Disclaimer : voir chapitre 1
Warnings : voir chapitre 9
A/N : *sort la tête du bunker anti-missiles* hum, bonjour tout le monde ! Et merci de ne pas m'avoir tuée de manière atroce et douloureuse après la fin du précédent chapitre héhé… en espérant que ça dure… En tout cas si vous voulez un jour avoir la fin, il faut me laisser en vie, na ! *se re-planque*
Celui-ci est beaucoup plus court que les précédents mais était un véritable calvaire à sortir, je ne sais même pas pourquoi, donc je vous envoie mes excuses les plus plates et sincères (et pique les sacs de tomates pourries avant le carnage).
Plus sérieusement, merci de continuer à lire malgré tout^^ je vois envoie plein de câlins télépathiques (comment ça beurk ?)
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Sous le même ciel
Chapitre 25: Trahison
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« Sorcière ! »
Le mot résonna tant à ses oreilles qu'il ne l'atteignait plus, comme le son de son propre pouls dans ses tempes. Indifférente, elle l'était aussi aux mains gantées qui se saisirent bien vite d'elle, puissantes et inflexibles; impardonnables. C'était comme si son monde se dédoublait, l'un où elle était entourée par une frénésie bruyante de chevaliers exécutant les ordres qui fusaient dans la nuit, l'autre où elle était seule face à Arthur. Les doigts sur elle furent bientôt un support involontaire, alors que ses jambes faiblissaient sous une supplique silencieuse. Elle ne sembla en cet instant plus pouvoir retrouver sa voix, comme si elle ne se souvenait déjà plus de sa langue maternelle après que sa bouche eut donné naissance à des mots nouveaux et anciens à la fois.
''Je t'en prie, ne me regarde pas comme ça, je t'en prie…''
Car à chaque seconde qui passait, où le visage d'Arthur se figeait un peu plus dans l'horreur et l'incompréhension, la réalisation de ce qu'elle venait de faire la glaça un peu plus, au plus profond d'elle-même, malgré la chaleur perceptible des flammes repoussées qui se vengeaient sur quelques habitations, à renfort de cris et d'agitation. Un craquement de bois lui fut presque douloureux à entendre, en écho à l'étouffement inévitable qu'elle ressentait en elle, l'empêchait de supplier autrement qu'avec ses yeux.
''Je t'en prie…''
Mais il acheva de se figer, les yeux vides. Puis fut complètement immobile lorsqu'elle le dépassa, à présent entièrement soumise aux hommes qui l'entraînaient vers le sort qu'elle venait de choisir de plein gré. Elle aurait tout aussi bien pu se jeter dans le feu les yeux fermés.
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Elle ne ressentit rien quand de nombreux regards la percèrent, d'abord incompréhensifs, puis horrifiés, voire haineux. A ses yeux, tous ces visages, toutes ces voix se ressemblaient. Elle ne différenciait pas le servant du seigneur, le vagabond du natif alors que leurs jugements se reflétaient; ne reconnut personne. Elle crut entendre son nom, mais se dit que son esprit lui jouait des tours, las d'entendre le même mot. Alors elle riva son regard au sol.
Les mains qui l'avaient entraînée, la supportaient autant qu'ils la forçaient, se détachèrent bientôt d'elle, remplacée par le poids conséquent des fers. Ils étaient froids, grotesquement démesurés et laids autour de ses poignets et de ses chevilles, perceptibles même à travers le cuir de ses fines bottes, et faillirent la faire tomber une fois scellés. Sortie brusquement de sa léthargie, elle se redressa péniblement, comme vidée de ses forces, ses yeux hagards rivés sur le métal, presque surprise. Puis elle distingua la silhouette devant elle. Uther. Uther Pendragon. Le roi. Sa justice. Elle le regarda, cligna des yeux quand elle ne comprit pas la rage qu'elle put discerner dans les siens, comme un feu éternel qui pouvait être ravivé à chaque instant. Ce qu'elle venait de faire. Merlin frissonna, ce n'était pas le visage qu'elle voulait voir. Ni ceux des hommes qui revinrent pour la guider fermement, la prise de leurs mains sur elle à présent comme ils le feraient d'une bête à immobiliser, dompter, alors qu'elle se pliait sans résistance. Elle était lasse, tout simplement épuisée, et n'avait même plus la force de chercher le visage qui comptait tant, son dernier espoir…
Bientôt, elle en croisa de moins en moins lorsqu'ils s'enfoncèrent dans les profondeurs souterraines du château, puis aucun quand elle fut poussée dans une cellule sombre, s'effondrant sur ses genoux. Toute lumière fut ensuite jugulée, supplantée par les ténèbres quand des barreaux, puis une porte se refermèrent derrière elle, lourds, dans un long grincement qui lui donna la chair de poule.
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Merlin n'avait jamais eu particulièrement peur du noir. Elle avait toujours eu la lumière des astres ou de sa magie pour la rassurer. Mais maintenant, elle pouvait sentir son cœur battre comme un oiseau affolé, et l'idée d'invoquer une aide la tétanisait, fautive. Elle ouvrit grand les yeux, tentant d'utiliser au maximum l'infime rai de lumière qui se glissait sous la porte, mais presque en vain. Elle ne pouvait même pas voir ses propres mains, qui tâtonnaient le sol avec paresse, ralenties par les fers reliés d'une chaine, qui cliquetait à lui en faire mal aux oreilles dans un tel silence. Des brins de paille épars ornaient ça et là la pierre froide et irrégulière qui s'étendait autour d'elle, sans qu'elle ne puisse en distinguer les contours. Elle resta repliée sur elle-même, comme un animal sur la défensive, et tenta de reprendre le contrôle de sa respiration de plus en plus paniquée. L'envie, le besoin de sortir d'ici commencèrent à la ronger, entretenus par son incompréhension. Que faisait-elle ici, pour combien de temps ? Qu'allait-il se passer ? Qu'allait-elle devenir ?
Une petite voix en elle, sournoise, tapie dans l'obscurité, lui murmurait la réponse dans un chuchotement glacé. Cette cellule lui rappela alors une tombe, celle qu'elle avait creusée elle-même. Créée de sa main, entrée presque délibérément, sans combattre, mais dont la porte avait été refermée par d'autres. Merlin s'assit sur ses talons, la respiration sifflante, et tenta de reprendre ses esprits; sentit le flux de magie en elle, qui avait été si extatique face au dragon, libre et chantante, et qui maintenant pulsait comme la douleur après une lourde chute. Une douleur alimentée par sa pleine réalisation de la situation, claire, tangible comme les fers autour d'elle.
Ils savaient. Maintenant, tout Camelot devait être au courant. Elle aurait pu penser à Gaius, lui adresser un pardon lointain, ou encore à Gwen, Morris, Morgane,… mais une seule image lui revenait à l'esprit, figée dans sa rétine, gravée dans son esprit quand elle donnerait tout pour l'oublier. C'était le visage d'Arthur.
