Chapitre 188 : Rien que pour vos yeux

- Ses douleurs ont dû être atroces ! s'exclama Lestrade. Il en a pleuré des larmes de sang !

- Il n'a pas pleuré des larmes de sang, Lestrade ! Sa blessure à la tête en est la responsable ! Il a une large entaille dans le cuir chevelu, à cause des barbelés qu'on lui a enfoncés sur le cuir chevelu... Le sang a coulé dans ses yeux, voilà tout !

J'allais me pencher sur autre chose lorsqu'un détail attira mon attention :

- Une minute ! m'exclamai-je. Les sourcils ! Triple imbécile, que je suis !

- Quoi les sourcils ? fit Lestrade, ne comprenant pas de quoi je voulais parler.

- Le sang n'aurait pas dû lui couler dans les yeux ! m'exclamai-je en levant les bras au ciel devant la bêtise que j'avais failli commettre. Les sourcils sont censés protéger les yeux en déviant la sueur qui coule du front ! D'ailleurs, regardez : les ruisselets de sang se sont écoulés le long des sourcils...

La seule chose qui pouvait avoir provoqué cet écoulement était...

- Watson ! criai-je. Je remonte !

Une fois parvenu à la hauteur du visage du mort, j'entrouvris une paupière et ensuite l'autre.

J'eus un sifflement qui dut être perçu par les autres comme « appréciateur ».

- On l'a énuclée, Lestrade !

- QUOI ? fit-il estomaqué.

- On lui a retiré les globes oculaires ! répondis-je patiemment.

- Je sais ce que cela veut dire, Holmes ! fit-il, indigné que j'aie pu penser qu'il ne connaissait pas la définition du verbe « énucléer ». Mais mon interrogation reflétait ma stupéfaction.

- Professeur ? demandai-je tout en extirpant ce que je venais de trouver glissé dans les orbites vides. On a introduit des pièces de monnaies à la place de ses yeux... Deux pièces de trois pences... de cette année en plus. Celles que l'on trouve dans les poches de tout le monde... une symbolique funéraire, non ?

- Oui, dans certaines civilisations, on avait pour habitude de placer une pièce de monnaie dans la bouche du défunt ou de la déposer sur ses paupières... (1)

- Pour payer le « passeur » ? demandai-je pour avoir une confirmation.

- Oui, pour payer un droit de passage à Charon... Mais dans notre cas, la symbolique est... Comment vous expliquer ce que je ressens ? (Il resta silencieux cinq secondes). Elle est mauvaise !

- Payer qui ? demanda Lestrade.

- Charon, lui expliquai-je. Le passeur dans la mythologie grecque... Présent dans « la divine comédie »... Il avait pour rôle de faire passer sur sa barque, moyennant un péage, les ombres errantes des défunts à travers le fleuve Achéron – ou selon d'autres sources, le Styx – vers le séjour des morts. (2)

- Mais il n'existe pas ! se récria Lestrade.

- Nous étions en train de parler de symbolique, Lestrade ! soupirai-je en redescendant. On croit bien au Paradis et à l'Enfer...

Un signe de tête de ma part invita Guillaume à continuer son développement, qui avait été interrompu par la question de Lestrade :

- Partons du point de vue de l'assassin ! fit-il en me regardant pour guetter mon approbation. Dans la bouche, il a déposé l'appareil génital du mort : difficile de payer son passage à Charon avec ce genre de chose ! L'argent, lui, est placé sous les paupières... Comme si le message que voulait faire passer le criminel était « cet homme a fait quelque chose d'ignoble et il ne mérite pas le repos éternel ! ».

- Vengeance, selon vous ? demandai-je pour avoir la confirmation que nos théories se rejoignaient.

- Je le pense, monsieur Holmes...

- Nous avons quatre cadavres ! s'écria Lestrade. Il avait des griefs avec les quatre ?

- Il nous faudra fouiller le passé de ces hommes et voir s'ils se connaissaient auparavant... Trouver le lien entre eux et l'assassin... ou les assassins, car il est trop tôt que pour conclure leur nombre...

- Dite-moi ? demanda Lestrade. Que veut dire la phrase « die Hure des Teufels » ?

Nous répondîmes en même temps.

- « La pute du diable » répondit Guillaume.

- « La putain du diable » fis-je.

- Heu... j'inscris laquelle des traductions sur mon rapport ? nous demanda Lestrade.

- Une pute et une putain, c'est la même chose, Lestrade ! m'emportai-je, énervé qu'il puisse nous demander une chose pareille.

- Inscrivez « la péripatéticienne du Seigneur des Ténèbres », ainsi vos supérieurs seront ravis de vous voir manier les figures de styles ! s'esclaffa le professeur.

Devant le regard empreint d'hésitation de Lestrade, je m'écriai :

- Que vous notiez l'une ou l'autre traduction, c'est du pareil au même !

- Holmes ! s'indigna-t-il. Arrêtez de me prendre pour un imbécile ! Je manque de culture... Ce n'est pas ma faute si je n'ai pas été à l'école pendant longtemps...

- Je ne vous demande pas de savoir traduire de l'allemand, mais de cesser de poser des questions stupides ! m'emportai-je sur Lestrade, parce qu'il croyait que je lui reprochais le fait qu'il n'ait pas eu la possibilité de faire des études. Bien, passons à la suite !

- Le trou creusé dans le sol, Holmes ? demanda vivement Lestrade. C'est l'assassin qui l'a creusé ?

