Le Jour Le Plus Long : Partie I.
Échec Au Roi Par Sa Reine.
Mikasa se réveilla dans le noir le plus complet. Les bougies servant de veilleuses étaient toutes mortes au cours de la nuit car elle s'était endormie sans penser à en allumer de nouvelles. Elle tâta son chevet, du bout des doigts, pour y trouver l'anse du bougeoir, puis fouilla le tiroir à la recherche d'allumettes et d'un nouveau bâton de cire. Quelques secondes plus tard, une lumière douce et chancelante redessina les contours de la chambre d'Eren.
Les matins, dans les bas-fonds, étaient comme les soirs. Les heures se mêlaient dans la pénombre perpétuelle, en vous faisant perdre la notion du temps. Cette pièce, comme la quasi-totalité de celles de l'hôtel de passes, ne possédait aucune fenêtre. Il n'était pas utile d'ouvrir l'espace sur davantage de ténèbres, après tout, et seul le pignon de rue disposait d'ouvertures, uniquement destinées à copier le style architectural de la surface —dans son expression la plus pompeuse— et à offrir une vue plus ou moins distrayante sur l'animation extérieure.
Mikasa parvint à lire l'heure sur l'horloge murale, dont le pendule se balançait avec un cliquetis léger : cinq heures trente. Elle souleva les draps pour sortir du lit.
« Tu te lèves déjà ? » demanda la voix douce et ensommeillée de Chrysta.
La brune tourna la tête vers elle et la contempla quelques instants, dans la lumière avare. Ses cheveux, dénoués et ruisselant sur les oreillers, ressemblaient à une rivière d'or. Les rayons flavescents éteignaient le bleu azuréen, presque translucide, de ses iris si envoûtants. Ils absorbaient cette lueur chaude en reniant le cyan qui les ancrait d'ordinaire sous la lumière du grand jour, y laissant seulement des paillettes multicolores qui les rendaient aussi clairs et saisissants que des miroirs de nacre, au cœur desquelles contrastaient deux pupilles profondément noires et déstabilisantes. Mikasa tendit le bras et caressa l'une des épaules à la peau blanche et veloutée, encore si juvénile. Chrysta se redressa en position assise, enveloppant les draps de satin lavande autour de son corps nu pour se protéger de la fraîcheur matinale.
« Il est si tôt ! regimba t'elle comme une petite enfant.
— Non, il est juste l'heure, fit son amie en attrapant son uniforme au bas du lit pour se rhabiller. Tu le sais aussi bien que moi : ce jour sera le plus long de notre existence. Pour certains, en tous cas. Je l'ai attendu très longtemps, alors je dois être prête à l'heure.
— Dans ce cas, je regrette de te l'avoir dit ! » bouda la petite blonde en se recroquevillant plus encore dans les draps.
Mikasa l'ignora et enfila sa brassière serrée de soldat, avant de ramasser la gaine à bonnets et jarretelles, nettement plus affétée et princière, pour la rendre à sa propriétaire. La jeune reine fit tourner la lingerie, rigidifiée de baleines et de renforts, entre ses doigts graciles, avec scepticisme. Une fois la brune revêtue de sa chemise et de son pantalon, elle ignora la rétivité de la plus petite et l'aida à passer le sous-vêtement complexe et à fermer les attaches dorsales. Ses seins menus remplissaient joliment les capuchons de dentelle bleutée, cousus sur-mesure au corsage simple mais coquettement gainant, sous lequel elle enfila une culotte légère avant d'ajuster ses bas. Mikasa trouva un peigne laqué dans l'un des tiroirs du meuble de toilette et s'assit derrière elle pour la coiffer. Chrysta se laissa faire, docile, tandis que la plus grande démêlait sa paille ébouriffée.
« Tu aurais pu passer la nuit avec Jean… » déclara soudain la régente, et le soldat se raidit.
— Pourquoi dis-tu ça ?
— Tu sais très bien pourquoi.
— Oui. Ce que je voulais dire c'est : pourquoi gâches-tu ce moment ? »
Chrysta se renfrogna et baissa la tête. Mikasa laissa tomber le peigne sur le lit et enroula ses bras autour d'elle. Les lèvres près de son oreille, elle murmura :
« Ne sois pas aussi amère, ça ne te va pas. Hier soir, tu étais sûre, alors ne doute pas ce matin. Moi aussi j'aimerais que cette nuit ne se termine jamais, je t'assure… »
Les yeux embués de larmes sous cette déclaration, Chrysta se retourna vivement vers elle :
« Ne me fais pas souffrir, s'il te plait ! Je sais que je ne serai jamais Eren…
— C'est vrai, admit l'autre. Mais j'ai beaucoup appris, cette nuit. Je ne m'étais jamais vraiment rendu compte de tout ce dont je me privais en restant toujours dans l'ombre de mon frère. Toute ma vie je l'ai suivi obstinément, en gardant sans cesse les yeux rivés sur lui, et en refusant de voir au-delà car j'avais peur. Peur de perdre la dernière famille qu'il me reste en baissant ma garde, ne serait-ce qu'une seconde, et sans réaliser qu'une nouvelle famille avait vu le jour autour de moi. Si nous survivons à cette journée, il y aura bien d'autres nuits comme celle-ci, je te le promets. »
Chrysta ne répondit pas et se réfugia contre sa poitrine. Ses larmes coulèrent, silencieuses, en humidifiant le coton blanc. Mikasa caressa tendrement sa chevelure et embrassa son front :
« Hier soir, tu m'as dit que tu étais prête à affronter ce nouveau jour. Ce que nous avons partagé ensemble y change-t'il quelque chose ? »
La petite releva vers elle un visage souriant. De ses doigts aux jolis ongles entretenus et gracieux, elle caressa la fissure sombre et encore cousue qui défigurait son amie. Mikasa ne s'embarrasserait pas d'un nouveau pansement, ni aujourd'hui ni jamais. Pour elle, la plaie était suffisamment cicatrisée, et la laideur qu'elle aurait pu lui causer était le cadet de ses soucis.
« Non, ne t'inquiète pas. Je ne flancherai pas, jamais plus. Je suis à la tête de la monarchie, et le peuple croit en moi. Ce qui compte le plus à mes yeux, c'est de le sauver. Pour ça, je suis prête à tous les sacrifices.
— Alors remet tes fanfreluches à six couches et repars vite pour Yalkell ! la bouscula Mikasa en souriant à son tour, rassurée. Le général aura sûrement besoin de toi pour…
— Non ! se mutina la blonde en se levant. Pas aujourd'hui. Aujourd'hui, ma place est parmi vous ! Je dois rester près d'Eren pour lui être utile. C'est la dernière bataille et chacun aura son rôle à jouer. Je sais quel est le mien, n'essaye pas de me protéger ! »
Son amante d'un soir la regarda un long moment, admirant sa stature hautaine malgré sa taille frêle. Elle finit par abdiquer, tout en renâclant :
« Comme tu veux, mais ta présence risque surtout de perturber les soldats.
— Je suis aussi un soldat.
— Je parlais de ceux qui sont incapables de s'en souvenir. Levi, Eren, Jean, Conny... Pour eux, tu n'es qu'une petite fille fragile. Ils n'arriveront pas à se battre convenablement si tu es dans les parages.
— En ce qui concerne Eren, tu te trompes. Et c'est lui, justement, que j'ai l'intention d'accompagner.
— Espérons que tu aies raison…
— Il sait ce que je vaux. Mais...c'est peut-être toi qui en doutes ? Tu ne ferais pas partie de ceux pour qui je représente une potentielle faiblesse, par hasard ? »
Mikasa fronça les sourcils, piquée, et lâcha un profond soupir en avouant :
« Si, certainement, et ça m'ennuie beaucoup. Si je te sais sur le terrain, je ne pourrai pas m'empêcher de m'inquiéter.
— Beaucoup de choses se joueront aujourd'hui. Tu vas devoir te battre sans jamais regarder en arrière. Juste devant. C'est ce que chacun de nous devra faire. En ce jour qui décidera du sort de notre civilisation, même une reine doit se battre. Quoi qu'il advienne, jure-moi de me laisser faire selon ma volonté et de ne pas interférer, et encore moins de me protéger.
— Jamais je ne ferai une promesse aussi stupide ! claqua la brune.
— Si, il le faut, revendiqua encore Chrysta avec un ton autoritaire inattendu. Tu ne dois surtout pas te mettre en danger pour moi, et tu dois respecter mes choix même si tu ne les comprends pas.
— Quels choix ? s'alarma l'autre.
— Ceux qui se poseront en temps et en heure, biaisa t'elle. Peu importe, tu dois me le promettre. C'est très important.
— C'est bon, tu as ma parole », renonça Mikasa, agacée.
Elle se leva à son tour pour venir encadrer le ravissant minois de ses mains :
« Au moins, Jean ne m'aurait jamais tenu tête de la sorte ! » jeta t'elle en fourbes représailles.
Les orbes bleus se voilèrent d'une colère jalouse, mais la brune ne laissa pas la plus petite se rebeller, emprisonnant brusquement ses lèvres entre les siennes. Chrysta se laissa assouvir encore, fermant les yeux pour s'abandonner et s'agrippant au corps solide et sculpté par des années d'entraînement militaire, mais qui conservait les formes souples de la féminité. Puis, Mikasa s'écarta en toisant la petite blonde d'un regard dominateur, appréciant de la sentir trembler contre elle, et admirant ses joues rouges et ses lèvres entrouvertes pour chercher son air.
« Tu es une vraie teigne, Historia Reiss ! asséna t'elle.
— Je me donne du mal mais je ne vous battrai jamais, toi et ton frère ! » rétorqua celle-ci avec dédain, se retournant vers la coiffeuse.
Mikasa, intriguée par ses manières féminines, l'observa sertir sa chevelure d'épingles et de broches pour mieux la maintenir. Finalement, elle perdit patience et lui saisit les hanches, répétant au creux de son cou :
« Si demain revient…
— Ne pense pas à demain », la fit aussitôt taire la reine, avec un aplomb régalien.
La plus grande eut un haussement de sourcils ironique, amusée du tempérament.
« À vos ordres, votre Grâce…
— J'aime mieux ça.
— Arrête, on dirait l'autre demi-portion mal dégrossie ! » pesta soudain la brune.
Chrysta éclata d'un rire sincère et aérien :
« Tu parles de l'adjudant-chef Levi ? Ma pauvre, si tu savais à quel point tu lui ressembles, par moments ! »
Mikasa se rembrunit et haussa un sourcil dégoûté, froissée par ce qui était, à ces yeux, la pire des insultes.
« Tiens, là ! s'écria la bonde en la pointant de l'index, par l'intermédiaire du miroir.
— Quoi ? grogna l'autre.
— Ce truc que tu viens de faire avec ton sourcil ! C'est lui tout craché !
— N'importe quoi, et arrête un peu de te coiffer ! Occupe-toi plutôt de te couvrir ! lâcha t'elle abruptement.
— C'est ce que je ferai dès que j'aurai un uniforme du Bataillon », répliqua la jeune fille en se dirigeant vers la porte.
Mikasa l'attrapa par le bras :
« Tu ne comptes pas sortir dans cette tenue ?!
— Pourquoi pas ? C'est le meilleur moyen de se fondre dans le décor, ici ! joua Chrysta.
— Pas pour la souveraine de Paradis ! objecta vivement la militaire. Imagine que les mecs te voient habillée, ou plutôt, déshabillée comme ça ! Ou pire, un de ces gros porcs de clients ! »
La plus petite plissa les yeux en esquissant un fin sourire jubilatoire. Mikasa reconnaissait toute la possessivité qu'il y avait eu dans cet élan de colère, et s'avouait qu'elle avait mérité cette petite vengeance affective.
« Je vais t'en chercher un, capitula t'elle dans un soupir.
— Merci beaucoup ! » gloussa Chrysta.
La brune lui sourit en retour, lui témoignant son amusement et son pardon à lui avoir tendu un piège où elle s'était si facilement jetée.
« Pauvre Eren ! s'exclama encore son auguste maîtresse, en se laissant tomber sur le tabouret de la coiffeuse. Je me demande s'il a trouvé une chambre où dormir ? À cause de nous…
— Un coin de lit lui aura certainement suffi, fit évasivement Mikasa en bouclant sa ceinture, se préparant à sortir. Je ne me fais pas de soucis de ce côté-là, et toi ? »
Chrysta s'empourpra violemment :
— Que... Qu'est-ce que tu insinues ?
— Ne joue pas la prude de service ! Tu sais très bien de quoi je parle ! Et nous ne sommes pas nombreux à le savoir, d'ailleurs.
— Je...je ne pensais pas que tu étais au courant... Je ne savais pas comment tu réagirais, alors j'ai préféré…
— Je ne t'en veux pas. Je comprends même parfaitement. Maintenant, je vais aller réveiller ces deux idiots avant que quelqu'un d'autre ne le fasse.
— Tu...Tu as l'air de le prendre incroyablement bien !? s'étonna Chrysta.
— Levi est un homme, affirma l'autre en haussant simplement les épaules. Un vrai. Un imbécile. Aussi têtu et insupportable qu'Eren. Ils se sont bien trouvés.
— Un imbécile ?
— Ouais, un imbécile plein de testostérone, tout ce qu'il y a de plus virilement connardien. Je suppose qu'Eren n'avait pas besoin qu'on le materne, après tout. C'est, justement, ce qu'il a trouvé chez ce type : la contradiction totale de ce qu'une femme ou une mère peuvent représenter. Il y a une équité totale entre eux, je la sens. En plus, Levi l'aime. Et pas qu'un peu. Ça aussi, je l'ai vu.
— C'est aussi l'impression que j'ai..., fit Chrysta, le regard lointain. C'est drôle, quand même... Pourquoi sommes-nous les deux seules à l'avoir remarqué ?
— Toi, parce que tu triches avec tes visions, et moi, car je suis apparemment la seule à ne pas avoir de la merde dans les yeux, établit l'autre. Eren ne sait pas me mentir et, avec l'adjudant-chef, c'est encore plus simple car il n'essaye même pas !
— Te connaissant, tu as dû pas mal les harceler pour en être sûre, je les plains ! sourit complaisamment sa camarade.
— Comme s'ils méritaient ta pitié ! rognonna le soldat en enfilant sa veste. J'espère qu'ils ont pensé à dormir un peu. Le général Manson avait peut-être de bonnes raisons de ne pas divulguer quand débuteraient les opérations, mais laisser tout le monde exagérer comme hier soir n'était pas très sage de sa part ! Si la gueule de bois de nos amis leur coûte la vie, ne serait-ce qu'à un seul d'entre eux, je tue ce mec.
— C'est vrai que ce n'était pas très malin ! rit Chrysta. Mais, ça a permis à tous de décompresser un peu. Qui sait ? Ils ont peut-être mieux dormi cette nuit que durant les dernières semaines, grâce à leurs excès. Et puis, on sait toutes les deux que les autres ont de l'endurance, ce ne serait pas la première fois… »
Mikasa lui rendit son sourire et se pencha vers elle pour l'embrasser une dernière fois avant de quitter la chambre.
« Merci..., murmura Chrysta.
— C'est moi qui devrais te remercier. »
Lorsqu'elle ouvrit la porte, elle eut la surprise de tomber nez à nez sur le capitaine de la garde royale qui patientait sur le palier, impeccablement tiré à quatre épingles, comme toujours, malgré son expression angoissée. Elle le snoba d'un œil dédaigneux en refermant derrière elle.
« Où... Qui… ? bégaya t'il. Sa Majesté a-t-elle bien dormi ici ?
— Sa Majesté n'est pas encore habillée », largua platement Mikasa en refermant son col encore largement ouvert, dans un geste des plus explicites.
L'homme resta muet de stupéfaction et de gêne, ce dont elle s'amusa avant de le dépasser.
Levi émergea de son rêve indécent au son de ses propres soupirs. L'érotisme s'invitait rarement dans son sommeil, d'ordinaire, et ses songes s'estompèrent vite sous le voile d'hébétement accompagnant toujours le réveil, ainsi que les questionnements qui plombèrent aussitôt son esprit. Il mit quelques secondes à se rappeler où il se trouvait, en reconnaissant le décor de la chambre du Temple Des Fleurs par-delà les rideaux entrouverts du lit. La flamme vacillante de la lampe à pétrole, réduite au minimum, avait résisté à la nuit —si tant était que celle-ci soit finie— et les seules bribes restantes de son voyage inconscient était la voix grave et excitante d'Eren. Il réalisa, alors, que son plaisir ne l'avait pas quitté en s'éveillant. Bien au contraire, il s'intensifiait toujours, lui soutirant soudainement un gémissement torturé, tandis qu'une vague de chaleur remontait d'entre ses cuisses en irradiant jusqu'à ses reins, le faisant frissonner. Il reprit son souffle et releva les draps.
Entre ses jambes, Eren s'affairait délicatement sur sa hampe, tendue à souhait malgré l'état léthargique de son propriétaire. Les yeux verts et rieurs croisèrent les siens, et Levi étouffa une nouvelle plainte en voyant la langue de son amant courir sur la peau tirée et si sensible.
« Bonjour... » roucoula le sergent d'une voix profonde aux accents grivois, en embrassant son membre tout en le frottant affectivement contre sa joue et l'arête de son nez.
Levi ne parvint pas à répondre, totalement hagard et enlisé dans le bien-être le plus épais.
« Ça ne t'ennuies pas si je m'occupe de ça ? demanda l'autre, aguicheur.
— "Ça" ? réussit à articuler le plus vieux. Tu veux me faire croire que c'était déjà dans cet état-là avant que tu te réveilles ?
— Peut-être..., s'amusa encore le jeune homme. Il fallait te réveiller en premier pour le savoir. »
Et, sans rien ajouter, il engloutit son désir le plus entièrement possible, sans l'aide de ses mains qu'il fit ramper, en caresses délicieuses, sur les cuisses et les abdominaux crispés de Levi. Celui-ci se redressa sur les coudes et laissa sa tête basculer en arrière, frémissant d'extase. La bouche, chaude et humide, le combla de quelques va-et-vient avant que son possesseur ne libère sa verge pour venir faire jouer sa langue sur les bords saillants du gland, décalotté seulement par l'érection des plus complètes.
« Ah...oui... J'adore quand tu fais ça ! Mmh... » s'émerveilla Levi en fermant les yeux, et sans se soucier le moins du monde de son ton suppliant.
Le plus jeune butina son frein et ramena l'une de ses mains autour de son jouet pour le maintenir, tandis que ses lèvres glissaient sur le dôme rose et enflé, taquinant ses bords sans jamais descendre plus bas, l'effleurant même, volontairement et très légèrement, de ses dents. Levi commença à haleter et finit par lui attraper les cheveux pour le pousser à le réchauffer sur plus de longueur, sentant son plaisir s'amasser dans son bas-ventre comme une lave sur le point de surgir.
Et merde, où Eren avait-il appris à faire ça ?
Sans doute que ses nombreuses partenaires avaient été de bons professeurs. Bien vite, l'aîné ne chercha plus à retenir ses râles, et accompagna même son amant de quelques mouvements irrépressibles du bassin.
« Han, putain ! C'est… trop bon ! Eren... Eren… »
L'autre releva les yeux et, tout en augmentant la friction de sa main, libéra son sexe pour lui répondre, son souffle brûlant et sa langue humide en tourmentant toujours l'extrémité :
« Oui ? »
Levi se noya dans son regard :
« Je... Ça... Aaah…
— Vas-y. Viens, mon amour… » lui susurra son amant en écartant les lèvres pour embrasser encore l'organe supplicié, sa langue se glissant sous le sommet comprimé entre chaque remontée de ses doigts.
Levi fut emporté par la jouissance et dut tendre tous ses muscles pour retenir son corps de s'affaler vers l'arrière, ne voulant pas quitter l'autre des yeux. Il cambra les reins et se raccrocha à sa crinière échevelée. Les yeux flous et la respiration coupée, il vit l'éruption maculer la langue de son partenaire et s'écouler sur ses joues, tandis que celui-ci récoltait les ultimes gouttelettes révulsées par les derniers spasmes de sa virilité, le fixant toujours aussi intensément.
