Chapitre 23 : Mémoires d'outre tombe

Les gouttes d'eau fumantes coulaient le long de sa peau, détrempant ses cheveux et parcourant son visage telles un millier de larmes chaudes. Assise dans la douche, Frances laissait l'eau couler encore et encore, savourant l'état d'abandon dans lequel le confort de la douche l'avait emportée. Sous le choc de la perte de ses amis et de son deuxième mari, la jeune femme tentait de décrocher du monde pour se replonger sur le man-o-war. Cependant, ce temps était définitivement révolu, et Fran savait qu'il lui faudrait du temps pour s'adapter de nouveau à sa nouvelle vie. Le thé l'attendait toujours dans le salon refroidissant doucement alors qu'elle se laissaitr noyer dans la vapeur d'eau. Le plus difficile était le silence qui entourerait son retour à la vie normale. Frances ne pouvait guère parler de ces derniers mois, et se sentait en décalage complet avec le retour à la civilisation actuelle. La question revenait sans cesse, et âpres chacun de ses retours. Comment reprendre une vie normale après avoir vécu des événements aussi intenses? Comment travailler sur un ordinateur, seule dans son bureau quand elle avait passé les derniers mois entourée d'un équipage bruyant et envahissant ?

La jeune femme savait qu'elle y arriverait, mais cela prendrait du temps et de l'énergie. Le plus difficile c'était de le vouloir. C'était plus laborieux à chaque fois. Pour ses amis, sa famille et ses collègues, il ne s'était écoulé qu'une soirée entre le moment ou ils s'étaient quittés, et le lendemain matin. Pour elle, pas loin de quatre mois les séparaient. Fermant l'arrivée d'eau, Frances décida qu'elle appellerait sa cousine en premier lieu. Il était capital qu'elle discute avec la seule personne qui ait toujours su le rôle qu'elle avait endossé quelques années auparavant. Même Daniel, qui était son meilleur ami et son premier contact en cas de crise, ne savait rien de tout cela. Elle craignait même qu'il le découvre un jour étant donné l'intérêt primordial qu'aurait ce genre d'armes dans les mains de SG1 et des états unis s'ils venaient à découvrir son secret. Le secret lui pesait parfois, mais lui aussi avait les siens, et les deux amis n'avaient jamais prétendu savoir tout l'un de l'autre.

Frances attrapa une de ses serviettes de bambou, et jeta un coup d'œil dans la glace avant de se sécher. Elle avait perdu du poids, et sa peau était bien plus bronzée qu'avant. L'été berginois avait été inexistant, et les quelques mois mer avaient doré sa peau jusqu'à atteindre la couleur du pain d'épice. Son corps était encore plus musclé qu'avant, et elle ressentait en elle la puissance acquise lors de ce voyage.

Le lendemain matin, habillée d'un pantalon noir et d'un pull gris foncé, la jeune femme franchit les portes de son propre bureau avec curiosité. Rien n'avait changé. Incrédule, elle posa ses affaires sur la table, et contempla le petit espace qu'elle ne pensait pas revoir un jour. Au cœur des batailles, la jeune femme avait doucement dit adieu à son monde au cas où elle ne survivrait pas. Et pourtant, elle se tenait là, dans le petit labo où elle travaillait et s'ennuyait fortement depuis une année et demie environ. La jeune femme n'était pas bien sûre de la raison pour laquelle elle continuait ce travail d'ingénieur. Après tout, une place était libre dans le programme Stargate, et elle aurait pu rejoindre l'équipe définitivement. Cependant, Frances n'était pas encore prête à abandonner son indépendance, et les petits secrets qu'elle cachait l'avaient empêchée de se lier à ses amis en permanence.

Soupirant à fendre l'âme, elle entreprit de défaire sa veste, et de commencer sa tournée matinale habituelle. Kenneth n'était pas encore là, et elle passa rapidement dans le bureau des Alex avant de rejoindre celui de Lars. Ce dernier semblait fatigué, probablement une conséquence de sa petite Ingrid née en mai. Souriant du bonheur de revoir un ami qui lui était cher, Fran poussa doucement la porte et s'invita a l'intérieur. Posant ses bras autour de l'appui tête de la grande chaise de bureau, comme a son habitude, elle lui dit :

- Hi physics mate, how are you doing today?

- Hey you, a bit tired…

- Ingrid still not sleeping? demanda-t-elle

- Oh Jesus, you have no idea how little she does. I've been cradling her around half of the night, and she was just starring at me or the ceiling in case something interesting popped up!

