Prélude I

"You are who you are on your very worst day. Anything less is a comforting lie you tell yourself to numb the pain. "

Rich Burlew

"The measure of a man's real character is what he would do if he knew he would never be found out."

Thomas Babington Macaulay

Everything is said and done
Everyone has had their fun
Time to make my exit from this
Fairytale
My departure was foreseen
From the very beginning
Assume life of insanity
Sayonara

Circus-P, INSAnITY

La joue reposant négligemment au creux de sa main, une lycéenne avait contemplé le ciel d'un regard blasé. Rien ne se reflétait sur ses yeux, en dehors des couleurs orangées dont le crépuscule maculait le monde qui s'étendait en dehors de sa salle de classe. Des couleurs qui lui évoquaient la couche de rouille d'une structure métallique rongée par les ans comme par l'humidité, s'écaillant et pourrissant, jour après jour, mais s'obstinant malgré tout à demeurer debout au lieu de s'effondrer enfin sur elle-même...

Plus rien ne pouvait retenir son attention, que ce soit au sein de ce lycée ou à l'extérieur, l'un comme l'autre fusionnant pour devenir le même bâtiment décrépi que son unique occupante voyait comme une prison, quand bien même elle formait l'unique monde possible pour le reste des insectes qui grouillaient à la surface de cet organisme malade.

Si un de ses camarades avait observé Light Yagami à cet instant précis, son visage se serait barré d'un sourire. Il était réconfortant de constater que l'ennui n'était pas le privilège de la plèbe, la fine fleur de l'élite pouvait aussi donner l'impression de se faner quand on la forçait à demeurer à l'ombre d'une salle de classe.

Néanmoins, s'il avait poursuivi sa contemplation un instant de plus, l'observateur hypothétique aurait pu entrapercevoir une lueur illuminer le brouillard d'apathie qui se substituait à la lumière dans les yeux de celle que ses camarades voyaient parfois comme une impératrice, faveur qu'elle leur renvoyait dans son fort intérieur, en leur offrant une considération digne de celle d'une personne de son rang pour les insectes qui bourdonnaient à la périphérie de son champs de vision.

Elle avait adressé une longue litanie de reproches aux cieux en guise de prières, en réponse, la voûte céleste lui avait donné l'impression de s'entrouvrir pour laisser le passage à...un carnet ?

Oui, un simple cahier d'écolier dont la silhouette évoquait celle d'un papillon déployant ses ailes d'un noir de jais, tandis qu'il s'entrouvrait au cours de sa chute.

Une simple oscillation au sein de la ligne monotone qui formait son attention. Le trouble occasionnée par l'intrusion de cette touche de surréalisme au sein d'un univers bien terne, il fut balayé d'un haussement d'épaules quasi imperceptible.

Néanmoins... elle s'était donné la peine de calculer approximativement l'emplacement du point de chute de ce carnet. Futile, il s'agissait vraisemblablement d'une illusion d'optique, à moins que ses paupières ne se soient refermés l'espace de quelques instants sous le poids de la fatigue, substituant une couche d'onirisme sur un quotidien des plus terre à terre.

Mais après tout... dans son état, elle n'attendait déjà pas grand chose du monde qui lui ouvrirait ses portes à la fin des cours, les mendiantes n'avaient pas le luxe de choisir ce qu'on glisserait dans leur sibylle, et les prisonnières meublaient leur quotidien avec le peu qu'il pouvait leur offrir, y compris l'illusion que quelque chose était digne de retenir votre attention ici bas...

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Des mots bien lourds de sens se reflétaient dans les yeux d'une lycéenne tandis qu'elle laissait son regard errer sur la première page de ce carnet que rien ne distinguait d'un simple cahier d'écolier...ou si peu... Ne serait-ce que les circonstances de sa découverte, où la nature des règles que son ancien propriétaire avait inscrites sur ses premières pages en guise d'explication. Des règles surréalistes, sans être dépourvues d'une certaine cohérence interne, et qui gravitaient autour de la toute première.

L'humain dont le nom est écrit dans le cahier meurt.

« ...ridicule... »

Jugement qu'elle avait rendu sans l'ombre d'une hésitation dès l'instant où elle avait déchiffré ces mots, débout au milieu de son lycée.

Verdict qui ne méritait toujours pas d'être révisé, même après le recul que lui avait offert le trajet de retour à son domicile, alors pourquoi ? Pourquoi était-elle revenu sur ses pas pour ramasser la pièce à conviction et la glisser dans son sac ?

Il y avait une réponse des plus limpides à ces interrogations légitimes... Elle n'avait tout simplement rien de mieux à faire...

Et maintenant ? Que faire du pouvoir hypothétique dont la providence l'avait gratifié ?

Tapotant son bureau du bout des doigts, Light médita sur cette question morbide. Elle n'avait que l'embarras du choix, après tout, il y avait une quantité phénoménale de personnes qu'elle estimait de trop sur cette terre... Autant aller droit à l'essentiel, une fois qu'elle se serait débarrassé de celle qui était en tête de sa liste, il n'y aurait plus besoin de se préoccuper du reste...

L'ombre d'un sourire passa sur le visage de la lycéenne tandis qu'elle contemplait sa propre main, et les traces que son passage laissait sur les pages d'un carnet.

Light Yaga...

Un stylo oscillait sur sa pointe tandis que sa propriétaire sentait son propre bras trembler... Pourquoi hésiter ? Hésiter face à une syllabe et quarante seconde de délicieuse volupté où elle pourrait savourer l'illusion qu'elle profitait du meilleur moment de sa vie, le tout dernier ? Ce n'est pas comme si elle avait dérobé l'arme de service de son père et retiré toutes les balles du barillet à l'exception d'une seule, avant de le faire tournoyer et d'appliquer le canon d'un revolver par dessous son menton, en priant pour que le hasard lui accorde ce qu'elle n'avait pas le courage de s'offrir directement.

