Chapitre XXV
La fatigue, le manque de nourriture, de nature, d'hygiène et d'air pur, et surtout de respect, avait rendu les elfes agressifs comme jamais dans toute l'histoire de leur peuple. Libérés des chaînes et des barreaux, tous déferlèrent comme des vagues en colère dans le palais. Criant aux armes, s'emparant de tout ce qui leur serait utile au combat, métal ou flamme, ils prirent par une démente surprise les orques, les humains et les autres monstres qui assiégeaient le palais. Rien ne résista à leur rage. Hommes, femmes et enfants se battirent, regagnant leur terre et leur fierté.
Les armées du Sud –Gondor, Belfalas, Rohan- leur avaient prêté main-forte. Appelés par Gandalf, leur aide en attaque comme en défense avait été très efficace.
Mara, Eowyn et Arwen avaient mené une partie de leur armée jusque dans la Forêt et laissé leurs terres entre de bonnes mains. Le chemin n'avait pas été sans embûches perturbée par quelques attaques ennemies, la progression n'avait heureusement pris que deux jours de retard. Ces trois braves dames s'étaient jointes aux meneurs des troupes et peuples qui se trouvaient là, Aragorn, Elrond, Thranduil, Laria et leurs fils, et Gandalf.
Ils avaient travaillé rapidement et proprement au rationnement, au logement des troupes et avaient organisé une défense régulière et efficace. Des ennemis leur parvenaient des profondeurs de la Forêt, mais leurs attaques étaient tout à fait insignifiantes, faibles et vaines comme le vol d'une mouche contre une vitre. La Forêt allait être désincrustée des troupes ennemies qui restaient.
Ce qui semblait perturber ces réussites était l'absence de Larón, du Maître et de Laïta dans le palais, alors qu'ils auraient dû s'y trouver.
La vision floue d'un épais anneau de fer autour de son poignet attira son attention. Elle émergea un peu plus du néant où elle avait été mystérieusement plongée. Laïta se sentit allongée dans une position inconfortable sur un sol dur et glacial. Lever la tête et se redresser réveilla des douleurs dues au contact avec les dalles de pierre. Une chaîne partait de la lourde et solide menotte pour atteindre… le mur derrière elle. Son second bras était pareillement relié, ainsi que ses chevilles. Les chaînes étaient longues, elle pourrait se déplacer dans cette… prison. Brr… Elle était froide et grise, éclairée par une fenêtre percée dans la pierre, où apparaissait un ciel blanc et où quelques flocons se faufilaient. Et de l'autre côté des barreaux, à l'intérieur su couloir…
L'elfe sursauta.
Le dragon de glace s'imposait en gardien, puissance calme couchée à côté de sa geôle.
Alors, elle ne l'avait pas vaincu. Et à présent, il la surveillait dans sa geôle. Cela rappelait à Laïta les contes dans lesquels les dragons gardent étroitement les princesses dans leur terrifiant et solitaire donjon.
Dans ces histoires, on contait l'arrivée du héros et la libération de la damoiselle.
Or, elle ignorait qui viendrait la sauver. Elle ignorait où elle se trouvait. Et que s'était-il passé au royaume ? Qu'était-il arrivé à ceux qu'elle aimait ?
Un tournoiement de tête la prit, qui fut interrompu par la découverte de la fiole donnée par Gandalf, sur les dalles à côté d'elle. On ne la lui avait pas enlevée, donc elle s'était retrouvée ici et avait été enchaînée par magie. Elle devait la dissimuler avant qu'on ne la découvre, mais de manière à ce qu'elle reste à sa portée. Elle remarqua que sa robe avait disparu, et qu'elle était vêtue de la culotte et de la chemise qu'elle portait en arrivant dans le château du Maître. Elle glissa le flacon à sa taille. Aucun corset ne lui enserrait le corps. En l'envoyant ici, le Maître avait-il veillé à son confort ? Dans ce cas, il aurait dû lui laisser sa robe pour qu'elle n'ait pas froid… Elle devait apprendre la réponse à ces questions plus tard.
La pensée du conte revint dans son esprit. Son sauveur, … où était-il ? Qu'avait-on fait de Lusulien ? De son frère, des autres ? Lusulien, son espoir… Que lui était-il arrivé ? Elle songea aux soirées d'été passées en sa compagnie…
Elle se recroquevilla sur le sol et fondit en larmes.
C'était un vide plein de douleur qui l'emplissait.
Laïta pleura une longue nuit, ses sanglots résonnant dans sa prison, l'écho de son souffle glissant sur chaque pierre. Mais les pierres ne sont que pierres, leur cœur est de pierre, elles ne peuvent compatir.
