« J'perds mon temps à m'poser des questions au lieu d'agir
J'ai peur de la dépression, j'ai peur de l'avenir et ses déceptions »
Point de vue interne
A peine rentrés de notre tournée russe que nous étions déjà aspirés dans la spirale fatale du conflit. Maitre Fuchschlau nous avait rapatriés avec hâte, juste à temps pour que trois jours plus tard nous fussions les fiers spectateurs de la résiliation de notre maudit contrat. Car oui, nous les avions enfin quittés, ces producteurs frauduleux et profiteurs. Nous avions réussi.
Et voilà donc comment nous sommes redevenus Panik. Subite régression. J'eus l'impression de nous revoir trois, quatre ans plus tôt : jouant comme des cas sociaux dans le garage de David, rencontrant Juri, puis Frank mélangeant nos styles, nous cherchant, nous trouvant, nous élevant. Et tombant lourdement. Pourtant, après avoir affronté vents et tempêtes, ras de marées et cyclones, nous avons survécus à la catastrophe « Höfler et Titenkov ». Que d'héroïsme. Après deux ans de galères, d'oppressions, de feintes. Je ne nous remercie pas. Sans notre divine providence, nous serions encore dans une merde internationale.
Ce jour-là, samedi dix neuf janvier deux mille huit – je connais cette date par cœur, encore mieux que la date d'anniversaire de ma mère -, une fois notre folle euphorie passée, David avait fait craquer ses doigts pour annoncer la bonne nouvelle aux fans – nouvelle nuancée pour eux dans la mesure où personne n'était au courant. Ca avait été laborieux puisque Linke n'avait pas arrêté de le reprendre pour qu'il remaniât ses phrases différemment, de façon soi-disant plus « poétique » d'après lui, et que nous n'avions pu nous empêcher de les embêter, tout entier à notre insouciant bonheur. Pour finir, ce message était tout ce qu'il y avait de plus normal.
« Chère communauté Nevada Tan,
Nous devons vous informer officiellement que nous apparaitrons à l'avenir sous notre vieux nom de Panik. Comme nous nous sommes séparés de nos anciens producteurs, Höfler et Titenkov, et avec eux les contrats conclus devenant objet d'une plainte devant le tribunal, nous avons décidé de justifier notre liberté de nouveau gagnée et de retourner au nom initial de Panik.
Nous vous remercions pour votre confiance qui nous a été donnée et votre soutien !
A l'avenir, rejoignez-nous sur
Nous restons à votre disposition et comme Michael dirait, nous vous aimons !
David, T:mo, Frank, Juri, Linke & Jan ! »
Nous nous étions ensuite chamaillés pendant un quart d'heure pour savoir dans quel ordre nous mettrons les prénoms. Finalement, David s'était octroyé le privilège d'être en premier, arguant qu'il était l'auteur du texte Timo en second, jamais bien loin de son meilleur ami celui-là Linke avant dernier, soi disant par hasard, mais nous savions tous que de cette façon, David prenait sa vengeance et le punissait puérilement – notre guitariste est quelque fois le plus gamin d'entre nous, malgré ses virtuosités - et moi, bah… Pour ne pas changer, je m'étais fait avoir. L'habitude… Cependant, je ne protestais même plus. Je n'avais plus le courage. A quoi bon quand je savais qu'ils risquaient de me laisser seul avec Linke, dans une pièce fermée, sans fenêtre et sans ventilation. Je ne voulais pas mourir si jeune – et ne le veux toujours pas ! -, asphyxié par l'odeur fétide de ses pieds… Un DJ tel que moi, ça ne se remplace pas !