Le risque n'était pas d'une chance sur six, ou de cinq chance sur six si on adoptait la perspective d'une adolescente... Il était justement de zéro... Pathétique, elle n'avait même pas le courage d'aller jusque là...

Qu'est-ce qui pouvait la retenir d'inscrire son nom sur cette page, dans le vain espoir qu'il ornerait sa tombe moins d'une minute plus tard ? La possibilité insignifiante que Sayu frapperait à cette porte cinq minutes plus tard, pour réclamer à sa grande sœur une assistance qu'elle n'était plus en mesure de lui apporter ?

Oui, une possibilité insignifiante, non, inexistante, mais néanmoins bien trop réelle pour Light Yagami...

Refermant le carnet sur son propre nom mutilé par l'hésitation, la lycéenne enterra ses espérances malsaines et la culpabilité de les avoir caressé d'un peu trop près sous la couverture d'un noir de jais d'une death note.

Que faire ? Ranger ce cahier inutile à la place la plus appropriée, le fond de sa corbeille à papier ? Le laisser prendre la poussière au fond d'un tiroir, pour s'offrir le luxe de rêvasser que la clé de sa cellule était entre ses mains, et qu'elle aura le courage d'effectuer une tentative d'évasion, un jour prochain, en sachant pertinemment qu'elle se terminerait par un échec ? Ou bien...

L'index d'une adolescente pressa le bouton d'un téléviseur. Elle était peut-être en tête de sa propre liste noire, mais une foule innombrable se pressait continuellement juste derrière, il ne lui faudrait guère de temps pour qu'un volontaire de plus se présente à la surface d'un écran... De préférence, un volontaire dont les derniers instants pourraient lui apparaître en direct...

Comme il fallait s'y attendre, le monde s'empressait de répondre à ses attentes quand il s'agissait de lui donner une raison supplémentaire de se désespérer de sa présence en son sein.

Un meurtrier multirécidiviste, barricadé dans une école maternelle avec huit élèves et quelques professeurs, encerclé par une horde de vautours qui survolaient le bâtiment, dans l'attente anxieuse qu'un de ses occupants ajoute au moins une septième victime à son curriculum vitae... Avec un peu de chance, le cadavre qui les faisait saliver par avance serait celui d'un enfant, ce qui ne manquerait pas de faire monter leur audience d'un cran significatif.

Détournant les yeux de ce spectacle écœurant, la fille d'un commissaire focalisa son attention sur les chiffres qui clignotaient à la surface de son réveil.

D'ici cinq secondes, il serait 18h22. Parfait, largement le temps d'écrire...

Otoharada Kurou.

Voilà, ce n'était pas plus difficile que ça d'inscrire un nom sur ce carnet, finalement...

Maintenant, il suffisait de patienter... Quarante secondes...

Les doigts de l'adolescente martelaient son bureau de plus belle. Trente-cinq secondes.

Un laps de temps des plus insignifiant, mais il mettait tout son temps à s'écouler... Trente secondes...

C'était déjà trente secondes de trop, elle avait sans doute mieux à faire que d'attendre... Mieux à faire... Si seulement c'était le cas... Vingt secondes... Vingt secondes passées à méditer sur une réflexion de Bergson.

Nous n'arrivons pas à saisir par la pensée le temps, qui est écoulement perpétuel. Mais il suffit de faire une expérience simple – attendre qu'un morceau de sucre fonde – pour s'apercevoir que l'Univers « dure ».

Ah ça pour durer, il durait, cet univers comme le cancrelat qui souillait sa surface... Dix secondes...

Tic-tac... Tic-tac... Dans l'espace invisible où l'instant passé filait entre ses doigts pour laisser la place à son successeur, Light Yagami réalisa qu'elle avait substitué les battements de son cœur au tic-tac d'une horloge. Ce cœur qui battait à tout rompre dans l'anticipation que celui d'un autre pourrait bientôt se recroqueviller dans son dernier mouvement...

Cinq secondes... Elle y était arrivé... Même si ça ne durerait que le temps de quatre malheureuses secondes, elle ne s'ennuyait plus...trois...deux...une... Rien... Ce n'est pas comme si elle avait la moindre raison de s'en étonner, mais elle avait eu la faiblesse de se prendre au jeu vers la fin...

Plus aucune raison de se retenir, donc. La pointe d'un stylo commença à tracer le dernier kanji de son nom de famille avant que la voix incrédule d'une journaliste ne la fasse tressaillir.

Les otages ressortaient de l'établissement ? Un coup de théâtre des plus inattendu, mais les caméras ne mentaient pas, contrairement aux journalistes, et c'était bien huit enfants que la spectatrice voyait courir en direction des policiers.

Est-ce que leurs meurtrier potentiel avait dévoilé à la face du monde et d'une petite cynique que même les criminels avaient un cœur...ou plutôt que certains d'entre eux n'avaient pas le cœur à abattre des enfants ? Si le monde se décidait à détruire ses illusions de cette manière là, pour changer, peut-être qu'elle pourrait succomber à la faiblesse de lui offrir... de s'offrir une seconde chance finalement...

Un coup de théâtre supplémentaire vint s'ajouter au premier. Le preneur d'otage était mort... et la police niait fermement avoir tiré le moindre coup de feu... En fait, si on en croyait les paroles incrédules des enfants qui respiraient l'air de la liberté retrouvée suite à plusieurs d'enfer en présence de leur futur bourreau, ce dernier s'était simplement évanoui, les mains crispés contre son propre cœur...