L'adjudant était totalement abruti de plaisir. Il n'aurait jamais cru que quelque chose d'aussi « sale » puisse être aussi beau et excitant. À vrai dire, il ne comptait plus tous les écarts hygiéniques que cette liaison avait générés. Pour commencer, la voie qu'ils devaient emprunter, pour leurs ébats les plus entiers, lui avait toujours parue repoussante, même dans ses relations avec des femmes. Au-delà de la répugnance que lui inspirait autrefois le coït anal, il n'était même pas certain qu'on puisse y prendre un réel plaisir. Il devait bien admettre qu'il s'était fourvoyé. Pire, plus il s'adonnait à ses passions avec Eren, plus ses réticences à l'égard des pratiques sexuelles les plus abjectes semblaient se dissoudre. La répulsion qu'il éprouvait à l'encontre des fluides, effluves et autres substances du corps, disparaissait complètement quand il s'épanouissait avec lui. Rien n'arrivait à le dégoûter chez cet homme et, mieux, même lui ne se dégoûtait pas entre ses bras.
Comme pour illustrer ses pensées, Eren essuya nonchalamment son visage avec un coin de draps, et répondit piteusement à son regard sévère :
« Ben quoi ? Ils sont déjà crades ! »
Puis, le cadet remonta pour le couvrir de son corps et vint tendrement baiser ses lèvres.
« "Mon amour" ? se souvint Levi en arquant un sourcil moqueur.
— C'est sorti comme ça ! maugréa le cadet qui, privé de sa bouche, embrassait le fil glabre de sa mâchoire. Tu m'inspirais… »
Sans prévenir, Levi inversa leurs positions et se mit à dévorer le torse offert. Eren eut un rire clair et enthousiaste, avant de le solliciter dans une supplique concupiscente, se mordant la lèvre inférieur :
« Je te veux ! »
Le jeune sergent enferma la taille de son partenaire entre ses cuisses, pressant son entre jambe contre la sienne, qui commençait déjà à redevenir dure et combattive.
« Oh, Eren ! l'idolâtra Levi, en inondant sa peau hâlée de baisers. Tu me rends dingue ! C'est sans fin, avec toi !
— Prend-moi…
— Oui..., vibra le brun, alors qu'il appuyait déjà son membre contre son intimité.
— Entre ! insista Eren, au grand amusement de son supérieur.
— J'arrive, ouvre-toi encore… »
Son amant eut un nouveau rire et écarta davantage les jambes, sans cesser d'enserrer ses reins. L'aîné grogna d'anticipation en sentant l'entrée du couloir étroit s'ouvrir sous la pression de son sexe, se préparant à la vague de plaisir brûlant qui allait bientôt le submerger, tout en embrassant son amant, des lèvres au creux de son cou, jusqu'à l'envolée de son épaule, dans une perdition renaissante.
Malheureusement, quelques coups secs furent frappés à leur porte. Levi redressa la tête avec une exaspération si teintée de colère et de frustration qu'elle devait paraître dangereuse, car Eren se raidit vivement au-dessous de lui.
« Bordel ! Qu'est-ce qu'il y a, encore ?! aboya t'il avec rage.
— C'est Mikasa, adjudant-chef, lui répondit une voix lasse et traînante où il perçut, néanmoins, les intonations subtiles d'un sourire. Je me permets de vous réveiller car il est six heures moins le quart. J'ai pensé que vous aimeriez être debout avant vos hommes. »
Levi pinça les lèvres, acculé. En temps normal, il l'aurait envoyée promener en lui demandant de s'occuper de ce qui la regardait, ou lui aurait même infligé une sanction pour avoir osé le déranger. Mais, en temps normal, Mikasa ne se serait jamais souciée de lui rendre service, il fallait bien le reconnaître. La jeune femme savait pertinemment qu'Eren était dans sa chambre, cela ne faisait aucun doute. Au vu de l'heure avancée, il devait même avouer que son intervention était plus que secourable.
Réfléchissant, les yeux plongés dans ceux d'Eren sans vraiment le regarder —et celui-ci affichait une mine de plus en plus déconfite en croisant ses émotions furieuses— Levi finit par inspirer, avant de brailler :
« Merci, Ackerman ! Je vais descendre. Prépare du thé. »
Il entendit un grognement mécontent au-delà de la porte verrouillée, et savoura intérieurement sa vengeance futile. Eren croisa les bras derrière la nuque et lui dit, dans un sourire espiègle :
« T'as plus qu'à faire vite, alors…
— Non, lui répondit le plus vieux. Quand j'ai dit que je me vengerais d'hier soir, j'exagérais. Ou alors, il faudrait que tu arrives à beaucoup m'énerver. Ce matin, c'est mal parti… »
Il eut le plaisir de voir Eren rougir, embarrassé du compliment. Dérangé par l'urgence, l'adjudant avait peur de manquer de performance, et il était hors de question de réitérer les impairs de la soirée passée, d'autant plus que la deuxième manche avait été des plus réussies. Mieux valait rester là-dessus. Il ignora la déception boudeuse de son subordonné et se remit à embrasser son buste, en entamant sa descente vers son nombril. Pas question, non plus, qu'il laisse encore Eren déchaîner sa fougue pour abréger leur étreinte, sans quoi Levi ne pourrait plus s'asseoir avant des semaines.
La clé de métal froid, pendant à son cou, effleurait les muscles fermes sur son parcours en arrachant des frissons au sergent, mais celui-ci, malgré sa frustration évidente, fit soudain preuve de pondération :
« Mikasa a raison, il faut qu'on se lève.
— Je ne peux pas te laisser comme ça… » soupira Levi contre sa peau, en continuant de descendre vers l'intérieur de ses cuisses.
Mais Eren se redressa en position assise pour l'arrêter, et lui assura dans un sourire franc et affectueux :
« Ça ira, je vais prendre une douche bien fraîche et on reprendra la prochaine fois !
— Tu es sûr ? lui demanda le brun, en s'agenouillant pour l'embrasser et enrouler ses bras autour de son cou.
— Oui, mais dépêche-toi de t'éloigner avant que toutes mes bonnes résolutions se fassent la malle ! »
Il était vrai que le plus jeune ne faisait rien pour le repousser, c'était même tout l'inverse : ses bras passés autour de sa taille, il serrait son amant contre lui tandis qu'il l'embrassait à nouveau, et l'une de ses mains remonta vers ses épaules et sa nuque, caressant et tiraillant sa chevelure charbonnée avec frénésie.
« La prochaine fois, tu pourras me demander ce que tu veux… » lui chuchota Levi, qui se sentait défaillir.
Et il espérait, de toutes ses forces et en dépit de ce jour maudit qui débutait, qu'il y en aurait une.
Eren eut un petit rire et s'écarta, à contrecœur, pour saisir son menton entre ses doigts :
« C'est pourtant moi qui ai des choses à me faire pardonner ! Mais, puisque tu proposes, ça serait pas mal si tu gardais ton harnais et tes cuissardes…
— C'est pas pratique, et je ne vois pas où est l'innovation ? fit Levi, perplexe.
— Je voulais dire juste ton harnais et tes cuissardes…
— ...Oh. Je vois. »
Il était six heures trente quand Levi sortit des bains. La vaste pièce d'eau, au rez-de-chaussée, donnait directement sur le salon. Les cheveux encore humides, la chemise ouverte et son harnais à la main, il s'avança dans le patio. Seules trois personnes étaient déjà présentes : Pit Manson, qui sirotait son café silencieusement, l'allure tranquille bien que son regard, abîmé en pleine réflexion intérieure, témoigne du contraire; Hiro Fritz, l'air toujours aussi je m'en-foutiste mais qui, malgré les apparences, avait allumé une cigarette; et Mikasa. L'adjudant avait récupéré Naïcha dans la chambre du commandant avant de descendre se laver, et la jeune femme l'avait immédiatement prise en charge.
Sans la moindre gêne, Levi se posta devant elle et baissa les yeux vers sa gorge. Sa fille, sa précieuse chair, tétait avec un bonheur évident, suspendue au lobe gonflé et opalin que la brune avait discrètement sorti de son sous-vêtement. « Discrètement » pour ceux qui gardaient leurs distances, ce que, à cet instant, il ne faisait absolument pas. Elle releva vers lui son visage barré d'une expression irritée, prête à lui en faire la remarque, mais il la devança :
« Les femmes sont vraiment prodigieuses », admira t'il a sa manière unique et si inexpressive.
Mikasa ferma la bouche, se ravisant, et baissa les yeux sur le bébé. L'étincelle de tendresse maternelle brillant dans son regard n'échappa pas au père.
« Les hommes ne servent pas à grand-chose et n'en fichent vraiment pas lourd en matière de procréation, décréta t'elle sans le regarder. La nature a voulu que les femmes souffrent pendant des mois et des mois, contre seulement deux minutes de plaisir pour eux ! Mais il faut bien admettre que lorsque certains offrent leur contribution pour donner la vie, le résultat peut s'avérer absolument merveilleux… » le félicita t'elle à son tour, d'une façon similaire et tout aussi fade.
Pourtant, nul ne pouvait s'y tromper. Ces quelques mots éparpillés entre eux étaient chargés d'une reconnaissance et d'un respect mutuels qu'ils n'avaient encore jamais échangés. Levi avait fini par sincèrement s'attacher à cette fille, et le lien qui l'unissait maintenant à son enfant ne faisait que renforcer son affection envers elle. Il devait se faire obstacle pour réprimer les pulsions protectrices que la vision d'une mère avec son petit lui insufflait chaque fois qu'il les voyait ainsi. Elle s'en sentirait bien trop diminuée, et sa raison savait à quel point il aurait tort de la juger autrement qu'en égale. Il devait suivre les conseils d'Eren et arrêter de voir un substitut maternel dans chaque paire de bras ou de seins qui choyaient sa fille. Mais c'était bien plus difficile à dire qu'à faire, car ses instincts étaient coriaces.
Hiro tira une nouvelle bouffée sur sa cigarette et fit quelques ronds en recrachant la fumée vers le lustre.
« Tu peux pas fumer cette saleté dehors ? feula Mikasa. Je suis sûre que c'est mauvais pour ses bronches !
— Et voilà ! Il suffit d'un chiard pour que toutes les nanas deviennent des emmerdeuses ! râla crûment le blond. Pas question que je bouge, j'suis bien. Si ça te plait pas, dégage avec ta sangsue ! »
Les deux Ackerman se tendirent sensiblement, prêts à mordre, mais Manson, diverti par leur chicanerie matinale, tenta de faire l'arbitre :
« Hiro, s'il te plait, merci de te conduire un peu plus gracieusement envers nos hôtes ! Et fait un effort de vocabulaire, tu es extrêmement grossier.
— Tu te fous de moi, là ?! s'ahurit le blond.
— Mais non, je suis très sérieux. On ne s'exprime pas ainsi devant un tout-petit.
— Arrête de déconner ! Tu veux qu'on reparle de tes manières d'hier soir, à toi ?! En plus, ce microbe comprend rien à ce qu'on dit ! Son système cérébral est aussi développé qu'un petit pois…
— C'est toujours plus que le tien, récrimina Levi. Maintenant, ferme ta gueule, connard, ou je t'en allonge une dans les joyeuses qui te fera chanter plus aigu que jamais.
— Tu vois ! s'égosilla Hiro, en pointant Levi du doigt. Même son paternel est un vrai charretier ! Qu'est-ce tu viens m'emmerder !
— Vous ne parlez pas de moi, j'espère ? » se marra Eren qui les rejoignait, sortant des douches à son tour.
Il se pencha, lui aussi, au-dessus de sa sœur pour jeter un œil attendri au bébé, tandis que celle-ci, ayant terminé, refermait sa chemise.
« Elle mange bien ? s'enquit Eren. Il faudrait la peser, mais… Toi, qu'est-ce que tu en penses ? Tu penses bien à lui donner les deux seins à chaque fois ? Où est le bracelet que je t'ai donné pour te souvenir duquel tu as donné en dernier ? Et est-ce que… »
Mais la jeune femme, qui s'était relevée pour lui faire face, lui fourra vivement le nourrisson dans les bras avec pour seule explication :
« Elle a chié. »
Eren battit des cils, stupide. Puis, il tenta une supplique muette à l'endroit de sa chère petite sœur, qui secoua fermement la tête en croisant les bras, implacable. Son regard apitoyé chercha ensuite celui de Levi, qui détourna le sien, subitement absorbé par la théière. Le plus vieux ignora l'air sidéré du jeune homme, vraisemblablement outré par son odieuse lâcheté. Si ce dernier pensait pouvoir le convaincre de l'aider dans cette tâche, il était définitivement un idiot suicidaire. En désespoir de cause, le sergent implora :
« Hiro…
— Tiens, pourquoi j'ai un mauvais pressentiment ? ronchonna celui-ci, en écrasant sa gauloise dans un cendrier.
— Allez quoi ! T'es le seul d'entre nous à avoir été père ! Je suis sûr que tu peux nous aider un peu, s'il te…
— Tu rêves ! Je ne touche pas à ça ! Je ne m'en suis jamais occupé à un âge pareil, on avait des domestiques pour ça ! Je ne suis même pas sûr qu'Ymir ait torché notre fille une seule fois !
— Oh, pardon, votre altesse ! Je ne voulais pas vous importuner ! ironisa Eren avec animosité.
— Je vais m'en charger ! » se proposa Manson d'un air boute-en-train, les bras tendus pour qu'on lui remette le paquet.
Les quatre autres en restèrent pantois et sceptiques, se demandant s'il s'agissait d'une blague, mais l'homme insista avec sérieux :
« Où sont les langes propres ? Eh bien ? Vous me la donnez ou vous le faites, finalement ? »
Coi de surprise, Eren échangea un dernier regard avec Levi avant confier Naïcha au général. L'adjudant avait beau craindre pour la sécurité de sa fille, il était piqué de curiosité. De son côté, Mikasa sortit un change propre du couffin pour le donner à l'homme, et alla chercher de l'eau tiède.
Avec la même bonhomie passablement risible dont il avait déjà faite preuve, l'impressionnant chef militaire déshabilla la petite, qui se tortillait entre ses battoirs imposants mais incroyablement délicats.
« Mais oui, ma jolie poupée, on va t'enlever ça ! Que tu es mignonne ! Et si minuscule !
— J'espère qu'elle va te pisser dessus », se moqua Hiro qui s'était rapproché pour ne rien perdre du spectacle, un sourire machiavélique déformant son visage.
Mais son expression se décomposa lentement au fur et à mesure que l'autre s'en sortait, avec ce qui semblait être une certaine expertise de la chose. Après avoir nettoyé, à l'aide d'un linge humide et sans la moindre répulsion apparente, la moutarde qui collait au derrière du lardon, il prit, sans aucune indication, deux carrés de double gaze qu'il commença à plier sur la table. Dans un silence exacerbé de suspense, tous le regardèrent joindre deux angles du premier pour lui donner une forme triangulaire, puis recouvrir son centre du second, plusieurs fois feuilleté, pour en faire un petit rectangle. Enfin, l'air toujours aussi décontracté, il posa la petite par-dessus sa création et releva la pointe entre ses jambes potelées, la maintenant sous un nœud fait avec les deux extrémités restantes autour de sa taille.
« Et voilà ! claironna t'il en soulevant le bébé par les aisselles, vérifiant que son travail tenait bien. C'est pas sorcier ! »
Tous en restèrent abasourdis, mais l'expression d'Hiro était, de loin, la plus remuée. Soudain, ce dernier se mit à fulminer :
« C'est quoi, ça !? Comment tu... Comment tu as appris à faire ça !? T'es vraiment une pourriture ! Je ne veux plus jamais que tu m'adresses la parole !
— Que... Quoi ? bafouilla Manson, médusé par l'accusation qu'il ne semblait pas comprendre.
— Oh, ne prend pas cet air innocent ! le dénigra Hiro avec aigreur. Tu ne vas pas me faire croire que tu as appris ça à l'armée, et encore moins dans ton quartier puant ! Jamais je n'aurais cru que tu me ferais un coup pareil ! Et sans rien me dire, en plus ! T'es vraiment… »
Subitement, l'expression déboussolée du général se mua en illumination, et il se défendit de manière confuse :
« Mais non ! C'est pas ce que tu crois ! C'est Madame Rodriguez…
— Quoi ?! se scandalisa encore le blond. Tu t'es même tapé la concierge !? Tu me dégoûtes ! Cette femme n'a plus l'âge qu'on lui colle un polichinelle dans le tiroir ! Même si elle est bien conservée, elle a au moins la cinquantaine ! T'aurais pu la tuer ! C'est miraculeux que…
— Ça suffit ! s'énerva Manson. Tu vois bien que tu délires ! Elle a cinq petits-enfants qu'elle garde plusieurs fois par semaine. Comme j'ai souvent mes matinées de libre, quand je suis sur le territoire, ça m'arrive de la dépanner pour qu'elle puisse faire ses courses. Arrête de te faire des idées ! »
Hiro resta parfaitement interdit pendant près d'une minute. De son côté, Levi comprenait bien son raisonnement interne, car lui-même se demandait ce qui pouvait être le pire : savoir que l'homme avait, éventuellement, pondu des bâtards aux quatre coins de New Harbor —et, peut-être même, du monde entier— ou qu'il fasse du baby-sitting pour la gardienne de son immeuble pendant son temps libre, alors qu'il était censé avoir l'emploi du temps rempli d'un prétendant au pouvoir suprême d'une coalition d'états.
Le blond finit par secouer la tête, d'un air désespéré :
« Même si je préfère cette version, je pense que tu as des choses bien plus sérieuses à faire durant tes repos.
— Tu veux dire que je n'ai pas le droit de décompresser un peu, de temps en temps ?
— C'est pas décompresser que de torcher une bande de rase-moquette !
— Ben, pour moi, si ! J'adore les gamins ! » sourit niaisement l'homme en embrassant le ventre de Naïcha, dont les yeux éveillés, se teintant déjà de reflets verdoyants, s'agrandissaient tant qu'ils ressemblaient à deux billes parfaites.
Hiro lui jeta un regard en coin, aussi noir que soucieux :
« Il va falloir que tu attendes encore un peu avant de penser à ça… »
Pit Manson se crispa et perdit son air joyeux. Il releva un regard blessé vers son amant, avant de murmurer d'une voix douloureuse :
« Pourquoi tu fais ça…? Ça t'amuse d'enfoncer le couteau dans la plaie ? »
Le blond pâlit et, d'un air désolé, se justifia :
« Je ne parlais pas de moi, mais…de ta position, et de la patience qu'il te faut encore. »
Le général se détendit mais ne se départit pas de son air chagriné :
« Je sais, déclara t'il gravement. D'ailleurs, tu te trompes. Je me suis fait une raison depuis longtemps, inutile de t'inquiéter. Ça ne fait pas partie de mes projets.
— Pourquoi ? tiqua Hiro. C'est débile ! Quand tu auras atteint ton but, tu pourras faire ce que tu veux !
— Je n'aurai jamais une vie calme, ni le temps de m'en occuper, avoua t'il tristement. Je préfère encore profiter de ceux des autres. »
Il sourit à nouveau, tandis que Naïcha attrapait le bout de son nez.
« Profiter ? Beuh..., fit Hiro en simulant un frisson de dégoût. Si, un jour, tu deviens chef d'état, il y aura des tas de choses dont tu pourras "profiter"! Comme, par exemple : rouler en Lincoln model K ou en Cadillac Town Sedan, avoir un spa adjacent à ta chambre, ou même ton propre parc aéronautique rempli de jouets prototypiques capables de passer le mur du son... Mais, toi, ce qui t'éclate, c'est les popos et le vomi au vieux cheddar ?! » acheva t'il, révolté.
Mais l'autre l'ignora royalement, reprenant sa conversation gestuelle et grimaçante avec le bébé, gazouillant dans une langue incompréhensible et des plus ridicules qui provoqua un rire irréfrénable de la part d'Eren. Hiro leva les yeux au ciel mais sembla laisser tomber. Ce fut à ce moment que Blackbull, encore fraîchement promu sergent-chef, les rejoignit, saluant son général d'une main en visière. Malgré la situation burlesque, il demanda protocolairement :
« Dois-je faire lever les hommes, général ?
— Ce serait préférable, oui, lui répondit celui-ci. Mais j'attends encore le retour de Duke. Prévenez le commandant Hanji que nous l'attendons. »
— J'y courre ! lâcha l'homme en se retournant vers l'escalier.