- Poor you, must be hard… fit Fran, compatissante

- How about you? You look… really good actually, fit-il en l'observant

Fran était habituée à cette réflexion, Lars le lui disait assez souvent, et elle appréciait toujours le compliment. Cette fois ci cependant, elle songea qu'il était peut être temps de prendre la poudre d'escampette avant qu'il ne s'attarde trop sur son bronzage. Son ami étant ce qu'il était, elle pensait pouvoir passer à travers les questions, même si Lars pouvait se montrer très observateur.

- I'm quite ok, mentit-elle

Alors qu'elle allait tourner les talons, elle entendit une voix familière derrière elle. Kenneth avait pénétré dans le bureau en chemin pour le sien, et aussitôt remarqué quelque chose d'étrange.

- Good morning... Hey, your hair is so long, I though you had cut it a week ago…

- Hey you! Mmm, maybe you're confusing with another time, répondit Fran aussitôt

- No I'm sure I'm not, fit Kenneth, fixant la longueur indécente qui balayait le bas de son dos

- Actually I think he's right, fit Lars songeur, I was wondering the exact same thing about your tan…

- Uh… I need to work, tenta la jeune femme devant le regard inquisiteur de ses deux amis

Alors qu'elle se tournait vers la porte, Kenneth la ferma d'un coup d'épaule et tira une chaise pour qu'elle s'assoie.

- You've been away again, haven't you?

- Niiiiia, fit-elle comiquement, adoptant le oui-non typique norvégien

- Where have you been? demanda Lars en se penchant vers elle, les yeux brillants de curiosité

- On a man-o-war, four months…

- A what? fit Kenneth

- On His majesty Ship Surprise, 1805. I was on a British sloop and we chased a French ship Acheron from Brazil to the pacific…

- You've been passing cap Horn? demanda Lars, les yeux écarquillés

- Indeed we have, and our mizzen mast fell down… Sa voix s'eteignit douloureusement a ces mots: We lost the mizzen lad in the storm…

- I am sorry, fit Kenneth en passant un bras autour de ses épaules. It must have been hard…

- We lost eight people from the crew because of the war. That's just the way it is…

- Are you really ok ? insista Lars, comprenant la détresse dans laquelle devait se trouver son amie

- I don't know… I survived once more but some things take time you know…

- We can talk as much as you want you know… By the way, did you meet any celebrities? I mean people that stand in history books? fit Kenneth intrigué

- Actually, I think that Captain Aubrey might me one of those. Let's check online…

Lars se pencha sur son ordinateur, et tapa le nom du capitaine tandis que Fran s'échinait a tracer la carte de son trajet sur le tableau blanc. Quelques articles apparurent ci et la, relatant des faits plus ou moins confus, et mentionnant le nom du navire de guerre. Cependant, il n'y avait guère de détails, et Frances ne sut si cela la rassurait ou non. Apres avoir quitté ses amis le jour précédent, elle ne se sentait pas d'attaque pour découvrir la date et les circonstances de leur mort. Elle se demanda si Stephen s'était remarié ou non, et comme pour faire écho à ses interrogations Lars mentionna le nom de Maturin.

- It looks like the Surprise had a brilliant naturalist on board, did you meet him?

Frances interrompit son dessin du bateau à la mention de Maturin.

- Quite… répondit-elle, les yeux dans le vide, et triturant sa bague

Un silence tomba dans le bureau, et les deux amis échangèrent un regard entendu. Lorsque la jeune femme leva les yeux, elle comprit qu'ils attendaient la suite de l'histoire.

- I got married with him, souffla-t-elle

- Again! s'exclamèrent-ils d'une seule voix, couvrant le bruit de l'ouverture de la porte

- Again what? demanda Rolf, qui venait d'apparaitre derrière le battant. Are you having a war council right there?

Les deux amis dansèrent inconfortablement sur leur chaise, conscients qu'il était rare chez Schlumberger de fermer une porte de bureau. Il était logique que Fran et Lars tiennent parfois des réunions privées car ils travaillaient ensemble, mais la présence de Kenneth était inhabituelle, d'où la question de leur manager respectif.

- Nope, the war is over, répondit Frances dans un message cryptique

- Uh, yeah… Sorry for the interruption, I need to talk to Lars, reprit ce dernier, surpris du silence de plomb. Oh, what's this? demanda-il en montrant le dessin au tableau

- Mmmh, MHS Surprise trajectory during Napoleonian wars in 1805… fit elle en posant le marqueur. Talk to you later guys, ajouta-t-elle en se tournant vers ses amis

- On my way, fit echo la voix de Kenneth

Une fois à l'extérieur du bureau, l'informaticien prit tendrement le bras de Frances :