La conscience d'une adolescente fut traversée par un éclair de compréhension... Une attaque cardiaque ?

Ses yeux exorbités oscillèrent entre l'écran d'une télévision et son propre nom... ce nom qui demeurait mutilé juste au dessus d'une notice chronologique rédigée avec quarante seconde d'avance.

Elle avait failli... Ridicule... C'était ridicule... Mais le jugement n'avait plus la sonorité désabusé d'un constat, il semblait même vibrer de la même panique qui avait poussé une lycéenne à relâcher son stylo de peur de le remettre en mouvement par inadvertance..

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Comme le disait si bien Sherlock Holmes, quand on élimine l'impossible, ce qui restait, aussi improbable soit-il, ne pouvait que constituer la vérité.

La réalité du pouvoir de ce carnet demeurait dans la zone de l'impossible, mais elle se rapprochait de la frontière du probable, menaçant d'envoyer valser une simple coïncidence.

Oui, un coïncidence... mais si une deuxième s'ajoutait à la première... Il y avait même une manière fort simple de dissiper l'ambiguïté, après tout, les attaques cardiaques n'était que la possibilité par défaut, ce carnet déployait un éventail beaucoup plus larges d'agonie à destination de ceux qui en orneraient les pages, les seules limites étaient l'imagination de sa propriétaire...

Réflexions qui furent interrompis par un vrombissement assourdissant évoquant le bourdonnement d'une mouche de taille démesurée, celui d'une, non, plusieurs motos. Signe avant coureur d'une question qui avait la sonorité d'une menace malgré ou plutôt en raison de la parodie de tendresse dont on l'avait enrobé.

« Hé, Beauté, ça te dirait de t'amuser avec nous ? »

Un frisson parcourut l'échine de l'adolescente tandis qu'elle glissait la main dans son sac pour refermer les doigts sur un spray à poivre...effleurant au passage la couverture noire d'un cahier.

A la plus grande honte de la fille d'un policier, une vague de soulagement se substitua à un début de panique. C'était une autre jeune femme qui s'était reflété dans les lunettes qu'un malotru relevait pour dévoiler un regard libidineux.

Il s'en était fallu de près pour que la bande de hyènes l'encercle pour lui susurrer une proposition indécente en lui faisant comprendre qu'elle ne serait pas en position de la décliner.

Tout s'était joué à une distance de quelques mètres...ou une période de quelques secondes...

« N...non...L...laissez-moi...tranquille... »

Pour le meilleur comme pour le pire, la roulette s'était arrêté sur une autre. Fallait-il s'en réjouir ou s'attrister d'avoir la faiblesse de se dissimuler derrière l'infortuné bouclier humain qui tremblait à sa place ?

« Laissez-moi tranquille qu'elle dit ! Ah, trop mignonne. »

Des paroles qui n'auguraient rien de bon pour la malheureuse...ou celle qui se serait porté à son secours au lieu d'effectuer une retraite stratégique en franchissant la porte d'une supérette.

La forme variait, le fond demeurait... Ce n'était pas la première agression auquel elle assistait, ce ne serait pas la dernière, tôt ou tard, elle aurait le rôle de la victime pour changer, une expiation appropriée pour avoir endossé si souvent celui de la spectatrice qui faisait semblant de ne rien voir... mais si elle n'avait pas le courage d'intervenir avant qu'il ne soit trop tard, elle pouvait au moins trouver celui de...

Faisant mine de feuilleter un magazine, dont la couverture dissimulait celle d'un cahier, une lycéenne inscrivit d'une main fébrile toutes les occurrences possibles d'un nom, ce nom qu'un voyou avait clamé à la face du monde, mettant au défi ceux qui l'entendaient de venir l'interrompre avant d'être parvenu à ses fins... Six variations pour la même notice chronologique, mort par accident.

Un tremblement agita le poignet qu'elle retourna pour dévoiler le cadran d'une montre, une ondulation parcourut la gorge de sa propriétaire quand elle releva timidement la tête en direction de la curée qui se poursuivait de l'autre côté de la vitre.

Le masque impassible qu'elle s'efforçait d'endosser se fractura. Ils étaient en train de commencer à lui arracher ses vêtements ?! Ils n'allaient quand même pas la violer en public ?! Quelqu'un allait forcément s'interposer, autrement qu'en maculant la surface d'une page de quelques lignes ! Quelqu'un devait le faire ! Ce monde n'était tout de même pas suffisamment corrompu pour laisser ce genre de scène se dérouler à sa surface en toute impunité...

Mais un coup d'œil aux passants comme aux quelques clients qui lui tenaient compagnie dans ce magasin acheva de dissoudre ses illusions... D'ailleurs, il n'était même pas nécessaire de regarder autour d'elle... Après tout, elle non plus n'avait pas fait mine de porter assistance à une victime de harcèlement alors même qu'elle était sur le point de constituer le corps d'un délit infiniment plus grave...

Non, non...Non ! Elle ne pouvait pas les laisser faire, il fallait que... M...mais peut-être que si elle attendait... Oh, trente secondes de plus, la situation se résoudrait d'elle-même... O..oui... il lui fallait juste trente secondes pour rassembler le peu de courage à sa disposition si un carnet n'avait pas pris le relais entre-temps... Vingt-cinq secondes maintenant... Ce n'est pas comme si une poignée de secondes de plus ou de moins ferait la différence à ce stade...