Mais dans le fond, qu'importait. Nous étions euphoriques. Chose qui n'était pas survenue depuis belle lurette. Un samedi mémorable seuls à jouir de cette satisfaction de cette guerre gagnée à la sueur de nos fronts. Nous aurions dû nous douter que la bataille était loin d'être remportée… Mais qui aurait pu nous en vouloir ? A cet instant présent, rien ne comptait plus à nos yeux que notre brusque libération. Nous les avions fait sombrer, ces fiers geôliers. Nous avions sorti la tête de l'eau. C'est comme donner son premier jouet à un gosse, boire sa première bière, avoir son premier rapport, etc. C'est fantastique. Tout cordon ombilical était enfin rompu pour la première fois de notre vie.
Je ne saurais dire ce qui s'est passé dans la tête des mecs. Mais je sais que pour ma part, le bonheur si longtemps attendu, si durement acquis n'avait pas la même saveur que ce que je m'imaginais. Déjà teinté de réticence, il m'était apparu âcre, amer, presque répugnant. Des putains d'images avaient défilé dans ma tête, sous mes paupières closes, écrites à l'encre indélébile, rougeoyantes de douleur et de mauvais présage. Tout n'avait été qu'un mensonge. Je les revois encore et toujours nous dire que nous ne sentirions rien. Alors que la dague de la trahison et de l'avilissement était cachée dans leurs dos, déjà dégoulinante de sang. S'éreinter deux années pour au final obtenir une si morne satisfaction, je suis dégouté.
De quoi le futur sera-t-il constitué ? Cette question était visible dans chacun de nos regards, flamboyante, rugissante, corrosive. La peur s'insinuait en nous, s'instillant sournoisement. Nous redoutions l'avenir. Et si nous nous perdions ? Et si nous ne disposions plus du soutien des fans ? Ils croient nous aimer alors qu'ils ne font que se voiler la face : ils aiment celui qu'ils rêvent de voir à notre place. Ils ne savent pas ce qui se passe derrière le masque. Ils ne connaissent pas nos vrais visages. Mais nous, les connaissons-nous ? Et si nos masques ne se décollaient plus, laissant apparaitre nos déguisements pour l'éternité, oxydant nos propres personnalités ? Tous les jours nous faisions semblant devant tout le monde. Qui pouvait nous garantir que cette habitude pourrait un jour nous laisser tranquille ? A partir du moment où nous nous accoutumions à quelque chose, nous oubliions le reste. Cela arrivait aux plus grands d'entre nous, alors pourquoi ferions-nous exception ? Et si, à vouloir toujours plus, nous nous brûlions les ailes sous les projecteurs ? Notre but n'avait jamais été de devenir célèbre. Nous voulions juste faire de la musique. Le fait que les gens apprécient nous fait toujours plaisir, mais combien de fois avions-nous vu la déception dans le regard des autres ?...
La dague de la trahison passait de main en main à une vitesse effroyable. Nous nous posions tellement de questions que cela nous bouffait de l'intérieur. Nos craintes devenaient un acide puissant à nos dépens, nous détruisant à petits feux. Nous avions toujours été dirigés dans telle ou telle direction pour nous « aider » à sortir de ce labyrinthe maudit. Même lorsque Höfler et Titenkov nous montraient le chemin, ils nous enlisaient dans la noirceur. Nos choix étaient malheureusement prédéfinis, apportés sur un plateau d'argent, drapé de l'apparente liberté. Nous étions fatalement démunis de notre volonté. Nous n'avions jamais été libres – le sommes nous aujourd'hui ?... Remplis de contraintes, nous n'avions jamais vraiment le choix. Et décider de ne pas choisir n'était pas une option envisageable. Contrairement à ce que Sartre pensait, nous n'étions pas condamnés à être libres.
