Voici mon point de vue sur "l'autre" Spock. Pour moi, le Spock de la réalité alternée et le Spock de la série originale sont bien distincts. A ces deux personnages s'ajoute le "vieux" Spock, qui fait la jonction entre les deux univers, et qui a encore un profil psychologique différent. Il a résolu la majeure partie des problèmes posés par ses tendances schizophrènes et a dépassé en sagesse tous les humains et tous les Vulcains des deux univers (j'ai dit que c'était mon point de vue, hein, pas le canon). Il accepte ses sentiments, son humanité, ce qui lui est arrivé, ce qui lui arrive en ce moment et ce qui lui arrivera dans l'avenir. Je suis intéressée par le dilemme, traité par trop peu de fics à mon goût, qui a nécessairement été le sien, concernant la première directive : que peut-il dire, que doit-il taire, dans cet univers qui est à la fois le sien, et totalement différent ? Si vous avez des avis sur la question, je suis preneuse, ça m'intéresse vraiment beaucoup.

(Désolée pour l'abondance de notes de bas de pages. Je fais ici plusieurs références à la série originale, et pour ceux et celles qui ne l'auraient pas vue, certains clins d'œil risquent de paraître obscurs, notamment les allusions à la xénopolycythémie...)

Chapitre 18 – Les Vulcains ne mentent pas (paraît-il)

La première fois que Spock prend illégalement le contrôle d'un vaisseau (en l'occurrence l'Enterprise), il a 37.25 ans. Il s'est mutiné contre son capitaine, il a volontairement menti et trahi celui qu'il considère comme son meilleur ami. Il lui en a coûté, mais la vie de Christopher Pike est en jeu, et Spock a toujours été loyal.*

La seconde fois qu'il s'empare d'un vaisseau sans autorisation, il a 158.86 ans. Il enfreint la loi de son propre peuple. Il ne lui en coûte absolument pas. Si James Kirk a besoin de lui, dans cet univers ou dans un autre, alors il ira. Sans se poser de questions.

- Ambassadeur Spock ? Une communication urgente pour vous.

Spock releva la tête avec lenteur et laissa s'écouler cinq secondes. Passer sans transition d'un état de méditation profonde, tel que celui dans lequel il était immergé depuis plus de deux heures, à la conscience aiguë de la réalité, était un exercice difficile, même pour un « vrai » Vulcain.

- Si vous le souhaitez, poursuivit la voix masculine qui filtrait de la console murale, je peux rejeter la demande.

- Ce ne sera pas nécessaire. Je prendrai moi-même la communication en privé depuis mon ordinateur dans deux minutes.

- A vos ordres, ambassadeur.

Spock perçut, dans ces derniers mots, la nette désapprobation de son interlocuteur face à une attitude si peu vulcaine. Un « vrai » Vulcain ne permettrait en aucun cas que l'on interrompît le tvi-sochya** pour des questions probablement triviales. Mais Spock, qui depuis longtemps avait renoncé à être un « vrai » Vulcain, avait insisté pour que l'on n'hésitât pas à le déranger, en cas de problème, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Après tout, sur l'Enterprise, il s'était habitué à sortir instantanément de son état méditatif dès que retentissait le signal d'alarme, et cela ne lui avait jamais réellement coûté. Ses responsabilités n'étaient pas moindres sur la nouvelle planète qu'il avait contribué à créer.