Un sanglot de détresse, presque animal, s'échappa des lèvres de Merlin et se perdit dans l'obscurité de la cellule alors qu'elle se laissait ployer sur elle-même, abattue. Elle était désolée à en avoir mal, la douleur réelle dans son ventre, sa poitrine et sa gorge en témoignait, comme si chaque parcelle de son corps était peu à peu étranglée. Elle ne pouvait plus que pleurer.
Le sol était dur et froid sous son flanc lorsqu'elle se réveilla, une odeur persistante d'humidité et de moisissure lui agressant les narines, une lumière croissante atteignant ses yeux sous l'interstice de la porte. Merlin ouvrit les paupières, l'esprit hagard et désorienté à la vue indistincte des environs, au contact inhabituel sous elle qui l'avait laissée ankylosée, lui donnait l'impression d'avoir vieilli de nombreuses années. Puis une porte s'ouvrit en face, laissant la lumière d'une torche entrer et découper les silhouettes décharnées de barreaux de fer entre elles. La silhouette massive et presque impersonnelle d'un garde se distingua, et la jeune femme se redressa avec effroi en se rappelant les évènements. Elle sut que sa détresse était visible dans son regard, mais l'homme sans nom, presque sans visage sous son heaume ne semblait pas plus la remarquer qu'un fantôme. Il déposa une cruche et un bol sans délicatesse derrière les barreaux, puis se retourna.
« Non, non attendez- » supplia Merlin, une main tendue, en le voyant dépasser l'ouverture de la porte et la refermer aussitôt, coupant court à sa demande. Sa main retomba et elle serra les dents pour tenter de refouler le désespoir qui venait de refluer. Sa bouche était pâteuse. Elle se dirigea à l'aveuglette et tâtonna pour trouver les barreaux, y glisser son bras et scruter, chercher… jusqu'à ce que la sensation légèrement rêche de la poterie de mauvaise qualité apparaisse sous ses doigts, qui parcoururent leur trouvaille. La cruche. Elle la saisit en tremblant quelque peu et l'approcha d'elle; l'espace entre les barreaux était suffisant pour ce faire. Elle fit de même avec le bol dont elle faillit renverser le contenu en le cherchant. De l'eau et un gruau qui avaient un goût semblable.
Au moins, ils ne la laisseraient pas mourir de faim. Peut-être. Mais cette pensée ne fit rien pour la soulager. Alors que ses doigts parcouraient distraitement le bol vide, son esprit vagabonda. N'avaient-ils pas peur qu'elle brise la poterie et l'utilise comme arme, même si elle lui semblait trop friable que pour être une réelle menace ? Qu'elle s'ouvre les veines avec ses fragments ?
Ils ne devaient visiblement pas s'en soucier. Elle ne le valait pas, mais à peine une tentative de la nourrir, qui serait peut-être unique.
Merlin se laissa aller contre les barreaux, le peu de lumière toujours dans un coin de sa vue, et en serra un entre ses doigts, rugueux et froid. Elle resta longtemps ainsi, l'esprit vide, son estomac alourdi par son repas qui bien que maigre, pesait dans ses entrailles resserrées sur elles-mêmes. Puis, elle s'imagina sentir le métal fondre sous ses doigts, plier sous ses yeux dorés. Elle se leva en chancelant, ses pas maladroits à cause de l'obscurité et du poids des fers, ses mains tout aussi restreintes lorsqu'elles suivirent les barreaux, puis glissèrent sur le mur de pierre. Elle s'éloigna le cœur battant, comme réticente à l'idée de se distancer de sa seule source de lumière qu'elle n'osait quitter des yeux, et parcourut la pièce. Elle était plus petite qu'elle ne le pensait, aurait put être minuscule comme géante dans les ténèbres, et ses pieds se prirent dans quelque chose avec un fracas étouffé qui la fit sursauter alors qu'elle se retenait de tomber, paniquée. Après inspection, elle en déduit qu'il s'agissait d'un sceau, vide, mais même cette réalisation ne fit pas immédiatement cesser la fibrillation de son cœur. Comme si elle s'était attendue à trouver un monstre dans les recoins de sa cage.
Mais le seul monstre ici, il se pourrait bien que ce soit elle.
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Elle pensa à Gaius, le cœur gros, et espéra de tout son cœur que le vieil homme ne souffrait pas trop de sa bêtise. Elle pensa à sa mère, et souhaita tout autant qu'elle reste dans l'ignorance pour son bien. Elle ne saurait supporter de la faire souffrir ainsi.
« Je suis désolée… » dit-elle comme s'ils pouvaient l'entendre alors qu'elle n'était entourée que de silence. « Je suis désolée… »
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Elle pourrait s'échapper. Cette pensée se précisait en elle à mesure que les heures s'écoulaient en silence, dans une indifférence que le garde sans visage qui lui apportait sporadiquement de la nourriture ne brisait pas. Elle pouvait le supplier de lui dire ce qu'il se passait dehors, là-haut, il ne semblait pas l'entendre. Elle pourrait briser ses chaînes, ses barreaux et les gonds de la porte, assommer tous ceux qu'elle croiserait sur son chemin, et s'enfuir sans laisser de traces supplémentaires. Pensaient-ils réellement pouvoir la confier ici, avec des remparts de bois et de métal, quand même un dragon et son feu ne pouvaient l'atteindre ?
Cette cellule avait très probablement retenu d'autres prisonniers avant elle. Peut-être même des sorciers, comme elle. Penser à la Purge et ses victimes ne lui arrivait pas fréquemment, comme quiconque le ferait de toute horreur, et pourtant elle ne pouvait s'empêcher de se demander si d'autres condamnés avaient utilisé leur magie pour s'échapper. Comme son père.
Son souvenir soudain lui fit l'effet d'un coup de couteau, et Merlin se replia un peu plus sur elle-même, tentant de juguler les débordements douloureux de son esprit. Si elle continuait à y penser, ici, maintenant, elle craquerait. Un peu plus.
Puis, après de longues minutes de vide, elle sut. Bien sûr, beaucoup avaient essayé. Bien sûr, ces murs n'avaient pas pu retenir tous leurs occupants. Comme elle pourrait le faire. Mais aucun n'avait eu ses pouvoirs. Ces prisons avaient enlacé pour la plupart, des gens de rien qui avaient utilisé la magie en toute innocence, avec parcimonie, comme on croiserait les doigts pour invoquer les bonnes faveurs de la chance. Et ceux qui avaient assez de puissance pour passer le pas de la porte avaient tôt ou tard été rattrapés par la morsure de l'acier. Pour beaucoup, elle avait été presque immédiate, avant même que leurs pieds ne touchent la pierre froide et poisseuse par endroits des cachots.
Comment le savait-elle ? Merlin s'en étonna en sursautant, rouvrant ses paupières alourdies. Avait-elle rêvé ? Ou bien ces murs avaient-ils une parole ? Elle frissonna en serrant ses genoux contre sa poitrine maladroitement, et espéra se couper de tous ces vestiges du passé, auquel son présent faisait écho. Mais elle ne put s'empêcher de ressentir un élan de compassion.
''Tu ne comprends pas ce que je vis''.