Elle dut sommeiller deux ou trois heures, désœuvrée, fatiguée et triste. Ici, elle ne pouvait pas utiliser ses pouvoirs, et il était inutile de rétrécir pour s'enfuir : le dragon l'empêcherait d'aller visiter le lien froid et malsain où elle se perdrait, ou mourrait de faim ou de manque de chaleur.
Le dragon… Laïta se redressa lentement comme pour ne pas l'énerver, puis l'observa. Elle avait l'impression d'être liée à lui, comme à un vieil ennemi, comme à un vieil ami. Ils avaient traversé cette aventure en se rencontrant plusieurs fois, s'étaient affrontés, se retrouvaient ici vivants. Pourtant, le mystère demeurait autour de cet animal.
« Qui es-tu ? »
Le dragon tourna la tête et ses yeux dans les siens, noirs perçant. Au lieu d'avoir peur de ce regard, Laïta l'accepta et alla plus avant.
« Qui es-tu ? »
« Que veux-tu ? »
« D'où viens-tu ? »
« Qu'est-ce qui te touche ? »
« As-tu des sentiments ? Ressens-tu les choses ? Qu'est-ce qui te fais peur ? Connais-tu la peur ? La faiblesse ? La souffrance ? Es-tu vivant ? Vivant à ma façon ? Qu'es-tu en vérité ? Peux-tu en décider ? Choisis-tu ? Te libères-tu, parfois ? Qu'aimes-tu ? L'aimes-tu, lui ? Es-tu toi-même ? Que te fait-il ? Que t'a-t-il fait ? Qu'a-t-il fait de toi ? Qu'as-tu fait pour lui ? Qu'a-t-il fait pour toi ? Que feras-tu ? Pour lui ? Pour toi ? Feras-tu quelque chose pour toi ? As-tu toujours été son esclave ? T'a-t-il fait du mal ? As-tu fait du mal pour lui ? Le voulais-tu vraiment ? Sais-tu ce qu'est le bien ? Peut-on l'atteindre ? Y a-t-il quelque chose entre le bien et le mal ? Une rédemption ? Iras-tu la chercher ? La trouver ? La rattraper tant qu'il en est encore temps ? »
Laïta sentit sa tête tourner et des larmes faire peiner ses yeux. Elle cligna des paupières pour voir le dragon qui l'observait toujours.
… L'avait-il seulement comprise ?
« Il y a quelqu'un ? »
Laïta sursauta à l'appel qui retentit. Son cachot était au fond d'un couloir vide, à côté du dragon. D'autres couloirs devaient se situer alentour et un homme enfermé devait l'avoir entendue parler au dragon. Laïta chercha que répondre.
« Qui est-là ?
-Présentez-vous d'abord ! »
Laïta hésita un instant.
« Je m'appelle Laïta. «
Le silence lui répondit. Laïta crut l'homme désintéressé, mais il était en réalité ébranlé : cela se ressentit dans sa réponse.
« Vous… Laïta ? Laïta ? Ma dame ? Laïta ? »
L'elfe fut déconcertée.
« Oui ! »
Qui pouvait bien être cet homme pour la connaître et être si ému de la retrouver ?
« C'est moi, Eravar ! »
Eravar ! Le maître d'armes ! Lui qui l'avait escortée dans la Vieille Forêt, qui s'était battu et avait été capturé !
« Eravar !… Comment allez-vous ? Est-ce que vous êtes blessé ?
-Non. Je manque juste de presque tout. Et vous ? Que s'est-il passé depuis notre séparation ? »
Elle lui raconta tout en quelques phrases concises. Le Maître pouvait venir d'une minute à l'autre.
« Eravar, que vous a-t-il fait ?
-Il a voulu savoir des choses sur vous. Mais je ne savais rien que votre nom.
-Le lui avez-vous dit ?
-Non. Il le connaissait déjà.
-Vous a-t-il torturé ?
-Un peu. Mais du jour au lendemain, il a compris que je ne savais rien et qu'il ne pouvait rien tirer de moi ? Alors il a cessé.
-Oh ! Eravar, je suis navrée qu'il vous ait fait du mal ! »
Elle dit un instant plus tard :
« Eravar, savez-vous où nous sommes ?
-Dans les terres du Rhûn. Aux sous-sols d'une tour au sommet de glace.
-Et… et savez-vous s'il y a un labyrinthe par ici ?
-Vous avez des questions bien étranges, Mademoiselle ! Rit-il tristement. S'il y avait eu un labyrinthe par ici, j'aurais été volontiers m'y perdre pour m'occuper. »
Laïta eu mal au cœur. Comment pouvait-il le savoir, et comment osait-elle le lui demander, elle à cause de qui il était emprisonné ? Depuis si longtemps. Elle se sentit cruelle.
