Nettoyage
Dans la nuit obscure et incertaine qui recouvrait Port Royal, de lourds nuages vinrent cacher le ciel étoilé qui était jusqu'alors la seule source de lumière pouvant encore éclairer les âmes apeurées.
L'évacuation des villageois s'effectuait dans le chaos. Pour le commodore Norrington et son armée, c'était une lourde tâche. Il fallait protéger les navires des attaques des créatures qui cherchaient à saboter les embarcations tout en assurant la sécurité des villageois que l'on escortait de la forteresse jusqu'aux quais.
Orlando et Legolas tentaient de faire leur part à leur manière. Par chance, les connaissances de l'elfe concernant les gobelins et les trolls furent d'un grand secours pour Norrington. Beaucoup des créatures étaient tombées, mais cela ne suffisait pas à rendre le site sécuritaire. D'autres de ces monstres surgissaient aussitôt de la brèche au-dessus de Port Royal. À chaque gobelin abattu, trois autres arrivaient.
Alors que le commodore en avait plein les bras à la forteresse, une chose à laquelle il ne s'attendait pas du tout se produisit…
« Commodore! Commodore! » hurla un officier.
« Qu'y a-t-il, soldat?
-Il… De la forêt! IL arrive de la forêt! Le …Les… Le…
-Mais qui donc, par tous les dieux? » s'impatienta Norrington qui se demandait bien qu'est-ce qui pouvait inspirer plus grande terreur à cet officier que les trolls.
« Le…Le Corbeau! Il arrive! »
Norrington fronça les sourcils, interloqué. Et du fin fond de la forêt qui bordait le village, il entendit des hurlements masculins, des cris qui ne s'apparentaient pas du tout à ceux des monstres qui envahissaient Port Royal. Le commodore connaissaient trop bien ce genre de hurlement que l'on entend lorsqu'en pleine mer un navire est abordé par…
« Des pirates! »
Legolas et Orlando stoppèrent leur besogne.
« Jack! » s'exclama l'acteur.
Le Capitaine Jack Sparrow surgit effectivement des buissons, en tête de tout son équipage, courant comme une antilope avec un sabre haut dans les airs.
« À L'ABORDAAAAGE! »
Norrington grinça des dents. Il ne manquait plus que ça; des pirates se joignaient à l'envahisseur, conclut-il. Et c'était nul autre que son pire ennemi Sparrow.
« Soldats! Stoppez l'évacuation! Que les villageois restent dans la forteresse! Divisez la milice, armez les mousquets, sortez l'artillerie. Abattez-moi ces pirates! »
Orlando se planta devant Norrington.
« Non! Attendez! Regardez-les! »
À contrecœur, le Commodore observa depuis le sommet de la forteresse la bande de Jack qui se faufilait maintenant à travers les chaumières du village. Étonnamment, les pirates attaquaient les gobelins et s'acharnaient sur les trolls. Plus surprenant encore, ils prêtèrent main forte à des soldats dispersés, en difficulté. Ces derniers, avant de s'enfuir, demeurèrent abasourdis quelques instants; devoir son Salut à un pirate était une chose peu courante!
« Ils sont de notre côté! Croyez-moi! » affirma Orlando.
Norrington ne savait plus trop comment réagir. Il était clair que Sparrow n'aidait pas le peuple de Port Royal par pure bonté d'âme. Cela cachait quelque chose de pas net… mais la situation était si alarmante que des alliés (aussi peu recommandables furent-ils) n'étaient certainement pas de trop.
« Très bien. Au point où nous en sommes, n'importe quelle aide est la bienvenue » dit-il, tout bas, comme pour se convaincre lui-même.
Il jeta encore un coup d'œil en contre bas et constata que l'équipage de Jack se réunissait aux portes de la forteresse, attendant qu'on leur ouvre la voie tout en se mesurant aux nombreux gobelins qui se faisaient plus agressifs que jamais. Mais il était imprudent de rouvrir les grandes portes étant donné la masse toujours plus grandissante d'ennemis qui persistait à vouloir entrer.
« Laissez les passer, allons. » intima Orlando.