A qui la voix dans le fond de son crâneappartenait-elle ? Un étranger ? Balinor ? Kilgarrah ? L'une de ses mains glissa de ses genoux et frôla le sol. Ses doigts se crispèrent, ses ongles raclèrent sur la pierre presque timidement, comme pour la jauger. Sa voix ne fut qu'un souffle rauque, à peine audible.
« Si, je comprends. »
En cet instant, la bague nichée entre ses seins se fit péniblement pesante, presque étouffante.
Elle pourrait s'échapper. Mais elle ne le fit pas. Car il ne lui suffisait pas de briser ses fers et s'enfuir, quelque chose d'autre la retiendrait, bien que beaucoup plus fragile, presque risible. L'espoir. L'espoir mêlé à une attente pleine de peur et d'anxiété, mais l'espoir tout de meme; qu'il comprenne pourquoi elle avait fait ça. Tout ça, ces mensonges et ces silences. Et que parce qu'il comprendrait, qu'il lui pardonnerait. C'était ce qu'elle désirait le plus au monde, et la seule chose à laquelle elle pouvait se raccrocher. Il la verrait et comprendrait. Il lui pardonnerait et tiendrait sa promesse de ne rien laisser leur faire de mal, car il verrait qu'elle restait la même. Elle avait confiance. C'était ce qu'elle se répétait inlassablement, à s'en abrutir.
Cette pensée lui donna le courage d'invoquer une minuscule sphère de lumière, bleutée et étrangement familière, pour percer timidement l'épaisseur étouffante des ténèbres. Dans cette cellule implacable et stérile, elle lui fit l'effet d'un magnifique soleil. Comment ne pas remarquer la beauté à l'origine de sa création, basée de rien ?
Il comprendrait.
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Mais le temps passa dans le silence et la confusion grandissante. Merlin avait perdu le compte des heures, des nuits en l'absence totale de lumière du jour. Son seul repère avec la réalité était les allées et venues du garde qui aurait tout aussi bien être un homme différent à chaque fois, revêtu de la même armure, de la même indifférence. Sa compagne lumineuse disparaissait lorsqu'il ouvrait la porte dans un grincement. Mais à chaque fois qu'elle revenait après son départ, elle se faisait de plus en plus ténue. Si bien que chaque fois que le garde revenait, la lumière l'aveuglait un peu plus, la torche lointaine transformée en brasier, la forçant à plisser ses yeux qui semblaient avoir oublié ce qu'était l'intensité de la lumière du jour.
Puis la fatigue se fit telle que la lumière ne revint pas. Les fers commençaient à mordre à travers sa peau autour de ses poignets et à garroter ses chevilles malgré le cuir de ses bottes. Leur poids tempérait son envie de bouger, de tourner en rond comme le ferait un animal dans une telle cage pour sentir qu'il était encore en vie. A la place, elle se blottissait dans un coin de la pièce qu'elle connaissait de plus en plus, à laquelle son monde semblait se limiter, et enserrait son ventre. La seule chose tangible à laquelle elle pouvait se raccrocher, quand l'immatérialité de l'espoir lui pesait sur la poitrine. S'était-il encore un peu plus arrondi, ou se faisait-elle une illusion ? Il restait timide sous sa robe, et pourtant le petit être qu'il abritait l'aidait à ne pas perdre espoir. Ils pouvaient l'enfermer, la couper du monde, ils ne pouvaient lui prendre son enfant.
Alors que son esprit basculait une énième fois dans les brumes du sommeil, les doigts qui allaient et venaient doucement sur son ventre, comme pour la bercer et l'ancrer à la fois, furent rejoints par la sensation fantomatique d'une autre main. Elle se souvint de la caresse d'Arthur, de ses lèvres sur sa peau tendue, et se mit à supplier en silence et avec ferveur à la fois, comme s'il pourrait l'entendre malgré tout. Elle lui faisait confiance de tout son être, elle n'avait pas d'autre choix qui puisse lui éviter la souffrance, alors elle resta sage et attendit.
Puis un jour, l'être impersonnel qui lui rendait des visites avortées perdit quelque peu son indifférence, ouvrit plus grande la lourde porte et se campa sur ses appuis en la toisant du regard.
« Debout. »
Merlin releva ses yeux plissés pour tenter de discerner son visage, étrangement surprise d'enfin entendre sa voix quelconque. Aveuglée qu'elle était, elle ne pouvait distinguer ses traits. Mais ses oreilles purent entendre des tintements métalliques : un trousseau de clés, d'autres hommes revêtus d'armure en approche. Son cœur s'arrêta lorsque la deuxième porte de barreaux narquois fut ouverte, mais seulement après que de nombreuses armes furent mises au clair.
« N'importe quel geste déplacé, » continua-t-il, étonnamment dénué d'émotion, « et c'est la mort immédiate. »
Alors ils n'avaient probablement pas l'intention d'en finir avec elle à l'abri des regards. Elle essaya de ne pas penser à ce qu'ils allaient bien pouvoir lui faire, où l'emmener, vers quel destin… Ce mot faillit lui arracher un rire.
Ce fut péniblement qu'elle se redressa, trop lentement au goût de ses geôliers dont deux achevèrent de la mettre sur ses pieds. Leur toucher lui fut tout aussi étrange que désagréable, rapidement impérieux. Ses paupières étaient à peine ouvertes lorsqu'ils sortirent et avancèrent dans le couloir à la lumière des torches, et elle ne put se permettre de chanceler au milieu des escaliers. Les questions et l'anxiété martelaient les parois de son esprit à lui en donner le tournis. A mesure qu'ils remontaient des souterrains, la chaleur estivale se rappela à elle et fut d'abord la bienvenue sur sa peau, puis presque envahissante tant elle s'était habituée à la fraîcheur moite des sous-sols. Ils ne rencontrèrent personne sur leur route à part des gardes et chevaliers supplémentaires, la plupart immobiles mais aux yeux perçants, comme si le chemin avait été vidé de toute présence inutile intentionnellement. Comme si elle était dangereuse pour quiconque n'était pas armé et bardé de métal. Cette pensée la blessa avec une intensité qui fit résonner en elle un mot, simple mais cruel, la déformation de sorcière en monstre.
Ils la firent entrer dans la salle des Preux. Le coin de ses lèvres s'étira devant l'absurdité de la situation; qu'ils l'emmènent, elle, simple servante tournée paria dans la plus grandiose des pièces, un unique plancher de bois poli par les années sous ses pieds nus noircis de crasse, une vaste voûte au-dessus de sa tête et les statues d'illustres ancêtres dont on ne savait s'ils avaient vraiment existé lui faisant face. Elle ne regarda d'abord pas plus bas, pas vers les trônes posés sur une estrade, ou encore la foule étonnamment dense qui se tenait à bonne distance de son escorte, mais resta bien concentrée sur ces figures de pierre, leurs reliefs mis en évidence par la lumière du soleil perçant sur la droite, à travers de simples mais conséquents vitraux aux couleurs légèrement délavées. A mesure qu'ils se rapprochaient, elle devait lever la tête un peu plus haut pour soutenir leurs regards sans vie. Elle ne voulait pas regarder plus bas, subitement apeurée.