Les besoins du plus grand nombre…

Il se releva, légèrement étourdi par ce brusque passage à la station debout – après tout, il commençait à se faire vieux – et se dirigea à pas mesurés vers le bureau qu'il avait choisi de placer sous la fenêtre, afin de pouvoir suivre, tout en travaillant, la progression du soleil. Les couleurs, les sons, les sensations recommençaient à affluer normalement à son esprit, après les trois heures qu'il venait de passer loin du monde et de sa relative agitation. Il s'interrogea sur l'identité de l'émetteur. On le sollicitait beaucoup, en tant que membre du conseil de la Nouvelle Vulcain (et, ne put-il s'empêcher de se dire, sans doute parce qu'il en était le plus abordable), et, étonnamment, surtout pour des questions relatives à des relations interpersonnelles. Le docteur McCoy aurait probablement ri de voir son ancien premier officier ainsi promu psychologue et conseiller matrimonial au milieu de Vulcains censés n'éprouver aucune émotion. Mais lesdites émotions étaient apparemment beaucoup plus faciles à avouer à quelqu'un qui ne faisait pas réellement partie de la communauté, quelqu'un qui, de par son humanité, sa différence, devait nécessairement les comprendre mieux. Spock ne se trouvait pas particulièrement bien placé pour conseiller autrui dans un domaine aussi dangereux que celui des sentiments, dans lequel il n'estimait pas avoir excellé lui-même, mais il y avait eu tant de pertes après la destruction de Vulcain, tant de liens brisés, tant de familles déchirées… Comment aurait-il refusé son secours à ceux qui venaient le voir en lui demandant comment s'adapter ? Qui mieux que lui, dont la vie n'avait été qu'une longue suite d'adaptations, pouvait répondre à ces questions tellement peu vulcaines ?

Il s'assit à son bureau, ferma les yeux pendant 7,3 secondes, les rouvrit et pressa le bouton qui autorisait la liaison avec son écran personnel.

Le visage parfaitement humain qui s'afficha en face de lui n'était certes pas celui qu'il s'attendait à voir, mais il eût été illogique de nier le plaisir que lui causait la vue de James Kirk, jeune, (plus décoiffé que jamais) et par-dessus tout vivant.

- Capitaine, le salua-t-il poliment.

- Ambassadeur, répondit le jeune homme en inclinant respectueusement la tête avant de reprendre, visiblement amusé : Vous n'avez pas l'air surpris de me voir.

Spock ne résista pas à la tentation d'une réponse légèrement ironique. (Il devait avouer que les sarcasmes lui manquaient sur la Nouvelle Vulcain, et, en règle générale, depuis que Leonard était mort. Après tout, ce dernier avait toujours été un champion dans ce domaine.)

- Jim, si je puis me permettre, et cela dans le but de vous éviter un futur échec diplomatique lorsque vous aurez à traiter avec mon peuple, il n'est guère avisé de faire remarquer à un Vulcain son absence de réaction émotionnelle face à une situation inattendue. Vous devriez le savoir mieux que quiconque, sous-entendre qu'un Vulcain pourrait être capable d'éprouver de la surprise est déjà une offense en soi.

- Je m'en souviendrai, promit Kirk avec un clin d'œil et un sourire moqueur qui ramena Spock plus de cent ans en arrière. Ambassadeur, reprit le capitaine sur un ton beaucoup plus sérieux, je suis désolé de vous déranger en pleine méditation, mais j'ai besoin de votre aide.

- A mon âge, il m'importe peu d'être interrompu lors de mes exercices mentaux quotidiens. (Cette phrase n'était pas un mensonge. Pas vraiment.) Que puis-je faire pour vous ?

Le visage du capitaine se contracta et Spock remarqua alors ses traits tirés, la tension inhabituelle de ses épaules (et le fait incongru que son uniforme était trempé) et la lueur proche de la panique au fond des yeux bleus.

- Je… ne suis pas certain de savoir par où commencer. Je ne suis même pas certain d'avoir le droit de vous contacter après avoir prêté serment de ne jamais rompre la Première Directive. Mais j'en viens à me dire que vous êtes notre seul espoir. Je sais que vous ne voulez pas nous donner d'indications sur le futur, que vous estimez que nous devons nous forger notre propre voie, mais n'avez-vous jamais songé à… à partager certaines de vos connaissances ? Par exemple dans le domaine médical ? Je veux dire, vous devez en savoir bien plus long que nous sur certaines maladies.