« Non. » répondit Norrington de son air supérieur et suffisant. « C'est trop dangereux. Le seul moyen d'entrer sans prendre de risque c'est par la poterne secrète.
-Jack ne connaît pas cette entrée! »
L'acteur se pencha par-dessus les remparts, mit ses mains en cône autour de sa bouche et s'apprêta à hurler à la bande de pirates à ses pieds l'emplacement de la poterne.
« HEY! JACK! IL FAUT PASSER PAR… »
Orlando fut brusquement tiré en arrière par le collet.
« Êtes-vous fou?! Tous les gobelins vont entendront!
-Mais il faut trouver un moyen de le prévenir! Ils peuvent pas se mesurer à tous ces monstres seuls! »
Legolas était jusqu'alors resté en retrait, mais il s'avança soudainement et prit part à la conversation.
« Je connais un moyen. »
Jack de son côté, peinait à maintenir les créatures à carreau.
« Hey oh, du bateau! Heu… Du fort! Loin de moi l'idée de vous presser, mais j'apprécierais qu'on nous ouvre les portes! » hurla-t-il en direction des tours de gardes.
Aucune réponse de la part des militaires.
« Bougres de soldats anglais! » maugréa Gibbs. « On vient à leur rescousse et voilà comment on se fait accueillir! OUVREZ CES DAMNÉES PORTES, NOM DE DIEU! »
Tout ce que Gibbs obtint comme réponse fut une flèche, tirée depuis les remparts. Celle-ci siffla tout droit vers Jack et s'il n'avait eu la présence d'esprit de se pousser à temps, il l'aurait reçu dans le front.
« V'là qu'on nous attaque des deux côtés. Je le savais qu'il ne fallait pas venir ici, je le savais. Personne ne m'écoute jamais! » ronchonna Gibbs.
Pendant que ses hommes continuaient à chasser les gobelins tout autour de lui, Jack se massa la barbiche, ses grands yeux noirs dubitatifs fixant la flèche plantée à ses pieds. Quelque chose l'intriguait.
« Mmh, intéressant… »
Il se pencha et retira la flèche du sol pour mieux l'étudier. Se faisant, il évita ainsi un coup de cimeterre de gobelin. Il ne tint même pas compte de la créature derrière lui qui allait tenter une seconde offensive. Trop concentré sur la flèche, il ne se préoccupa guère non plus du fait qu'il dut la vie sauve à Ana Maria, celle-ci ayant supprimé l'adversaire à temps.
Jack remarqua alors qu'on avait enroulé un bout de papier autour du missile.
« De plus en plus intéressant… »
Il le déroula et lut son contenu. Il afficha ensuite un sourire réjoui, en coin, et se releva.
« Messieurs, abandonnez le navire! Heu…Les portes, plutôt. »
Il déchira le papier pour s'assurer qu'aucune des créatures ne le liraient et disparut avec le reste de son équipage dans les buissons.
Quant à Norrington, il avait rejoint la poterne en compagnie du duo.
« J'espère que votre idée a marché, Mr. Vertefeuille. Encore faut-il se demander si ce pirate sait lire…
-Je le crois. » assura l'elfe qui entendait déjà des pas humains se faufiler à travers les bosquets.
« Bien le bonsoir, James! Comme on se retrouve! » lança la voix luronne de Jack pour annoncer son arrivée.
Déjà irrité, Norrington grogna entre ses dents :
« Commodore! » corrigea-t-il. « Et ne parlez pas si fort! Vous allez nous faire repérer! »
Jack roula légèrement des yeux pour montrer son exaspération et invita son équipage à se faire discret en poussant un « chuuuut » exagéré.
« Tu t'es enfin décidé à venir? » demanda Orlando sur un ton de demi reproche.
« Mon navire est enfin réparé!
-Vous a-t-on suivi depuis l'entrée de la forteresse? » demanda Norrington.
« Oui, Com-mo-dore. Mais nos poursuivants ne sont plus en mesure de nous…poursuivre. »
Avec un sourire sadique, Jack, Gibbs et les autres montrèrent leur sabre d'abordage, couverts de sang noir.