Oh que si, elles faisaient toute la différence du monde pour celle qui se débattait entre les mains de ses agresseurs... Si les rôles avaient été inversés, si la roulette s'était arrêté sur une lycéenne, épargnant cette jeune femme qui rentrait vraisemblablement du travail, est-ce que les choses se seraient déroulés différemment ? Aurait-elle osé se porter à son secours, celle qu'elle contemplait faire face à son triste sort, ou se serait-elle contenté de presser le pas ? Et quand bien même cela n'aurait fait aucune différence de substituer l'une à l'autre, est-ce que ça excusait pour autant l'indifférence vis à vis de la malchanceuse ? Bien sûr que non... Bien sûr que non !

Un flot de bile remonta à la gorge de Light Yagami. Pour...quoi ? Pourquoi personne ne faisait-il quoi que ce soit ? Pourquoi était-elle la seule personne en mesure d'interrompre les festivités avant qu'elles ne tournent définitivement au drame ?

Vingt-secondes... Mais qu'est-ce qu'elle pouvait bien faire, en dehors d'ajouter une seconde victime à l'orgie dont les préliminaires se déroulaient sous ses yeux ? On pouvait bien lui accorder des circonstances atténuantes quand même? Personne ne pourrait lui reprocher d'être demeurée dans l'ombre... Non, personne ne le lui reprocherait...en dehors d'elle-même...

Quinze secondes... L'adolescente ferma les yeux sur l'horreur qui se déployait quelques mètres plus loin. Malheureusement, tant qu'elle serrerait ce cahier contre son cœur, elle ne pourrait pas se boucher les oreilles, laissant sa conscience jouer les ventriloques avec les rires gras des criminels et les appels au secours de leur victime.

Dix secondes... Pour la première fois de sa vie, elle pria... Des supplications qui s'adressait à un cahier d'écolier en lieu et place du Dieu qui brillait par son absence.

S'il te plaît... Par pitié... Faites que ça marche...Il faut faire quelque chose... Quelqu'un doit faire quelque chose...Tu dois faire quelque chose sinon...je devrais...le faire à ta place...et tu...tu sais bien que je n'en suis pas capable... Fais quelque chose... Je t'ai dit quoi faire... Fais-le...si ce n'est pas pour moi... Fais-le pour elle...Fais-le au moins pour elle...

Une larme coula sur la couverture noir de jais d'un carnet, sans donner l'impression de l'émouvoir pour autant.

Cinq secondes. Cinq secondes qui mettaient une éternité à s'écouler, que ce soit pour l'infortunée qui se débattait ou celle qui n'osait même plus regarder. Il ne se passait rien... Il ne se passerait rien...

Quatre secondes. Je te donnerais tout ce que tu veux... Tout... Je peux même t'offrir cette syllabe que j'ai pas eu le courage de terminer si en échange, tu peux...la sauver...

Trois secondes. Qu'est ce que tu veux à la fin ? Mon âme ? Je te la donnerais pour ce qu'elle vaut... Ma vie ? Pour ce que vaut la vie, tu peux bien la prendre avec...

Deux secondes. Pitié...

Une seconde. Assez !

Calant ce maudit cahier sous son bras, la lycéenne plongea une main fébrile dans son sac pour en extirper une arme d'autodéfense, ce ne serait pas suffisant face à une demi-douzaine de hyènes, mais si elle détournait leur attention dans sa direction, leur première victime aurait peut-être l'occasion de s'enfuir... A défaut d'offrir son âme à ce stupide carnet, elle pouvait bien offrir son corps à une meute de prédateurs, sous conditions qu'il laisse une inconnue fuir hors de leur portée...

Un vrombissement strident vrilla les tympans de l'adolescente. La proie ne l'avait pas attendu pour s'enfuir, et bien évidemment, le chef de meute s'était déjà précipité à ses trousses... se plaçant dans la trajectoire d'un camion que rien ni personne n'avait annoncé.

Se figeant sur le seuil d'une supérette, Light demeura interloquée, les tympans bourdonnant toujours de l'écho du craquement sinistre qu'avaient fait résonner les trente-huit tonnes qui avaient broyé sans hésitation celui qui s'étaient précipités de lui même sous leurs roues. Des roues qui écrasèrent également l'improbable sous le poids de l'impossible... Un impossible qui avait balayé tout les possibles pour s'imposer comme la seule véritable réalité.

Aussi répugnante que soit la vision de cette flaque de sang qui se déployait sur le bitume, la lycéenne n'osait pas baisser les yeux, de peur que ne s'y reflète la couverture noire d'un cahier. Ce cahier qui avait répondu à ses attentes...

« Eh...he...hehehe...hehehehehehehehehehehehehehehe... »

Le flot qui franchissaient des lèvres tremblantes tordues dans un sourire incrédule, il avait la sonorité inquiétante d'une mécanique dont les engrenages rendaient l'âme plutôt que celle d'un rire. Un flot qui fût bousculé par un autre, tandis qu'une deuxième flaque avait commencé à s'étendre le long du bitume...

Son estomac s'était délesté du peu qu'il contenait, et pourtant, un filet gluant trouvait toujours le moyen d'entamer l'ascension de sa gorge par intermittence pour asperger le sol...

Du côté de ses poumons en revanche, ils s'obstinaient à demeurer désespérément vides malgré les efforts surhumains qu'elle déployait pour les remplir... Si sa respiration se poursuivait à ce rythme, il ne resterait plus le moindre embryon d'oxygène à la surface de cette planète... et pourtant, elle n'avait pas l'impression d'en aspirer la moindre goulée...