- Si vous vous penchez sur cette excavation, vous remarquerez la présence de grosses toiles d'araignées dedans. Elles sont même colées au bois de la croix ! Donc, cela fait un certain temps que la barre verticale fut posée dans ce trou, prévu à cet effet car il a la bonne dimension !

- En effet... fit-il en faisant la grimace, car il n'avait pas été capable de le déduire.

- De plus, pour étayer ma déduction, j'ai observé le sol. Je ne me couche pas sur le dallage juste dans l'espoir de salir mon costume ! Vous remarquerez que je ne me suis pas sali ! Il n'y a pas de poussières résultant du descellement du pavé, ni de trace de la terre retirée ! Ce travail date depuis longtemps ! La croix était déjà présente dans la pièce !

- Une aubaine pour l'assassin, alors ? s'écria Lestrade.

- Non, Lestrade ! S'il est venu ici, c'est parce qu'il connaissait la présence, en ces lieux, d'une croix... Son crime a été prémédité, réfléchit et mit en scène avec minutie... Sauf pour les clous dans la paume de la main !

- Groumfff, grommela-t-il entre ses dents, car je lui avais, une fois de plus, démontré son incapacité à « lire » une scène de crime comme il le fallait.

C'est en voulant marquer des points que Lestrade nous fit une annonce qui nous laissa pantois pendant quelques secondes :

- Nous avons trouvé un billet de voyage, dans son portefeuille...

- QUOI ? criai-je. Cet homme avait son portefeuille ? Où ?

- Ne hurlez pas, Holmes ! se défendit-il. Son portefeuille avait été jeté sur le sol et je l'ai ramassé... Tous avaient leurs papiers d'identité ! Un policier est retourné consulter le sommier à Scotland Yard, pour vérifier s'ils avaient un casier... Il avait un billet de la compagnie maritime... Débarqué à Londres le dix novembre... Il s'appelle Roger Hawkesworth et habitait depuis cinq ans en Hollande...

- A quel hôtel était-il descendu ? demandai-je fébrilement. Y a-t-il eu une déclaration de sa disparition ?

- Non, me répondit-il penaud. Pourquoi ?

- Bon sang ! m'emportai-je devant autant de lenteur d'esprit. Nous sommes le quatorze décembre et si cet homme a bien débarqué le dix novembre, où logeait-il ? Il faudra trouver l'auberge où il a pris une chambre ! Il doit encore y avoir toutes ses affaires ! (Je me fis songeur). Bizarre que l'aubergiste n'ait pas signalé sa disparition... Un client réserve une chambre, disparaît, et l'aubergiste ne vous le signale pas ?

- Sans doute avait-il payé plusieurs semaines, rubis sur l'ongle, me soumit Lestrade.

- Il reste la possibilité qu'il ne soit pas descendu dans une auberge, mais chez son futur bourreau... Cela expliquerait l'absence de déclaration de sa disparition !

- Il connaissait son meurtrier, alors ? Mais enfin, Holmes, il est arrivé en provenance de Hollande !

- Rien ne nous dit que le billet est bien le sien... Et cela ne faisait que cinq ans qu'il y habitait ! Cet homme a sans doute habité en Angleterre avant...

Il me faudrait aller vérifier les données à la compagnie maritime... ou le demander aux Irréguliers ! Oui, je sentais que pour cette enquête, j'allais avoir besoin de leur concours !

- Vous avez omis de me donner des détails importants, Lestrade ! vitupérai-je. Je suppose que vous n'avez rien omis d'autre ?

Il cracha le morceau :

- Tous venaient de l'étranger, sauf le pendu, après y avoir séjourné depuis cinq ans...

- Bon sang, Lestrade ! sifflai-je entre mes dents. Vous nous faites de la rétention d'information là ! C'est un détail IMPORTANT, vous ne trouvez pas ?

- Heu...

- Mais pourquoi ne pas me l'avoir dit ? criai-je en lui faisant mon regard noir.


Notes de l'auteur :

Le titre de mon chapitre est inspiré par un autre titre : "Rien que pour vos yeux" (For Your Eyes Only) qui est un film britannique, réalisé par John Glen, sorti en 1981, de la série des James Bond incarné par Roger Moore.

(1) On place dans une tombe tout un mobilier funéraire, particulièrement des objets, croit-on, susceptibles de servir dans la vie de l'au-delà, parmi lesquels quelques pièces de monnaie (glissées dans la bouche du défunt pour le paiement du passeur Charon).

http:/ etablissements. ac-amiens. fr /0800010b / grec /grec /contre_eratosthene/les_

(1) On place parfois des pièces de monnaie sur les paupières du défunt.

http:/ agora. qc. ca / thematiques / / Documents / Rites_funeraires-Les_rites_funeraires_dautrefois_ Quebec_1880-1940_ par_ Yves_ Hebert

Les croyances populaires, chez les Grecs de l'ère classique, s'enracinaient dans la mythologie traditionnelle : un Hadès souterrain (ou situé dans une île lointaine) entouré des quatre fleuves du Styx, de l'Achéron, du Cocyte et du Pyriphlégéton, que l'on atteignait grâce au Cocher Charon et à sa barque. Les mystères d'Eleusis vont y situer également trois Juges évaluant les mérites des défunts, aidés par le chien Cerbère à la triple gueule.

(2) Et oui ! Les allusions à la divine comédie se retrouvent souvent dans ma fic ! Dans le chapitre 1, 4 et le 114. Et la revoici dans le chapitre 188!