« Alors, on le sauve ce peuple, oui ou non? » questionna Jack, pressé de jouer les héros.
Le commodore empoigna le pirate par l'avant-bras et lui dit :
« J'ignore ce qui vous amène réellement à Port-Royal, mais je compte bien le découvrir quand toute cette histoire sera terminée. N'allez pas croire que vous obtiendrez clémence pour votre aide, Monsieur Sparrow.
-Ca-pi-taine, je vous prie. » rectifia-t-il à son tour. « Laissons nos différends de côté, voulez-vous? On a une colonie à sauver. D'ailleurs, où est ce cher William toujours prêt à sauver une âme en détresse? »
Norrington ne sut pas réellement quoi répondre. C'était une question plutôt délicate… Et le duo d'alter ego ignorait tout autant comment expliquer la situation en quelques mots.
« Vous en faites une tête! » s'exclama Jack, souriant de ses belles dents en or. Mais son sourire se fana quand il prit conscience que sa question avait réellement créé un malaise. « J'ai dit quelque chose qui fallait pas? » Il fronça alors les sourcils et renchérit avec une pointe d'inquiétude : « Où il est le moussaillon? »
On aurait pu entendre une mouche voler si ce n'avait été des coups de feux des militaires qui retentissaient ça et là aux alentours et des rugissements de trolls qui semaient la pagaille dans les environs.
« Nous nous occuperons de ce détail plus tard. » finit par dire le commodore.
« Détail? » s'offensa Legolas.
Norrington n'ajouta rien d'autre à ce propos.
« Faites entrer votre équipage, Jack. Et à partir de maintenant, bien que vous vous croyez capitaine, vous êtes sous mes ordres et vos hommes feront exactement ce que je leur dirai de faire. Me suis-je bien fait comprendre?
-C'est d'une limpidité! » dit-il tout en mettant de façon discrète une main derrière son dos. Il croisa son index et son majeur ensemble. Ce geste fut bien vu de l'équipage derrière Jack et ils affichèrent tous un sourire malicieux, devinant que leur Capitaine allait faire ce qui lui plairait de faire, avec ou sans le consentement du commodore.
Ils entendirent soudain des coups de canons; fait inhabituel puisque l'aile Sud de la forteresse où se trouvait l'artillerie lourde avait été condamnée. Le commodore considéra Jack d'un air interrogateur et ce dernier comprit immédiatement sa question muette.
« Ça ce sont pas les canons de mon navire, je vous jure. La Perle est sur le versant opposé de l'île de toute façon! » déclara-t-il.
James regarda par-dessus la rambarde d'une tour, ce qui lui permit d'avoir une vue d'ensemble des quais de Port-Royal. Il ne vit aucun navire canonnier arrivé dans les environs, ce qui voulait dire que les coups de canons entendus provenaient bel et bien de l'Aile Sud de la forteresse.
« Juste ciel! Est-ce que ces crapules savent par hasard comment utiliser nos armes? »
La troupe se précipita vers l'Aile Sud. On défit sur les ordres de Norrington la barricade érigée sur la porte et tous traversèrent cette partie condamnée de la forteresse. De loin, ils perçurent une série de canons et ce qui était étrange c'est que les missiles étaient tous tirés en direction de la brèche à une dizaine de mètres au-dessus des remparts.
« Pourquoi tirent-ils sur eux-mêmes? C'est insensé! »
Ils s'approchèrent davantage et virent une ombre se promener de canon en canon pour y mettre d'autres boulets prêts à être envoyés. Plus ils s'approchèrent, plus l'ombre leur parut inappropriée à celle d'un gobelin et encore moins à celle d'un troll.
« C'est un homme! » proclama Legolas.
Arrivés à sa hauteur, tous s'exclamèrent :
« William?! »
Le forgeron était bien là, concentré sur sa besogne, pour ne pas dire acharné.
« Will! Tu es revenu! » s'exclama Orlando.
« Il était parti? » s'enquit aussitôt Jack.
L'apprenti pirate ne répondit qu'une seule chose.