Le vieux Vulcain dut, cette fois, faire appel à tout son contrôle pour ne pas laisser paraître la surprise qu'il était censé ne pas ressentir. La question de Kirk faisait écho à ses propres interrogations, aux doutes qui l'habitaient depuis que, une fois passé le premier choc, une fois passées les premières semaines de travail harassant, une fois passés les premiers mois dévolus à la reconstruction, il avait réalisé qu'il était destiné à finir ses jours dans un univers qui n'était pas le sien.

Qu'avait-il le droit de dire ?

Qu'avait-il le devoir de révéler ?

La réponse semblait simple : dans la mesure où l'arrivée de Nero dans le passé avait créé une réalité alternative totalement différente de la sienne, les révélations fracassantes qu'il aurait pu faire sur l'avenir n'avaient plus aucune pertinence. Dans cet univers qui n'était pas le sien, il eût été déraisonnable de proposer des solutions à des problèmes qui, peut-être, n'arriveraient jamais. Le futur avait irrémédiablement changé le jour où le Romulien avait fait feu sur l'USS Kelvin, vingt-sept ans auparavant. Spock avait pu constater bon nombre de différences, non seulement dans les destinées individuelles des humains et des Vulcains qu'il avait connus (à commencer par lui-même, ce qui était une sensation très étrange), mais également dans les grandes lignes de l'univers. Le peuple romulien, par exemple, avait été découvert par les humains bien plus tôt que dans la ligne temporelle qui était la sienne. L'amiral Marcus avait tiré du sommeil Khan Noonien Singh. La mission de l'Enterprise avait débuté avec plusieurs années d'avance par rapport à la réalité qu'il avait vécue.

Dès lors, comment prévoir ce qui allait arriver ? La première directive n'avait même plus de sens.

Mais Spock était hanté par des questions éthiques plus complexes. Comme Jim venait de le faire remarquer, il possédait des connaissances scientifiques et médicales susceptibles d'aider un certain nombre d'humanoïdes. Certes, la première directive lui intimait de ne pas interférer avec des civilisations technologiquement moins avancées que la sienne. Mais lorsque la civilisation en question était la vôtre, et que votre savoir pouvait peut-être sauver votre propre espèce, que faire ? L'ambassadeur avait résolu une partie de son dilemme en privilégiant la vie de son peuple : il restait huit mille deux cents trente-six Vulcains dans tout l'univers. Il s'agissait d'une espèce en voie de disparition, qui devait être traitée comme telle. Il avait fourni au conseil des Anciens toutes les informations susceptibles de les aider. Il avait répondu à toutes les questions. Il avait conseillé ceux qui avaient sollicité son aide.

Pour l'instant, il n'avait partagé ses connaissances qu'avec le haut conseil de la Nouvelle Vulcain. Mais avait-il réellement le droit de garder par-devers lui certaines informations médicales, alors qu'elles pouvaient sauver des vies, des vies humanoïdes et pas seulement vulcaines ? Les déchirures internes que lui avaient causées de telles questions n'avaient servi qu'à prouver son inaptitude, à presque cent soixante ans, à résoudre totalement le conflit entre les deux moitiés de son être profond. Il pensait pourtant être en paix avec lui-même. Il avait tort, visiblement. Tout ce qu'il avait réussi à faire avait été d'agir de manière totalement égoïste (humaine, aurait probablement corrigé Leonard avec une bienveillance déplacée mais bienvenue, juste humaine, Spock) en préparant une enveloppe sur laquelle il avait écrit « Pour le docteur McCoy, au cas où », et dans laquelle il avait glissé la formule du remède à la xénopolycythémie qu'il avait trouvée, des années auparavant, dans les archives des Fabrini***. L'idée que Leonard pût mourir parce que lui, Spock, avait aveuglément respecté la première directive, était inacceptable.