Puis ils s'arrêtent, et ne restèrent que ses fers comme contrainte autour de ses poignets, pesant à en faire trembler ses genoux un instant. Un instant où elle ferma les yeux et inspira pour trouver ce qu'il lui restait de courage. Tout ce qu'il restait de sa force se concentra dans le simple acte de rester debout, de ne pas tomber, quand le simple poids des regards sur son dos lui donnaient la sensation de presque suffire à la faire ployer. Ses mains liées prirent appui sur son ventre. Elle abaissa légèrement la tête et quand elle rouvrit les yeux, ils s'étaient enfin réhabitués à la lumière solaire. Face à elle se trouvait le roi, aussi rigide que les statues qui le dominaient bien qu'il ne soit qu'assis et non debout. Et à côté de lui…
Merlin retint sa respiration un instant, puis crut que son corps allait finalement céder sous elle. Il était là, enfin. Si elle pouvait sentir les regards percer l'arrière de son crâne et entendre les formalités prononcées par des voix familières –un procès, il s'agissait d'un procès-, elle les ignorait totalement, trop occupée à recentrer son monde présent et futur autour d'une seule personne.
Un monde au bord du précipice dans lequel il était prêt de s'écrouler. Subitement, elle sentit des larmes lui remonter dans la gorge. Non pas à la vue de sa posture tendue, crispée à l'extrême de ses doigts sur les accoudoirs à sa mâchoire close, ni de l'absence totale d'émotion sur son visage, non… Il était le seul ici qui n'avait pas ses yeux rivés sur elle, mais dans le vide.
Comme si elle n'existait pas.
« … jugée pour sorcellerie et trahison… »
Il n'avait pas l'air de l'ignorer délibérément, mais semblait bien coupé du monde dans lequel elle vivait, comme elle se sentait coupée du sien, silencieuse alors que les accusations et les témoignages résonnaient dans la salle.
« … attentat à la vie du roi, du prince et des citoyens de Camelot… »
S'il pouvait seulement la regarder, rien qu'une seconde, s'il pouvait… Il comprendrait, elle savait qu'il comprendrait, il avait toujours réussi à lire en elle même sans trouver les bons mots, même avec maladresse… Ses lèvres s'entrouvrirent mais ne laissèrent passer qu'une respiration étranglée.
''Arthur… Arthur je t'en prie…''
Mais à chaque seconde supplémentaire, passée dans l'indifférence la plus pure, elle se désagrégea de l'intérieur, morceau par morceau, irrémédiablement. Jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien.
Elle n'était plus rien.
Le silence se fit tranchant, contrastant avec le bourdonnement précédent de la foule, et Merlin ne sut depuis quand il s'était installé. Elle redirigea ses yeux voilés vers ses juges, consciente qu'une question lui avait été posée. Geoffrey eut l'immense bonté de la réitérer.
« Reconnais-tu ces accusations ? »
Merlin déglutit, la gorge sèche et douloureuse. Elle n'avait rien entendu, mais pourtant, elle savait. Elle lisait tout dans l'atmosphère de la pièce, la violence muselée des regards. Elles n'avaient rien de nouveau, l'avaient poursuivies toute sa vie, ne nécessitaient son aveu que pour le spectacle.
Monstre. Ce jugement était presque audible dans l'atmosphère alourdie par autant de présences censées être passives.
« Oui. »
Mais ils voulaient plus que ça. Elle ne ressentait plus rien en cet instant, et en fut éternellement reconnaissante.
« Je suis une sorcière. » Chuchotements. « J'ai de la magie. »
« Alors tu reconnais l'avoir utilisée dans le dessein de t'accorder la confiance du roi, du prince et des habitants de Camelot, de les avoir ensorcelés avant d'attenter à leur vie ? »
Traître. Monstre. Monstre.
Elle se retint de chanceler, s'efforça de rester autant de marbre que les statues au-dessus d'eux alors qu'elle prenait consciente que la vérité n'en serait jamais une à leurs yeux, quoiqu'elle fasse, ou ai fait. Peu importaient les sacrifices, les pleurs et la douleur. Son sort était déjà décidé. « Oui. »
Ils en voulaient plus, encore. Ne laisseraient aucun morceau. Elle inspira profondément, plus lucide.
« J'ai ensorcelé ma famille d'accueil à Ealdor. » ''Maman, je suis désolée…'' « Puis à Camelot… J'ai ensorcelé Gaius. » Elle savait qu'il était là, prêt à profiter d'une ouverture pour prendre sa défense quitte à se condamner. Elle venait d'anéantir cette folie. « Le roi, le dragon, quiconque pouvait me servir… »
Un dernier, tout dernier. « …le prince. Tous. » Un rire brisé, lugubre et impuissant lui échappa alors que ses yeux se voilaient, perdus dans leur contemplation de grains de poussière virevoltant non loin de ses pieds, mis en évidence par un rai de lumière. Leur chute, bien qu'inexorable, était lente et calme, presque sereine, et elle ne pouvait les suivre tous jusqu'à la fin. « Tous. »
Ces grains l'hypnotisèrent dans les instants qui suivirent, lui servirent d'ancrage quand sa sentence fut prononcée par le roi. Oui, elle n'existait déjà plus.
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La familiarité de sa prison fut presque bienvenue lorsqu'ils l'y laissèrent à nouveau. Ses yeux étaient plus habitués à son obscurité qu'à l'irritation du soleil. Elle était tout ce qu'il lui restait à présent, à se demander pourquoi elle en était même sortie, tant son procès verbeux et dramatique lui avait semblé fugace. Peut-être était-ce seulement pour le spectacle, pour exhiber la justice de Camelot, faire étal de puissance. En témoignaient les visages de nobles voisins qu'elle avait aperçus sans les voir, peut-être une raison de la longue attente, en plus des réparations pour camoufler les blessures infligées par Kilgarrah. Maintenant elle était un symbole, la sorcière commandante de dragon qui fléchissait devant le roi et le prince qu'elle avait dupés en vain. Qui croupissait dans une cellule souterraine, attendant sa sentence en tremblant doucement, une sentence qui ne lui semblait même pas nécessaire d'être appliquée, tant elle se sentait déjà vide et brisée. C'était tout ce qu'il lui restait à faire, attendre. Alors elle attendit.
A un moment indéfini durant cette attente, la bague sur sa poitrine l'étranglait tant qu'elle ôta la lanière de cuir qui les unissait de sa gorge, et la lança de toutes ses forces. Le bijou heurta la pierre avec un petit bruit clair, presque cristallin, alors que Merlin réprimait difficilement un sanglot. Elle venait d'abandonner ce morceau d'argent de la même manière qu'elle l'avait fait de son espoir.
Habituée à percevoir l'écho ténu des pas sur la pierre dans le silence, les ondulations de la lumière sous l'interstice de sa porte, Merlin savait quand quelqu'un se rapprochait. Et de longues heures après, ce fut le cas. Son cœur tressauta, un éclair de frayeur perturbant un instant la sensation de vide en elle, avant de disparaître.