« Aidez-moi au lieu de rester plantés là. » lança-t-il sans se détourner de sa besogne.
Apparemment, la déduction de Legolas s'avérait juste; si William était de retour, la petite Eyma y était sûrement pour quelque chose. Peut-être l'avait-elle motivé à continuer de se battre, peut-être lui avait-elle redonné courage et espoir. Quoi qu'elle lui eût dit, William agissait toutefois avec trop de témérité et d'audace.
« William! Que comptes-tu faire, bon sang!? »
Norrington le saisit par l'avant-bras alors qu'il s'apprêtait à prendre un boulet de canon.
« Arrêtez! C'est de la folie! Nous sommes à la vue de l'ennemi! Il faut se replier! Notre priorité est de protéger les villageois! »
William se dégagea d'un geste vif.
« Ma priorité est de faire payer ces êtres maudits. Partez si cela vous chante. »
Un gobelin s'était élancé à partir de la brèche et il atterrit tout près du forgeron. William n'eut pas le loisir de l'affronter, car aussitôt un sabre d'abordage trancha la gorge du monstre.
« Maintenant que je suis là, j'y reste, mon gars. »
Jack avait été plus rapide. Tout en caressant son sabre souillé de sang noir, il toisa Will d'un sourire enjôleur qui lui fit comprendre que le Capitaine et son équipage n'avaient nullement l'intention de se replier.
« Ainsi en est-il de nous. » déclara Legolas. Et à côté, un Orlando solidaire, mais tout de même peu rassuré, hocha la tête en signe d'approbation.
Norrington sentit alors qu'il passerait pour un couard s'il partait. L'orgueil de l'Homme prit donc le dessus sur le Commodore.
« Soit! »
Il répartit ses gens à chaque canon disponible et ils s'occupèrent de viser les créatures qui prenaient leur élan pour atterrir sur les remparts. Quant aux pirates, ils veillèrent à affronter ceux qui parvenaient à sauter.
William repéra une corde avec un grappin et se l'appropria. Il mit le grappin dans une bouche de canon et attacha l'extrémité à la base qui soutenait l'artillerie. Il fit une autre mise à feu et le grappin fut projeté dans les airs en direction de la brèche. On perdit de vue le missile de l'autre côté de la cavité. Quand Will vit la corde qui reliait le grappin au canon se raidir, il la saisit et tira un bon coup pour la tester; le grappin s'était accroché à quelque chose de suffisamment solide. Sous les yeux de ses compagnons ahuris, il s'élança et entreprit de traverser la brèche en se balançant sur la corde. Il ne tint même pas compte des boulets de canons projetés tout autour.
Quand le Commodore prit conscience que Will risquait de se faire frapper par les projectiles, il hurla :
« Cessez le feu!
-William! Tu es cinglé! » cria Orlando.
Le forgeron avait perdu toute notion de raison et de prudence. Il agissait sous le coup de la douleur de la perte.
« Couvrez-moi! » répondit-il, suspendu au-dessus de la mer, à la moitié de son trajet.
Des créatures pullulaient toujours de la cavité dans le ciel. Les pirates et la milice les tenaient à distance du mieux qu'ils le pouvaient. À un moment, par contre, Legolas aperçut un troll se tenant au bord de la brèche et il s'apprêtait à couper la corde à laquelle Will s'accrochait tant bien que mal. Sans plus attendre, l'elfe fit succéder ses flèches qui allèrent toutes se loger dans la nuque de la bête avant que celle-ci ne parvienne à rompre le lien. Le troll perdit l'équilibre, bascula de la brèche et alla s'écraser sur les rochers du récif.
William arriva enfin à destination. Il ne put même pas reprendre son souffle, encore moins voir à quoi ressemblait cette partie de la Terre du Milieu dans laquelle il se trouvait, car déjà des gobelins s'en prenaient à lui, l'obligeant à dégainer son épée et sa hachette.
Orlando craignait pour sa propre vie s'il osait se jeter dans la gueule du loup comme son alter ego l'avait fait. Mais il craignait encore plus la hardiesse de William qui allait le conduire à sa propre perte si on ne modérait pas son tempérament suicidaire.