L'appel de Jim ne pouvait avoir d'autre cause, songea-t-il, presque soulagé. La maladie s'était probablement, pour des raisons inconnues, déclarée chez le médecin en chef plus tôt que prévu, et Jim se tournait vers lui, assez naturellement, après avoir constaté qu'il n'existait pas de remède connu. Calmement, il hocha la tête de haut en bas, certain d'avoir mis le doigt sur le problème et soulagé de pouvoir lui apporter une solution, tout en résolvant son propre dilemme intérieur.

- Bon, Spock, je ne vais pas y aller par quatre chemins : est-ce que, dans votre temporalité, vous avez déjà été malade ?

La question prit totalement le Vulcain au dépourvu, et il ne put que répondre, sans réfléchir :

- Non.

- Jamais ? insista Kirk avec l'énergie du désespoir.

- Jamais.

Les épaules du jeune homme s'affaissèrent et il ferma les yeux. Ses mâchoires étaient tellement serrées que le vieux Vulcain les entendit grincer.

- Jim, je vous en prie, expliquez-moi ce qui s'est passé. Dois-je déduire de votre question que le problème concerne mon alter ego ?

Le capitaine acquiesça, sans ouvrir les yeux, sans desserrer les dents, sans décrocher un mot, et Spock retint un soupir parfaitement humain. Certaines choses, semblait-il, ne changeraient jamais.

- Je ne peux pas vous venir en aide si vous ne me dites pas quel est le problème, fit-il logiquement remarquer.

- Je pensais que, peut-être, tout cela était déjà arrivé dans votre ligne temporelle, et comme vous êtes vivant, en bonne santé et… et parfaitement Vulcain, je me disais que vous aviez trouvé une solution.

Parfaitement Vulcain ? Le ministre Sakhu ferait probablement une crise cardiaque si l'on prononçait devant lui, à propos d'un hybride à demi humain aussi « instable » que l'était Spock (c'est ainsi que les guérisseurs l'avaient qualifié dans son enfance), ces quelques mots. Cependant, il n'était pas l'heure de reprendre Kirk sur des notions aussi peu importantes que le concept de vulcanité. En revanche, s'il y avait une chose au monde qui dérangeait Spock, c'était bien de ne pas comprendre. Et, dans ce cas précis, il ne comprenait rien. Du tout.

- Avez-vous l'intention de me fournir un compte-rendu logique et cohérent des faits ? Dans le cas contraire, j'ai bien peur de ne rien pouvoir faire pour vous.

La remarque, pour peu compatissante qu'elle fût, eut l'effet escompté, car Jim se lança à corps perdu dans un récit qui, s'il n'était pas totalement « logique et cohérent », avait du moins le mérite de clarifier la situation.

- Cette maladie m'est totalement inconnue, déclara le Vulcain lorsque son interlocuteur cessa de parler et leva vers lui un regard empli d'un espoir presque douloureux. Certains de ses symptômes ressemblent cependant à une affection relativement rare, appelée le syndrome de Bendii****, qui touche parfois certains Vulcains parmi les plus âgés. Ces derniers perdent la capacité d'ériger leurs boucliers mentaux et sont sujets à de violentes crises émotionnelles. Ayant moi-même effectué des recherches au sujet de cette maladie (Spock hésita pendant une fraction de seconde à expliquer les raisons personnelles de ces recherches, la maladie et la mort de son père, mais préféra se taire), j'ai découvert qu'elle modifiait les cellules immunitaires situées dans notre sang et les rendait en partie non opérationnelles. Ainsi, les malades ne peuvent plus contrôler leurs pouvoirs télépathiques. Si c'est le cas, il vous faut absolument isoler le patient. Certains Vulcains ont, bien involontairement, causé des ravages en attaquant télépathiquement leurs proches. Ces derniers, contaminés malgré eux par les ondes du malade, ont été en proie à des crises de démence et de violence incontrôlées. Jim, quelle que soit l'affection que vous portiez à votre premier officier, vous ne pouvez pas risquer l'intégrité mentale et physique des autres membres de l'équipage.