— La prévenir et pas davantage, John ! ajouta Manson avec un regard lourd de sous-entendus. Vous n'avez pas le temps pour autre chose. »
Levi haussa les sourcils, intéressé par cette allusion, et le mastodonte eut un léger sursaut mais ne se retourna pas, continuant de grimper jusqu'au premier étage. Eren et Mikasa, assis l'un à côté de l'autre, échangèrent quelques messes basses et regards complices. Réfléchissant distraitement à la façon dont il pourrait utiliser cette nouvelle indiscrétion pour pourrir la vie de sa collègue, l'adjudant-chef se resservit une tasse de thé et continua d'attendre patiemment que le général de l'UPL ne se décide à annoncer la nouvelle qu'il soupçonnait. Il s'apprêtait à lui faire cracher le morceau quand il eut la désagréable surprise de voir surgir Historia, talonnée de son garde du corps surprotecteur à la mine plus austère que d'habitude, et intégralement vêtue de l'uniforme du Bataillon d'Exploration, jusqu'au harnais déjà ajusté et prêt à l'armement. Il reposa un peu brutalement la porcelaine sur sa soucoupe, qui tinta, et lui jeta un regard sévère :
« Sa Majesté aurait-elle égaré sa toilette ? Si c'est le cas, je me ferai une joie de lui trouver une tenue plus digne de sa condition. Nos hôtesses n'en manquent pas.
— Bonjour, adjudant-chef Levi, jeta t'elle cyniquement. Ne vous donnez pas cette peine. Ça ira, je vous remercie. »
Elle s'assit en évitant son regard, face à Manson, et se servit une tasse de café noir. Le général, tenant toujours Naïcha qui somnolait contre son épaule massive, la dévisagea avec, lui aussi, un froncement de sourcils désapprobateur. Levi pinça les lèvres et grinça :
« Je n'ai rien contre le fait que notre reine revête les couleurs et l'équipement de l'armée, mais j'espère qu'il s'agit-là seulement d'assurer son auto-défense en cas d'aléas sur votre trajet de retour à Yalkell ? » insinua t'il.
Evidemment, cette apparition l'inquiétait beaucoup, car la jeune femme était la seule à être officiellement informée des détails concernant Overlord Paradize. S'il ne faisait pas erreur, la voir ainsi attifée pour le grand jour ne présageait rien de bon.
« Je ne rentre pas à Yalkel », lança t'elle de son air souverain, et l'adjudant manqua de s'étrangler avec son infusion.
— Pardon, votre Altesse, mais où comptez-vous vous rendre ? rebondit Manson d'un ton faussement mielleux.
— Vous le savez, général : au front. »
Cette fois, ce fut Eren qui s'étouffa, en toussant bruyamment.
« Avec qui ? gronda Levi. Vous comptez accompagner les Brigades Spéciales ? louvoya t'il pour lui faire comprendre qu'il ne l'accepterait pas parmi ses escouades.
— Non, seulement Eren. Hiro étant un élément essentiel de notre défense aérienne, il ne pourra pas se rendre disponible pour l'aider à utiliser l'Axe. Moi, en revanche, je peux rester à ses côtés. »
L'adjudant serra les mâchoires, agacé par le dilemme qu'elle lui soumettait.
« Excusez-moi encore, joua Manson à son tour. Eren va quelque part, aujourd'hui ?
— Cessez cette comédie ! le pourfendit-elle sans vergogne. Qu'attendez-vous pour annoncer votre programme ? »
Les deux dirigeants, si dissemblables en physique et en caractère, mais de prestance et d'autorité égales, s'affrontèrent silencieusement des yeux. Finalement, aucun n'abdiqua, mais le général eut un sourire en coin :
« D'en savoir plus. J'admire votre courage, reine Reiss, mais il serait plus raisonnable que vous renonciez à cette idée trop périlleuse. Votre vie doit impérativement être épargnée, et vous seriez bien plus utile au centre de commandement. J'ai besoin de vous pour m'aider à…
— Certainement pas ! contesta t'elle en lui coupant sèchement la parole. Je suis parfaitement ignorante en art de la Guerre, et je n'ai aucunement l'intention de bailler aux corneilles en vous regardant vous arracher les cheveux sur votre échiquier !
— Considère que ce n'est pas une proposition ! » tança brutalement Levi sans pouvoir se retenir, et en reprenant un ton qu'il n'avait plus utilisé sur elle depuis des années.
Elle le dévisagea, offensée, et il enfonça le clou :
« Même si tu te vends comme telle, nous ne t'utiliserons pas comme une arme. Je ne veux pas de toi sur le terrain, tu entends ?
— Non, pas cette fois ! se souleva t'elle, les pommettes rougies de colère. Cette fois, n'attendez pas de moi que je vous obéisse ! Je ne suis plus votre pantin, caporal ! »
Levi, hors de lui, se demandait soudain s'il en serait rendu à la séquestrer quelque part, car, si il n'avait d'autres moyens à sa disposition, il n'hésiterait pas à le faire.
« Calme-toi, Chrysta, tempéra alors la voix douce de Mikasa en abandonnant, elle aussi, les convenances. Tu savais que ce ne serait pas facile de les persuader. Eren, qu'en penses-tu ? »
Le jeune sergent paraissait totalement perdu, et la question de sa sœur le mit encore plus mal à l'aise :
« Je…
— Tu laisserais ton frère se mettre en danger pour la protéger ? invectiva Levi à l'adresse de la brune.
— C'est peut-être elle, justement, la seule à pouvoir vraiment le protéger ! » contre-attaqua celle-ci en le défiant de ses prunelles glaçantes.
Hanji et Bull vinrent s'asseoir parmi eux, faisant un peu redescendre la tension. Après s'être, elle aussi, choquée de l'accoutrement de la reine et avoir obtenu quelques explications, leur supérieure objecta à son tour :
« Levi n'a pas tort, Historia. Ce n'est pas ta place…
— Ça, c'est sûr ! On a déjà bien assez de jupons dans les pattes ! grommela Bull.
— Si Stan était là, tu aurais déjà tes couilles à la place des yeux ! ricana Manson.
— Oh mais, je peux me charger de cette opération à sa place… » fit froidement Hanji, avec son air le plus terrifiant à l'encontre du tankiste.
La grande brute phallocentrique se ratatina subitement dans la banquette.
« Chrysta est un soldat, déclara Eren, tout-à-trac. Elle sait se défendre et combattre mieux que la plupart de nos hommes. Sa présence ne me déconcentrera pas et pourrait même grandement m'aider. À bien y réfléchir, son idée à l'air bonne et peut s'avérer décisive. »
La petite blonde et Mikasa échangèrent de furtifs sourires vainqueurs.
« Tu es sérieux, Eren ? lui demanda Levi, avec circonspection.
— Oui. Mais, je ne faisais qu'exposer mon avis, adjudant-chef. Je ne désobéirai pas à l'un de vos ordres, à vous ou le commandant, si vous refusez de prendre cette mesure. »
Levi garda le silence, en pleine introspection. Quand les choses avaient été sur le point de se compliquer, il y avait maintenant plusieurs mois de cela, il avait promis au jeune homme d'écouter davantage ses assertions. Cela ne signifiait pas pour autant qu'il devait s'y soumettre, mais il devait bien reconnaître qu'il était indécis. Finalement, ce fut Hanji qui les mena sur la voie de la conclusion :
« Pour ma part, je trouve, tout compte fait, que cela mérite réflexion. En espérant que rien de fâcheux n'arrive avant que nous ayons le temps d'en discuter plus en détail.
— Vous n'en aurez pas, confessa Manson.
— Vous voulez dire... ? » réalisa t'elle, son œil écarquillé derrière ses lunettes de combat, les seules qu'elle avait trouvées pour remplacer celles détruites par Levi.
Il hocha gravement la tête, et Historia trancha avec hardiesse :
« C'est tout réfléchi, Hanji Zoé, commandant-en-chef du Bataillon d'Exploration : je suis des vôtres, que vous le vouliez ou non. »
Elle appuya son affirmation d'un regard inflexible envers Levi, qui haussa un sourcil mi-ennuyé, mi-amusé. À son grand agacement, sa collègue s'inclina bien trop commodément :
« Soit. Espérons seulement qu'il n'en découle aucun drame… »
Les portes de l'atrium couvert s'ouvrirent, avec vacarme, et trois personnes en uniforme UPL, armés comme le jour où les iliens les avaient vus débarquer pour la première fois, déboulèrent dans le salon. Levi ne les reconnut que lorsqu'ils arrivèrent à leur niveau, leurs casques bombés étant encore sanglés à leurs têtes. Il s'agissait du Rat, Hunt et Rojkov.
« Mon général ! se présenta le plus jeune, au garde-à-vous. Nous venons au rapport !
— Détend-toi, fiston, grigna celui-ci. Tu vas nous refiler ta constipation ! Comment ça s'est passé ?
— Toutes mes excuses. J'ai ramené toutes les transcriptions avec moi. Nous avons dû attendre le contact radio avec la quarante-troisième division : leur matériel a pris la flotte. J'ai aussi attendu les rapports du général de brigade Martins, avant de lui transmettre vos ordres. Il a aussi fallu rétablir les communications avec la Navy sur un nouveau canal, car nous avions trop de parasites. Le cabinet nous a fait parvenir de nouveaux chiffres. Ils ne sont pas bons, mais pas alarmants non plus. Quant au front de l'Ouest, les opérations ont bien débutées simultanément, mais aucun bilan n'est encore disponible. Ah oui ! Le second bataillon des Marines Raiders a pu accoster aux coordonnées prévues et pense déjà avoir localisé Magath..., débitait-il sans reprendre sa respiration.
— Calme-toi, je t'ai dit ! le stoppa Manson en lui arrachant, des mains, les papiers qu'il lui tendait. Merde, on dirait que t'as bouffé une batterie électrique ! Je vais lire ça. Maintenant, assis-toi et mange quelque chose. »
Le jeune garçon, navré, opina faiblement avant d'obéir, accompagné des deux autres qui se mettaient plus à l'aise en ôtant les M1 et leurs ceinturons lourds. Pit Manson commença à parcourir les documents des yeux alors que de nouveaux membres du Bataillon arrivaient, en baillant et en traînant les pieds. Levi regarda d'un mauvais œil Springer et Kirschtein se vautrer sans grâce devant les plateaux de collation spartiates et se servir, avec mollesse, de grands verres d'eau. Non loin, Armin et Sasha nasardaient leurs teints maladifs et leurs allures comateuses, riant chaque fois que leurs risées ripostaient d'un regard mauvais et oblique.
« Ferme-là, le bolet ! rogna soudain Jean. Être à moitié titan, ça aide peut-être à se remettre facilement, mais ça guérit pas la honte ! Et je t'assure qu'hier soir, t'étais bien chargé ! »
Armin rougit jusqu'aux oreilles, et Sasha Brauss prit sa défense :
« Peut-être, mais lui est allé sagement se coucher et n'a pas erré entre les étages pendant des heures en cherchant la piaule d'une certaine personne… »
Ce fut au tour de Kirschtein de prendre des couleurs, et Springer eut un éclat de rire tonitruant :
« Ah oui, c'est vrai ! Tu faisais vraiment pitié, mon gars ! D'ailleurs,…
— Ta gueule ! siffla Jean entre ses dents.
— …t'as dormi où, Mikasa ? » termina l'autre, sans que le caporal ne réussisse à l'arrêter.
L'interpellée leva un regard ennuyé sur eux, comprenant certainement, comme tout le monde, que la chambre dont ils parlaient était la sienne. Jean frappa Conny à l'arrière du crâne, sans lui offrir la moindre explication, et la brune répondit d'un air exaspéré :
« Dans la chambre d'Eren. »
Il y eut un silence qui en disait long sur le malentendu qu'elle venait de projeter, et elle ajouta pour l'effacer :
« Avec Naïcha. »
Eren eut un raclement de gorge embarrassé mais n'ajouta rien, au grand soulagement de Levi qui ne souhaitait pas voir les autres s'intéresser davantage aux détails de sa nuit. Contre toute attente, ce fut Arlelt qui relança :
« T'es quand même pas bien doué, Jean ! C'est pas les cavalières qui manquent, ici, pour te chevaucher !
— Eren a vraiment une influence malsaine sur toi, mon pauvre petit Armin ! », déplora l'insulté.
Les deux sergents concernés rirent de bon cœur, et le petit blond le charria encore :
« Ta répartie est vraiment vaseuse, ce matin. Prend une aspirine.
— Y'en a ? » bava Conny.
Levi avait eu tort de les laisser tant déborder, la veille. Ces gamins ne savaient décidément pas s'arrêter, et leur petite forme commençait à l'inquiéter.
« Je ne crois pas, fit sournoisement Sasha. On est en guerre, et ce genre de médicaments est réservé à ceux qui souffrent de maux plus graves que l'excès de boisson ! Il ne te reste plus qu'à décuver comme un grand garçon.
— T'es cruelle... » pleurnicha t'il.
Le prenant en pitié, Levi s'empara d'une bouteille de liqueur d'absinthe traînant encore devant lui et la lui tendit. Le jeune homme reluqua l'offre, totalement abruti, avant que l'adjudant ne s'explique :
« Réchauffe, crétin. C'est encore le mieux que tu puisses faire. Et bois deux, ou même cinq litres d'eau. Ça te fera pas de mal. »
Après une brève hésitation, Conny prit la bouteille de ses doigts tremblants et en but une gorgée, grimaçant et s'ébrouant sous la brûlure de l'alcool fort.
« Tu devrais en prendre aussi, Jean ! ricassa Eren. Parait que c'est un remède de cheval !
— Toi, me fais pas chier ce matin ! marmonna piteusement le grand blond.
— Tch ! Tant que vous y êtes, vous devriez même en foutre dans vos gourdes si vous voulez passer la journée », ajouta Levi.
— Pourquoi ? On va quelque part ? » demanda Springer, les traits encore tirés et l'air anxieux.
Son supérieur ne répondit pas et avisa Manson. Celui-ci était toujours plongé dans son étude mais, contre son poitrail, Naïcha s'était réveillée et commençait à gigoter, perturbant sa lecture.
Il se passa, alors, quelque chose d'étrange et de si rapide qu'aucun d'eux n'eut le temps d'intervenir : le général posa les documents devant lui et, soulevant la petite de ses mains puissantes, se tourna vers sa droite pour la présenter à Hiro, le regardant à peine et l'air le plus sérieux du monde, tandis qu'il suivait toujours une ligne des yeux, sur la table basse. Le blond se recula précipitamment contre le dossier du sofa, tentant de s'écarter d'elle comme s'il s'agissait d'une grenade dégoupillée.
« Non, NON ! cria t'il. J'en veux pas ! »
Mais Manson, manquant de patience, lui plaqua la petite contre le torse et fit mine de la lâcher. Le mouvement d'abandon, intentionnel, provoqua un réflexe chez le blond qui la saisit fermement entre ses bras. Une fois Naïcha contre la poitrine de l'autre, le général récupéra aussitôt ses papiers pour s'y reconcentrer, ignorant volontairement les jurons et les lamentations de son amant :
« Putain, non ! Non, s'il vous plait... J'en veux pas ! Je...je ne peux pas... Je ne peux pas ! »
Tout à coup, et au grand désarroi de tous, Hiro Fritz éclata en sanglots. Sa voix se brisa et ses épaules se mirent à trembler violemment. Des larmes, qu'il tentait de dissimuler derrière ses longues mèches dorées, se mirent à couler à torrent.
La petite remuait et babillait, curieuse et les yeux grands ouverts pour apercevoir ce nouveau visage. Mais Hiro fuyait presque désespérément son regard, en se tordant le cou pour cacher ses yeux dans le creux de son épaule. À côté de lui, Manson était immuable et continuait de lire comme s'il était totalement sourd et aveugle à ce spectacle déchirant. L'accord dissonant des pleurs du blond et des petits piaffements joyeux du bébé résonnait à travers le grand salon, cependant que tous les spectateurs restaient tétanisés. Même Levi était décontenancé par ce revirement de personnalité; cette rupture brutale de la carapace si endurcie, façonnée par les sarcasmes et l'insouciance, du plus vieil aïeul d'Eldia. Au final, ce fut Eren qui se leva brusquement et courut vers eux, se précipitant à la rescousse de l'un ou de l'autre —ou même des deux— en récupérant sa fille au creux de ses bras.
« Je suis désolé..., renifla Hiro, prostré.
— Non, c'est normal. Tu n'as pas besoin de te forcer », le rassura doucement le sergent en jetant un regard dur à Manson, qui l'esquiva, toujours aussi absent.
Levi braqua son regard sur l'homme, essayant de comprendre son geste. Pit Manson dut le sentir, car leurs yeux se rencontrèrent soudainement par-dessus un récépissé. L'autre eut un bref hochement de menton, avant de retourner à ses rapports, imperturbable, comme pour le remercier de sa contribution à quelque chose; de son autorisation pour l'avoir laissé utiliser son enfant. Il aurait pu reprendre le bébé à Fritz lui-même. Il aurait même pu ne jamais le lui confier, sachant sans doute pertinemment la réaction qui en découlerait. De toute évidence, il avait agi ainsi délibérément pour forcer l'autre à affronter quelque chose.
Quelque chose qu'Eren avait compris et semblait maintenant vouloir expérimenter sur lui, malheureusement, car, quand le jeune homme revint s'asseoir, il se pencha et lui tendit sa fille avec un air sommateur. Levi eut envie de l'égorger mais se retint, et décida de lui prouver qu'il était en mesure de se confronter à ce microbe. Il étendit les bras et réceptionna sa précieuse descendance. Elle se lova contre lui et, durant l'accalmie qui s'en suivie dans l'attente que le général termine son épluchure assidue, s'endormit enfin profondément.
Hiro avait connu cette sensation, cet amour indescriptible et inévitable qu'il ressentait, lui-même, à ce moment précis. Ses yeux détaillèrent le petit visage rond et innocent que la nature avait façonné perfidement pour la rendre atrocement adorable et la préserver de l'abandon malgré ses crises et ses besoins torturants pour les adultes. Endormie, légère comme s'il n'avait rien entre les bras et les lèvres entrouvertes de béatitude dévoilant ses gencives fines et vierges d'ivoire, elle n'avait plus rien d'humain tant elle était pure et parfaite. Mais ce petit être était à l'aube de son existence, dans la continuité de la sienne. Il tremblait déjà de peur en l'imaginant braver les tempêtes de la vie. Il savait qu'il était père et que son rôle était de la protéger. Pourtant, il se disait qu'il lui faudrait toute une vie pour le réaliser, l'apprendre et le réapprendre. Plus il la regardait, moins il se sentait prêt. Plus il la regardait, plus il se sentait comblé de bonheur. Il n'était pas habitué à tant de sentiments contradictoires, même si Eren l'y avait déjà bien entraîné, ces derniers mois.
Il releva les yeux sur le roi veuf et déchu qui avait engendré leur peuple maudit. Celui-ci, courbé vers le sol, essuyait rageusement ses yeux. Levi baissa les siens.
En fin de compte, les choses étaient simples : la vie de son enfant valait, désormais, bien plus que la sienne; que celle d'Eren; de ses hommes et tous leurs idéaux.
Hiro Fritz avait vu mourir ses enfants.
Ils les avait vus naître et il les avait aimés. Il les avait vus se retourner contre lui, et les uns contre les autres, jusqu'à s'entre-tuer. Il les avait aimés plus que tout, comme un père le devait, et il les avait perdus, un par un, et, dans son cas, génération après génération. Jamais Levi ne pourrait vivre cela.
Naïcha ronronnait paisiblement dans son cou. Elle ne pouvait pas mourir. Elle serait éternelle. Aucune cruauté au monde ne le permettrait, c'était impossible. Jamais il n'y survivrait, après tout ce qu'il avait déjà perdu.
« L'odeur et la voix de son papa sont apaisantes, sourit Hanji. Pour elle, en tous cas ! »
Quelques rires fusèrent, crevant l'atmosphère devenue étouffante.
« Bien ! dit soudain Pit Manson, l'air solennel, en reposant sa paperasse. On va pouvoir commencer. Est-ce que tout le monde est là ? »
Hanji approuva, fébrile. Entre temps, le reste du Bataillon s'était mêlé à eux pour prendre leur premier repas de la journée. À présent, tous dévisageaient le général dans le silence le plus révérencieux. Certains s'interrogeaient du regard, se demandant probablement si on avait oublié de les prévenir qu'il y avait réunion. L'homme se pencha pour ramasser un rouleau, au pied de son fauteuil, et étendit une large cartographie des trois ceintures, représentant leurs territoires habités, sur les tables sommairement débarrassées.
