, de même que son agacement. Marëva estima peu astucieux de la laisser mijoter plus longtemps :
* Ils ne parlent pas comme nous, Dre'ya. Pas avec des mots, mais des images. Ou des sons, des impressions. *
La jeune femme resta silencieuse un instant, tandis que la révélation de sa dragonne pénétrait peu à peu son esprit.
- Des images, tu dis ? fit-elle, et sa voix n'était plus qu'un murmure.
Elle se glissa à quatre pattes vers sa dragonne, s'approchant jusqu'à n'être plus qu'à quelques centimètres de son museau.
- Exactement le genre de choses que voulait apprendre Ar'zan, chuchota-t-elle avec une excitation qui, pour une fois, n'était pas feinte. Je savais que Seth ne la décevrait pas ! Des sons, des images, des émotions… une communication tellement plus efficace que celle des mots ! Bien plus rapide ! C'est extraordinaire ! susurra-t-elle en regardant le jeune homme et le dragonneau, une lueur de convoitise dans les yeux.
* Dre'ya… * commença Marëva, sur un ton de reproche. * Maîtrises-toi. *
- Oui, oui, je sais, répondit la jeune femme, sans prendre en compte ses avertissements. Il faut absolument que nous prévenions Ar'zan. Elle sera folle de joie !
La dragonnière sautait littéralement sur place. Marëva s'apprêtait à tempérer ses ardeurs, mais ce fut trop tard :
- Non ! J'ai une meilleure idée ! reprit Dre'ya. Amenons-les directement à elle ! Inutile d'attendre plus longtemps ! Seth et le dragon ont confiance en nous, et ce grâce à toi ! Je ne m'attendais d'ailleurs pas à cela. Tu as été à la hauteur, Marëva.
* Merci. * répondit l'intéressée, avec réticence.
Sa dragonnière fronça immédiatement les sourcils. Un air menaçant commençait à prendre forme sur ses traits :
- Que t'ai-je dis à propos de ton entrain, Marëva ? J'attends un peu plus de motivation de ta part. Ne me déçois pas.
L'immense dragonne mauve opina lentement de la tête. Il était inutile de discuter avec Dre'ya.
- C'est bien, répondit cette dernière, son sentiment de supériorité réapparaissant dans ses prunelles.
Marëva sourit, imitant sa dragonnière, même si ce mot ne lui semblait pas approprié. Le lien qui l'unissait à Dre'ya n'avait rien de celui d'un dragon à son dragonnier, contrairement à Seth et Larme. Dans une relation saine, chacun des partis pouvait émettre son opinion. Une relation basée sur le partage. Dre'ya, songeait Marëva, n'était pas sa dragonnière. Elle était son maître.
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