« Pardonnez-moi, maître Eravar. »
Un instant plus tard, le dragon grogna. Elle n'y prêta par vraiment attention, bien qu'elle ressentit une vibration en elle.
« Je vous ai entendue pleurer cette nuit, dit la voix résonnante du maître d'armes.
-Oui… »
Et elle qui pensait, qu'en dépit du dragon, elle était définitivement seule !
« Vous a-t-il fait tant souffrir pour que vous sanglotiez ainsi ?
-C'est que… je repensais à celui que j'aime, et…
-Ah ! Un soupirant ?
-Plus que cela…, dit Laïta, gênée et rougissante… Un amant… »
Elle l'entendit acquiescer.
« Il me manque beaucoup, vous savez. »
Le dragon grogna plus fort, et en même temps un grand bruit résonna. En entendant d'autres claquements et tintements lourd, les craintes de Laïta furent confirmées. Quelqu'un arrivait. Le dragon s'agita à côté d'elle. Elle vit au tournant droit du couloir s'avancer le Maître et un orque.
Son cœur battait. Le Maître ouvrit la grille et l'orque déposa une assiette garnie soigneusement sur les dalles devant elle.
« Eh bien, on parle toute seule ?
Comme elle l'ignorait, il lui dit d'un ton grandiloquent :
« Oh, Laïta, pardonne-moi, ma belle, mais t'enfermer ici est nécessaire. Le palais était avant trop bien pourvu et maintenant trop dangereux. »
Et comme elle ne disait rien, il répondit à son silence :
« Mange. »
La jeune elfe tourna lentement la tête vers l'assiette, puis leva les yeux pour les poser sur le maître.
« Non. »
Elle avait parlé calmement, mais fermement. Elle n'avait pas envie d'obéir à cet homme qui lui paraissait étranger soudain.
« Mange, ordonna-t-il plus froidement.
-Non. »
Elle ne put retenir un mouvement de recul lorsqu'elle le vit franchir la grille, mais tint bon alors qu'il s'avançait vers elle. Il s'arrêta devant elle, elle leva lentement la tête, s'armant de courage. Il était si haut…
« Tu vas avaler, gronda-t-il.
-Pourquoi voulez-vous m'engraisser ?
-Je ne veux pas t'engraisser, incohérente, bien que tu serais plus affriolante si tu étais plus opulente.
-Affriolante ? … Non, je ne mangerai pas. »
Il ouvrit de grands yeux et la peur se peignit sur le visage de Laïta. Et, au moment où il effectuait un mouvement avec le bras, les chaînes se rétrécirent et Laïta fut plaquée contre le mur, les bras en l'air, prisonniers dans leurs anneaux. Etourdie car sa tête avait heurté le mur de pierre, elle se fit surprendre par le Maître qui était déjà sur elle. Il prit ses joues dans sa main et lui dit sans détour :
« Le problème avec toi, Laïta, c'est que tu es si facilement impressionnable que ce n'en est même plus drôle. »
Elle se libéra et replia ses jambes contre elle position de faiblesse. Il anéantissait tous ses efforts de rébellion. Il se détourna et s'éloigna. Mais il fit volte-face, et d'un mouvement de la main, fit doucement voler Laïta jusqu'à lui, la prit dans ses bras et l'embrassa. Laïta fut parcourue d'un frisson de dégoût et ses traits se durcirent. Enfin le baiser cessa.
« Vous êtes fou.
-Fou d'amour, oui. »
Il la reposa au sol, assise par terre. Laïta ne supporta pas qu'il reprenne une phrase de Lusulien. Mais, venant de lui, elle lui cherchait un sens.
« De l'amour… ? fit-elle d'une voix faible, entre dégoût et sérieuse incompréhension. »
L'homme sortit du cachot.
« Oh ! Et tu as plutôt intérêt à manger. Je connais, ou plutôt nous connaissons tous deux quelqu'un qui serait content de profiter de cette nourriture.
-Que lui avez-vous fait ?
-je crois que nous ne parlons pas du même. Je n'ai rien fait à celui auquel tu penses, et il ne tient qu'à toi de faire vivre celui auquel je pense. A moins que tu ne sois une cruelle et mauvaise mère. »
Et il partit.
Laïta resta seule dans sa cellule, troublée jusqu'aux fondements. Jamais sa famille, son entourage, ses professeurs, ni les livres qu'elle avait pu lire, ne lui avaient appris quoi que ce fut de l'amour charnel ni de la création d'enfants. Elle devait en savoir plus.
De plus, grâce à Eravar, elle savait maintenant où lui et elle étaient enfermés.
Elle se concentra bien.
« Gandalf, j'ai des choses importantes à vous demander et à vous dire. Je vous en prie, que se passe-t-il lorsque… Lorsque l'on attend un enfant ? »