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Coïncidences... Oui...Il était plus vraisemblable qu'il s'agisse de deux malheureuses coïncidences... L'alternative était simplement trop absurde... Pourquoi se torturer avec les doutes ? Elle pouvait s'en assurer avec une troisième tentat...

NON !

Si l'atmosphère d'une chambre n'avait pas vibré, la conscience de celle qui se dissimulait sous sa couette en tremblant fût déchiquetée par cette explosion sonore.

D'accord, d'accord... Il n'était pas nécessaire de mettre ce carnet à l'épreuve une fois de plus... Non, une fois de trop... mais maintenant qu'est-ce qu'elle pouvait en faire ? Le ranger dans son tiroir comme elle l'avait envisagé.. ?

Non. Trois fois non. Elle ne pouvait pas s'exposer à la tentation d'y inscrire...une syllabe ou pire, un autre nom que le sien... Deux victimes de sacrifiés sur l'autel de l'ennui et de la curiosité malsaine suffiraient amplement, d'autant qu'elle n'aurait plus l'excuse de s'adonner à un jeu sans conséquence pour la troisième...

Pourquoi s'inquiéter du risque ? Pourquoi culpabiliser de s'être laissé prendre au jeu...

Non, au piège.

Oui, au piège, si elle préférait voir les choses comme ça... De toutes manières, cela ne changeait rien à l'affaire, elle ne pouvait pas savoir...

Mais maintenant, elle savait !Et l'ignorance n'était pas une excuse ! Si elle avait pressé la détente d'une arme à feu en pointant au hasard dans la foule, le fait qu'on lui avait menti en prétendant qu'elle était chargé à blanc n'aurait rien changé au résultat...

D'ailleurs, on ne lui avait même pas menti. On lui avait annoncé la couleur noir sur blanc depuis le tout début, et elle avait pris la peine de lire toutes les règles avant de s'essayer au jeu...

Allons, allons, c'était vraisemblablement une plaisanterie morbide... Non, ça ne l'était pas justement ! Mais elle n'avait aucun moyen de le savoir avant d'essayer, non? Alors pourquoi essayer en premier lieu, hein? Quand bien même ça lui apparaissait impossible, elle n'avait aucune raison de tenter le diable pour autant. Aucune!

Et pourtant elle en avait trouvé une. Quelle raison pourrait-elle invoquer face à son père pour justifier le meurtre de deux personnes ? Je m'ennuyais ? C'était amusant d'essayer ? Ah ! Nul doute qu'il se montrerait des plus compréhensifs face à un plaidoyer pareil !

Light écarquilla les yeux en se se recroquevillant un peu plus sous sa couette pour se mettre à l'abri de la terrifiante possibilité qu'elle venait d'évoquer. Son père... S'il savait... Non, il ne pouvait pas savoir ! Il n'aurait aucun moyen de le savoir ! Tout ce qu'il suffisait de faire pour s'en assurer c'était de brûler ce maudit carnet.

Oui... Il ne saurait jamais... Mais... mais...

Yang Zhen l'avait formulé de la manière la plus éloquente.

Le ciel saura. La terre saura. Tu sauras et je saurais.

Pourrait-elle faire illusion face à un commissaire de police toute sa vie ? Face à sa mère ? Face à sa sœur ? Face à son propre miroir ? Ce n'est pas comme si elle avait d'autre choix... Elle n'avait plus le choix... Cet infâme petit secret la hanterait jusque dans sa tombe.

Elle qui appréciait tellement les écrits de Dostoïevski, il lui suffirait de relire Crime et châtiment pour se faire une idée du contenu des jours qui s'écouleraient jusqu'à son tout dernier. D'un simple coup de stylo, non deux coups de stylos, elle avait sectionné net tout les liens qui la rattachaient au reste de l'humanité, ou plutôt les trois personnes qui avaient un semblant d'importance à ses yeux.

Les trois personnes auprès desquelles elle ne pourrait plus jamais se confier... Tout les démonstrations d'affections, tout les compliments, les cadeaux d'anniversaire et ceux qu'elle trouverait au pied du sapin...définitivement souillés par cette cruelle vérité, elle ne les méritait pas...elle ne les méritait plus...elle ne les avait jamais mérité en premier lieu...

Maintenant elle savait... Elle savait ce qu'elle était vraiment... Une meurtrière, tout le reste n'était qu'un mensonge destiné à dissimuler ce triste état de fait... On lui avait confié l'anneau de Gygès, et elle s'était empressé d'en tester le pouvoir en allant commettre deux crimes en toute impunité, deux meurtres pour couronner le tout... C'était pourtant si simple, il suffisait de ne rien faire... Personne ne l'avait forcé à faire quoi que ce soit et pourtant... Elle n'avait rien à gagner à écrire quoique ce soit dans ce carnet... Rien à gagner et tout à perdre...et elle avait tout perdu...

Quand bien même elle n'avait pas eu le courage d'inscrire cette dernière syllabe, la premier nom à orner une certaine page était bien celui d'une morte... celui d'une fille...celui d'une sœur...

Un rôle, c'est tout ce qui lui resterait en échange... un rôle... Celui de la fille...celui de la grande sœur... Personne ne verrait la différence... à part celle qui se dissimulerait derrière en tremblant...

Non. Ils avaient le droit de savoir... Il avait le droit de savoir... Elle lui expliquerait...Elle lui dirait tout...Absolument tout... Il fallait juste...lui laisser un peu de temps... et pour cette seule raison...elle ne pouvait pas brûler ce carnet avant de l'avoir montré à son père... Au moins à son père, il déciderait si maman et Sayu avaient besoin de savoir également... Il déciderait de son sort... S'il le lui demandait, elle compléterait son propre nom de famille pour rédiger l'arrêt de mort d'une meurtrière...