- Rien de tel ne nous est arrivé, protesta froidement le capitaine. En fait, Spock n'est plus capable de ressentir les choses télépathiquement. Ni de faire une prise vulcaine. Et probablement plus d'effectuer une fusion mentale non plus. Ses cellules immunitaires ne sont pas modifiées, elles disparaissent. Si tout ce que vous pouvez me dire, c'est que nous devrions l'isoler et le laisser seul parce qu'il y a des risques pour nous, ça n'est pas la peine de continuer cette discussion. Je voulais savoir si vous pouviez l'aider, lui. Mais vous n'avez pas l'air de vraiment vous soucier de son sort.

Spock réfléchit un instant aux paroles presque accusatrices que venait de prononcer le jeune homme. Il était vrai que son premier souci avait été pour les autres membres de l'équipage. Son premier souci avait toujours été pour les autres membres de l'équipage.

Certaines choses ne changent pas.

Spock admettait volontiers qu'il éprouvait à l'encontre de son double des sentiments partagés. Il se sentait à la fois très proche et très loin de ce jeune homme tiraillé entre deux polarités inverses, qui luttait à chaque instant pour conserver l'équilibre et le contrôle nécessaires à sa santé mentale. Il ne connaissait que trop bien ses doutes, ses peurs, ses réticences. Mais cent trente ans et un univers entier les séparaient. Le Spock de cette temporalité était très différent. Avait vécu des expériences que le vieux Vulcain ne pouvait pas imaginer. Il se retrouvait, et ne se retrouvait pas, en lui. Il aurait aimé le confronter à ses erreurs, pour l'essentiel les mêmes que les siennes, lui montrer la seule voie possible, celle qui apaiserait non seulement son côté vulcain, mais également l'autre moitié, cette part humaine qu'il avait lui-même mis tant de temps à accepter. Il aurait voulu que son double ne perde pas toutes ces précieuses années en hésitations stériles. Mais il ne pouvait rien dire, rien faire – ce qui était incroyablement frustrant.

- Jim, je vous assure que j'aimerais de tout cœur vous venir en aide. Lui venir en aide, se reprit-il en voyant le regard du jeune homme se durcir. Mais créer des cellules immunitaires vulcaines nécessiterait un savoir qui me dépasse autant qu'il vous dépasse.

- Et vous pensez que le diagnostic de McCoy est juste ? Que Spock ne pourra pas s'en sortir par lui-même ? Qu'il va finir par devenir fou ?

L'ambassadeur s'octroya 10,4 secondes de réflexion. L'idée d'être totalement dépouillé de ses boucliers mentaux, l'esprit à nu, livré à ses émotions, était profondément choquante pour un Vulcain. Cependant, elle l'était probablement moins pour lui que pour n'importe quel autre représentant de son peuple. A cent cinquante-huit ans, il était capable de l'envisager sinon avec sérénité, du moins avec une calme résignation. Après tout, il avait reconnu depuis longtemps que ses véritables préférences allaient au genre humain. Sinon, pourquoi serait-il sans cesse revenu, attiré comme par un aimant, à la Terre, à Starfleet, à l'Enterprise ? « L'autre moitié », comme il l'avait longtemps nommée, cette étrangère, cette ennemie même, qu'il n'avait considérée qu'avec méfiance pendant une longue partie de sa vie, avait fini non par gagner, mais par égaliser les scores. Mais comment aurait-il réagi à trente ans ? Une telle nouvelle l'eût terrifié. Il eût été incapable de faire face à une telle perte. Et l'autre Spock, si le vieil homme ne se trompait pas, portait en lui davantage de déchirures, de fractures irréductibles que lui-même au même âge. Dans ces conditions…

- Je pense que le diagnostic du docteur McCoy est parfaitement juste. Si Spock (comme il était étrange d'utiliser ce nom pour parler d'un autre que lui) était totalement vulcain, je vous conseillerais de faire venir un guérisseur de mon peuple à bord du vaisseau afin de l'aider à supporter l'effondrement de ses boucliers et à assimiler des techniques méditatives permettant de renforcer son équilibre mental. Cependant, je crains qu'une telle tentative ne serve qu'à empirer les choses. Je ne suis pas certain qu'un guérisseur vulcain soit en mesure de comprendre un être aussi peu entier que l'est mon alter ego.