« Il faut aller l'aider! »
L'acteur abandonna la bataille menée sur les remparts de l'Aile Sud et entreprit de traverser à son tour le passage.
Legolas le suivit immédiatement, talonné par Jack.
« Les dames d'abord! » fit-il, indiquant à l'elfe qu'il pouvait passer le premier.
« Qu'allez-vous faire de l'autre côté?! » demanda Norrington entre deux coups de feu.
« Affronter le mal à la source, je suppose! » répondit Jack avec désinvolture avant de se lancer sur le câble.
Orlando, Legolas et Jack arrivèrent sans trop de mal de l'autre côté. Ils prêtèrent main forte au forgeron qui peinait face à la bande de monstres.
Tel que prédit, la brèche menait bien aux portes détruites de la Moria, bordée par l'antre du Guetteur. La brèche avait été créé face à la porte, mais de l'autre côté du lac. Il faisait nuit là aussi, l'entrée était dégagée et il en sortait des bêtes sanguinaires, animées par un seul désir; anéantir.
« Des profondeurs furent réveillés tous les fruits de l'Ombre qui y dormaient! » constata Legolas. « Je les aurais cru affaiblis et dispersés après la Guerre, mais ils sont toujours aussi possédés, déchaînés... Nous n'arriverons jamais à leur tenir tête de cette manière! »
Même en plein combat, William parvint à scruter et analyser les parois de l'entrée de la caverne de la Moria depuis la rive opposée et, soudain, une idée lui vint à l'esprit.
« Retournons à la brèche! » dit-il, déjà en train de revenir sur ses pas.
« Le moussaillon a un plan en tête, je crois! »
Arrivés au bord, William hurla à Norrington.
« Commodore! »
Ce dernier se détourna du combat un instant.
« Attachez bien solidement le canon au câble! Et veillez à ce qu'il soit chargé d'un boulet!
-Pourquoi faire?
-Nous allons le tirer jusqu'ici!
-Pardon?!
-Faites-le! »
Orlando, Legolas et Jack adoptèrent une mine quelque peu perplexe.
«Que veux-tu faire avec un seul boulet? » demanda Orlando.
« Vous verrez bien. »
Legolas s'occupa de tenir à distance l'ennemi pendant que les autres hissaient avec beaucoup de mal le canon. Leur tâche accomplie, William positionna l'embouchure en direction de l'entrée de la caverne.
Trois énormes Trolls sortirent à ce moment de la Moria, massues en mains, rugissants et enragés. Leurs énormes pieds foulèrent lourdement le sol jusqu'à en faire trembler le quatuor.
Legolas, sur un ton sombre et inquiet, souffla :
« Mon carquois est vide. »
L'elfe avait épuisé toutes ses flèches pour couvrir ses compagnons. Pour venir à bout des trolls, l'arc de Legolas était le plus qualifié. Ils perdaient un énorme avantage sur l'ennemi.
« Quoi que tu aies en tête, moussaillon, je te suggères de le faire immédiatement! » fit Jack, en avalant difficilement sa salive.
William prit la boîte d'allumettes qu'il avait prise plus tôt sur les remparts de la forteresse et alluma la mèche du canon. Les trois trolls se dirigèrent vers la brèche au bord de laquelle se trouvait le quatuor. À l'instant même où leurs massues s'abattirent sur eux, le canon projeta son missile. La détonation surprit les créatures et les figea quelques secondes. Le boulet alla s'écraser sur les parois supérieures des rochers qui formaient l'entrée de la mine. Le choc dans la montagne fit céder la pierre et d'énormes rochers se détachèrent, puis s'écroulèrent. L'entrée de la Moria fut complètement ensevelie.
William avait accompli un exploit, mais cela ne réglait en rien le problème des trois trolls toujours présents et des nombreux autres gobelins qui se trouvaient déjà hors de la mine.
« Sautons! » intima Orlando.