C'est pourquoi nous nous enivrions de négativité. Moroses, ternes, sarcastiques, agressifs, un autre masque se posait sur nos visages. Et nous ne bougions pas. Spectateurs de notre propre déchéance, nous nous enfoncions dans cette affreuse peur de l'échec. Terrible passage à vide. Nouveau secret, enfoui au fond de nous, caché aux yeux des autres comme toujours. Frank a dit que, de nos jours, les gens voient quelqu'un à la télé, regardent des vidéos, et croient tout savoir sur la personne. C'est tristement vrai. La plupart des gens ne prennent plus le temps de connaître leurs concitoyens. Et ce constat était à notre avantage. Nous nous en servions pour nous calfeutrer. Les fans nous voyaient sourire, rire, déconner heureux en un mot. Alors que nous étions pétrifiés. Je n'avais qu'une envie : me défenestrer. Leurs regards étaient un jugement quotidien et atroce. Nous avions malheureusement perdu toute confiance en nous. Nous aurions du être fiers du travail accompli, nous étions tout de même libérés de nos producteurs. Cependant c'était le contraire qui s'était produit.
Un artiste n'était pas surnommé star pour rien. Telle une étoile, il brillait un certain temps avant de s'éteindre et de tomber en décrépitude, déchue de sa lumière réconfortante, de son étincelle régénératrice.
Rabbit, ce vrai météore, s'était écrasée devant nous, nous aveuglant de cette lune malveillante pour nous faire redécouvrir le soleil véritable. Elle avait finalement tenu parole. Elle nous avait aidés. Malgré nos hésitations, malgré notre mauvaise volonté, malgré nos caractères. Nous ne savons pas pourquoi. Il y a des questions insolubles, auxquelles les réponses ne sont pas encore élaborées. Elle nous avait montré la voie, tracé le chemin à suivre. Une route semée encore et toujours d'embuches qui devait nous mener au paradis. Mine de rien, elle ne nous a jamais menti. Mais pour combien de temps ? Telle est la question que nous aurions pu et peut-être même dû nous poser. Mais il était trop tard. Une autre lumière nous éblouissait déjà. Aux intentions plus pures, certes, mais aux méthodes tout aussi rageantes. Elle nous avait fait enlever nos masques, mais pour en enfiler un autre, plus mesquin.
Dire qu'aujourd'hui je lui en tiens gré serait me faire mentir. Dire qu'en communiquant nous aurions pu nous éviter bien des angoisses serait plus juste. Nous aurions peut-être pu changer le cours des choses si seulement nous n'avions pas relâché notre attention. Nous ne pouvons en vouloir qu'à nous. Enfin… Non. L'élément déclencheur reste tout de même Höfler et Titenkov, même si c'est toujours plus facile de dire ça. Nous ne pourrons jamais leur pardonner. Effacer leur ardoise nous est impossible. Autant nous sommes capables de pardonner nos amis – suivant le contexte en vigueur … - autant, des hommes pareils … Non, c'est inimaginable. Nous nous battrons jusqu'au bout, coûte que coûte, nous nous le sommes juré. « Vous ne sentirez rien ». Et effectivement, nous n'avions rien vu venir. Naïfs, jeunes, rêveurs, cons. Poignardés, trahis, salis, rejetés.
Nous nous sommes relevés. Pourtant la ténacité de la peur me suffoque encore aujourd'hui. Et si au final toutes nos actions étaient restées vaines ? Et si nous n'avions servi à rien ? Tous ces gens… Je ne peux m'empêcher de croire qu'ils ont raison. Nous étions perdus d'avance. Mais sadiquement téméraires.
Les questions s'entrechoquent encore dans ma tête, toujours à la recherche de réponses exploitables. Nous nous réjouissions tellement de cette soudaine liberté. Mais personne n'est libre, nous sommes tous enchainés à quelque chose, entravés par quelqu'un. Et l'amour est la pire des prisons. C'est un poison mortel qui se distille dans les veines de chaque homme, lui faisant perdre la tête et commettre des actes irréparables. Chacun d'entre nous peut en témoigner.
Nous nous posions des questions vis-à-vis de nos carrières et de notre avenir et, comme si tout ceci ne nous semblait pas assez compliqué, il fallait que nous rajoutions cette prison dorée, illusoire, dénuée de sens. Sur le coup, oui, nous étions heureux, j'insiste. Après réflexion, l'imagination s'était grandement émoustillée.
Parce que, au final, rien ne s'est passé comme prévu…