Il parlait en connaissance de cause. Les guérisseurs, fascinés par son cas, l'avaient étudié en long, en large et en travers, sans jamais le comprendre réellement. Il doutait que la situation fût différente pour son double. Depuis longtemps, il avait accepté l'idée que personne, jamais, ne pourrait le comprendre totalement. L'acceptation inconditionnelle qu'il avait trouvé parmi les membres de l'Enterprise lui suffisait amplement. Cependant, l'autre Spock, plus jeune, plus sensible aussi (le Vulcain sourit intérieurement à cette pensée qui arracherait probablement à son double une protestation outrée), devait encore espérer être compris.

Spock se figea. Une idée venait de lui traverser l'esprit.

Parfois, les besoins d'un seul l'emportent sur les besoins du plus grand nombre.*****

Depuis qu'il avait été brusquement projeté dans cet univers, il s'était demandé de quelle façon il pouvait donner un sens à son existence. Indirectement responsable de la destruction de sa propre planète, il avait essayé de réparer sa faute involontaire en se mettant corps et âme au service de son peuple. Aucune logique ne présidant à son catapultage soudain dans un monde où il n'avait pas sa place (un tel événement n'avait été que le résultat d'un pur hasard, comme tant d'autres choses), il eût été vain de chercher un sens, ou même une justification, à sa présence sur la Nouvelle Vulcain.

Kaiidth.

Cependant, l'humain en lui ressentait – un mot correspondant à une réalité qu'il acceptait à présent – malgré lui un vide, une béance qu'il ne parvenait pas à combler totalement par son travail acharné. Il avait l'impression confuse que s'il était encore là, s'il n'était pas mort en franchissant le trou noir qu'il avait lui-même créé, s'il n'était pas mort après avoir achevé l'essentiel de la création d'une nouvelle planète pour son peuple, s'il n'était pas mort malgré sa santé déclinante, c'était parce qu'il lui restait quelque chose à faire. Une chose que lui seul pouvait faire.

Illogique, répondait son côté vulcain avec une indulgence légèrement condescendante pour la compagne humaine qui partageait son existence depuis tant d'années, et qu'il avait fini par apprécier, malgré son penchant marqué pour l'irrationalité.

- Peut-être pourrais-je moi-même venir à bord de l'Enterprise, déclara-t-il, étonné de ressentir un pincement au cœur en prononçant le nom du vaisseau.

Le regard de Jim s'éclaira à ces mots.

- Vous feriez ça ? s'écria-t-il. Vous l'aideriez à surmonter tout ça ? Je veux dire, Bones et moi et Uhura pouvons être auprès de lui, bien sûr, mais j'ai le sentiment que ça ne suffira pas. Après tout, personne à part vous ne peut le comprendre vraiment.

- Vous ne m'avez pas compris non plus, répondit le Vulcain. Bien sûr, je peux aussi remplir ce rôle. Mais je pensais à tout autre chose.

Le capitaine leva un sourcil dans une imitation tout à fait acceptable du premier officier. Apparemment, le Spock de cette époque déteignait sur son supérieur.

- Peut-être ignorez-vous que le sang vulcain, contrairement au sang humain, ne subit pas de vieillissement****** ?

Pendant un instant, le visage de Kirk resta parfaitement immobile – le temps pour lui d'assimiler l'information et d'en déduire ce que sous-entendait son interlocuteur. Puis ses yeux s'agrandirent de surprise (et, si Spock n'avait pas totalement perdu la capacité à lire les sentiments humains, d'espoir) et sa bouche s'ouvrit de façon presque comique.

- Spock, commença-t-il d'une voix incertaine, vous ne… vous ne pouvez pas faire ça.