Avant que les trolls ne se jettent sur eux, le quatuor bondit de la brèche. Legolas atterrit sur ses pieds, William roula sur lui-même et Orlando tomba carrément sur un gobelin mort pour amortir sa chute. Quant à Jack, il ne prit pas suffisamment d'élan et dut s'agripper aux remparts qui donnaient au-dessus du précipice, les pieds battant le vide. Cotton le tira sur la terre ferme avant que le capitaine ne lâche prise.
Norrington ne donna à peine le temps à William de se remettre sur pied qu'il lui demanda :
« Alors?
-L'entrée est obstruée, mais il nous reste un problème de taille à résoudre! »
Le commodore comprit rapidement ce qu'insinuait le forgeron. Les trois trolls se jetèrent à leur tour du haut de la brèche, ne laissant même pas le temps aux soldats de faire une autre mise à feux des canons.
« Fuyez! » hurla le Commodore.
Tous prirent leurs jambes à leur cou. Les trolls s'écrasèrent de tout leurs poids sur les remparts. Des canons furent détruits sous l'impact, des pierres de la forteresse cédèrent même sous leurs pieds et tombèrent dans la mer. Le choc fut si fort que le pavé sous les soldats et les pirates trembla, se fissura et en fit trébucher plusieurs dans leur course folle.
De nombreux gobelins rescapés suivirent les trolls et sautèrent à leur tour de la brèche.
Il fallait abandonner cette partie de l'édifice et vite.
« Allons nous cacher au centre de la forteresse! Il faut condamner de nouveau l'Aile Sud! » déclara Gibbs.
« Hors de question de se cacher là-bas! Ils vont nous suivre et il y reste encore des villageois non évacués! » dit le commodore.
« Attirons-les dans la forêt! » proposa Legolas.
Ils s'enfuirent vers les bois tropicaux en passant à travers le village, espérant que la troupe ennemie les poursuivrait. C'est effectivement ce qui se produisit. Ils n'avaient plus que des épées et des mousquets dont les munitions s'épuisaient vite. Néanmoins, le peuple de Port-Royal allait demeurer en sûreté un certain temps.
Les cris effarouchés des trois trolls attirèrent certains autres qui étaient éparpillés dans le village et sur les quais. Et les gobelins se joignirent à d'autres de leurs compères déjà sur place, ce qui ne fit que donner de plus abondantes sueurs froides au trio ainsi qu'à leurs alliés.
« Nous ne tiendrons pas longtemps! » fut obligé d'admettre Norrington.
Il fit replier tout le monde dans les bosquets, le temps de reprendre son souffle et de trouver un moyen de maîtriser la situation à leur avantage. Toutefois, ils devaient réfléchir vite, car la pénombre de la forêt ne les cacherait pas très longtemps. Les monstres n'avaient qu'à renifler un coup pour les dépister.
Legolas, dans la mêlée, leva son regard vers le ciel. La voûte était dégagée, les lourds nuages se dispersaient peu à peu. Il n'avait guère besoin d'instrument, de montre ou d'horloge pour deviner que la nuit s'achevait; un seul coup d'œil vers Elbereth suffisait.
« Étiez-vous même attaqués en plein jour? » demanda-t-il au commodore.
« Oui. Pourquoi cette question?
-Ces créatures redoutent la Soleil. Cela m'étonne qu'elles aient perpétré leurs attaques.
-Le soleil ne s'est pas vraiment montré ces jours-ci. Les montagnes le cachent le matin et l'après-midi cette cavité suspendue dans le ciel obstrue les rayons et fait de l'ombre sur la cité. »
L'esprit de Legolas sembla alors traversé d'une idée.
« C'est une bonne chose qu'ils ne soient plus dispersés les uns des autres. »
Norrington fut étonné d'une telle affirmation.
« En quoi est-ce une bonne chose? Isolés, ils sont moins forts. Ensemble, ils sont plus coriaces, vous l'aviez dit vous-même.
-Nous devons les attirer au sommet des montagnes avant le lever du jour.
-Pourquoi? »
L'elfe ignora la question et se dressa devant ses alliés.
« Il faut tenir jusqu'à l'aube! Attisons leur hargne! Provoquons leur colère! Incitons-les à s'acharner sur nous! » clama-t-il sans se préoccuper de la possibilité de se faire entendre et découvrir par l'ennemi.