La porte s'ouvrit sur un garde qui aurait pu être le même comme un nouveau, et la jeune femme osa relever les yeux vers lui. Les arrêter sur ce qu'il tenait dans ses mains. Les éternels cruche et plat. Puis, peut-être bien pour la première fois, son regard alla jusqu'à son visage et y resta. Elle ne pouvait voir à travers son heaume, et cependant, son acte sembla le figer le temps de cet instant inhabituel.
« Pourquoi ? » croassa-elle sans comprendre. Pourquoi s'évertuer à la nourrir, à quoi bon ? Avaient-ils l'intention de prolonger son attente ? Cela faisait-il partie de sa sentence ? Voulaient-ils l'affaiblir pour pouvoir mieux la ridiculiser, qu'elle ne soit même plus assez forte pour marcher jusqu'à l'échafaud ?
Ils n'avaient pas dit comment elle allait mourir. Mais la vulgaire assiette entre les mains de l'homme, bien qu'éternellement modeste, lui assura que ce ne serait probablement pas de famine. Puis une idée traversa les brumes de son esprit focalisée sur la silhouette informe du contenu du plat. Elle rit brièvement, un son étrange et lugubre à travers les barreaux.
« Du poison ? … je ne pense pas. »
Le garde fléchit les genoux pour déposer sa charge sans la quitter du regard, comme méfiant tout à coup. Etait-il si étonnant qu'elle puisse encore rire ?
« Je ne pense pas, en effet » dit-il, à sa surprise, avant de s'éclipser.
Merlin fixa l'obscurité où il s'était tenu un long moment, sa grimace joyeuse remplacée par une bouche serrée. Non, il ne le ferait pas comme ça… Pas après cette mise en scène devant une telle foule, pas avec le symbolisme victorieux de la situation. Elle mourrait en public. Mais comment ?
La substance innommable qui lui servit de repas n'avait pas de goût amer, elle n'avait même tout simplement pas de goût, et pourtant sa langue s'en irrita. Elle ne voulait pas y penser. A la place, elle se ferait oublier dans les ombres de sa cellule.
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Le compte des heures, puis des jours commençait à se perdre à nouveau dans son esprit confus. La solitude devenait tout aussi cruelle que l'attente. Elle n'avait qu'elle-même pour seule compagnie, pouvait à peine se voir, mais était enivrée par la sensation de son propre corps. Elle sentait chaque inconfort, chaque douleur, de plus en plus constants comme si un poison se répandait lentement mais inexorablement en elle. Des frissons parcouraient régulièrement sa peau, surgissaient comme de sa propre magie. Etait-il possible d'avoir mal à sa magie, qu'elle soit malade, comme le serait une partie de son corps ou l'un de ses organes ? Car c'était ce qu'elle éprouvait de plus en plus. Tout ce qui pouvait la soulager était de prendre le plus de contact possible avec la pierre alentours, puisant en elle une étincelle de force, dédaignant les douleurs de son corps qui protestait contre une étreinte aussi froide et solide pour s'abreuver de cette chose sans nom dans elle avait autant, si pas plus, besoin que d'eau et de nourriture. De la même manière, elle devenait obsédée par le rai de lumière, parfois fantomatique, qui la reliait encore avec l'extérieur, l'autre côté de la porte. Elle en vint même à tâter le sol, se déplaçant sur ses genoux écorchés, en recherche de la bague dont elle n'avait jamais été digne mais qu'elle désirait tant toucher à nouveau. Elle avait beau connaître chaque fragment de surface de cette pièce, à présent, elle fut incapable de la retrouver.
Ce manque, ce besoin se firent peu à peu si impérieux que Merlin batailla ensuite pour enlever ses bottes, les glisser de sous ses fers, pour que ses pieds nus puissent toucher le sol. Et quand son esprit se mettait à battre la campagne, son corps suant comme sous un accès de fièvre, elle en désirait presque pouvoir se déshabiller complètement, sans se soucier de ce que pourraient bien penser ses geôliers, si cela pouvait lui permettre d'absorber un peu plus de cette chose dont elle n'avait pas pris conscience avant et qui lui était si indispensable…
Puis un jour, elle sut. La magie, la vie. Ce frémissement qui traversait et créait toute chose, tout être. Enfermée ici, sans autre compagnie que des pierres sans âge, un seau souillé et de vieux fétus de paille, il n'y avait pas que son corps et son esprit qui s'affaiblissaient, mais son essence même. Dans un sursaut de réalisation, Merlin voulut oser à nouveau utiliser sa magie mais celle-ci agit comme une flamme mourante, luttant vaille que vaille avant de n'être réduite qu'à des cendres fumantes d'où jaillirait une ultime étincelle par pur miracle. Elle était mise en veilleuse, léthargique, une dernière tentative pour se sauver.
Et sauver l'enfant en elle.
Merlin fut prise d'un haut-le-cœur glacé d'une violence qui suffit à l'épuiser un peu plus à cette réalisation. C'était presque comme si elle l'avait oublié, obsédée par sa peine, ses regrets et son attente. Un faible bruit de détresse lui échappa, puis les larmes lui montèrent aux yeux alors qu'elle n'avait même plus la force de parler à voix haute, perdue dans le silence.
''Je suis désolée, je suis tellement désolée…''
Un être de plus qu'elle trahissait, le dernier. Le seul qui comptait encore, et qu'elle n'avait plus la force de sauver.
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Dormant plus qu'elle n'était éveillée, son esprit fut la proie des rêves. Ou du moins, c'était ce qu'ils semblaient être, à mi chemin entre des souvenirs et des pensées, entre la réalité et la possibilité.
Des voix, des présences,… mais toujours inaccessibles, quand elle aurait tout donné pour un simple effleurement, la perception fugace d'une autre chaleur, d'un pouls, d'une vie…
Elle entendait la respiration lente et profonde de Kilgarrah, tapis dans l'obscurité, bien qu'elle sut que pas même un rat n'était présent à ses côtés, malgré ses prières délirantes. Et son seul visiteur la fuyait, se contentant parfois de glisser son repas à terre sans ouvrir la porte plus que de nécessaire. Parfois, elle devait se forcer pour l'atteindre, mangeait à demi affalée, et manquait de d'avaler de travers en buvant. Bouger accentuait la pression des fers sur ses poignets cisaillés, et ses chevilles qui n'étaient plus protégées à présent. Chaque frottement à même ses chairs la brûlait, non sans rappeler le feu produit par la gueule de celui qu'elle avait vu comme un conseiller fiable.
Riait-il, à présent ? Voyait-il son sort comme une vengeance méritée ? Pensait-il seulement encore à elle ? Elle n'arrivait même pas à se sentir entièrement trahie par son absence, son manque d'aide pour la sortir de là, quand elle-même l'avait laissé en compagnie de pierres tout aussi indifférentes pendant longtemps. Elle en vint même à penser qu'elle avait mérité tout ceci.
Traître.
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Dans l'obscurité de sa demeure, elle ne put remarquer sa chair à vif autour de ses chaînes constamment écarlate et bientôt teintée par l'infection. La douleur était constante et sourde, battait autant que ce que son propre corps produisait pour la contrer. Dans la fraîcheur presque mordante, elle se mit peu à peu à suer, la vue trouble et l'esprit désagréablement sevré de sa magie.