- Il me semble, au contraire, que je peux parfaitement le faire.

- Non, je veux dire… je veux dire…

Généreusement, l'ambassadeur ne laissa pas le capitaine s'empêtrer dans ses bredouillements.

- Vous voulez dire que je n'ai pas à le faire. Cependant, laissez-moi vous assurer que je le souhaite. Jim, ajouta-t-il en voyant le malaise et la culpabilité croître sur le visage du jeune homme, je suis beaucoup mieux préparé que mon alter ego à faire face à la perte d'une partie de ma personnalité. J'ai eu des années pour me faire à l'idée que je ne suis pas seulement Vulcain. Devenir pleinement humain serait un défi fascinant pour le scientifique que je suis. Vous m'avez reproché, il y a quelques minutes, de ne pas me soucier du sort de votre ami. Croyez-moi cependant lorsque je vous dis que la vie de mon jeune double m'importe plus que la mienne. Je suis un vieil homme, qui n'a pas sa place dans cet univers. Ma vie, ma mort, mon intégrité physique ou mentale n'ont que peu d'importance. Mais ces années d'expérience m'ont appris l'empathie – une caractéristique humaine que j'étais pourtant reconnaissant de ne pas posséder dans mes jeunes années. Je vous assure que je sais ce que traverse votre premier officier en ce moment. Sachant que je peux lui épargner la suite logique qu'a déjà prévue le docteur McCoy, je ne peux pas ne pas le faire. Je me revois, à trente ans, Jim. Je n'aurais pas survécu. J'étais bien trop Vulcain – ou voulais trop l'être – pour pouvoir supporter l'effondrement de mes boucliers mentaux, la disparition brutale de tout ce qui me constituait. Maintenant, les choses sont différentes. Je vous assure qu'une telle perspective ne m'effraye pas. En revanche, rester sur la Nouvelle Vulcain, ne rien faire en sachant que j'aurais pu faire quelque chose me semble… inacceptable.

Le visage de Jim était à présent un livre ouvert. Spock avait oublié à quel point le capitaine de l'Enterprise laissait parfois ses sentiments paraître, une fois tombé le masque du commandement. Il en fut profondément secoué lui-même, mais se refusa de le laisser paraître.

- Je… ne sais pas quoi vous dire, murmura le jeune homme, je ne sais pas… comment vous remercier.

- Les remerciements sont inutiles entre nous, Jim, répondit doucement le Vulcain. Quelle est votre actuelle position ?

- Etoile Friban, quadrant beta, 35 degrés sur 42.

- Ce qui signifie quatre jours de voyage depuis la Nouvelle Vulcain à vitesse de distorsion maximale, calcula rapidement l'ambassadeur. Avez-vous, de votre côté, la possibilité de vous rapprocher ?

- Vous pensez que nous n'avons pas beaucoup de temps devant nous ?

- Je pense, répondit Spock avec prudence, que nous devons mettre toutes les chances de notre côté.

Dire à Jim qu'il pensait qu'ils manquaient de temps eût été peu diplomatique et peu rassurant. Pourtant, telle était son intime conviction.

- Ecoutez, je ne sais pas… Je suis censé rester en orbite autour de Friban, où le lieutenant Uhura, Janice Rand et Laura Fields se trouvent actuellement. Elles doivent rester à la surface quatre jours encore. Mais je dois pouvoir arranger ça.

Spock ne posa pas de questions. Moins il en savait sur la façon dont James T. Kirk transgressait allègrement les règlements de Starfleet, moins il pourrait le trahir au cas où sa propre désobéissance envers les lois de son peuple lui causerait préjudice.

- Dans ce cas, je pars.

- Tout de suite ? s'exclama Jim.

L'ambassadeur leva un sourcil.

- Je croyais que nous avions convenu de la nécessité d'une action rapide ?

- Euh… Oui, mais… Vous… Vous n'avez pas des choses à faire sur la Nouvelle Vulcain ?