« Je vais commencer par vous résumer la situation, embraya Manson. Overlord Paradize a débutée à quatre heures tapantes, ce matin. Les forces maritimes ont réussi à couvrir les vingt-cinq kilomètres de côtes que nous avions sélectionnés. Malheureusement, l'Axe, comme nous le craignions, était plus ou moins rencardé et a pu maintenir ses lignes de défense terrestre le long du littoral. Nos pertes sont déjà lourdes, mais nos hommes sont passés.
— Je croyais que nous devions les prendre en défaut en avançant l'heure du coup d'envoi à hier soir ? s'étonna Historia.
— En effet, admit Manson. Mais l'amiral Ford m'a fait état d'un problème que nous n'avions pas pris en cause à sa juste mesure : les marées de Paradis ont une amplitude élevée. Nous ne pouvions débarquer les hommes plus tôt, sous peine de les exposer à des kilomètres de plage à remonter sous le feu de l'artillerie ennemie. En ce moment, nous sommes en période de pleine lune et les coefficients* sont importants. Si nous avions privilégié l'étale de pleine mer, au milieu de la nuit, le problème aurait été le même, sauf que ce sont nos embarcations et navires qui auraient été directement à portée. Nous avons opté pour le milieu d'un intervalle*, afin d'optimiser les distances. »
Levi était un peu perdu. Bien qu'ils vivent sur une île, cela ne faisait jamais que cinq ans qu'ils avaient découvert l'océan, et toutes ces notions lui paraissaient encore abstraites. Il se souvenait des explications d'Eren, néanmoins, et comprenait à quel point ces détails environnementaux pouvaient avoir une incidence sur le bon déroulement de leurs plans.
Les coefficients de marée : par un calcul savant que je ne détaillerai pas, ces chiffres indiquent les amplitudes journalières de marnage, en fonction de la lune et des saisons. Et oui car, tout le monde ne le sait pas, mais les marées ne sont pas réglées de façon linéaire. Une marée correspond à deux intervalles :un montant et un jusant (soit une montée et une descente des eaux). Une grande marée aura un coeff supérieur à 97 (jusqu'à 120 pour ce qu'on nomme « les marées du siècle ») une marée moyenne sera de 70, et une marée de mortes-eaux d'environ 40 ou moins. L'étale représente le point mort du cycle, à partir duquel le flux s'inverse (étale de haute-mer ou de basse-mer). Elle varie d'une demi-heure à une heure et se caractérise par la disparition temporaire des courants.
« Si la lune a été favorable à la progression de l'infanterie, à pied, en lui assurant une bonne visibilité, elle a été plutôt traîtresse avec nos parachutistes, continua Manson. Beaucoup de loads ont été repérés et abattus avant d'atteindre le sol. Nos transmetteurs aéroportés peinent à nous communiquer un bilan de la situation, et les pelotons ont beaucoup de mal à se situer et se rassembler suite aux modifications de coordonnées des points d'atterrissage. Mais, globalement, nous ne nous en tirons pas trop mal, car tous nos planeurs ont largué après les murs, comme prévu. Il n'y a que quelques heures que le départ a été donné. Il est donc parfaitement normal que nous ne disposions pas encore d'informations concrètes. »
Il mit une main dans sa poche et regarda sa montre, d'un air désinvolte :
« Il sera sept heures dans deux minutes. Il y a une heure, les premiers régiments sont entrés dans Shiganshina et ont déjà chassé une grande partie de l'occupant. Celui-ci recule vers Chlorba, la route de Trost étant défendue par nos troupes aéroportées. Si tout s'est bien déroulé, les checkpoint Mahr de Maria sont actuellement pris en sandwich par la biffe et la cavalerie débarquée. Nos contingents de Sina les rejoindront dans la travée Rose, pour reproduire le procédé sur la seconde enclave. Autre contretemps : la base du Havre a été bombardée peu après minuit, ce qui explique le retard de l'Air Force. Mais, d'après les rapports, nous n'avons subi que des dégâts mineurs, et une flotte annexe stationnée plus loin dans les terres, dans une nouvelle base entièrement construite pour l'opération, a pu décoller à heure prévue et sera bientôt là. En principe, elle n'aurait pas dû arriver en premier, et tout le monde va se pointer en même temps, mais bon… » termina t'il dans un grognement peu audible, plus pour lui-même que pour son publique.
Levi haussa un sourcil. Pit Manson était vraiment un individu déconcertant. Les heures qui allaient suivre seraient déterminantes et décideraient du sort de leur nation, comme de la vie de millions de personnes, pourtant, l'homme semblait serein et exposait les choses comme s'il s'agissait d'une simple thèse de mathématiques. Autrefois, il avait trouvé des similitudes entre lui et Erwin Smith, mais, avec le temps, il ne voyait plus que les différences. Le major avait été un meneur théâtral et grandiloquent que ses soldats suivaient presque avec fanatisme, tant ils étaient touchés par son implication passionnée et sa soif héroïque de liberté. Pit Manson, lui, était l'opposé. Il n'enflammait pas le courage de ses hommes en discours pompeux et homériques; ne dramatisait pas les faits, ni ne les édulcorait, restant toujours pragmatique et d'humeur égale. C'était un joueur, aussi doué qu'il était bon perdant. Il savait jauger ses ennemis, et il respectait son adversaire avec un recul et une sagacité fascinante. Pour lui, l'honneur était un principe, pas une cause. Cette simple façon de voir les choses limitait le gaspillage de vies humaines que commettaient d'autres meneurs plus épiques. Cet homme relativisait tout, inébranlable, prévoyant, calculateur.
C'était certainement en cela qu'il captivait et domptait les esprits. Avec une façade toujours aussi justement concernée que détachée; un sourire charmeur et un esprit tortueux; un retrait humble —et réel malgré ses ambitions— qui lui permettaient une écoute instructive de son entourage; il était comme une figure paternelle et ses hommes lui étaient loyaux. Son attitude moquait silencieusement le prosélytisme d'un bon nombre de ses pairs, sans pour autant faire de lui un quelconque détracteur. Lui ne séduisait pas par la carte de l'exaltation ou de la sensiblerie, mais par celle de la confiance. Il ne cherchait pas à obtenir l'admiration ou la foi d'autrui, mais à repousser les débordements émotifs pour n'être suivi que dans la plus totale lucidité. Et Levi ne pouvait que l'approuver, car les déterminations les plus fortes et les plus véritables ne naissent que de nos propres convictions.
« Passons aux choses sérieuses, maintenant, enchaîna le général. Vous l'avez compris : la dernière bataille a débutée, et il convient de placer stratégiquement nos pions. Comme nous l'avions envisagé, l'Axe a choisi de tout miser sur sa victoire à Paradis et a, au cours de la nuit, remobilisé un grand nombre de ses forces sur ce front. Ça nous facilite les choses à l'Ouest, mais ça pourrait grandement les compliquer ici-même. Notre priorité est de défendre Sina le plus longtemps possible et de les pousser à la retraite, si possible. En vérité, je sais que la plupart d'entre vous n'ont jamais été confrontés à ce type de guerre à l'échelle de l'intelligence humaine, et, dans la ruée et la confusion, il n'est pas toujours aisé de se remémorer les objectif primordiaux. C'est pourtant simple : il s'agit de la victoire. Celle-ci ne peut être obtenue que de deux façons : la chute d'un roi, ou la chute de l'armée d'un roi. La destruction de l'un condamnant forcément l'autre, dans les deux cas. Tactiquement, et pour préserver plus de vies, on privilégie souvent la première option. Mais il fut un temps, dans notre histoire commune que vous découvrez à peine, où les batailles se gagnaient au nombre de guerriers tués. Une armée ne reculait que lorsqu'elle était trop décimée pour combattre davantage, forçant ainsi son chef à se rendre ou à mourir. C'est un concept un peu archaïque, mais qui peut encore fonctionner, fit-il avec un rictus amusé et professoral. Nous éviterons d'en arriver là et procéderons autrement : en reconquérant des positions défensives et en repoussant le siège jusqu'à ce que le maréchal de l'Axe soit entre nos mains. Ou, en ce qui nous concerne plus particulièrement, le commandant Theo Magath. Vous comprenez bien qu'en rompant le maillon initial, on désorganise toute la chaîne. C'est ainsi que se gagnent les guerres : par la prise des têtes et des cités les plus influentes.
— Si j'ai bien compris, nous devrons tenir jusqu'à ce que la reddition soit obligatoire pour l'un des deux camps, s'anima Armin, qui suivait avec une grande attention. En sachant que, de notre côté, leurs cibles seront vous et le Titan Originel, c'est bien cela ? »
Manson hocha la tête.
« Et qu'en est-il si votre État-major est défait ? Si c'est le général Butler qui est pris ?
— Butler gère les opérations à longue distance des combats, lui répondit l'homme. Un océan entier les sépare. Bien sûr, même si le maréchal des armées de Mahr est sur place, il sera très difficile de l'atteindre. Il est certainement terré dans un bunker secret au milieu d'une cambrousse déserte et très éloignée des lignes de combat. Mais, en brisant les maillons un a un, on finira par remonter jusqu'à lui. Bien souvent, il suffit qu'un certain nombre d'officiers supérieurs soient tués ou pris pour que le foutoir devienne total et suffise au retrait des troupes. C'est aussi ce que nous devons tenter de faire. Il va s'en dire que, comme moi, Magath a assez d'influence pour faire durer la bataille même si le dernier palier hiérarchique est ébranlé. C'est pourquoi un commando spécial s'occupe, en ce moment même, de le localiser. Dès que nous le tiendrons, les choses seront très compromises pour l'Axe.
Ceci dit, il y a plus urgent. Nous devons décider des positions de chacun de nos shifters, et composer des unités en fonctions des objectifs. Le Conseil, établi à Yalkell, est déjà informé. Libre à lui de suivre, ou non, mes directives en ce qui concerne les Brigades Spéciales et la Garnison, mais, d'après les retours que nous avons, il semblerait que ce soit le cas. Il faut que vous sachiez que l'ennemi a mis au point un nouveau système d'inoculation du LCR, qui nous a été rapporté par les services de renseignements. Il s'agit de fusils hypodermiques que l'on arme avec des seringues contenant un condensé stabilisé du produit. Certains d'entre vous ont déjà vu ce type de calibre, bien que chargé d'une substance différente…—et il jeta un coup d'œil à Mikasa, dont le sourire, forcé et sinistre, était un pénible souvenir pour chacun d'eux— et, d'après nos sources, ce matériel devrait arriver avec leurs renforts. Cette technologie risque de nous coûter cher, car ils n'hésiteront plus à canarder les civils et à produire des titans en masse. Les zones occupées, où certains survivaient, seront certainement sacrifiées en ce sens. Il faut l'envisager et garder la tête froide. Je vous rappelle que la clé de cette stratégie repose sur Sieg Jagër. Sans lui, les titans se retourneraient contre eux. Pour éradiquer cette menace, nous devons, donc, viser le Titan Bestial. Ce devrait être la priorité de nos primordiaux, d'après moi.
— Qui penses-tu missionner pour ça ? s'immisça Hiro. Non, peu importe. Je vais te le dire tout de suite : les Ackerman sont faits pour ce boulot. »
Manson le sonda avec réflexion et l'autre ne cilla pas. Finalement, le leader reprit :
« Si tu le dis. Après tout, c'est ta spécialité.
— On aura besoin de la force des réceptacles pour endiguer les assauts de masse. En plus, le simiesque porte bien son nom car c'est le plus malin. Il restera à distance, et hors de portée de ses semblables. Il est rapide et, surtout, très endurant. Il peut tenir sa forme titanesque bien plus longtemps que tous les autres shifters. On doit vite le repérer.
— C'est en cours, fit Manson. Nos patrouilleurs aériens doivent déjà être à sa recherche depuis que la lumière du jour le permet. Sur combien de kilomètres peuvent s'entendre ses appels ? »
Hiro secoua la tête en plissant les paupières :
« Assez pour englober la quasi-totalité des murs, j'en ai peur. »
L'homme prit une inspiration et croisa les bras, l'air méditatif, avant de réfléchir à voix haute :
« Durant ces derniers jours relativement calmes, ils ont répartis leurs forces sur tout le périmètre et dans les quatre districts de Rose. C'est un vrai casse-tête de savoir où apparaîtront les pièces lourdes…
— Nous avons quatre "têtes*", et il y a quatre districts, soumit Barton.
— Diviser nos forces pour assurer une défense homogène est le meilleur moyen de perdre, selon moi, argua Armin. Cette tactique défensive manquera cruellement d'efficacité s'ils concentrent leur attaque sur un seul point stratégique. En admettant qu'ils choisissent de passer par un district, et non par une nouvelle brèche n'importe où entre ces derniers… Je pense, quand même, qu'ils tenteront d'envahir peut-être un, ou même deux sas. Si on tient compte de leur nouvelle méthode de combat, qui consiste à retourner les civils contre nous, ils auront besoin de chair à titans. Si nous voulons être assez forts pour les repousser, nous devons rester unis le plus possible et dispatcher nos switches intelligemment. La question est de savoir quelle porte ils choisiront d'enfoncer… »
Ses turquoises pétillantes d'intelligence survolèrent la carte, et Manson se rassit en l'observant avec intérêt.
Tête : Aux cartes, les têtes représentent les cartes de valeur « noble » (Roi, Dame, Cavalier —selon le jeu— et Valet) syn. « figures ».
Le petit blond semblait réfléchir à plein régime :
« Nos troupes arrivant par le sud, on peut déjà éliminer Hermina. Beaucoup de nos forces sont concentrées à Yalkell et ils le savent, donc…
— On sait aussi que leurs forces, à l'est, sont en nombre plus réduit qu'au nord et à l'ouest, l'aida le général. Celles du sud devraient, normalement, continuer de reculer, et l'avancée de notre armée leur coupera vite la route entre l'ouest et l'est, par le sud.
— Vous disiez qu'ils se repliaient vers Chlorba, continua Armin. L'est va donc très vite se retrouver isolé, et ils n'ont pas assez d'hommes sur place pour tenter une percée de ce côté. »
Il se mordit la lèvre en résolvant :
« Ils attaqueront Yalkell et Orvud. »
Pit Manson plissa les yeux et finit par admirer :
« Ce raisonnement m'a l'air très pertinent. C'est aussi ce que j'aurais choisi. Les grands esprits se rencontrent, on dirait !
— Ça veut pas dire que vous avez raison pour autant ! les contredit Duke. Tu veux que je te fasse un cours sur les probabilités ?
— Armin Arlelt est arrivé à ce choix par déduction, et Pit par intuition, analysa Hiro d'un air détaché. Si on voulait approfondir l'expérience, il nous faudrait l'avis d'un imbécile pour savoir où il attaquerait. Bull ?
— Va t'faire.
— Et l'avis d'une personne particulièrement prudente. Adjudant-chef Levi ?
— Vous ne seriez pas là à palabrer, car j'aurais déjà tout fait raser depuis longtemps.
— Merci. Personne ne veut y mettre du sien ?
— Si c'était moi, dit Eren, je ne m'emmerderais pas à rentrer par deux trous. De toute façon, j'ai qu'une bite. »
Levi leva les yeux au ciel et Hiro éclata de rire :
« Eh ben, voilà ! Merci, Eren !
— Oui, merci, appuya Hanji. Tu confirmes les propos d'Armin, car Magath cogitant sûrement avec ses deux hémisphères cérébraux au lieu de ses deux testicules, on peut en conclure qu'il ne validerait pas cette stratégie ! »
Eren haussa les épaules, plus fier de sa bêtise que vexé.
« Vous avez raison, commandant, se fit alors entendre Gaby. Je sais qui est Magath. Il est bien plus vicieux que n'importe lequel d'entre nous, mais pas complétement imprévisible. Le connaissant, moi aussi je pencherais pour ces deux districts. »
Les regards se tournèrent vers la petite, impressionnés par son intervention.
« Oooh ! s'exclama encore Hiro, son sourire s'agrandissant. Après la déduction, l'intuition et l'idiotie, nous avons un nouvel élément : la projection psychologique. Ça devrait suffire, non ? »
À huit heures, tous les militaires quittaient le Temple Des Fleurs. Le général Manson avait ordonné à Hunt et Rojkov de réunir des véhicules pendant que Le Rat était affairé au poste de communication. Il avait insisté pour que les hommes de Paradis renoncent à leurs chevaux, hormis un attelage qui tirerait leur réserve de gaz et de lames jusqu'au chargement dans un convoyeur. Les soldats du Bataillon avaient revêtu leurs pèlerines et leurs équipements tridimensionnels, mais les expressions morbides qu'arborait la bleusaille faisaient tristement déteindre les couleurs de leur blason. Les soldats de l'Union des Pays Libres étaient tout aussi livides, sous leurs casques, bien qu'ils affichassent des mines déterminées pour encourager les plus jeunes. Pour tous ces cobelligérants, les recrues militaires de Paradis — âgées de tout juste quinze ans pour les plus fraîches— n'étaient encore que des mômes, et les soudards les plus aguerris ne pouvaient s'empêcher de les surveiller du coin de l'œil, leur proférant des encouragements bourrus ou des conseils intempestifs à propos de balistique ou d'économie de munitions. Levi les voyait jouer les gros bras, oublieux de leurs propres angoisses et feignant d'avoir l'air calme, afin que tous ces gosses arrêtent de se faire dessus. Il les en remerciait secrètement. Un brassard vif au bras gauche pour indiquer l'emblème de leur coalition, par-dessus la manche de leurs vestes de treillis, et leurs brownings automatiques à l'épaule, leurs camarades d'outre-mer se mouvaient comme des spectres, mais parvenaient encore à faire quelques traits d'humour.
Le convoi avait pris le chemin de la surface dans un silence sépulcral, en tentant d'ignorer les lamentations de la ville souterraine, tout en passant devant les maisons lépreuses aux toits de tôles ou de planches, dont le torchis s'effritait et se chancissait de mérules. Levi comprenait l'appréhension de ses soldats. Les déblatérations s'étaient terminées sur des notes bien plus réalistes et austères que leurs prémices, et, chacun ayant disposé d'un bref moment de solitude pour méditer sur les événements en cours et à venir, l'ambiance s'était considérablement refroidie.
À l'heure actuelle, des milliers de combattants avaient déjà trouvé la mort. Des inconnus, des étrangers. Certains, fusillés en plein vol, restaient suspendus çà et là, au grès des clochers et bosquets éparses, tels des pendus, ou disloqués et criblés de balles, faces contre terre et irriguant, de leurs propres veines, les racines du blé d'hiver en pleine montaison; d'autres gisaient, démembrés et éviscérés, sur le sable rouge de sang que la prochaine marée laverait en emportant leurs corps, leurs noms, leurs larmes et leur sacrifice. Des hommes venus de par-delà les flots et ayant parcouru des milliers de kilomètres, depuis chez eux, pour venir mourir en posant le pied sur leur terre. Des jeunes, des braves, tous anonymes et ne parlant même pas leur langue; ne connaissant personne sur cette île reculée du monde, qu'ils n'avaient découverte que de quelques pas dans l'eau glacée et le brouillard avant que l'océan ne les reprennent pour l'éternité.
Et il y en aurait encore bien des milliers d'autres avant que ce jour ne s'achève.
La préoccupation principale de Levi était, naturellement, sa fille. En principe, Hanji avait dû s'occuper de toutes les formalités. Elle avait laissé un certain nombre de documents à Angela, dans l'éventualité où ni elle, ni lui, ni même Eren, ne reviendraient. Naïcha serait, alors, prise en charge et deviendrait pupille d'État. Il espérait ne pas en arriver là mais, si cela devait advenir, les fonds qu'il laissait à sa disposition lui permettraient certainement de bénéficier d'une famille d'accueil confortable, ou d'une place dans un orphelinat de bonne réputation.
Sa séparation avec elle l'avait ému au-delà de ce qu'il aurait cru possible. Un bref instant, il avait même pensé être un lâche, comme si sa vraie place était auprès d'elle à assurer sa protection. La sienne et la seule. Il avait entrevu la volonté, si inextinguible et légendaire, des mères à défendre leur progéniture. Cette férocité sans bannière, sans justice, et dans le renoncement le plus complet de soi, envers tous et le monde entier s'il le fallait. Mais il était un père, et il avait choisi de la laisser derrière lui. Il avait choisi de lutter pour lui offrir un monde meilleur plutôt que sa présence inutile.