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Ils n'avaient rien remarqué... Il n'avait rien remarqué... Personne ne pourrait rien remarquer... Elle aurait le triste privilège de tout leur dire... Le moment venu... Pour l'instant, il fallait penser à autre chose... mais à quoi ? Si elle avait eu une distraction ou un centre d'intérêt en premier lieu, ce maudit carnet aurait continué de reposer sur la pelouse de ce lycée...jusqu'au moment où une autre personne aurait mis la main dessus...

Possibilité qui arracha un frisson à l'adolescente... Le fait qu'elle soit la première à l'avoir remarqué était peut-être un mal pour un bien au final... Il s'en était fallu de peu pour que ce carnet tombe entre les mains de celui ou celle qui se serait peut-être réjoui de son bon fonctionnement au lieu de se tourmenter avec... Quel dommage que celle qui l'ait trouvé n'ait pas poussé la vertu jusqu'à le brûler immédiatement de peur qu'il remplisse les promesses inscrites sur ses premières pages...

Succombant à la tentation, Light jeta un coup d'œil paniqué au fond de son sac pour s'assurer qu'une certaine couverture noire soit toujours à sa place, coincée entre deux livres de cours. Elle ne pouvait plus s'en séparer... Que ferait-elle si Sayu le trouvait dans sa chambre en son absence ? Elle pourrait la dénoncer au père qu'elles avaient cessés de partager...ou pire, se prendre au jeu à son tour...

Non, non, non, non, NON !

Pour le meilleur... Non, pour le pire, uniquement le pire, elle ne pourrait jamais se séparer de ce carnet pour la possession duquel elle avait tout donné... Tout... Absolument tout...

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"Of all tyrannies, a tyranny sincerely exercised for the good of its victims may be the most oppressive. It would be better to live under robber barons than under omnipotent moral busybodies. The robber baron's cruelty may sometimes sleep, his cupidity may at some point be satiated; but those who torment us for our own good will torment us without end for they do so with the approval of their own conscience."

—C. S. Lewis

Le reste de la journée s'était déroulé sans accident notable... Et elle avait réussi à faire illusion aux yeux du reste du monde... Ce monde qui n'était pas dupe... Les messes basses que s'échangeait deux camarades de classe concernaient nécessairement les deux crimes qui maculaient sa conscience... Les regards en coin qui ne cessaient de darder dans sa direction, dans les couloirs du lycée comme dans la rue, ils pointait en direction de la marque qu'une descendante de Caïn portait sur son front pour la distinguer des enfants d'Abel...

Le repas familial s'était déroulé sans encombre... Pour la première fois, elle se réjouissait de l'absence de son père au foyer, au lieu de l'accepter stoïquement comme une triste réalité avec laquelle il fallait bien devoir vivre, cela lui offrait un répit...

Le sourire de sa mère comme celui de Sayu lui ébréchèrent un peu plus le cœur sans qu'elle n'en laisse rien paraître. Avec quelle facilité elles assuraient leurs rôle face à une meurtrière, une adolescente hésitait à leur demander des conseil en la matière, de peur de briser une comédie qui n'avait rien de drôle mais demeurait préférable à la tragédie qui couvait...

C'était irrationnel... Une paranoïa excusable à défaut d'être justifiée... Mais elle lui collait à la peau comme l'atmosphère poisseuse de l'été imprégnait vos vêtements...

Et quand bien même ses proches profitaient sans le savoir du bonheur de vivre dans l'illusion un jour... Non, quelques jours de plus, elle n'avait pas cette chance... Elle ne l'avait plus...

Sa conscience ne lui laisserait aucun répit... Une conscience dont l'écho silencieux avait commencé à prendre une tonalité inquiétante... maintenant qu'elle avait cessé de lui reprocher l'usage d'un carnet pour l'accuser de le maintenir enfermé sous clé dans un tiroir au lieu d'y avoir recours... Comment en était-elle arrivé là ?

Zappant d'une chaîne à l'autre, dans le but de penser à tout et n'importe quoi sauf aux événements du jour précédent, elle s'était laissé bercé par le brouhaha du monde qui continuait de faire comme si de rien n'était...

Un sourire sans joie s'était hissé sur ses lèvres tandis que les journaux télévisés lui rapportaient fidèlement les échos d'autres meurtres que les siens, entrecoupés du compte-rendu d'injustice dont elle ne pouvait pas revendiquer la paternité, cette fois... Et dire qu'elle avait cru être condamnée à rester seule jusqu'à la fin de sa vie maintenant qu'elle avait coupé les ponts avec sa famille... Seule et isolée...

Alors qu'elle n'était qu'une gouttelette insignifiante dans un océan d'iniquités... Un océan bien plus vaste qu'elle ne se l'était imaginé alors qu'il lui semblait déjà s'étendre à perte de vue... Après tout, avec le même carnet entre les mains, combien de citoyens soit disant irréprochables auraient succombé à la même tentation et pour des motivations aussi futiles que les siennes sinon plus? Il était plus rapide de dénombrer ceux qui auraient refusé d'y avoir recours... en admettant que ces perles rares existent en dehors des trois infortunés qui partageaient son foyer...

L'humanité... C'était terrifiant de s'imaginer ce dont un être humain était capable quand on lui donnait l'occasion de laisser libre cours à ses caprices sans en payer les conséquences, et elle n'avait plus besoin de se l'imaginer, il suffisait de se le remémorer... Une réalité dont elle n'aurait pas du s'étonner plus que ça... L'appareil judiciaire auquel elle avait voulu s'intégrer, ce n'était que la muselière qui donnait à un animal carnivore l'apparence et le comportement d'un herbivore... Dès l'instant où on la lui retirait...