- Want us to go for a pizza and talk longer? demanda-t-il

- That would be great, I so badly need so, répondit-elle, reconnaissante

Réunis autour de la table chez Peppe's, les trois collègues avait des airs d'agents secrets. Discutant des arts de la guerre sous napoléon, ils auraient été considérés fous si quelqu'un avait eu la mauvaise idée d'écouter la conversation. Fort heureusement, le restaurant était quasiment vide. Pendant une heure et demie, la jeune femme raconta la majorité de son aventure, citant des dizaines de noms, et perdant parfois ses amis dans le flot d'informations. Certaines choses privées ne franchirent pas le seuil de ses lèvres, mais dans la majorité elle traça un portrait fidèle de son temps passé à bord. Lars était très curieux des habitudes de vie sur un man-o-war, tandis que Kenneth tentait de déchiffrer les relations complexes qui s'étaient formées entre l'équipage et la jeune femme, et surtout avec un certain docteur. Discuter des événements eut tendance à rappeler Fran dans le monde qu'elle venait à peine de quitter, et elle se sentit déstabilisée. Cependant, le sort n'avait pas terminé de jouer avec elle.

A peine furent-ils rentrés au bureau que Frances reçut un appel de l'accueil. L'hôtesse réclamait sa présence pour signer un formulaire afin de récupérer un colis. N'attendant aucune livraison, cette dernière tenta de demander des précisions, mais son interlocutrice semblait confuse, et requérait sa présence avec insistance. La jeune femme descendit alors jusqu'au bâtiment inférieur, et y trouva une femme d'une quarantaine d'années qui se leva lorsqu'elle la vit arriver. Les yeux écarquillés, cette dernière fixa Frances comme si elle était une apparition, son regard animé d'une lueur qui lui était familière. Pendant un instant, les deux femmes se jaugèrent, puis Frances descendit les escaliers à la rencontre de sa visiteuse. Cette dernière était plutôt grande, avec un visage souriant et des yeux foncés. Cependant, la couleur de ses cheveux rappelait le roux clair présent chez les irlandais.

- You are Frances, right? demanda-t-elle

- That would be me, répondit la jeune femme, surprise que l'on connaisse prononce ce nom dans son lieu de travail. And you would be?

- My name is Bridgit o'Brian, and I am descending in direct line from Doctor Stephen Maturin…

Le souffle coupé, Fran sentit ses mains trembler. Devant elle se tenait la descendance d'un mari qu'elle avait embrassé hier encore, et les émotions qui la traversèrent menacèrent de lui faire perdre pied.

- I was really wondering if you would be there actually, fit Bridgit, toujours étonnée d'avoir finalement trouvé la jeune femme légendaire

- What happened ? demanda Frances en regagnant sa contenance

Bridgit fouilla dans un grand sac, et en sortit un paquet enveloppe de cuir vieilli par les années. Au dessus du paquet se tenait une feuille ternie sur laquelle figurait un portrait. Alors que Bridgit lui tendait la liasse de papiers, Fran reconnut la jeune femme sur le dessin. C'était plus ou moins elle, probablement dessinée de tête par un des matelots de l'époque. Les contours étaient flous, et ses traits un peu différents, mais l'expression de son visage ne laissait aucune doute quant à son identité.

- Is this you? demanda la visiteuse

- Uh… a far away ancestor of mine, I'm only twenty five you know, that cannot be me, répondit-elle avec conviction. What is this?

- This is some letters and drawings that my great great great grandfather confided to his grand daughter before he died. He told her it was a family treasure to be kept at all price before the time came to give it back to whom it belonged to. From this day, it has been a mission for all heirs of the Maturin line to keep this package sealed and safe until the date was right. It has been the biggest mystery of our family for two centuries, and with time we all started to think that our ancestor was crazy…

- He was not, l'interrompit Fran d'un coup de sang… I mean I'm here, no?

- We though we would solve the mystery by coming here and meeting you, but to me it doesn't seem much clearer now…

- I understand the burden he has been confiding to you, but I assure you that your family has been true to him and that this has come to its rightful destination, répondit Fran solenellement en tendant la main

Cependant, Bridgit ne semblait pas prête à confier le fardeau qui se transmettait de génération en génération depuis plus de deux siècles.

- I want some more explanations… fit-elle d'un ton qui ne souffrait aucune contradiction

Fran soupira. Un cadeau inespéré légué par Stephen à travers le temps l'attendait a portée de main, et sa patience atteignait ses limites.

- I will explain what I can, répondit la jeune femme en montrant un sofa rouge ou elle s'installa.

L'autre femme s'assis sur le bord du canapé, son fardeau sécurisé sur ses genoux, prête à le protéger en cas de besoin.