La gardienne du Temple leur avait assuré qu'il restait encore assez de lait d'ânesse pour la nourrir un ou deux jours, et que l'un de ses clients pourrait éventuellement trouver une poulinière allaitante pour les dépanner. L'inflation occasionnée par la guerre ne laissant plus beaucoup place à la charité, Levi avait allongé pour payer ces futures dépenses et la remercier, lui rédigeant un chèque sur papier libre*. Avec la récession survenue en quelques mois, dans un contexte économique et financier chaotique, les liquidités se faisaient rares et dévaluées, au profit des tickets de rationnement. Heureusement, les épargnes militaires étaient gérées par la grande Banque Centrale de Mitras. Celle-ci était toujours bien active, car elle soutenait également les dépenses gouvernementales. Angela devait le savoir, car elle accepta d'avancer les frais sans rechigner.
Chèque sur papier libre* : Comme son nom l'indique, il est rédigé sur un support non fourni par la banque. Les tous premiers chèques étaient de cette nature, un peu comme des reconnaissances de dettes. Sachez que c'est encore parfaitement légal, même si ça n'amuse pas beaucoup les banques…
Au moment du départ, Levi avait dénoué le foulard de sa cravate pour le laisser dans le couffin. Il avait regardé sa fille longuement, comme pour mémoriser chacun de ses traits, et elle en avait fait tout autant, le transperçant de son regard si éveillé et intensément curieux. Il avait posé ses lèvres sur son front en s'imprégnant, une dernière fois, de son odeur, avant de lui tourner le dos. Ce faisant, il avait ressenti une douleur lancinante et un sentiment de culpabilité asphyxiant. Envers elle et envers Eren.
« Tu dois vivre » lui avait incessamment répété le sergent. « Reste près de moi » lui avaient crié les yeux de sa fille.
Il décevrait certainement les deux.
Eren aussi avait dit au revoir au bébé, tout comme le reste du Bataillon. Levi, troublé, avait pu remarquer le voile aqueux qui avait submergé les yeux de Mikasa, bien vite dissimulé derrière sa longue frange sombre. Mais le plus inattendu avait été de voir Fritz se pencher, lui aussi, sur le nouveau-né. Il lui avait chatouillé l'oreille et son regard s'était rempli d'excuses et de tendresse.
« Au revoir et bonne chance, petit prophète… » avait-il simplement chuchoté.
Et Pit Manson avait souri, comme heureux de voir son amant se réconcilier enfin avec… Quoi ? L'espoir ?
Lorsqu'ils atteignirent la sortie des bas-fonds et que le soleil éclatant lui caressa le visage, les angoisses de Levi s'atténuèrent légèrement. Il y avait, dans l'air printanier, un parfum de renouveau. La bouche de la voie souterraine, par laquelle ils remontaient, s'ouvrait sur une petite place où cinq Jeeps Willys décapotées et deux Halftracks étaient garés. Ils chargèrent le matériel, puis les hommes s'installèrent à bord des véhicules tous-terrains, dont les moteurs se mirent vite à ronfler en pétaradant et en crachant leur fumée d'échappement délétère.
Ils prirent la route de la porte intérieure, quittèrent Hermina, et continuèrent vers le nord. Les radios embarquées grésillaient et captaient des bribes de conversations codées, où les mots « flash » et « thunder » revenaient régulièrement. Les sections récemment parachutées aux abords de Sina communiquaient entre elles. Le ciel grondait et sifflait, lacéré par le vol des chasseurs ennemis et des bombardiers qui filaient aux quatre cardinaux, seuls ou en petits groupes aux manœuvres synchrones. Le Marteau d'Arme avait déjà décollé pour défendre le périmètre aérien entre les deux districts qu'ils avaient prévu de rejoindre. Sa mission serait de protéger le ciel autant que de surveiller le sol, à l'instar de tous leurs pilotes. Il devrait faire des allées et venues, du nord au sud, pour repérer les imprévus ou chausse-trappes, les « nœuds » d'affrontement, les blocus et les traces de replis.
Levi était assis dans la troisième Jeep de la file. Eren conduisait, tandis qu'Historia et Mikasa étaient silencieuses à l'arrière. Au départ, Manson avait voulu envoyer l'Assaillant et la reine à Mitras pour les éloigner des combats le plus longtemps possible, ce à quoi les deux jeunes gens s'étaient, bien sûr, fermement opposés. Bien que lui-même aurait aimé les savoir tous deux en lieu sûr, Hanji avait soulevé une problématique qu'il n'avait pu contrecarrer, en rappelant au général qu'Eren n'était pas stable sous sa forme de titan et avait besoin d'une surveillance constante. Elle avait, alors, précisé à l'homme que l'adjudant-chef Levi avait été désigné de longue date pour cette tâche, car il était le seul à être assez habile pour maîtriser le double-shifter. Du moins, sans avoir recours à des moyens susceptibles de l'abattre définitivement.
Pour débusquer et capturer Sieg Jagër, le chef de l'armée UPL avait monopolisé de nombreux éclaireurs aériens, ainsi que plusieurs escadrons de chars et d'artilleurs mobiles, mais il comptait également sur les deux Ackerman dont les talents, contre ces monstres, n'étaient plus à prouver, et pouvaient se montrer bien plus efficaces que leur arsenal lent et lourd, ou encore, la visée imprécise de la majorité de leurs bombardiers. Le Titan capable de commander à la sous-classe de leur race avait été entrevu au nord-est de Chlorba, tôt dans la matinée. Cependant, le réceptacle ayant sûrement poursuivit son chemin sous forme humaine, ils avaient perdu sa trace. Pour couper la poire en deux, il avait été décidé que l'Assaillant irait à Yalkell, avec le Colossal et les Ackerman, jusqu'à ce que le Bestial soit aperçu et qu'on leur fournisse de nouveaux ordres. Faclo et Gaby escorteraient le général et Barton jusqu'à Orvud, car ces derniers avaient choisi d'émettre leurs instructions depuis cette zone, afin de brouiller davantage les pistes. Blackbull avait rejoint sa bazane et faisait partie des pelotons réquisitionnés pour traquer les derniers primordiaux de l'adversaire. Quant à la compagnie de Vassnoïvitch, elle était toujours en poste dans le district Ouest, gérant activement la réception et la distribution du nouvel armement et des munitions aéroportées, mais le lieutenant avait déjà reçu l'ordre de rapidement rejoindre le général à Orvud. Le reste des escouades du Bataillon seraient divisées entre les deux districts. Parmi ceux qui les accompagneraient à Yalkell figuraient le caporal Kirschtein, Glenn Müller et la petite Emma, ainsi que le capitaine de la garde royale, Krauss, qui ne lâchait pas sa souveraine d'une semelle. Hanji, Sasha Brauss et Conny Sringer, iraient au nord avec l'autre moitié des recrues. Ces trois-là étaient dans la Willys qui les précédait, et Levi voyait la queue de cheval brune de sa collègue fouetter le vent, alors que son 4x4 faisait des embardées au rythme de sa conduite débutante et incertaine. Il se demandait s'il les reverrait un jour, mais il était trop tard pour se dire adieu. En réalité, ils l'avaient déjà fait, dans le lourd silence qu'ils avaient partagé ensemble, en enfilant leurs uniformes pour cette dernière bataille.
Depuis la Jeep de tête, Pit Manson et Le Rat se tassaient avec plusieurs postes de transmission, l'un s'informant, l'autre donnant ses directives aux différents postes de commandement, tandis que Joseph Rojkov malmenait les quatre cylindres en roulant à fond de régime pour avaler rapidement les kilomètres.
Levi tourna les yeux vers Eren. Pris à son pilotage, celui-ci ne se retourna pas. Pourtant, son supérieur éprouvait, tout-à-coup, un besoin impénitent d'attention de sa part. Se souvenant, alors, que tous les passagers étaient au courant de leur liaison, il laissa tomber toutes ses barrières, répudiant sa pudeur et les faux-semblants, pour poser doucement la main sur la cuisse du sergent.
Malgré sa prévenance, l'autre sursauta. Levi tourna la tête à sa droite et suivit le paysage des yeux, comme si tout était parfaitement normal, sa paume se promenant paisiblement sur la toile rêche du pantalon de son amant. Eren rétrograda, effleurant son bras du sien, alors qu'il ralentissait pour franchir une portion de route particulièrement boueuse et tapissée de nids-de-poule. En lâchant le levier de vitesse, il ne ramena pas sa main au volant, mais la posa sur celle qui s'était égarée, nouant ses doigts avec les siens. L'aîné sentit une douce chaleur l'envahir, réconfortante et, à la fois, mélancolique. Il en oublia totalement les deux témoins assis à l'arrière qui, de toute manière, paraissaient avoir définitivement perdu leurs langues. Cela commençait même à devenir étrange. Apparemment, ses pensées convergeaient avec celles d'Eren, car le jeune homme demanda soudain :
« Ça va, les filles ? Vous êtes pas très causantes, ce matin ! »
Il n'y eut pas de réponse, et Levi jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Il crut apercevoir un mouvement fugace, comme si elles venaient de se lâcher la main.
« Toi non plus, marmonna Mikasa.
— Désolé, frangine ! rit son demi-frère avec décontraction. Fais pas ton mauvais caractère ! Tu sais à quoi j'étais en train de penser ? »
Elle pencha la tête, l'invitant à poursuivre.
« À nos pêches aux civelles, à la rivière. Tu sais ? Celle qui était au bout du petit bois… C'était marrant, et on revenait toujours trempés ! Je me rappelle qu'on utilisait des filets à patates pour les attraper. Une fois, il y en avait tellement qu'on pouvait les choper à la main, et on s'est amusé à ça une journée entière ! Il faisait beau, tu te souviens ?
— Mmh, fit-elle, laconique. On en avait attrapé beaucoup. Tellement que ton père nous avait grondés en disant qu'on ne pourrait jamais tout manger et que c'était du gâchis.
— Maman les faisait frire, c'était vachement bon !
— C'est vrai… Mais, vivantes, elles me répugnent toujours autant. »
Eren eut un rire nostalgique :
« Tu te rappelles qu'Armin avait peur en les voyant grouiller dans le seau ? Et t'avais été assez garce pour lui en mettre une pleine poignée dans le slip ! Il en chialait, le pauvre ! »
Elle esquissa un léger sourire :
« Il fallait bien qu'il s'endurcisse un peu ! »
Le silence retomba, mais la tension, elle, s'était envolée. Eren abandonna la main de Levi et passa son bras derrière sa nuque, l'appuyant, de manière détendue, au dossier de l'homme, sans oublier de caresser son cou au passage.
« N'exagérez pas trop, quand même ! » admonesta sa sœur, et le jeune homme ricana pour toute réponse.
Levi cru même entendre un petit rire discret d'Historia.
« La Jeep de derrière peut tout voir… » prévint encore la brune.
Eren soupira et retira son bras, mais Levi attrapa sa main, alors qu'elle passait près de son visage, et posa un baiser volage sur son poignet. Quand il rouvrit les yeux, l'autre le regardait, comme pris d'envoûtement, et lui-même n'arrivait pas à croire ce qu'il venait de faire.
« Eren, regarde la route ! » s'écria Mikasa, et le jeune homme se retourna vivement pour constater que ses pneus tribords avaient déjà quitté la chaussée, labourant le bord d'une fosse d'obus profonde de cinq ou six mètres, en bordure de champs. Il rééquilibra prestement le véhicule, qui tangua sur ses suspensions, avant de retrouver le plat de la voie en terre sableuse et gravillonnée.
« À Wrath : qu'est-ce que vous foutez, les mecs ? Y a votre chauffeur qui s'endort ! les railla Jean à travers le poste radio.
— Non, euh… Il y avait quelque chose. J'ai vu…un mouton, mentit piteusement Eren en guise de réponse.
— Ben voyons ! ricana Kirschtein. Attention, tout le monde ! L'As du volant, Eren Jäger, nous signale un troupeau invisible en divagation ! »
Le sergent cherchait vraisemblablement une vanne pour lui répondre, mais il fut coupé par la voix de Manson :
« À toutes les unités Pegasus : n'utilisez pas la fréquence SSB pour vos conneries. Et merci de ne pas hennir vos noms aussi stupidement. »
Eren passa lascivement sa main dans ses cheveux pour les replacer en arrière. Il fixa quelques mèches indisciplinées derrière son oreille, avec un air séduisant de voyou qui s'amusait en toutes circonstances.
Levi arrêta subitement de l'admirer, se rendant compte de ses pensées absurdes, et encore révolté par son précédent geste, si mièvre qu'il ne pouvait croire en être lui-même l'auteur. Comme il fallait s'y attendre, l'une des filles finit par faire un commentaire. Par chance, il s'agissait d'Historia :
« Je tenais à vous dire, adjudant-chef… Même si c'est très personnel, ça me touche énormément de vous voir ainsi.
— Gamine…, tenta t'il de l'interrompre.
— Pardon, je ne veux pas vous embarrasser mais, pour moi, vous méritez tellement de connaître un peu de bonheur ! Peut-être même bien plus que n'importe qui, et vous avez raison d'en profiter. Je voulais que vous le sachiez. »
Mikasa émit un grognement inintelligible et le conducteur se mit à sourire, avec une vanité lumineuse et exaspérante.
« Regardez ! » s'alerta soudain ce dernier en pointant l'est du doigt, et tous lui obéirent.
Dans un bourdonnement qui se transformait peu à peu en tonnerre, une vague écumeuse remontait depuis l'horizon. Des centaines d'avions, en échelons alignés et rigoureusement symétriques, sur plusieurs rangs artistiquement agencés, fendaient le ciel d'un bout à l'autre, le striant de leurs longues traînées blanches et parfaitement parallèles. Ce n'était pas un banal essaim vengeur en approche, mais une lame d'empyrée qui sifflait en tranchant la stratosphère. À si haute altitude, la nuée semblait traîner les nuages d'un ciel d'orage derrière elle, comme la promesse d'un déluge. C'était un spectacle à couper le souffle.
Cette fois, les alliés étaient bien là. Cette mise en scène était un message destiné à l'adversaire : les choses sérieuses commençaient.
Les portes de Yalkell étaient ouvertes et gardées par la Garnison. Les soldats aux roses avaient, eux aussi, coiffés les casques GI* de l'UPL, et avaient alourdis leur armement habituel d'un ceinturon à pochettes remplies de munitions. Leurs Garand chargés en mains, ils régulaient le flux chaotique des civils en fuite vers Mitras. Les Jeeps d'Eren et Jean se présentèrent au checkpoint, ainsi qu'un des Halftracks, et Levi descendit pour se renseigner. Eren, ne tenant pas en place, sauta également à terre pour l'accompagner, en intimant discrètement à Chrysta de se cacher pour ne pas être vue.
G.I : pour « Galvanized Iron » (fer galvanisé). Au départ, cette inscription figurait sur tous les équipements et accessoires métalliques américains. C'est ce qui valut, par la suite, le surnom de « GI » aux soldats US, et qui est encore employé de nos jours.
En reconnaissant Levi, les hommes effectuèrent un salut respectueux et se répandirent aussitôt en explications :
Le district venait d'être touché par de nouvelles fusées V2. Celles-ci avaient créé une brèche dans la partie sud-ouest de l'enceinte. Depuis, des centaines de mangeurs d'hommes se déversaient dans l'entonnoir, ainsi que des troupes ennemies, générant une panique complète parmi les habitants.
C'était arrivé plus tôt que prévu, mais, au moins, Manson et le Bataillon avaient vu juste et ils étaient au bon endroit au bon moment. Dans le ciel, les combats aériens faisaient rage, et même si l'armée de l'air alliée pourchassait l'envahisseur avec ténacité, les obus pleuvaient sur la ville. La fumée noire des explosions s'élevait au-dessus des murs, s'effilant vers le nord sous une brise australe.
« Vous devez continuer d'évacuer un maximum de monde ! hurla Levi pour se faire entendre au-dessus de la cohue. Nous allons vous laisser des véhicules pour charger les blessés. »
Eren se tourna aussitôt vers leur convoi. Tâchant d'être le plus productif possible, il rebondit sur l'initiative de son chef en braillant au reste de son équipe :
« Tout le monde descend, on continue à pieds ! Armez-vous et chargez un max de matos et de munitions dans la Jeep dont le niveau de carburant est le plus bas ! Blindez-la à ras-bord ! On leur laisse l'autre et le convoyeur. Glenn, tu prends le volant. »
Tous mirent pieds au sol pour turbiner et, en un temps record, la réserve d'approvisionnement sur quatre roues redémarra pour pénétrer dans l'enfer, escortée des fantassins de la dernière heure, déterminés comme jamais.
Une fois immergés dans l'environnement urbain, leurs équipements devenaient enfin opérants, et leur offriraient un énorme avantage de terrain sur l'infanterie adverse. Cependant, ils durent vite cacher la Willys —qui risquait de devenir une cible facile— et, par la même, abandonner la liaison radio. Seul Jean conserva un PP-8 afin de communiquer avec Emma, elle-même désignée pour surveiller la bagnole et son contenu, ainsi que d'assurer le relais entre leur escadrille et le PC principal. C'était toujours plus rapide que les pigeons et plus discret que les fumigènes, songeait Eren pour se rasséréner. Mais leur adjudant-chef préféra, tout de même, que chacun s'équipe de pistolets de détresse et de cartouches de signalisation colorées.
« Noir : "SOS". Rouge : "repli"…, énuméra Levi en les distribuant. Jaune : "demande de signalisation". Répondez de la même couleur pour indiquer votre position. Vert… Prions pour l'utiliser, soupira t'il après une courte pause de réflexion. Il indiquera le succès de l'opération, autrement dit, la reprise du district. N'oubliez pas, notre rôle est d'endiguer l'assaut. Au-dehors, les forces alliées feront leur possible pour arrêter l'avancée de l'ennemi et son infiltration. Eren doit se frayer un chemin jusqu'à la faille et la reboucher grâce à son pouvoir de solidification, comme il l'a déjà fait par le passé. Ça devrait les ralentir. »
Ils avaient à peine quitté la ruelle où était garée la Jeep, en rasant les façades des bâtiments décrépits, croulants et lézardés, que le PP-8 se mit déjà à retentir :
« Le Bestial a été localisé au nord-ouest ! fit la voix affolée d'Emma. Vous êtes loin ? Vous me recevez ?! »
Levi s'empara de l'appareil que lui tendait spontanément Jean. Autour d'eux, les impacts de bombes ne cessaient de se succéder, en polluant grandement leur audition, et les poussières et fumées levées par ces derniers formaient un brouillard qui s'accumulait dans les rues, obstruant leur visibilité et leurs bronches.
« Du calme, petite. On te reçoit cinq sur cinq, mais on n'est peut-être pas les seuls. Sois concise. À toi.
« Oui…pardon. La cible avance vers Yalkel avec une escorte. Elle doit se trouver à environ six kilomètres, mais le Charrette n'est pas avec elle. À vous. »
Eren eut un rictus vétilleux. Si Le Rat entendait ça, il crierait au scandale. Mais, Levi étant loin d'être un expert en codification orale, il ne demanderait certainement pas à la jeune novice de faire davantage d'efforts. La situation était urgente, inutile de perdre du temps avec des renseignements clairs comme de l'eau de vaisselle.
« Reçu. Informe Papa-Charlie que Wrath bis se détache pour gagner le point de rendez-vous. À toi. »
Quoique. Finalement, son cher supérieur l'étonnerait toujours autant.
« Bien reçu, adj…euh, bien reçu ! Terminé.
— On a un gros tas en approche, les gars… » avertit Glenn, alors qu'un titan s'engageait vers eux en quittant le boulevard.
Levi rendit le PP-8 à Jean et avisa Mikasa. Celle-ci hocha gravement la tête, lui signifiant qu'elle était prête.
« C'est ici qu'on va se séparer, indiqua t'il avec son éternel flegme. Caporal Kirsctein, je vous laisse nettoyer cette merde. Gardez un œil sur l'Assaillant et tirez un fumigène noir si ça dérape. Sergent Arlelt —et le petit blond leva son regard anxieux vers leur chef, dressant le menton avec fierté— n'en faites pas trop. Vous risquez vite de devenir la cible idéale. Tâchez d'être le plus mobile possible.