« Provoquer? Ça tombe bien, je suis le Roi de la Provocation! » annonça Jack, sabre en l'air.
Legolas sortit des bosquets d'un bond et se dirigea directement sur les trolls qui rôdaient dans les parages.
Même s'il ignorait ce que l'elfe avait en tête, William fut le premier à le suivre, trop avide d'assouvir sa rage d'éliminer les créatures. Jack sortit également des fourrés, en tête de son équipage. Bien que sceptique, Norrington se montra ouvertement à l'ennemi. Jusqu'ici, tout ce que cet inconnu blond avait entrepris pour eux s'était avéré bénéfique. Ils lui laissèrent donc le bénéfice du doute encore une fois et armèrent leurs mousquets. Ils se préparèrent à tirer, mais l'elfe les stoppa dans leur élan.
« Ne gaspillez pas vos munitions! Gardez-les pour les gobelins le moment venu!
-Pour les gobelins? » s'enquit Norrington. « Ce sont pourtant les trolls les plus dangereux!
-N'essayez pas de les tuer! Ne faites que les provoquer. Ils doivent nous suivre! »
Legolas montra l'exemple en s'approchant d'un troll et en lui lançant une pierre directement dans l'œil. Comme prévu, le monstre s'enragea de douleur et chercha à se saisir de l'elfe. Ce dernier fila comme le vent vers les montagnes, pourchassé par le monstre.
Orlando repéra à son tour un candidat. Il évita quelques coups de massue et s'empara du pic de son mousquet pour l'enfoncer aussitôt dans le pied verruqueux de sa victime. La bête voulut le broyer en morceaux pour se venger, mais pour arriver à ses fins elle dût poursuivre Orlando qui avait déjà détalé comme un lapin.
« Eh ben, je crois que ça fonctionne! » assura l'acteur, une touche de panique dans son ton essoufflé par sa course.
Jack, quant à lui, parut prendre plaisir à provoquer l'ennemi et, toujours en courant comme une antilope délurée, il prit la direction des montagnes.
Sous son ordre muet, Cotton envoya son perroquet voleter autour d'un autre monstre et le becqueter jusqu'à ce qu'il en sorte de ses gonds.
« CROAK! Sauve qui peut! »
Le volatile regagna l'épaule de son maître et le troll le talonna aussitôt.
William, en plus de provoquer la poursuite d'un troll vers les montagnes, fit maints arrêts et détours pour massacrer des gobelins sur son chemin et ce malgré le monstre à ses trousses.
Tous, à leur manière, prirent soin de se trouver un poursuivant et grimpèrent dans les montagnes.
« Legolas, ton idée débile va tous nous faire tuer! » hurla Orlando qui tentait d'arpenter la montagne tout en évitant les claques du troll qui le pourchassait.
L'elfe, loin devant sur une corniche, rétorqua :
« Courez plutôt que de geindre! »
Disant cela, il dût sauter à pieds joints sur un rocher plus haut en raison de son propre assaillant qui, d'un seul coup de massue, avait détruit la corniche sur laquelle l'elfe se tenait.
Bientôt, tous les trolls ainsi que plusieurs gobelins, se retrouvèrent au sommet de la montagne la plus haute de Port Royal. Le trio et ses alliés furent acculés au bord d'un précipice au pied duquel se trouvait la forêt tropicale.
« Cul de sac. » dit William.
« On est pris au piège!» confirma Ana Maria.
« Tenez bon! L'aube va bientôt se lever! »
Il y eut soudain un déclic en l'esprit de Orlando. Il associa le mot "Troll" à "aube" et comprit enfin le plan de l'elfe.
« Mais bien sûr! Ce sont des Trolls des Cavernes! »
Legolas tira ses dagues de leurs fourreaux, à défaut de ne plus être en mesure d'utiliser son arc. Maintenant, il s'agissait d'occuper l'ennemi, lui faire oublier que le soleil allait bientôt apparaître.
William s'engagea bien vite au combat. Il n'avait que faire du plan de Legolas. Qu'il fonctionne ou pas, tout ce qu'il voulait c'était de passer sa rage sur l'ennemi. Et c'est ce qu'il fit.