- Your ancestor was married once before he has his children…

- Actually he has only one, a daughter named like me

- I didn't even know he had had children. Anyway, he was once married to an ancestor of mine, a woman he met during the chase with the French warship Acheron. She was said to be from secret services but they actually never knew. She disappeared shortly after they were married, and I guess that before she went away she gave Stephen a way of contacting her family…

- How could she guess that you would be here that exact day, two hundred years later? How could she know who you would be and where you would live? And why waiting for so long? This makes no sense…

- Bridgit. My ancestor might have had a gift of foresight; she was said to have stranger powers… She knew

- This is stupid, Dr Maturin was a naturalist, he would have never believed in such a prediction…

- This I cannot tell. But as for your ancestor, he still wrote those letters and confided in his family to fulfill his will, so it looks like he was believing in this after all

Prise de court par la démonstration de la jeune femme, Bridgit tourna plusieurs fois les informations dans sa tête, puis regarda de nouveau le portrait qui ressemblait à son interlocutrice comme deux gouttes d'eau. Elle savait beaucoup plus qu'elle ne voulait le dire, mais il ne faisait aucun doute qu'elle était la femme qu'ils avaient cherché. Le temps était venu. Elle lui tendit le paquet, et Fran récupéra le cuir révérencieusement, la mine émerveillée.

- This belongs to you then… souffla-t-elle

- Thank you, you do not know what this means to me, répondit la jeune femme

- My task has been fulfilled, répondit Bridgit en se levant. I can go home now and inform my family…

Frances se leva également, le paquet épais sécurisé contre sa poitrine. Elle avait tellement hâte de lire tous ces papiers qu'elle en trépignait sur place. Elle salua la descendance de Maturin avec révérence, puis se prépara à monter dans son bureau. Alors qu'elle tournait les talons, une voix familière retentit dans le hall.

- The woman on the portrait, that's not your ancestor, that's you, isn't it? You're wearing the wedding ring…

- How would that be possible? répondit Fran avec un petit sourire, caressant le bijou

Les deux femmes se fixaient en silence, et Bridgit lut dans les yeux de Frances qu'elle n'en tirerait rien. Selon la légende, la femme de Stephen Maturin avait été un mystère pendant tout son séjour a bord du Surprise. Cette jeune femme correspondait en tous points à ce qu'on lui avait décrit, et elle était persuadée que ce n'était pas un attribut de famille.

- You're not gonna tell me more, are you? soupira Bridgit

Frances la gratifia d'un sourire énigmatique qui aurait fait la fierté d'Arwen. Certaines choses n'étaient pas faites pour être révélées, mais elle ressentait un certain devoir envers cette famille qui avait révérencieusement gardé les souvenirs de son mari pendant des générations sans jamais céder à la curiosité.

- Nope… but your eyes… there is the same light in your eyes than there was in Stephen's…

A ces mots, Frances tourna les talons, emportant son précieux fardeau, et laissa une Bridgit pantoise dans le hall. Ce fut la dernière fois qu'elle la revit. Apprendre que Stephen avait finalement eu une descendance la perturbait au plus haut point. Hier, lors de leur séparation, elle l'avait conjuré de se construire une nouvelle vie, mais elle ne s'était pas rendue compte des implications de sa demande. Pour Stephen, les années avaient sans doute passé avant qu'il ne se décide à prendre de nouveau une femme, mais pour elle tout était différent. Du jour au lendemain, elle avait quitté un mari désespéré de son départ, et rencontré des enfants conçus avec une autre femme. Plus que de la jalousie, Frances constata qu'elle se sentait trahie. Pourtant, une partie d'elle-même ressentait de la joie pour l'homme qu'elle avait aimé si ardemment. Ses choix imposés à son amant l'avaient fait grandement souffrir, et il aurait été injuste de lui en vouloir d'avoir enfin trouvé quelqu'un pour prendre soin de lui.

En réalité, Frances réalisa a quel point il lui manquait. Elle aurait aimé être celle qui vieillirait à ses côtés et retrouverait dans ses enfants ses traits particuliers. A présent, il lui fallait accepter qu'il ait refait sa vie, sauf qu'elle n'avait pas le luxe de laisser couler le temps sur la blessure. C'était comme s'il l'avait quittée pour une autre… Secouant la tête en montant les escaliers, Fran écrasa une larme sur sa joue, et se fit une raison. Même si le deuil de sa relation prendrait du temps, Stephen avait toujours été sincère et son amour était bien réel. Qu'il l'ait donné à une autre femme après son départ ne signifiait rien. Ils s'étaient aimés avec passion et respect, et elle-même envisagerait peut être une relation dans quelques années. Le souvenir resterait intact dans sa mémoire, protégé du temps et des remords par les sentiments vivaces qui la liaient à son ex mari. Souriant à travers ses larmes, Frances pénétra dans son bureau et ferma la porte.