— Je ferai de mon mieux pour tenir un maximum de temps, mais, si les circonstances m'imposent de devoir jouer les appâts, je n'hésiterai pas à le faire. J'espère même que c'est ce qu'il se produira, car cela signifierait qu'une opportunité s'offre à nous. »
Eren ne put retenir un sifflement mécontent, mais son meilleur ami l'écrasa d'un regard effrayant et empli d'admonition :
« Nous avons tous un rôle à jouer, aujourd'hui, déclama encore Armin. Et il peut être capital, qui que nous soyons. Il est donc impératif que chacun investisse toutes ses capacités, toutes ses ressources et toutes ses volontés, à la hauteur de ce qu'elles sont et sans soucis d'économies. Ainsi, même si tous ne reviendront pas, ceux qui sauront se sacrifier utilement pourront sauver de nombreuses vies. Bien plus que ceux qui mourront en ayant hésité, en fuyant, et dont la mort n'aura aucune rentabilité. »
Levi pencha la tête en l'observant, estimateur. Eren savait à quel point son vieil ami avait toujours eut le don d'intriguer ses supérieurs, et même de leur couper la chique.
« Partez, maintenant, ajouta le blond, en jetant un œil au titan qui était de plus en plus proche et, désormais, suivi d'un second. Il est trop tard pour terminer notre apprentissage, on se contentera de donner tout ce qu'on a. Et s'il vous plait, adjudant-chef, arrêtez un peu de nous vouvoyer quand vous nous appelez par nos grades ! termina t'il avec un soupçon d'effronterie.
— L'apprentissage dure toute la vie, Arlelt. En revanche, il y a longtemps que ton initiation est terminée. Tu as acquis la discipline et la détermination d'un soldat, mais aussi la clairvoyance d'un érudit. La souplesse de ton tempérament et de ton esprit sont des dons rares qui pourraient te propulser très haut. Dans ce domaine, tu as encore beaucoup à apprendre, mais je ne pourrai plus être ton instructeur. C'est une matière qui me dépasse largement et pour laquelle tu peux te sentir avantagé. C'est aussi pour cela que tu devrais protéger ta peau, selon moi. Perdre un si brillant intellect en devenir serait une grosse perte, pour l'armée comme pour le pays tout entier », le remercia Levi en lui tendant une poignée de main.
Armin grommela un vague « Arrêtez d'exagérer », mais la serra tout de même avec solennité.
Les perles argentées dévièrent ensuite sur Eren et figèrent le monde en l'emprisonnant dans la dance enchanteresse de leurs reflets. En vérité, les yeux de Levi étaient bleus. D'un bleu fumé ambigu, la nuance la plus froide de cette couleur primaire. Seuls le plomb et le zinc étaient ainsi irisés d'éclats cérulés, et cela définissait presque tout de lui. L'un était un métal des plus lourds, l'autre des plus légers. Et le regard de l'adjudant passait sans cesse de l'un à l'autre depuis qu'Eren l'avait croisé pour la toute première fois. À cet instant, il était sombre et pesant comme jamais.
« Eren…, entama t'il d'une voix basse et réservée.
— Je sais ce que j'ai à faire, et je ne ferai pas d'esbroufe », lui certifia le sergent avec un demi-sourire.
Mais cela ne fonctionna pas. Le regard de son amant était toujours aussi soucieux et anormalement absent.
« C'est bien, lâcha t'il, l'air dérangé. Sois prudent…très prudent. Allons-y, Ackerman. »
Pris d'une impulsion qu'il ne contrôla pas, Eren lui attrapa le poignet avant qu'il ne lui tourne le dos. Il sentit la surprise de ses camarades et le relâcha prestement, en soufflant d'une voix à peine audible :
« Vous aussi… »
Il n'y eu pas de réponse, mais le bref moment d'hésitation qui figea l'homme suffit à Eren. Pas de baiser d'adieu, ni de déclarations emmiellées et oisives. Même s'ils avaient été seuls, tout cela aurait été bien superflu.
Car ils n'avaient même plus besoin de se toucher ou de se parler pour savoir ce que l'autre ressentait. Car tout était dit, sans le moindre mot.
Les deux Ackerman prirent leur envol, choisissant le chemin le plus court, par la voie des toits, tandis que Jean, Glenn et les quatre recrues qui les accompagnaient, s'élançaient à l'attaque des premiers titans à leur portée. Eren ébouriffa une dernière fois les cheveux d'Armin, avant de mordre profondément l'abducteur de son pouce.
Après une heure de combat, Eren devait bien admettre que sa progression, pour rejoindre la brèche, était lente. Jamais il n'avait combattu un tel nombre de titans à la fois. Ces derniers surgissaient de nulle part, sans discontinuer, et les tirs des panzers, même s'ils manquaient de justesse, l'affaiblissaient considérablement. Il se demandait, avec amertume, combien de citoyens, récemment transformés par un tir fourbe de fléchette, il avait déjà tués. Chrysta combattait aux côtés de Jean et des autres, tournoyant autour des rixes qu'il engageait et estropiant ses adversaires pour lui faciliter la tâche. Au-dessus de leurs têtes, la tempête grondait. Les éclairs lumineux des chandelles vrombissantes et des crashs rythmaient la chorégraphie terrestre. Les chasseurs se croisaient, valsaient, fondaient, se fusillaient, larguaient, se redressaient ou se percutaient. Eren avait plutôt bien réussi à ignorer le chaos assourdissant de l'étage supérieur, jusqu'à l'arrivée d'une flotte insolite de transporteurs de fret lourd : des Messerschmitt Me 323 qui filaient vers Mitras en perdant de l'altitude. Ces cargos volants pouvaient transporter des escadrons entiers, et même des véhicules blindés. Une fois au sol, leurs nez s'ouvraient pour déverser rapidement le chargement. Leur effectif était mauvais signe, car il représentait un grand nombre d'envahisseurs bientôt débarqués à l'intérieur de la dernière enceinte. Mais l'écume des nuages enfanta vite d'un augure plus inquiétant encore.
D'autres planeurs, plus légers, se mirent soudainement à larguer des centaines de pébroques au-dessus du district. Au départ, Eren fut intrigué par cette tactique, la trouvant particulièrement idiote, car les hommes, au milieu du feu des chasseurs de l'Air Force, avaient peu de chance d'atteindre le sol et, s'ils y parvenaient, se retrouveraient bêtement éparpillés dans l'enclave, ce qui les affaiblirait énormément. Cependant, il déchanta vite. Tandis qu'ils chutaient, le sergent eut l'horreur de constater qu'ils se transformaient, et les voiles immenses qui s'ouvraient derrière eux suffisaient à peine à freiner leur descente précipitée, les rendant impossible à viser par les aéronefs.
Mahr faisait pleuvoir des titans sur Yalkell.
Les sangs d'Eren s'étaient glacés devant ces nuées funestes et, au-delà de la menace qu'ils représentaient, il imaginait le nombre d'eldiens innocents qui avaient été mobilisés pour servir, ainsi, de bétail. Il en avait la nausée.
Jean se percha sur son épaules et lui cria :
« Eren ! On ne tiendra pas, il y en a beaucoup trop ! On doit les emprisonner dans le district et prendre le gauche ! »
Le sergent répugnait à fuir. S'ils commençaient à reculer si tôt, ils seraient vite acculés plus loin. Ils devaient tenir encore, et il lui restait un atout à jouer.
Il tourna son corps massif vers Chrysta qui attendait leur décision, dressée sur un couronnement de cheminée. Leurs yeux se croisèrent et il leva la main vers elle, paume ouverte. Elle le regarda encore, cherchant une dernière fois son assentiment. Puis, sans la moindre lueur de doute, elle sauta entre ses doigts et courut sur son bras tendu pour venir s'accroupir près de son oreille. Là, elle posa une main sur son cou.
Cette fois, Eren sentit clairement la présence d'un intrus à l'intérieur même de son esprit. Ce fut bref, à peine perceptible, mais, maintenant qu'on avait éclairé ses connaissances, il savait reconnaître les relents de sédition parasites de l'Originel. Autrefois, il croyait que ces sursauts de panique ou de frustration lui appartenaient, même s'il ne se les expliquait pas. Désormais, il savait qu'il ne s'agissait pas de l'ombre de sa folie, et il s'appliqua à les ignorer. De même —et contrairement à la première fois où il l'avait utilisé, dans la précipitation et l'incompréhension la plus totale— il perçu toute l'omnipotence de l'Axe. Il ressentait les consciences de tous les eldiens disséminés sur l'île, dans un brouillard diffus et tissé de connexions. En se concentrant, il pouvait les effleurer de son esprit, un à un, comme lorsqu'il se trouvait dans l'entre-deux avec les primitifs. C'était une sensation de contrôle démesuré, et il ne s'y abîma pas, de peur de s'y perdre. Rassemblant toute sa volonté, il tenta de formuler une injonction simple, qui sortit de sa gueule dans un rugissement terrible :
PARTEZ !
Son cri retentissant résonna dans tout le district, et lui et ses camarades virent alors, avec incrédulité, les titans s'immobiliser. Leurs yeux vides s'élargirent et leurs corps devinrent flasques, inerte. Ils restèrent figés quelques secondes, bras ballants, avant de se réanimer et de faire demi-tour, se dirigeant tous de concert vers la brèche. Cette télépsychie était très difficile à manier, mais Eren avait réussi à leur indiquer la voie à suivre par le biais de projections mentales, qui n'étaient autres qu'un condensé d'images et d'émotions.
Evidemment, Sieg le défia, et Eren devait se concentrer de toutes ses forces pour appuyer ses intentions. Leurs esprits s'étaient trouvés et s'affrontaient, chacun tentant d'écraser la puissance de l'autre pour prendre pleinement le contrôle. Le sergent s'efforçait de tenir encore, au moins le temps que toutes les créatures ressortent et qu'il puisse fermer la faille.
Malheureusement, comme il fallait s'y attendre, Chrysta ne put lutter davantage, et un râle suffoqué lui rappela sa présence sur son épaule. La jeune femme essaya de dire quelque chose avant de sombrer tout à coup dans l'inconscience, entraînant Eren avec elle. Les connexions avec l'Assaillant s'engourdirent et il s'écroula sur lui-même, impuissant, tandis que sa perception du monde disparaissait dans le noir. Hagard, il sentit le fils de ses pensées se délier et se disséminer dans un fleuve obscur.
Il était revenu dans l'entre-deux-mondes, plongé à l'intérieur du subconscient collectif et infini, fascinant et terrifiant. Cette fois-ci, une présence étouffante cernait ses esprits, cherchant à les souffler comme un vent l'aurait fait d'un tapis de poussière : l'ange.
Eren était à sa merci, incapable de le combattre dans cette dimension, et l'entité était sur le point de posséder entièrement son corps. Quelque part dans le néant, il « entendait » les supplications et les appels de Chrysta, l'implorant de ne pas s'éparpiller et de retrouver son intégrité pour sortir de là, mais il l'écoutait à peine, inepte et transi. Ses accroches au monde réel se délitaient rapidement. Dans ces profondeurs cosmiques encore jamais atteintes, il perdait ses sens et sa mémoire, entrant dans une stase cérébrale et physique dangereusement proche de la mort complète et totale.
Soudain, une nouvelle conscience fit son apparition, s'introduisant entre lui et son démon avec violence. Elle noya Eren d'un torrent d'émotions indéfinissables qui le gonflèrent, inexplicablement, d'un cuisant sentiment de révolte. Il reconnut Hiro et ressentit son courroux. Comme la première fois, celui-ci le pourfendit d'un commandement impérieux et détonnant :
RASSEMBLE-TOI !
Et il lui insuffla une fureur sans précèdent, réveillant la sienne. Eren sentit les particules de sa conscience tournoyer en prenant de plus en plus de vitesse, accélérant le temps et rétrécissant l'espace. La présence du Titan Fondateur s'effaçait de plus en plus alors qu'il revenait à lui, quittant cet au-delà étrange.
Ses yeux s'ouvrirent sur le ciel d'azur. Il était allongé sur un sol pavé, et le corps de l'Assaillant disparaissait doucement près de lui. Encore une fois, il avait frôlé l'irréparable, mais il retenait un nouvel apprentissage de son voyage : sa colère était comme une plaie par laquelle se propageait l'infection. Il avait déjà compris, auparavant, que c'était elle qui lui valait sa remarquable synergie avec son titan, et elle avait même servie de nom de baptême à leur escadron du jour. Elle était la digue la plus résistante pour contenir l'être supérieur qui l'habitait. Elle pouvait le combattre, mais elle était aussi, paradoxalement, le chemin par lequel il fusionnait le plus parfaitement avec lui, et pouvait le sauver autant qu'elle pouvait le perdre. Tant qu'elle était animée d'une volonté consciente, elle permettait sa sauvegarde, mais il avait entrevu une limite tangible, le bord d'un précipice à peine perceptible dans les ténèbres, et il savait, dorénavant, qu'il lui suffisait d'un pas pour basculer. Au fond de quoi ? Cela, il n'en avait aucune idée.
Mais ce n'était pas la seule chose qu'il avait vu. À présent, il savait comment procéder, et ne devait plus hésiter à le faire.
« Hiro ! appela t'il alors, en cherchant à se relever malgré la migraine qui lui vrillait le crâne. HIRO !
— Je suis là ! », lui répondit la voix espérée.
Levi et Mikasa s'étaient postés dans un bosquet mince, à deux kilomètres de Yalkell, en attendant de repérer leur proie. Ils avaient pensé y trouver une position avantageuse située en plein sur la trajectoire du Bestial, mais les choses se compliquèrent vite. Des centaines de titans affluaient de tous côtés, comme si ils avaient pu les détecter à des lieues à la ronde. Levi n'en avait jamais vu autant. La horde se pressait au bas des troncs pour tenter de les atteindre, et ils étaient si nombreux qu'ils parviendraient bientôt à coucher les arbres géants.
« Ce n'est pas normal, analysait Mikasa. Pourquoi en ont-ils tant après seulement nous deux ? »
Levi fronça les sourcils. Techniquement, le Bestial ne pouvait pas les repérer, elle et lui, car, d'une part, les Ackerman avaient subi trop de brassages génétiques pour apparaître sur son radar et, d'autre part, ses pouvoirs, en tant que simple primitif, étaient très limités comparés à ceux du Fondateur.
« Des patrouilles ont dû nous voir pendant qu'on traversait, répondit-il. Si on a été reconnu, pas étonnant que tous ces déchets nous collent le train. J'ai laissé un bon souvenir à Sieg Jagër, à ce qu'il parait. J'imagine qu'il n'est pas pressé de nous revoir. »
Les titans pullulaient tellement, aux abords de Yalkell, qu'ils avaient gagné énormément de temps en les utilisant comme piliers de relais afin d'arriver jusqu'ici, et en en tuant évidemment un maximum au passage. Mais leur petit massacre n'avait pas dû être des plus discrets et, maintenant, le Bestial connaissait leur position. Nul doute qu'il enverrait son armée de pantins anthropophages les harceler avec pugnacité pour les empêcher de lui nuire.
« Je vois un peloton de cavalerie aux couleurs de l'UPL », l'informa soudain sa coéquipière.
Levi leva les yeux vers le sud :
« C'est la compagnie de Blackbull », précisa t'il alors, en reconnaissant les cornes peintes en noir sur les ailes des M4 Sherman et des redoutables M26 Pershing, pareilles à celles qui décoraient le casque en peau de locomotive du trivial sergent-chef.
« Ils vont à sa rencontre. Rejoignons-les, on gagnera du temps. »
Elle approuva, et les deux soldats s'élancèrent, tranchant encore quelques nuques en route. La distance était longue jusqu'à la procession de tanks, sur la plaine, mais les titans épars qui vagabondaient sur leur chemin leur permirent, une nouvelle fois, de se propulser par la voie des airs, tout en émoussant leurs lames. Il était flagrant que les monstres n'en avaient qu'après eux deux, à présent, car ils convergeaient sans cesse dans leur direction, ignorant totalement le peloton de blindés qui traçait entre leurs jambes alors que celui-ci ne se gênait pas pour leur tirer des salves assez terribles pour exploser, littéralement, les plus petits gabarits.
Quand il fut à bonne portée du char de tête, Levi envoya l'un de ses grappins au sol, à l'avant des chenilles, et enclencha le propulseur à gaz pour atterrir sur le glacis avant, aussitôt rejoint par Mikasa. Bull, assis au poste de commandement et le buste dépassant de la coupole en serrant, dans une main, le commutateur d'intercom, rit grassement en les reconnaissant. En revanche, le pilote, dont la tête était initialement sortie par l'écoutille avant, s'était farouchement rétracter dans sa coquille, croyant probablement à l'impact d'un projectile. Levi le vit réapparaître, entre ses jambes, pour s'écrier de façon intraduisible :
« Crap ! What's the hell this dumbass doing !? Is that supposed to be funny, sergeant ?!
— Don't worry, it's alright ! That handsome boy is our bug friend !
— Whaddya mean ?
— I know this fly. It's stings, ha ha ! But it's on our side.
— What's this fucking bullshits ?!
— Well, like you're saying, it's mines ! Keep cool, guys ! ricana son commandant. James —et il s'adressait au tireur responsable de la radio, à droite du conducteur, par le biais de son commutateur— warn our men and the TAC than "Wrath Bis" has joined us. »
Même si Levi l'entendait à peu près distinctement, il se rappelait de l'utilité de la radio de bord depuis ses tribulations avec Eren en panzer VI. À l'intérieur de la conserve roulante, le vacarme était assourdissant, et s'ajoutait à cela les casques lourds ainsi que le chaos extérieur. L'interpellé disparut dans le bloc avant et l'adjudant demanda au colosse à la peau basanée des détails sur la situation.
« Le babouin sera bientôt en vue, déclara l'autre. Mais, d'après les rapports, il se planque derrière plusieurs lignes de panzers et un essaim de ventres sur pattes ! Ça va pas être simple de l'atteindre. On va rejoindre les six compagnies déjà en face. Pour l'instant, elles arrivent à peine à le freiner et doivent reculer vers nous, mais d'autres arriveront bientôt. Quand on sera assez près, moi et mes gars asthmatrons leurs saloperies de Tigers. Si on a une ouverture, on visera en priorité ses châsses et ses calouses*. De front, on ne pourra pas avoir sa nuque, il faudra qu'il se dame. Mais, puisque vous êtes là, j'espère bien vous voir lui bourdonner autour comme des moucherons jusqu'à le piquer au bon endroit.
— On va coopérer. Occupez-vous du cortège, nous passerons devant.
— Ok, mais restez pas sur la croupe de cette vache, vous allez vous faire balayer. Le feu se rapproche. »
Châsses : les yeux (argot).
Calouses : les jambes (argot).
Levi et Mikasa s'arrimèrent à l'arrière du véloce petit Sherman, tandis que son équipage s'installait en formation de combat, verrouillant les trappes pour que le blindage soit hermétique et transforme le véhicule en bunker mobile. Bien vite, la prairie sur laquelle ils progressaient fut persécutée par les tirs, soulevant des volutes de fumée noire tout autour d'eux, comme des éruptions de boue et de mottes de terre. Ils se mêlèrent aux rangs arrière des escadrons dont parlait Blackbull, et le nombre de blindés s'éleva soudain par centaines. Des hommes, à bords de Willys, servaient d'éclaireurs à la cavalerie, et l'une d'elles vint à leur rencontre. Bull réapparut et échangea quelques mots avec ses passagers. D'autres compagnies arrivaient par le sud-est. Il y eut quelques échanges radio et l'armada de tanks se stoppa, sans pour autant cesser le feu sur les titans qui titubaient vers eux.
Levi fit un signe à Mikasa et ils prirent leur élan, bondissant de char en char jusqu'à gagner la première vague. Alors, ils voltigèrent d'un monstre à l'autre au milieu des échanges de feu sifflants, faisant s'écrouler les géants tour à tour.