Oui, une vérité qu'elle pensait connaître... Et en un sens, elle la connaissait... mais c'était simplement un point de vue extérieur... Maintenant, elle voyait les choses à la première personne...

Enfin, elle avait un avantage sur le criminel moyen... Elle était assuré de ne jamais faire face à un juge si elle usait de son droit à garder le silence...Aucun juge ne viendrait lui faire face... Aucun juge ne le pourrait, en dehors d'elle-même... Ce juge auquel elle ne pourrait pas échapper... Ce juge auquel personne ne pourrait jamais échapper... Personne...

Personne... Oui, justement... Personne ne pourrait plus lui échapper... Elle savait ce dont un être humain était capable quand il était à l'abri de la justice... mais si on renversait la perspective... l'humanité... de quelle crime serait-elle capable si elle n'était plus à l'abri de la justice ?

Et qui pourrait se mettre à l'abri du pouvoir de ce carnet ? Qui ? La sélection naturelle prenait un malin plaisir à éliminer les imbéciles qui ne prenaient pas au sérieux les lois de la nature... Le plus avide comme le plus insolent des voleurs ne succomberait jamais à la tentation de mettre ses sales pattes sur un lingot d'or chauffé à blanc, parce qu'il savait pertinemment que la sanction suivrait nécessairement le crime... Il ne tenait qu'à elle de réduire l'écart entre les lois qui gouvernaient l'univers et celle qui étaient supposés gouverner la société...

Light secoua la tête en fustigeant l'idée ridicule d'un claquement de langue. Oui, une idée ridicule... alors pourquoi s'obstinait-elle à se prolonger indéfiniment au lieu de butter sur la voie de garage d'un raisonnement par l'absurde ?

Stupide, stupide, stupide... Elle était quand même capable de retenir la leçon ! Deux fois avait suffit ! Une seule fois aurait du lui suffire du reste...

Oui, elle était définitivement vaccinée de la tentation. Elle l'aurait été si sa conscience la retenait de faire usage de ce carnet... mais elle avait dépassé ce stade... Ce n'était plus deux malheureux crimes qu'on lui reprochait... c'était tout ceux qui se déroulaient en ce moment même, tout autour d'elle, sur tout la surface de cette planète, avec son consentement...

Après tout, il ne tenait qu'à elle de faire redescendre le taux de criminel mondial à zéro. Il n'y avait pas besoin de châtier tant de criminels que ça, quelques milliers suffiraient pour maintenir les autres dans le droit chemin, de peur de basculer dans le précipice qui s'étendait en dehors et ne demandait qu'à engloutir la vermine au premier faux pas...

Pourquoi se cantonner aux criminels d'ailleurs ? Le projet de paix perpétuelle ne serait plus une rêverie d'idéaliste, mais une réalité... La seule réalité possible...

Ces foules de réfugiés qui préféraient se noyer dans l'océan de peur de rejoindre leurs compatriotes dans la fosse commune d'une guerre civile ? Les infortunés qui croupissaient jour après jour dans les geôles d'un dictateur, un parmi tant d'autres... Pouvaient-elles prêter la sourde oreille à leurs voix ?

Ah, mais sa conscience savait très bien à qui elle avait affaire après tout... Elle avait été à deux doigts d'assister à un viol au lieu de s'interposer...

Non, elle avait essayé de s'interposer...

A la fin, oui, et aurait-elle trouvé le courage de franchir le seuil de cette supérette si un camion n'avait pas surgi de nul part pour régler ses problèmes à sa place ? Et quand bien même l'aurait-elle fait, se serait-elle précipité au secours de l'infortuné comme elle se l'imaginait...ou lui aurait-elle tourné le dos et les talons au dernier moment pour s'enfuir sans demander son reste en se bouchant les oreilles ?

Peut-être... Elle n'avait plus moyen de le savoir à présent de toutes façon... Oh que oui, parce qu'elle avait eu la force d'inscrire un nom sur ce carnet, justement. Un choix qu'elle avait regretté... Mais si on avait placé ces remords dans la balance, en face des tourments du petit agneau qu'une meute de loups aurait déchiqueté à pleine dents, pour la simple et bonne raison que l'unique sauveur à sa disposition avait préféré sauvegardé un fragment d'une innocence qu'elle avait déjà perdu à ce moment... De quel côté la balance aurait-elle penché ?

Et ça, est-ce qu'elle aurait pu justifier cela devant son pauvre père ?

Non... N...Non... C'était un mal pour un bien, mais...mais...

Mais ? De quoi était-elle supposé se sentir coupable ? D'avoir administré son châtiment à un violeur avant son crime, et encore, en admettant qu'il s'agisse réellement du tout premier du genre, ce dont on pouvait douter au vu de son attitude ? Ou préférait-elle qu'il ait survécu, quitte à ce qu'il assouvisse ses pulsions sur celle qui n'avait certainement pas mérité son sort dans ce cas de figure ?

Light se plaqua les mains sur les oreilles, tentative futile mais désespéré de se mettre à l'abri des tentations susurrées par sa propre voix.

En temps normal, les criminelles n'avaient aucun mal à faire la sourde oreille à leur propre conscience... Alors pourquoi ? Pourquoi faisait-elle exception ?

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iNSaNiTY
The weight of the air is torture
PSYCHoPaTHY
Don't know who I am anymore
iNSaNiTY
The illusion of ignorance
CaPTiViTY
Why don't you take a chance?