- J'ose espérer que mes concitoyens sauront se débrouiller sans moi pendant quelques jours. Je vais utiliser le nouveau prototype de vaisseau que nous venons de mettre au point. Sa vitesse de distorsion est légèrement supérieure à celle de l'Enterprise et nous permettra de gagner une demi-journée – 12,37 heures pour être exact.

- Un nouveau prototype ? Et… vous avez le droit de l'utiliser à des fins privées ?

Le Vulcain s'autorisa un sourire. Que James Tiberius Kirk fût choqué à l'idée de tricher avec les règles était éminemment… rafraîchissant.

- Cette question n'est pas pertinente, Jim.

Le jeune homme se mordit la lèvre inférieure.

- Vous ne pouvez pas… Je ne peux pas vous laisser faire ça !

- N'étant pas mon supérieur hiérarchique, vous ne pouvez certainement pas m'en empêcher non plus, capitaine, répondit poliment le Vulcain. Laissez-moi seul juge de ce que je peux et dois faire. Je n'ai, pour ma part, aucun doute.

- Parce que c'est la seule chose logique à faire ? ironisa Jim.

- Oui.

La réponse, pour concise qu'elle fût, n'en était pas moins ferme et définitive. Tout semblait à Spock étonnamment clair ce qu'il avait à faire était évident, comme s'il n'avait vécu ces dernières années, qui lui avaient semblé bien creuses, bien vides, parfois douloureuses, que pour en arriver à ce moment de son existence.

- Et je n'arriverai pas à vous convaincre de changer d'avis ? soupira Jim.

- Avez-vous déjà réussi un tel exploit ? demanda le Vulcain, réellement curieux d'entendre la réponse.

- Franchement, non. En revanche, je me demande comment vous allez faire pour voler un vaisseau qui appartient au Haut Conseil. Je croyais, ajouta-t-il avec une candeur trop évidente pour ne pas être feinte, que les Vulcains ne pouvaient pas mentir ?

Spock hocha la tête.

- Comme le docteur McCoy s'est plu à me le rappeler tout au long de sa vie, je suis à moitié humain, capitaine.

* Dans la série originale, Spock a servi pendant 11 ans sous les ordres de Pike avant que Kirk ne devienne capitaine de l'Enterprise. Il s'est ensuite mutiné, sous le commandement de Kirk, afin de sauver son ancien capitaine (saison 1, "The menagerie" 1 et 2), et a volé l'Enterprise (tout seul, sans que personne ne s'aperçoive de rien - parce qu'il est trop fort !) pour mener à bien son projet.

** Tvi-sochya : étape de la méditation signifiant "paix intérieure" (merci Kty Koneko pour une discussion déjà ancienne à ce propos).

*** Dans un épisode de la saison 3, "For the world is hollow and I have touched the sky", on apprend que McCoy est atteint d'une maladie rare et incurable appelée xénopolycythémie, et qu'il lui reste environ un an à vivre. Seuls Christine Chapel, Kirk et ensuite Spock sont au courant. Il se passe plein de trucs plus ou moins intéressants et crédibles, et à la fin de l'épisode, Spock trouve dans les archives d'un peuple qui vit sur un vaisseau-astéroïde, les Fabrini, le remède à cette maladie, ce qui fait que Bones est sauvé (évidemment, ils n'allaient pas le tuer !).

**** Le syndrome de Bendii n'apparaît pas dans la série originale mais dans Next generation : le père de Spock est atteint de cette maladie et lutte contre elle pendant deux ans avant de mourir. Tout ce que je raconte sur cette maladie peut être trouvé dans memory alpha.

***** C'est ce que Kirk répond à Spock, qui lui demande pourquoi il l'a sauvé à la fin de The search for Spock : "because the needs of the one outweigh the needs of the many". (Franchement, si vous ne les avez pas déjà vus, allez regarder les films II, III et IV de Star Trek.)

****** Complètement non-canon, est-il besoin de le préciser ?