Au bout d'une demi-heure, l'adjudant se réceptionna brutalement à l'avant d'un chasseur M36 Jackson, en évitant soigneusement de s'agripper au canon brûlant qui tirait sans se soucier de sa présence. L'un des culs-de-plomb du bloc-avant s'offusqua en entrouvrant sa trappe :
« Damn it ! Dude, don't do things like that ! »*
Levi l'ignora, lui et son charabia, attendant que son binôme le rejoigne. Mikasa atterrit sur la tourelle et resta accroupie tandis qu'ils faisaient le point :
« Ils sont extrêmement nombreux, examina t'il. J'ai déjà jeté mon sac, combien reste-il de bouteilles dans le tien ?
— Trois.
— Tch ! Il va falloir économiser sévèrement…, réfléchissait Levi. Il faut qu'on se concentre prioritairement sur la cible, maintenant. On n'a pas le choix. On va demander au sergent-chef Andrews de détacher une unité pour nous envoyer au plus près et assurer notre couverture, c'est encore ce que…
— Regardez ! » le coupa t'elle subitement en pointant les murs.
L'adjudant tendit le cou et aperçut, au-dessus de Yalkell, une silhouette ailée fondant sur le cœur du district.
« On dirait le Marteau… » souffla t'elle.
En effet, Levi croyait bien avoir reconnu le titan primitif d'Hiro Fritz, et celui-ci venait de disparaître derrière les remparts. Il fut soudain pris d'un mauvais pressentiment, et il n'était pas le seul :
« Vous pensez que ça veut dire qu'Eren et les autres ont des ennuis ? » s'alarma Mikasa.
Ils partageaient bien les mêmes angoisses.
« C'est possible…
— Alors il faut y retourner ! » infirma t'elle avec empressement.
Il hésita et elle se fit plus pressante :
« Je vous rappelle que protéger le réceptacle de l'Originel est notre priorité absolue ! De toute façon, on est piégés. Sieg Jagër avait prévu le coup et, en nous faisant traquer de la sorte, il a réussi à nous coincer. Nous n'avons plus assez de gaz, ni de lames, pour arriver jusqu'à lui sans prendre des risques inconséquents. Si nous voulons l'avoir, il faut réviser le plan pour le prendre par surprise et, surtout, nous réapprovisionner.»
Elle avait raison. Même si Levi répugnait à abandonner leur mission, alors qu'ils étaient si près du but, il devait bien avouer que l'angoisse le tiraillait trop, à présent, pour qu'il réussisse à se concentrer correctement. Porter secours à Eren prévalait sur tout le reste, même d'un point de vue purement professionnel. Il finit par opiner et lui intima simplement :
« Suis-moi. »
Et ils se replièrent, gravitant de nouveau au gré des blindés pouvant leur servir d'appuis, jusqu'aux lignes arrière. Une fois atteintes, Levi se percha, avec habilité, à l'avant d'une Jeep qui roulait doucement pour ne pas brusquer son sapeur-télégraphiste embarqué. En voyant les hautes bottes de cuir atterrir en enfonçant la tôle, le chauffeur, pris de stupeur, fit une embardée et se mit à brailler :
« Wow wow ! Man, are you nut ?! It's dangerous ! Beat it !
— Reconduisez-nous aux murs, ordonna le passager clandestin avec son air le plus menaçant.
— What ?! glapit l'autre, en immobilisant la voiture.
— Là-bas, tenta de se faire comprendre l'adjudant, en indiquant Yalkell du doigt. Vroum-vroum, speed-speed ! » illustra t'il encore, en tapant du pied sur le capot.
Les deux soldats à bords s'entre-regardèrent, hébétés, et celui qui manipulait le poste, à l'arrière, fit même une petite gestuelle insultante, en faisant tourner son index près de sa tempe. Levi était sur le point de lui faire comprendre à quel point il avait raison de le penser cinglé, quand Mikasa sauta à ses côtés. L'espace étant étroit, elle dut se rééquilibrer en lui saisissant la taille. Il ne cilla ni ne chancela, restant droit et ancré pour qu'elle se réceptionne à l'aise. Elle le lâcha dès qu'elle eut trouvé son équilibre —ce qui prit à peine une seconde— et tenta de l'aider, avec ses quelques notions sommaires du dialecte du bloc de l'Ouest :
« You drive we Yalkell. »
Le conducteur la fixa avec une expression si ahurie qu'il en avait l'air débile. Finalement, il se secoua et attrapa le commutateur réservé aux communications de proximité :
« Corporal Cameron to staff sergeant Andrew : we've got a problem with the scary dwarf. He wants us to bring him back to the Western Sina's District. Over.
— From Andrews to corporal Cameron : do what he asks.
— Roger. »
Mikasa enjamba le tableau de bord et s'assit sur la main-courante, posant les pieds sur le coffre d'outillage, à gauche du passager arrière qui eut un mouvement de recul en piaillant à son collègue :
« Don't upset his bitch, she gives me the creeps… »
L'autre ne répondit pas et sembla confirmer sa collaboration à Levi :
« Ok, guy, we'll escort you. But get down of there ! »*
La Jeep eut à peine le temps de ralentir, à l'approche de la porte cernée de titans, que Levi se dressa sur le siège passager pour lancer ses grappins. Sa manœuvre fit tressaillir le conducteur, une fois de plus, et, activant la traction, il laissa une dernière sommation dans son sillage :
« Décampez avant de vous faire bouffer ! »
Mikasa le suivait de près, et ils purent entendre l'un des soldats s'exclamer, avant que la Willys ne fasse demi-tour :
« You're welcome, short-arse ! »
Une fois au sommet du mur, les deux Ackerman étudièrent rapidement l'ampleur des dégâts sur la ville.
Ils virent le Colossal au cœur de la mêlée et en prise avec une multitude de chasseurs qui, telle une nuée de mouettes au-dessus d'un banc de maquereaux, plongeaient chacun à leur tour pour le viser en piquée. Cet exercice de voltige assurait plus de précision à leurs tirs et, même en se protégeant la nuque, Armin ne tiendrait guère longtemps. Certains missiles pouvaient aisément transpercer sa main. Il en avait déjà fait la malheureuse expérience quelques semaines plus tôt.
Levi tira un fumigène jaune pour repérer le reste de ses hommes. Deux autres lui répondirent ou, plus exactement, trois. Celui qui avait été tiré depuis le temple principal avait été doublé d'un deuxième, et l'adjudant songea que cette accentuation devait indiquer la position d'Eren, l'Assaillant n'étant visible nulle part. Cette constatation lui procurait, d'ailleurs, un désagréable sentiment d'urgence.
Lui et la brune ne mirent que quelques minutes à gagner le parvis et se posèrent à la hâte lorsqu'ils aperçurent Jean Kirschtein, à couvert sous l'une des arcades du lieu de culte. Historia était étendue entre ses bras et paraissait consciente, bien qu'il la soutienne.
« Adjudant-chef ! s'écria t'il. Vous revenez déjà ?
— Nous avons rebroussé chemin en voyant le Marteau d'Arme se poser dans les environs. Que s'est-il passé ? Où sont Eren et Hiro ? »
Le caporal lui fit un compte-rendu des essais désastreux du semi-titan et de la reine. Pour finir, il râla, dépité :
« Je n'ai rien compris à ce qu'il s'est passé ! Ça semblait marcher, mais Ch…sa Majesté s'est évanouie tout d'un coup, et je crois qu'Eren aussi car, en même temps, l'Assaillant s'est effondré. Les titans sont redevenus hostiles et on s'est grouillé de dégager Jagër. Mais, après, impossible de réveiller ce trouduc ! Hiro a débarqué et il est sorti de son titan pour s'occuper de lui. Ensuite, il s'est enfuis à l'intérieur —il indiqua les portes ouvertes sur la nef— sûrement pour éviter que son pouvoir ne déclenche une catastrophe au réveil d'Eren... Car je l'ai bien senti, ce coup-ci, et c'est franchement bizarre ! Quand il a retrouvé ses esprits, Eren l'a appelé, puis il s'est précipité à l'intérieur à sa poursuite…
— Eren était lui-même ? » se renseigna Mikasa.
Il la contempla avec des yeux ronds, incapable de lui fournir une réponse exacte, et ce fut Historia qui, d'une voix faible, la convainquit :
« Oui, il a vu quelque chose. Il a eu une idée…
— Quoi ? Laquelle ?! clamèrent, d'une même voix, les deux Ackerman.
— Je ne sais pas…, se désola t'elle, tandis que ses yeux gravissaient la façade du monument pour se perdre au-delà avec confusion. Ils…sont là-haut. Ils vont… Ils vont ouvrir le ciel…
— Chrysta ! s'inquiéta Jean. Reviens à toi ! »
Elle battit des paupières et Mikasa se jeta à genoux près d'elle, lui saisissant la main :
« Je suis là…, sembla t'elle la rassurer. Calme-toi et respire. Sors de cette purée, regarde-moi… »
Les orbes lapis-lazuli retrouvèrent, soudain, une étincelle de vie en se braquant sur la brune :
« Mikasa… » la reconnut-elle. Et Levi, impatient, en profita pour agir :
« Ackerman, reste avec elle. Kirschtein, avec moi ! »
Sans un mot de plus, il gravit le pignon en une série de tractions, sans se soucier d'accidenter les sculptures et fresques hiératiques. Il plongea, ensuite, entre les deux clochers et se propulsa sur le faîte de la nef centrale, fusant jusqu'au transept. Lorsqu'il l'atteignit, il bondit par l'une des fenêtres géminées et béantes de la tour de croisée, arrêtant sa course en roulant sur le plancher poussiéreux et soumis aux quatre vents. Les arches étroites et doublées se découpaient sur tout le pourtour de la salle circulaire, offrant un panorama complet de la cité. Face à l'une d'entre elles et tournés vers Mitras, Hiro et Eren étaient debout et avaient vivement tourné la tête vers lui, surpris de son irruption.
Le jeune sergent parut plus inquiété que soulagé par l'arrivée de son supérieur, et se détourna de lui pour saisir vigoureusement le bras de Fritz :
« Maintenant, vite ! tonna t'il à l'adresse du blond qui, blême, semblait déchiffrer la certitude dans ses yeux.
— Très bien, allons-y », approuva Hiro, dans un sourire triste qui alarma davantage Levi.
Il sentait que les deux hommes venaient de prendre une décision cruciale et, peut-être, irréparable.
« Eren ! » l'appela t'il en se jetant vers eux.
Il voulait savoir. La peur le dominait totalement. Jean criait, dans son dos, des propos qu'il n'était plus en mesure de saisir. Le temps eut beau ralentir pour lui laisser voir le sergent serrer les doigts d'Hiro entre les siens, ce ne fut pas suffisant. Il ne put rien pour les arrêter, et le jugement s'abattit.
Un reflet étrange et un silence pesant le désarçonnèrent. Il se figea, comprenant qu'il était trop tard, et son regard se porta au-delà des ouvertures. Un vent infernal se mit à souffler, mu par des forces extraordinaires qui le rendaient centrifuge, et il s'enroulait autour de la tour en devenant de plus en plus violent. Levi sentait son courant froid et pouvait imaginer sa force, mais ils semblaient à l'abri dans la colonne de cette tornade immobile, bien que les sifflements de ses flans créaient un vacarme pandémoniaque. Le ciel s'outrageait d'être ainsi perforé, et se répandait en tonnerre furieux, mais Eren et Hiro ne semblaient rien entendre de tout cela. Ils avaient rouvert les yeux et se sondaient l'un l'autre, intensément, comme s'ils s'exprimaient mutuellement tous leurs remords et leur pardon.
La danse du souffle s'arrêta soudain, et celui-ci changea de direction, filant vers Mitras en soulevant les pans des capes du Bataillon. Levi était incapable d'articuler, conscient qu'un miracle dépassant la compréhension humaine était sur le point de s'accomplir. Il sentait ce vent étrange qui s'infiltrait maintenant sous les archivoltes et le poussait en avant, comme l'aspirant vers le fond du paysage.
Puis, brutalement, le firmament se déchira. L'azur disparut, dévoilant un abîme de néant vertigineux qui plongea le monde dans les ténèbres. Toute vie suffoqua et trembla. Pendant un court instant, il n'y eut plus que l'étendue du vide sombre, au-dessus et tout autour d'eux, les engloutissant comme les enfers. Une envie de vomir lui serra le larynx tandis qu'il était sûr d'assister à la chute de l'univers.
L'air, immobile, semblait se liquéfier et devenir irrespirable; mourant, comme eux. Et puis, la clarté revint, sauvage, foudroyante et conquérante. Elle les aveugla alors que la voûte du monde se reformait, dans un orage furieux et strié d'éclairs cinglants. Les nuages tournoyaient, tel un cyclone dont l'œil, vide et percé d'un rayon solaire des plus purs, n'était autre que le centre parfait de la trinité des murailles.
Il y eut une nuit, il y eut un matin. Genèse apocalyptique.
Quelque chose se propagea depuis l'épicentre, telle une onde sur un lac calme. La lame concentrique fondit vers eux à une vitesse effroyable, immatérielle mais curieusement visible par la déformation des molécules gazeuses sur son passage. Elle les faucha sans s'arrêter, et Levi fut projeté au sol. Un grondement sourd et incroyablement puissant accompagna le phénomène, avec plusieurs secondes de retard et en faisant trembler tout le bâtiment.
Les oreilles sifflantes et la vue brouillée par le choc, l'adjudant rampa sur le bois grinçant et troué par les vers menuisiers, levant la tête vers l'orient pour voir le cataclysme ébranler Sina et continuer vers la seconde enceinte. La tempête au-dessus de Mitras, elle, semblait se résorber au fur et à mesure que s'éloignait le séisme aérien, et l'atmosphère redevenait progressivement normale.
« Qu'est-ce que vous avez foutu ?! essaya t'il d'articuler, mais sa propre voix lui vrilla le crâne, rauque et vibrante.
— Lâche-le, Eren ! » entendit-il à travers la poix qui engluait son audition.
Il aperçut Jean, écroulé sous l'une des arches et tentant de se relever en s'accrochant à l'appui. Levi suivit son regard bouleversé qui été fixé en direction des deux autres.
Eren, toujours debout comme si ce maelstrom élémentaire et inexplicable ne l'avait même pas effleuré, scrutait l'horizon en leur présentant son dos large, dont les épaules nobles et fortes se découpaient dans la lumière aveuglante du soleil qui se dévoilait à nouveau. La stature de l'homme semblait, à cet instant, infrangible et auréolée d'un éclat de puissance incroyable. À genoux près de lui et recroquevillé vers l'avant, Hiro gémissait de douleur, sa main toujours prise en étau dans la sienne. Une fumée blanche enveloppait leur poigne. Levi pouvait sentir l'odeur de la chair brûlée, et voyait même celle du blond se décharner à vue d'œil. La brûlure se propageait le long de son bras, telle de l'encre sur un buvard, et avait déjà atteint le coude. La manche noircie de son cuir se désagrégeait, en révélant la peau roussissante qui se rétractait, fondait et se déchirait, laissant apparaître les tissus des muscles qui prenaient des teintes brunes de viande cuite. Pourtant, le blond ne se débattait pas, endurant la souffrance de son mieux, sans pouvoir retenir des hurlements de plus en plus virulents auxquels son bourreau paraissait totalement sourd.
« Eren, lâche-le ! Tu vas le tuer ! lui cria Levi, en peinant à reprendre son équilibre.
— Pas encore…, lui répondit l'autre, à voix basse et sans même se retourner. Je dois leur donner un ordre précis…
— Quoi ? À qui ?! » rugit l'adjudant, mais la terre se mit à trembler violemment.
Levi faillit tomber à nouveau mais alla s'adosser à un mur, craignant que la tour ne cède. La secousse fut si terrible que quelques cloches tintèrent dans les flèches avant de l'édifice. Un fracas d'un nouvel ordre attira son attention, au-dehors, et, saisi d'effroi, il vit les murs du district se fissurer de part en part. Des blocs se détachèrent des parois, suivis de pans entiers.
Les murs s'effondraient et quelque chose semblait se mouvoir dans leurs entrailles. Les gardiens endormis dans la pierre se réveillaient, par centaines, s'extrayant des ruines avec langueur. En quelques minutes, les murailles du district n'étaient plus qu'un tas de gravats, et les monstres, d'une quarantaine de mètres de haut, se mirent en marche, alignés dans le demi-cercle parfait qui les avait immobilisés pendant des siècles, et avançant droit devant eux en écrasant tous les ennemis qui se trouvaient sur leur route. Les titans communs n'étaient que des insectes à côté d'eux. Comme le Colossal, dont ils avoisinaient les proportions cauchemardesques, ils étaient également dénués d'épiderme et aussi lents que lourds.
Levi tourna la tête au nord, puis au sud, et il crut que ses jambes allaient le trahir en cédant aux vertiges qui le prenaient. Le sas ouest n'était pas le seul à avoir été touché, car la rangée de créatures gigantesques se poursuivait à perte de vue, d'un côté comme de l'autre. Sina tout entier n'existait plus, et il y avait fort à penser qu'il en valait de même pour Rose et Maria. Ces choses devaient être des milliers, peut-être des millions. C'était l'armée la plus terrifiante qu'on avait jamais vu et, même lui, Levi Ackerman, en éprouvait des frissons de peur viscérale. Avec elle, la guerre était d'ores et déjà remportée. Mais à quel prix ?
« C'est la fin du monde ? » demanda Jean, près de lui.
Le caporal était pâle comme un mort et ses lèvres tremblaient. Levi ne lui répondit pas, lui-même encore sous le choc, mais un éclair jaune bien particulier rappela sa raison, et il se retourna brusquement vers les deux réceptacles. Encore une fois, tout se passa trop vite pour qu'il n'ait le temps d'agir. En se posant sur la scène, ses yeux virent qu'Eren avait relâché sa victime, et celle-ci le regardait, à présent, avec une expression vide et possédée. Les yeux d'Hiro étaient plus rutilants que jamais, comme les flammes d'un incendie dévastateur et consumant. Eren y avait plongé les siens, entièrement absorbé par le charme.
« NON ! hurla Levi, désespéré, mais la vapeur entourait déjà leurs corps, et les arcs électriques se faisaient de plus en plus nombreux.
— Sortons d'ici ! » s'affola Jean en tirant son supérieur vers une fenêtre.
Ils eurent à peine le temps de se réceptionner sur les ardoises du toit principal que la tour de croisée se scindait pour s'écrouler. Des pierres déjointes glissèrent vers eux et le poids des deux titans, en pleine transformation, fit s'affaisser toute la charpente et les voûtes de pierres. Les deux soldats détalèrent aussi vite que possible pour ne pas être pris dans les décombres, tandis que les jambes cyclopéennes s'enfonçaient dans le chœur en détruisant tout le chevet.
L'adjudant et le caporal regagnèrent le parvis en se laissant glisser en rappel, alors que l'un des clochers avant, dont les fondations avaient été par trop de fois sollicitées, se détachait pour se coucher sur la place où il se fracassa dans un éclatement de rocs taillés. Levi s'en éloigna à reculons, en tentant d'apercevoir les deux shifters par de-là la vapeur et le nuage de poussière levé par l'éboulement.
« Que s'est-il passé !? s'époumona Mikasa en arrivant à sa hauteur, talonnée par le capitaine Krauss qui soutenait la reine encore faible.
— Je ne sais pas…, répondit-il sans cacher sa déroute.
— Les murs sont tombés ! coassa Jean.
— Oui, on a vu ! dit-elle. Mais pourquoi ?!
— Parce que le pacte a été rompu… »
Ils se tournèrent tous vers Historia. La jeune fille avait l'air las, mais tenait sur ses jambes malgré tout.
« Eren a utilisé Hiro pour briser le sceau. Durant un court instant, nous…nous avons tous vu l'Entre-deux… » semblait-elle s'émerveiller en regardant les profondeurs du ciel.
Certains la lorgnèrent d'un œil critique, inquiet qu'elle ait pu perdre ses esprits face à tant de prodiges terrifiants. Mais Levi n'oubliait pas qui elle était, ni Mikasa, et ils prononcèrent ensemble :
« Comment ? »
Les deux Ackerman, surpris de l'écho dans leur voix, se jetèrent un regard bref et estimateur avant que l'ainé enchaine :
« Comment a-t-il pu faire ça ? Je croyais qu'il en était incapable, d'après vos affirmations.
— Il a usurpé le pouvoir de l'Originel pour l'utiliser à nos fins, lui répondit la reine en retrouvant un air sombre. Enfin… Malheureusement, celui-ci y trouve son compte aussi, et l'a sûrement laissé faire, en fin de compte, car maintenant… »
Un grondement guttural de bête enragée les fit lever les yeux vers les silhouettes des deux titans qui apparaissaient enfin plus clairement.