Une fois, elle put la sentir sursauter, comme effleurée, et crut perdre la raison. Mais il n'y avait personne, n'est-ce pas ? Personne… Même les visages qui peuplaient ses rêves devenaient imprécis et volages, peu à peu déteints par la même obscurité qui comblait ses heures éveillées. Onirisme et réalité semblaient vouloir se joindre, s'emmêler pour la soustraire à leurs cruautés respectives, mais ne créaient que pire : le souvenir de la présence et de la chaleur d'êtres choyés contrastait avec le vide alentours. Les étendues sauvages autour de Camelot et d'Ealdor avec les recoins de pierre rugueuse. Un visage d'enfant flou mais souriant et le contact de ses doigts sur son ventre.
Ses doigts le pressèrent plus fermement, leur modeste surprise la sortant quelque peu des brumes de son esprit déambulant aux portes du délire. Le plus cruel était le futur tissé par ses deux tourments, une réalité fantasmée, idyllique, qu'elle osait à peine effleurer, qu'elle ne pouvait réellement effleurer tant elle était hors de sa portée.
Ses doigts semblaient picorés par d'innombrables et minuscules aiguilles. Même ça, elle ne pouvait entièrement le sentir, cette petite chose en elle que sa magie s'efforçait d'étreindre, de couper du reste du monde. Elle n'en était pas digne. Elle l'avait aussi trahie.
Dans un soubresaut de révolte douloureuse, elle se mit à imaginer son pauvre enfant. Les contours dissous d'une petite fille aux cheveux sombres rebelles et aux yeux de braise se présentèrent à elle, étrangement familière sans qu'elle l'ait jamais vue. Et à nouveau, Merlin ne sut faire la différence entre passé, présent et rêve, mais la sensation de perte qui en résulta fut unanime et lui brûla les yeux.
A présent, tout ce qu'elle voulait était que ceci prenne fin. A chaque fois que la porte s'entrouvrait pour laisser apparaître de la nourriture et non une escorte, Merlin regardait le garde avec une telle douleur qu'il sembla en frissonner sous ses remparts de métal, lui d'ordinaire si inébranlable. Pourtant, elle ne bougeait pas, ne disait rien, elle ne faisait que le fixer de ses yeux, depuis le sol ou presque. Avait-il peur d'elle ? L'idée étira ses lèvres en un sourire macabre qui sembla la vider de ses forces aussi tôt. Il pourrait. Après tout, elle avait commandé un dragon et envoûté tout Camelot. Elle était de ces personnages dont on s'inspirait pour créer des histoires afin d'effrayer les enfants trop agités au goût des adultes.
S'ils pouvaient la voir, le conte tournerait immédiatement à la farce. Elle-même pourrait en rire. Les murs qui l'étouffaient auraient pu facilement s'écrouler sous ses ordres, démontrant l'idiotie du roi qui croyait pouvoir la contenir aussi simplement, mêmes suppléés d'acier et de guerriers. Et pourtant… maintenant elle ne réussirait probablement même pas à passer les premiers barreaux en se vidant de ses forces. Alors elle resterait ici à attendre son heure, obéissante jusqu'au bout, servante avant tout, avant même d'être sorcière. Car malgré tout ce que l'on pourrait dire d'elle, elle avait obéi. A sa mère qui la poussa du nid, au dragon qui la drapa dans un faux destin, au roi qui l'asservit à son fils, à… Arthur.
Le simple acte de penser à lui fit l'effet d'un étau autour de son cœur, coupant court à son souffle. Elle enfuit la tête sous ses bras, misérable, comme si cela pouvait la protéger.
« Faites que ça s'arrête… » sanglota-t-elle, à peine audible. « Par pitié… »
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Merlin.
Un frisson parcourut son échine fléchie à l'extrême. Elle devenait folle, sa peau se hérissant de chair de poule comme au contact d'un fantôme. Et pourtant, elle redressa la tête, laissant son regard se perdre dans les ténèbres, où elle aurait pu imaginer toutes sortes de silhouettes, la bouche entrouverte et les yeux presque aussi brûlants que ses poignets. Sa magie frémit.
Merlin.
Elle hoqueta pitoyablement. Elle pouvait ressentir quelque chose qu'elle n'osait même espérer. Quelqu'un. Un vieux, vieux souvenir, aux relents de joie enfantine et de genoux piquants. Une présence qui pouvait être à la fois agaçante et réconfortante. Will.
Es-tu venu me chercher ? voulut-elle demander.
Mais il se contenta de rester là, et bien que cruel, c'était déjà plus que tout ce qu'elle pouvait espérer.
« Tu me manques » murmura-t-elle au vide. « Tu me manques tellement… » Elle pouvait presque le toucher, si proche. « Attends-moi. » J'arrive.
Pas un bruit. Pas d'accord ou de refus, juste une présence. Et une autre, plus récente, à la senteur de bois et de flammes. Son plus vieil ami, et son père.
Elle donnerait tout pour les rejoindre, ces deux hommes qu'elle aimait tant et qui le lui rendaient sans mensonges. Pourquoi ne l'emmenaient-ils pas, qu'attendaient-ils ? Elle était prête; même sa magie commençait à geindre, à protester faiblement contre le sommeil, l'envie de s'écouler de son corps et retourner à la terre…
Bientôt, ce serait enfin fini.
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Des pas se rapprochaient, et il ne s'agissait pas d'une seule personne. De même que le bourdonnement imprécis d'une voix, puis d'une autre qu'elle avait dû probablement connaître un jour. Un soupir de soulagement lui échappa. Enfin.
La porte racla sur le sol en s'ouvrant. Le garde apparut, les clés toujours à la main, et déverrouilla les barreaux sans devoir énoncer d'avertissement envers la prisonnière. Elle ne tenterait rien, de toute façon, elle ne se redressa même pas du sol, les paupières à peine entrouvertes face à la lumière des torches. Il ouvrit la bouche.
« A la moindre suspicion, vous prenez place à ses côtés. »
Mais ce n'était pas à elle qu'il adressait la parole, c'était à une silhouette derrière lui-
Gaius.
Merlin retint sa respiration, immobile et soudainement frissonnante. Ses yeux ne voyaient à présent plus que lui et devaient trahir sa surprise, à défaut du reste de son corps. Parce qu'elle le connaissait si bien, elle put lire sur son visage sa lutte pour paraître impassible à sa vue, sa sacoche renforçant sa façade professionnelle.
« Je connais les ordres » dit-il sans regarder son interlocuteur. « Maintenant laissez-nous, je vous prie. »
L'homme sembla hésiter puis haussa les épaules de manière à peine perceptible. Il scella les barreaux derrière eux, accrocha une modeste torche à l'un des murs de la cellule puis referma la porte.
Les yeux encore plissés, Merlin dévisagea son père adoptif de haut en bas, son regard s'attardant avec peine sur son visage émacié, vieilli et blême même à la lueur de la flamme. Elle qui croyait ne plus pouvoir ressentir de douleur sentit sa poitrine se serrer à lui en couper le souffle.