—Circus-P, INSAnITY

Ainsi me dit un jour le diable : « Dieu aussi a son enfer : c'est son amour pour les hommes. »

Friedrich Nietzsche

Une adolescente avait passé de longues minutes à dissimuler ses cernes sous une couche de maquillage... Les traces visibles d'une nuit blanche à porter littéralement à elle toute seule toute la misère du monde...Un fardeau qu'elle continuait de sentir sur ses épaules tandis qu'elle empruntait mécaniquement la route reliant son domicile à son lycée, la tête inclinée sous le poids de ses réflexions.

Avant que la lueur du jour ne vienne substituer à celle d'un écran d'ordinateur, elle avait passé les dernières heures de sa nuit à laisser une suite de noms se refléter sur ses yeux rougis par la fatigue...

Non pas les noms qu'elle avait inscrit, encore moins ceux qu'elle envisageait d'inscrire... mais les noms de tout ceux qu'elle aurait tout aussi bien pu inscrire en lieu et place de ceux d'un criminel... La liste interminables des victimes qu'elle avait abandonné à leur sort en toute connaissance de cause... Assassinées, violées, torturées, tourmentées, oppressées, dépossédées de tout, jusqu'à leur dignité... et tout ceux qu'elles avaient laissés dans leur sillage, les veufs, les veuves, les orphelins, les frères, les sœurs, les amis...

Absurde, elle ne leur avait rien fait... Oui, justement... Elle. N'avait. Rien. Fait. Elle s'était contenté de regarder... Une fois de plus...

Sophisme ! Ils fallait blâmer leurs tortionnaires et leurs assassins, elle n'était pas responsables de leurs actes... Non, mais elle avait néanmoins sa part de responsabilité, maintenant, et elle continuerait tant qu'elle n'aurait pas brûlé ce carnet qu'elle s'obstinait à laisser vierge de toute inscriptions ou presque... et si elle succombait à cette tentation là, les remords continuerait de s'accumuler jour après jour, sans qu'elle puisse inscrire un seul nom sur ce cahier pour les balayer... Y compris le tout premier nom que sa main avait commencé à y tracer...

Elle avait l'excuse de l'ignorance quand elle y avait fait usage... Elle ne l'avait plus maintenant qu'elle refusait d'en faire usage...

Avant-hier, elle s'imaginait encore emprisonnée entre les pages d'un roman de Dostoievski... C'était bel et bien le cas, mais les mots qui venaient la hanter ne se trouvaient pas dans Crime et châtiment. Non, cette phase avait résonné dans Les frères Karamazov...

Nous sommes tous responsables de tout et de tous devant tous...

Bien, Light, mais il manque la conclusion. Tu connais la conclusion, non ? Tu la connais aussi bien que moi. Parce que toi et moi ne sommes que deux face d'une seule et même pièce.

...et moi plus que tout les autres...

Alors qu'est ce que tu attends ?

Question d'autant plus dérangeante qu'elle ne trouvait aucune réponse à lui formuler...

Une adolescente ne s'était pas trompé. La nature d'une personne se révélait quand on la plaçait dans une situation où ses fautes n'auraient plus aucune conséquence. La Death note l'avait placé dans cette situation... Elle s'était juste trompé sur la nature de ses péchés. Elle n'avait pas péché par action, elle péchait par omission...

A partir du moment où ce carnet vous tombait dessus, le seul choix qu'il vous laissait n'était pas d'y faire usage ou non... il portait uniquement sur la nature des noms qu'on inscrirait sur ses pages...et on pouvait y inscrire tellement de noms... Une infinité de noms... Il suffisait pour cela...de ne rien faire...

Oui, quoiqu'elle fasse, une foule de victimes viendrait se présenter pour contester le verdict du juge qui les aurait exécuté... mais elle était au carrefour de deux foules... A laquelle des deux files serait-elle capable de faire face, en tournant le dos à l'autre ?

Assez...Elle n'avait pas la force de se charger de toute la misère du monde sur ses frêles épaules... Un constat amère qui traça paradoxalement la ligne d'un sourire sur son propre visage.

Bien sûr que non, elle n'en avait pas la force... Et c'est précisément pour cela...

Ce monde... Ce monde au sein duquel elle s'était longtemps sentie comme une étrangère, à présent, elle était bien forcée de se rendre compte que quoiqu'elle puisse en penser ou en dire, c'était définitivement le sien... Oui, le sien... Personne d'autre qu'elle n'était en mesure de décider de ce qu'il contiendrait ou non...

Ce monde qu'elle avait considéré comme une prison... Ce monde qui la cernait de toute part en se contractant progressivement pour adopter les dimensions d'une cellule... Une cellule où on l'avait enfermé avec pour seule compagnie un cahier à la couverture d'un noir de jais... Ce carnet qui était la clé de cette prison... Aurait-elle le courage de la verrouiller de l'intérieur ? Ou la lâcheté de s'en évader une fois pour toute ? A moins que ça ne soit l'inverse... Elle ne savait plus...

Il lui restait encore un peu de temps pour réfléchir à la question... Jusqu'à ce soir... Elle avait jusqu'à ce soir pour faire son choix... Attendre le retour de son père pour tout lui avouer... Laisser ce carnet prendre la poussière un jour de plus... Y inscrire une syllabe... ou des noms... une foule de noms...une infinité de noms... Autant de noms que nécessaire...

iNSaNiTY
The weight of the air is torture
PSYCHoPaTHY
Don't know who I am anymore
iNSaNiTY
The illusion of ignorance
CaPTiViTY
Try to stop it from corrupting

—Circus-P, INSAnITY