« ...Eren n'est plus là », termina t'elle avec accablement.
Levi étudia les deux créatures qu'il découvrait. L'une d'elles était frêle et gracieuse, arborant les courbes voluptueuses de la féminité. Sa taille était fine et ses hanches larges, prête à accueillir et à porter la vie. La Matrice méritait bien son nom, car tout son corps inspirait la luxure et la fécondité. Ses seins, ronds et généreux, dont les extrémités se dressaient dans la brise fraîche, semblaient aussi lourds que fermes, et étaient la promesse d'une nutrition abondante autant que de plaisir pour son partenaire, tout comme le galbe parfait de sa croupe. Malgré ses dimensions, cet être représentait toute la perfection de la femme humaine. Les longs cheveux dorés cascadaient sur son dos et ses épaules menues, mais son visage avait conservé les traits délicats d'Hiro, bien qu'ils fussent légèrement plus affinés et moins anguleux. La quittant des yeux, il décida d'affronter la seconde incarnation, et son estomac se tordit.
« Eren… ? hoqueta t'il.
— Non ! insista Historia. Ce n'est pas lui ! Celui que vous voyez est le Titan Fondateur ! Et, s'il est apparu, cela veut dire qu'Eren est complètement dominé par sa conscience… »
Mais Levi avait énormément de mal à la croire car, devant eux, se dressait un géant dont l'apparence était l'exacte réplique de celle du jeune homme. Il reconnaissait tout de ce corps aimé et entièrement nu. Tout, sauf l'expression de ses yeux verts étincelants qui témoignait, en observant la femelle en face de lui, d'une bestialité ne pouvant lui appartenir. Sa carrure athlétique était tendue dans une posture des plus agressives.
« Pas de doutes, c'est un mâle ! siffla Jean, avec une admiration feinte visant à détendre le climat de tension et de frayeur qui les étouffait tous. Je comprends mieux les prouesses de cet enfoiré de Jagër, maintenant !
— Non… Impossible ! ânonnait Mikasa, atterrée. C'est impossible que ce soit la vraie forme de ce monstre !
— Il faut croire, établit la jeune reine, que cet être n'a jamais eu de forme précise. Sa survie dans notre monde ne dépend que de sa faculté de mimétisme. Pour acquérir toutes les fonctions nécessaires à son organisme, il copie simplement l'anatomie et le métabolisme de son hôte. Ce plagiat parfait est sa métamorphose la plus aboutie, et n'a plus rien à voir avec tous ses clones malformés et incomplets. Cette version finale nous prouve qu'il avait besoin d'une symbiose exceptionnelle pour acquérir les dernières fonctions qui lui manquaient, et principalement celle de la reproduction… »
Le Titan Féminin défiait son vis-à-vis d'un regard furibond, apparemment peu coopérative. L'Originel fit un pas vers elle et elle recula, crachant comme une chatte et montrant les dents. L'autre gronda furieusement à son encontre et la saisit par les cheveux, la forçant à s'agenouiller avec une violence inouïe.
« Si il la féconde… » tenta de les alerter Historia, mais Levi, les sangs bouillonnant de panique, avait anticipé cette issue depuis longtemps et s'exclama, au bord de l'aliénation :
« Il faut les arrêter ! »
Sans réfléchir davantage, il s'élança le premier, ne tenant pas compte du cri de Mikasa pour le retenir. Son grappin s'ancra à la carre du clocher restant, alors qu'il se propulsait vers la droite pour contourner ce qui restait du temple. Avec une célérité prodigieuse, il atteignait déjà le dos de la Matrice assouvie, qui se débattait au sol, quand il le vit : un char Panther tapi dans une rue adjacente, dont le canon de calibre soixante-quinze millimètres était braqué sur le couple.
C'était trop tard, il ne pouvait plus modifier sa trajectoire. Il sentit, soudain, une douleur déchirante lui traverser l'arrière de la cuisse gauche et, alors que le blindé crachait une ogive dans sa direction, il fut simultanément et salutairement tracté vers l'arrière. La charge, apparemment de nature explosive, heurta les reins de la femelle qui poussa une plainte stridente, et le souffle repoussa encore l'adjudant qui voltigea comme une feuille morte pour finir sa course au sol, roulant sur les dalles de pierre. Le câble relié au grappin qui s'était planté dans ses muscles s'étira de nouveau, et il fut traîné sur le sol, échappant de peu à la chute de nouveau gravats alors que l'Originel se jetait sur le panzer V pour l'écraser avec vengeance. La glissade de Levi s'arrêta quelques mètres plus loin, entre les jambes de Mikasa qu'elle gardait fléchies pour se maintenir en place, son deuxième grappin la retenant, rivé au sol derrière elle.
« Pardonnez-moi, dit-elle aussitôt. J'ai réagi par instinct… »
Levi grimaça. Sa cuisse lacérée était atrocement douloureuse. Ses muscles devaient être dans un état lamentable, sectionnés et inutilisables, mais cette gamine venait néanmoins de lui éviter de finir pulvérisé. Il se maudissait de ne pas avoir repéré le chenillé à temps. C'était une chance pour lui qu'elle eut fait preuve d'une meilleure observation.
« Dans ce cas, il faut croire que tes instincts sont supérieurs aux miens », la remercia t'il à sa manière détournée.
Elle lui tendit la main pour l'aider à se remettre debout. Il l'accepta et sentit immédiatement que les dégâts étaient aussi catastrophiques qu'il l'imaginait quand il vacilla, se raccrochant à son épaule. Avec hargne, il tira sur les crochets métalliques pour libérer sa cuisse. Le sang inonda son pantalon clair et troué, en laissant figurer à quel point les plaies devaient être profondes. Ça n'allait pas lui faciliter les choses pour la suite.
« Où est la reine ?! s'horrifia subitement le dénommé Krauss.
— Quoi ? s'affola Kirschtein à son tour, en regardant de tous côtés. Elle…elle était là il y a une seconde ! »
Non loin, les rugissements des deux partenaires titanesques, dont les préliminaires sexuelles semblaient être une lutte primitive et animale pour la soumission, faisaient un raffut épouvantable. À coups de pieds féroces, la femelle se démenait pour échapper à la poigne du mâle, qui la surplombait et la frappait sans ménagement en vue la calmer. Levi le vit tordre l'un de ses bras, à la limite de la rupture, pour l'obliger à se tenir tranquille tandis que, de sa main libre, il essayait de saisir l'une de ses chevilles, prêt à la posséder par tous les moyens. Ce spectacle révoltant avait beau lui laisser un goût amer, l'inquiétude que lui soufflait la soudaine disparition d'Historia était bien pire encore. Il promena son regard sur les environs, à l'affût, et finit par l'apercevoir. Sa gorge se serra et il ordonna :
« Là-haut ! Elle est là-haut ! Caporal Kirschtein, Ackerman, ramenez-là tout de suite ! »
Jean s'élança dans les airs, mais Mikasa resta immobile, les lèvres entrouvertes et les yeux écarquillés en contemplant la silhouette de la jeune femme, qui s'était rapprochée au plus près d'Eren. En équilibre sur la balustrade d'une vaste terrasse qui ornait le sommet du bâtiment le plus proche de l'Originel, lui-même accroupi et occupé à sa besogne obscène, Historia le dominait, alors, de plus d'une dizaine de mètres. Ses longs cheveux blonds et défaits s'agitaient dans le vent, et sa stature était fière, plus royale que jamais auparavant.
« Mikasa ! paniqua Levi. Qu'est-ce que t'attends ? Je ne peux pas y aller, ma gaine est foutue ! »
Prisonnière de cette vision séraphique, la jeune femme resta émerveillée et pétrifiée. Levi sentit un froid intense le parcourir alors qu'elle répondait simplement, d'une voix brisée :
« Je n'ai plus de gaz.
— Putain, où est ton sac ?!
— Je dois… J'ai promis… Elle sait ce qu'elle fait… », délira t'elle encore.
Comprenant qu'il n'en tirerait rien plus rapidement, Levi se tourna vers le capitaine Krauss :
« Filez-moi votre gaine droite ! »
L'homme s'activa à lui obéir tandis que lui-même déséquipait la sienne, endommagée lors de sa chute. À l'intérieur de celle-ci, la bouteille de gaz percée sifflait en crachant son contenu sous pression. Par chance, Jean serait bientôt assez près de la souveraine pour la protéger au cas où…
« EREN ! héla soudain Historia avec force, et Levi la vit, au comble de la stupeur, tirer une cartouche de fumigène rouge en plein dans la nuque du Titan Fondateur afin d'attirer son attention sur elle. Celui-ci chercha l'importun autour de lui et, la repérant, se redressa pour l'étudier. Une fois debout, il dépassait l'immeuble d'une tête. Derrière lui, le Titan Féminin en profitait pour s'éloigner en rampant, blessée et tardant à se régénérer.
« Qu'est-ce qu'elle fout, merde !? » jura Levi en accélérant ses gestes pour se ré-équiper, dans une précipitation survoltée qui le rendait maladroit.
Krauss l'aida en attachant les fixations du matériel de remplacement, car il était lui-même inapte pour le niveau de tridimensionnalité que demandait la hauteur à gravir. Par où était-elle grimpée ? Même Jean mettait du temps à la rejoindre. Finalement, Eren avait raison : elle était bien plus douée qu'elle n'en avait l'air.
« Reviens à toi, Eren ! se mit-elle à l'implorer. Souviens-toi de ta promesse ! Je t'en supplie ! Souviens-toi que tu es un ennemi de l'humanité… »
La bête la regardait et l'écoutait, un voile d'indécision dansant dans ses yeux lumineux et captivants.
« Chrysta ! Reste pas là, c'est dangereux ! » hurla Jean en escaladant, enfin, le garde-corps du dernier niveau.
Mais elle l'ignora, écartant les bras comme pour s'offrir au monstre qui lui faisait face. Son sourire magnifique et encore enfantin illumina son visage, se dessinant entre ses larmes qui s'étaient mises à couler :
« Oui, c'est ça…Tu peux y arriver, Eren ! Tu peux le dominer ! Ta volonté est la plus forte de l'humanité. Elle est plus authentique que tout ce qu'il ne pourra jamais imiter de toi… Réveille-toi ! »
Levi suspendit l'un de ses gestes en voyant le titan se prendre la tête entre les mains, comme plongé dans un état de folie subite. Il rugit, et un bras se leva pour tenter d'attraper la petite blonde qui souriait toujours. Les doigts tremblants semblaient être mus par des forces contradictoires, incapables de l'atteindre malgré tous ses efforts visibles. Les deux esprits venaient certainement d'entamer un combat intérieur pour se disputer la maîtrise de leur enveloppe physique. Levi laissa une bouffée d'espoir remonter jusqu'à son cœur, qui tambourinait à lui en briser les côtes. Elle avait réussi, Eren revenait…
Un coup de feu unique résonna tout à coup, dont l'écho se répercuta sur les façades de la place. Levi en chercha vaguement l'origine du regard, mais un dernier hurlement douloureux de Jean Kirschtein le rappela :
« NON ! CHRYSTA ! »
Il entendit les sanglots étouffés de Mikasa, derrière lui, alors que la reine vacillait comme la flamme d'une chandelle, les mains posées sur sa poitrine, crispant ses doigts au loden effilé de sa pèlerine où une tâche sombre commençait à s'étendre. Elle murmura une dernière prière à l'adresse d'Eren, et ses yeux, pareils aux saphirs les plus purs, s'éteignirent et se fermèrent. Ses bras retombèrent et son corps bascula en avant.
Levi suivit sa chute du regard, l'esprit vide et dévasté, refusant de croire ce qu'il voyait.
La reine de Paradis se brisa sur le sol, comme une poupée de porcelaine, aux pieds du Titan Originel.
Celui-ci contempla sa dépouille de longues secondes, et puis, tout d'un coup, leva la tête vers le ciel pour pousser un long cri de fureur impitoyable. La vapeur enveloppa son corps, brûlant subitement comme s'il se transformait encore.
Et c'était le cas. Quand le nuage se dissipa, l'Assaillant était réapparu, rugissant toujours avec une haine retentissante.
« Elle a réussi : Eren est revenu. Allons sortir Hiro de là pendant qu'on en a l'occasion, et débusquons l'ordure de sniper qui a fait ça avant de devenir ses nouvelles cibles. On est trop exposés, il faut se mettre à couvert », proposa froidement Mikasa.
Levi tourna lentement la tête vers elle, effaré. Bien que l'expression de la brune fut redevenue neutre, ses yeux étaient remplis d'eau qui débordait sans qu'elle n'ait besoin de fermer les paupières, s'écoulant le long de la balafre sordide qui diabolisait son ancienne beauté, et sans même lui soutirer un seul soupir. Sa voix était ferme et assurée lorsque, ravalant sa souffrance de son mieux, elle rappela le professionnalisme de son supérieur :
« On ne sait pas de quoi est encore capable le Bestial, et il court toujours. Tout comme Magath. Et… »
Elle se tut en regardant le titan de son frère, et Levi pouvait comprendre ses craintes : Eren avait peut-être reprit le dessus sur le Fondateur, la menace qu'il représentait planait toujours sur eux, et les titans étaient plus nombreux que jamais.
Elle essuya ses larmes d'un revers de manche, dans un geste presque machinal, comme si elle n'avait pas le temps pour cela maintenant. Ce qui était vrai.
Voyant qu'il ne bougeait toujours pas, elle ajouta encore :
« La journée n'est pas terminée. »
Générique : The longest Day - écrite par Paul Anka - 1961 :
Beaucoup d'hommes sont venus ici en tant que soldats,
Beaucoup d'hommes y passeront de cette façon-là.
Beaucoup d'hommes compteront les heures
En traversant le jour le plus long.
Beaucoup d'hommes sont las et fatigués,
Beaucoup d'hommes sont là pour y rester.
Beaucoup d'hommes ne verront pas le soleil se coucher
Quand ce sera la fin du jour le plus long.
Le jour le plus long,
Le jour le plus long...
Ce sera le jour le plus long...
Rempli d'espoirs et rempli de peurs,
Rempli de sang, de larmes, et de sueur*...
Beaucoup d'hommes, par milliers considérables...
Beaucoup d'hommes, pour la la victoire,
Marchant tout droit vers la bataille
Durant le jour le plus long de l'histoire...
Le jour le plus long,
Le jour le plus long...
Ce sera le jour le plus long...
Rempli d'espoirs et rempli de peurs,
Rempli de sang, de larmes, et de sueur*...
Beaucoup d'hommes, par milliers considérables...
Beaucoup d'hommes, pour la la victoire,
Marchant tout droit vers la bataille
Durant le jour le plus long de l'histoire !
( *petite inversion dans la phrase de sweat et de tears pour que ça rime, j'ai pas pu me retenir^^ c'est joli et ça ne change rien au sens. )
Pour ceux qui ne le sauraient pas, les civelles sont des alevins d'anguilles. Ce passage m'a été très inspiré par une scène mythique du film « Le Grand Chemin » (qui ne date pas d'hier, je l'admets). Mais bon, qui n'a jamais fait ce genre de crasse à sa petite sœur en rentrant de la pêche ? Avec une bonne poignée de crevettes frétillantes ou un concombre de mer bien gluant pour tester ses cordes vocale ?^^ Quoi ? Me dîtes pas que je suis toute seule…
« Crap ! What's the hell this dumbass doing !? Is that supposed to be funny, sergeant ?!
(Merde ! Qu'est-ce qu'il fout cet abruti ?! C'est censé être drôle, sergent ?!)
— Don't worry, it's alright ! That handsome boy is our bug friend !
(Ne vous inquiétez pas, tout va bien ! Ce beau gosse est notre ami l'insecte !)
— Whaddya mean ?
(qu'est-ce'ça veut dire ?)
— I know this fly. It's stings, ha ha ! But it's on our side.
(Je connais cette mouche. Elle pique, haha. Mais elle est de notre côté.)
[Quand le destin me choisit pour lutter contre les forces du mal, je deviens…
Miraculous, Levi Bug ! ]
Oups, sorry ! Oui, j'ai aussi des références de ce niveau là ^^, merci à mes pucerons. D'ailleurs ce satané générique me pollue tellement que je ne peux plus regarder une coccinelle sans penser à un yoyo et une paire de collants. Blague à part, pour ceux qui connaissent, ma fille de trois ans est persuadée que tous les gens contre qui je râle ont été "akumatisés"... Le pire c'est que, comme je ne trouve pas de juste raison pour lui expliquer en quoi ils me gênent, je finis par lui dire que c'est "à peu près ça"...hem.
— What's this fucking bullshits ?!
(C'est quoi ces putains de conneries ?!)
Hé oui car, littéralement, « bullshit » se traduit par « merde de taureau » et comme c'est Blackbull qui répond, ben... ouais, même en anglais, je fais des jeux de mots pourris, pardon ^^)
— Well, like you're saying, it's mines ! Keep cool, guys ! ricana son commandant. James —et il s'adressait au tireur responsable de la radio, à droite du conducteur, par le biais de son commutateur— warn our men and the TAC than Wrath Bis has joined us. »
(Bah, comme tu dis, c'est les miennes ! Restez calmes, les gars ! James, [...] préviens nos hommes et le TAC que "Wrath (colère) Bis" nous a rejoint)
« Damn it ! Dude, don't do things like that ! »
Merde ! Mec, fais pas des trucs comme ça !
le dialogue suivant, je vous le mets directement traduit :
- Wow Wow ! Mec, t'es cinglé ?! Putain ! Dégage, c'est dangereux !
- Reconduisez-nous aux murs.
- Quoi ?
- Là-bas. Vroum-vroum, vite-vite !
[…]
Mikasa : « Vous conduire nous Yalkell.
- Caporal Cameron au sergent-chef Andrew : Nous avons un problème avec le nain effrayant. Il veut que nous le ramenions dans le district Ouest de Sina. A vous.
- D'Andrews au caporal Cameron. Faîtes ce qu'il demande.
- Roger.
[...]
- Ne contrarie pas sa « femelle » (nana/meuf), elle me donne la chair de poule ...
- Ok, mec, on va vous escorter. Mais, descend de là ! »
« You're welcome, short-arse ! » : « De rien, nabot ! »
Les bâtiments liés au culte des murs ont la même architecture que les églises, mais, pour garder un minimum de cohérence religieuse, je préfère ne pas les appeler ainsi. Enfin, toutes mes allusions théologiques sont souvent volontaires, malgré tout, car cela m'inspire beaucoup dans cette histoire. Après tout, ce n'est pas ma faute si l'île s'appelle « Paradis »...
L'appellation « Jour le plus long » qui a inspiré le titre de mon chap, des deux films et du roman, est issue d'une citation d'un feld-maréchal allemand, Erwin Rommel, datée du 22 avril 1944 :
« Croyez-moi, Lang, les premières vingt-quatre heures de l'invasion seront décisives... Pour les Alliés, comme pour l'Allemagne, ce sera le jour le plus long. »
Note : contrairement à ce qu'on peut lire partout, la cravate de Levi n'est pas une Lavallière. Dans le doute (et après des recherches rapides mais infructueuses) j'avais d'abord relayé cette thèse de fanfiqueurs, mais elle doit maintenant être corrigée :
La Lavallière est une cravate caractérisée par un nœud visible, souple et proéminent, que l'on incorpore presque systématiquement à une jaquette. Elle est confectionnée, le plus souvent, dans une soie épaisse et colorée, de façon vive ou foncée. Ce n'est pas le cas de ce que porte Levi, on est bien d'accord.
D'après moi, il s'agit d'une simple cravate française du XVIIème. Oui-oui ! la mode, ça a toujours été nous ! Ou alors, c'est un petit clin d'œil à la nation du roi soleil, car cette cravate était la plus courante du temps de Louis XIV. Au départ, la cravate est un ornement militaire. Les aristos, eux, portent encore le jabot. Cette partie de l'uniforme nous a été soufflé par les croates, d'où le nom « cravate », et n'est qu'un simple foulard que les hommes nouent autour de leur cou. Les victoires martiales influençant les tendances, la cravate se fera très vite une place conséquente dans l'univers de la mode, mais la Lavallière haute-couture ne verra le jour que bien plus tard…