« Je suis désolée… » dit-elle à peine assez fort pour qu'il puisse l'entendre, ses paroles tiraillant sa gorge sèche et ses cordes vocales inusitées. Elle se sentait horrible de lui avoir causé du souci. Il devait très probablement faire face aux accusations et aux rumeurs à encontre, à présent. Elle n'apportait que misère, déception et danger.
« Merlin… » souffla-t-il tout bas en se penchant vers elle avant de s'agenouiller péniblement, le cœur dans la gorge. Puis il sembla se rappeler qu'il avait un rôle à jouer, devait prétendre ne ressentir aucune affection pour elle afin de conserver son masque. Un pas de travers et les hommes au-dehors prendraient conscience de la supercherie.
Presque sans prévenir, il saisit l'une de ses mains dans les siennes avec douceur, ses yeux traçant ses blessures avec tendresse et horreur à la fois. Son ton, lui se fit professionnel et détaché, un leurre, alors que Merlin se sentait prête à pleurer et disparaître sous à son contact. Elle s'enfoncerait dans le sol et ne reviendrait plus, le sort lui adressant une dernière miséricorde en la présence du vieil homme.
« Je suis ici sur ordre du roi. »
Une note infime d'amertume lui expliqua qu'il avait essayé de parvenir jusqu'à elle de lui-même, et Merlin eut envie de l'étreindre, le convaincre de ne rien tenter. Car tout finirait bientôt, de toute façon. Il avait toujours été têtu et dévoué.
« Il veut savoir ce qu'il en est de ta condition pour vérifier les dires du prince. »
Elle déglutit, comprenant de quoi il s'agissait, alors qu'un élan supplémentaire de douleur traître tambourinait dans sa poitrine. Elle sut qu'il n'attendait aucune réponse, laissa ses mains l'effleurer avec douceur sans bouger. Son silence leur fit gagner quelques instants.
« Tu refuses de répondre ? »
Silence. Ses doigts passèrent avec tendresse et promesse dans ses cheveux et c'en fut presque trop pour elle, qui voulut se blottir un peu plus contre les pierres froides et dures sous son corps. Ne comprenait-il pas qu'il n'y avait plus rien à faire, que c'était sans espoir ?
« Soit, dans tous les cas, je dois t'examiner pour confirmer ou non. »
Ses mains la quittèrent un instant pour ouvrir la sacoche et en extirper une fiole. Elle reconnut à l'odeur un puissant antalgique. Suffisant pour qu'elle fasse abstraction de sa sensation d'os broyés et de chairs meurtries qui étreignait son corps, pour qu'elle se lève et le suive elle ne savait où, ni comment.
Il voulait qu'elle s'échappe, même à grand bruit, quitte à courir le risque ultime lui-même. Qu'elle se lève et fasse s'écrouler ses remparts quand tout le reste avait échoué. Il ne savait pas qu'elle n'aurait même plus la force de tenir sur ses jambes suffisamment pour sortir de Camelot, que sa magie se tarissait un peu plus à chaque instant supplémentaire.
Elle blottit sa joue contre la main qui redressait doucement sa tête pour la préparer à avaler.
''Non.''
Aucun mot n'avait pu sortir de sa bouche, et pourtant Gaius se raidit comme si elle le lui avait crié dans l'oreille.
''Vous en avez déjà trop fait, trop risqué pour moi.''
Un long, très long silence s'installa avant d'être brisé par la voix du vieil homme, légèrement vacillante, incapable de rester de marbre face aux émotions qui le submergeaient.
« Alors c'est vrai… »
La supplique peignait son visage et déchirait ses traits, mais elle n'en pouvait plus. Elle voulait que tout cela s'arrête, et lui aussi le méritait. De vivre sans le risque que l'on découvre leur complicité, qu'un sort semblable lui soit réservé. Elle sut qu'il comprenait en sentant le refus, l'incompréhension puis le désespoir animer ses caresses. Ses yeux brillaient de trop à la lueur des flammes et il tremblait légèrement, comme pour retenir un sanglot. Puis, ils ne se quittèrent pas des yeux, et Merlin espéra de tout son cœur qu'il puisse y lire tous ses remerciements, ses excuses, son amour. Et sa résolution.
Une éternité après, les lèvres de son père de cœur embrassèrent son front avec une tendresse incroyable, qui n'avait d'égale que sa tristesse. Se détacher d'elle, se lever et s'en aller semblèrent ensuite être pour lui une torture, et Merlin le suivit des yeux jusqu'au bout, jusqu'après que les ténèbres le supplantent à nouveau, la même litanie résonnant dans son esprit.
''Je suis désolée… je suis désolée…''
Enfin, peu après, le jour vint. Elle le sut au bruit lourd de nombreux pas presque cadencés par la discipline qui atteignit ses oreilles, l'impression de fatalité dans l'air qui fit s'hérisser ses cheveux sur sa nuque. Quand la porte s'ouvrit, elle sourit faiblement, et dit tout aussi bas avant qu'ils ne puissent la mettre en garde envers tout ce qu'elle pourrait bien tenter pour s'enfuir : « je n'arriverai pas à me lever seule. »
L'hésitation sembla parcourir la dizaine d'hommes casqués présents, ou tout du moins ceux qu'elle pouvait voir depuis où elle était assise. Puis l'un d'entre eux poussa les barreaux et s'avança, la saisit fermement mais sans violence par le bras. Elle pensa qu'elle le connaissait, mais ne pouvait pas bien voir son visage. Ses pas se firent chancelants, comme si ses jambes étaient endormies, et sa tête fut prise d'un léger tournis. D'autres mains vinrent ensuite se poser à leur tour sur son corps et l'entraînèrent vers la sortie.
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Là où la lueur des torches avait d'abord été une nécessité, elle se fit de moins en moins indispensable à mesure qu'ils remontaient vers la surface. Chaque marche à gravir la fatiguait un peu plus, et pourtant, la sensation de pierre moins familière sous la peau de ses pieds avait quelque chose de soulageant. Plus encore les présences autour d'elle, bien vivantes.
Merlin pensa alors à ce qui pouvait bien l'attendre là, dehors. Serait-ce une corde ? Des flèches ? Elle se souvint de la hache qui avait œuvré le jour de son arrivée à Camelot, pouvait encore sentir le frisson glacé qui avait parcouru son corps au bruit mat produit par la rencontre entre son tranchant et le billot. Cela pourrait être un commencement et une fin pour elle, la morbide ironie du sort, sa punition pour ne pas avoir pris au sérieux ce qui avait été autant un signe qu'un avertissement. Et une mort rapide, elle pouvait l'espérer, pour peu que le bourreau ait la main sûre.
A chaque pas supplémentaire, la fraîcheur humide des cachots était peu à peu supplantée par une chaleur sèche, mordante. Mais pas autant que la lumière du jour. Lorsque sa peau en fut touchée à nouveau depuis longtemps, elle put sentir sa magie frémir. Son tournis faisait peu à peu place à un bourdonnement. Merlin se lécha les lèvres, craquelées et affinées.
Ses pas se firent plus sûrs, plus rapides. Cette sensation la guidait peu à peu plus que son escorte ou même sa vue, car ses paupières se plissaient, ses yeux agressés par les rayons. Puis enfin ils furent dehors, et jamais elle n'aurait crû que la lumière du soleil puisse être aussi violente. L'air sec, caniculaire lui brûlait la gorge, et la chaleur faisait poindre la sueur à la base de sa nuque, sous ses lourdes mèches sales. Même le sol sous ses pieds nus pulsait.
Merlin inspira profondément, les yeux fermés, comme ivre. Son monde qui avait longtemps été stérile et indifférent fourmillait à présent de vie, de présences. Elle sentit avant qu'elle ne vit la foule réunie dans la cour principale, silencieuse mais dont elle pouvait presque percevoir chaque respiration, distinguer chaque silhouette derrière ses paupières closes. Elle ralentit, voulut s'arrêter un instant pour se baigner dans un tel tumulte, ressourcer sa magie affamée, mais les prises autour d'elle n'en firent rien.
Quand la lumière ne la mordit plus autant, Merlin ouvrit doucement les yeux. La première chose qu'elle vit fut l'échafaud, tranchant la mer de silhouettes agitées qu'elle ignorait. Elle voulut rire.
Un bûcher. C'est ainsi qu'elle mourrait. La hache et ses sœurs seraient trop clémentes pour ce qu'elle était. Elle releva la tête. Le ciel était d'un bleu éclatant, vif et pur, dépourvu de tout nuage. Seuls le traversaient des oiseaux bien insouciants des facéties humaines. Merlin les admira, hypnotisée, trouvant dans leurs ballets un fragment de sérénité.
Ils s'arrêtèrent et la jeune femme chancela, surprise. Ce n'est que quelques instants après qu'elle se rendit compte de la raison : le roi parlait, les surplombant sur le balcon. Elle entendait sa voix mais n'écoutait pas, ne le regardait d'abord pas, plus fascinée par les petits êtres au-dessus de leurs têtes. Mais aussi, elle n'osait se l'avouer, car elle avait peur d'abaisser le regard. Mais pas parce qu'elle risquerait de voir Uther, non…
Finalement, la fatigue fit vite ployer sa nuque. Il y avait des visages familiers dans la foule, elle les vit sans les regarder… jusqu'à tomber sur les traits de Gwen, tirés et profondément tristes, ses lèvres mordillées presque à sang. Cela fut comme un déclic pour elle, qui se mit à en chercher d'autres… tel Morris à l'expression difficilement déchiffrable, mélange de colère et de douleur. Gaius qui semblait prêt à s'effondrer d'un moment à l'autre, dont la vue lui serra le cœur. Elle trouva dans sa peine et sa révolte un ultime soubresaut d'espoir. Et si… ?
Sur le balcon, elle vit Uther qu'elle n'écoutait toujours pas, des nobles étrangers dont elle ne se soucia guère, et Morgane. Impassible, une véritable statue de marbre. Et pourtant, lorsque leurs yeux se croisèrent, pendant un fragment de seconde elle put y percevoir la détresse. Elle inspira profondément, soutenant son regard un instant, ce qui valait mille mots. Puis elle se détourna.
Son cœur battait un peu plus fort alors qu'elle cherchait, sentant l'espoir qu'elle croyait mort sursauter.
On la poussait fermement à grimper les marches de bois menant à l'échafaud, et elle avança sans s'en rendre compte, sa respiration ne tenant qu'à un fil. Des branches sèches lui mordillèrent la plante des pieds. La chaîne reliant les fers de ses poignets fut détachée le temps de la positionner dos au poteau de bois, les bras vers l'arrière, puis rapidement rescellée pour l'empêcher de s'enfuir.
Merlin ne voyait Arthur nulle part. Il n'était pas là. Sa tête prit appui contre le bois, y cherchant un soutien alors que ses jambes faiblissaient, seul et sans support autre que le mat contre son échine. Chaque seconde passée sans voir Arthur la broyait un peu plus de l'intérieur.
Une silhouette sombre vint s'interposer dans son champ de vision, et la jeune femme ne put que la regarder. Le bourreau, vêtu sombrement malgré la chaleur écrasante, cagoulé de manière à ce que seuls ses yeux, d'un gris délavé, soient visibles. On ne connaissait jamais réellement l'identité des bourreaux, ils étaient dissimulés dans la populace, menant un double devoir pour s'épargner l'incompréhension de leurs voisins. Dans sa main, une torche, dont elle pouvait percevoir la chaleur.
L'homme la considérait. Attendait. Merlin soutint son curieux regard, dénoué de haine ou de peur, habitué à contempler la mort. Il parlait tout bas, de manière à ce qu'elle soit la seule à l'entendre.
« Emrys, que fais-tu ? »
Un druide ? Oui. Elle n'avait aucune réponse à lui donner. Elle ne s'intéressait déjà plus à lui qui s'éloigna, son regard posé ailleurs. Sur la fenêtre de la chambre d'Arthur.
Les rideaux étaient tirés, occluant toute vue. Depuis l'extérieur comme de l'intérieur.
Ce petit, ridicule, infime détail fut ce qui l'acheva. Elle ferma les yeux, bien qu'aucune larme ne pointât. Elle n'avait même plus la force de pleurer, à peine celle de tenir debout, de respirer.
L'odeur et les craquements du bois brûlé, la chaleur encore modérée lui firent doucement relever les paupières de longs instants après. La vue des flammes la captiva. Elles se rapprochaient inexorablement, dansaient avec une liberté totale autour d'elle, comme pour l'attirer, l'envoûter. Et elle l'était presque, comment ne pas l'être quand elles semblaient l'aimer ainsi, mordiller sa peau avec révérence sans oser encore la toucher, murmurer en écho de sa magie qui les aimait tout autant…
Elle transpirait mais ne ressentait encore aucune douleur, plutôt l'envie de laisser son corps les rejoindre et danser, des tambours fantomatiques lointains perceptibles dans les craquements et semi-fracas du bois consumé, l'attirant doucement vers ce qui n'était pas entièrement un rêve, mais plus un souvenir, quand le monde lui avait semblé brûler de l'intérieur sous l'effet de la vie.
Puis ce fut la fin de la séduction, et le feu mordit ses pieds, la fumée sa gorge; sa magie tressauta. Merlin abaissa le regard vers ce traître et se heurta en chemin à un petit, tout petit détail. Juste perceptible à la lumière du jour, sous sa robe péniblement blanche.
Son ventre, qui tendait à présent timidement le tissu, ne venait de se dévoiler qu'à elle. Son enfant. Elle voulut le caresser, mais ses mains étaient immobilisées, douloureuses contre ses fers. Un enfant créé parmi les flammes, lesquelles allaient bientôt le lui arracher. Ce petit être qu'elle avait juré de protéger, d'aimer.
Traître, entendit-elle par delà tout autre bruit. Monstre.
Elle ne pouvait pas faire ça, elle ne voulait pas être ça.
Derrière un cercle de flammes et de fumée plus hautes qu'elle, la coupant du reste du monde, Merlin disparut.
…
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A/N : …