Les autres ripostèrent alors que les gobelins et les trolls se fondaient à eux. L'horizon indigo se fit peu à peu rosâtre. Des soldats étaient balayés par des pattes de trolls tandis que des pirates goûtaient au courroux des cimeterres gobelins.
« Marty! » cria Gibbs.
Le nain, étant petit, avait pu se faufiler entre les gigantesques pattes de troll pour déjouer l'ennemi, mais se fit cueillir comme une fleur par une main plus agile qu'il n'avait pu anticiper.
« Argh! » parvint-il à déglutir alors que le troll refermait sa main plus serrée autour de lui comme un étau.
Une aube rouge chassa les dernières étoiles du ciel et les rayons nacrés du soleil émergèrent de l'horizon. Les gobelins furent irrités et cessèrent immédiatement le combat. Ils se couvrirent les yeux et cherchèrent à gagner l'ombre dense de la forêt en dévalant la montagne.
« Ça y est! » s'exclama l'acteur.
Les trolls, courroucés par les rais lumineux qui perçaient le ciel, abandonnèrent eux aussi toute attaque. Ils voulurent suivre les gobelins dans leur course. Cependant, chacun de leurs pas se firent saccadés, comme si leurs articulations étaient rouillées. Des hurlements de fureur et de terreur furent entendus. Avant qu'ils ne parviennent à rejoindre les ténèbres de la forêt, les rayons du soleil gagnèrent en puissance dans l'aube naissante. Touchés, les trolls figèrent tous dans leur course paniquée. Bientôt, leur peau drue et cornée se modifia et prit l'aspect de pierre lisse et grise. Les cris se firent caverneux, étouffés par le roc qui couvrait leur peau et s'infiltrait dans leurs veines et leurs articulations.
À présent, le soleil était haut dans le ciel. Le trio et leurs alliés demeurèrent bouche bée alors que des dizaines de statues de trolls les encerclaient sur le sommet plat de la montagne, tous figés dans une position qui témoignait leur effroi et leur agonie.
« Sainte Marie mère de Dieu! » jura Gibbs, au comble de l'étonnement.
William ne contempla pas davantage l'impressionnant spectacle autour de lui. Il n'avait qu'un seul but; en finir avec ces créatures. Il fonça vers la forêt pour rattraper les gobelins terrés dans l'ombre des arbres.
« Maître Turner! »
Legolas alla le rejoindre pour terminer la besogne de laver Port-Royal de la présence des créatures.
« Hey! Mais attendez moi! »
Orlando s'élança aussi et disparut dans les fourrés.
Jack voulut se joindre à eux, mais fut interrompu par un cri.
« Au secours! Sortez-moi de là! Aidez-moi! »
Marty était toujours prisonnier de la main du troll qui l'avait capturé. Ce dernier transformé en pierre, cela serait une lourde tâche de le libérer. Le Capitaine n'eut donc pas le choix de rester sur place avec ses hommes pour tenter de fendre le roc qui retenait le pauvre Marty. De toute façon, le plus crucial de l'affrontement était terminé. Il laissa donc le soin à Norrington et ses hommes d'achever ce qui restait des gobelins.
Le soleil avait affaibli bon nombre des petits monstres et il fut aisé de les retracer. La milice se divisa et se dispersa pour les mettre hors d'état de nuire de façon définitive. Il ne fut même pas encore midi que la plupart des créatures étaient déjà supprimées. Legolas et Orlando ne prirent pas vraiment part au massacre final, trop soucieux de savoir où avait disparu William. Celui-ci avait semé ses alter ego dans la forêt, de manière délibérée peut-être.
Tous deux le cherchèrent. Bientôt, sur le versant opposé des montagnes, Legolas perçut le bruit de lames qui s'entrechoquaient l'une contre l'autre et il en déduisit que l'une des lames appartenait à William.
Guidés par le son métallique, ils aboutirent vers une clairière. Entre les fourrés et les palmiers, ils virent bel et bien William lutter contre deux gobelins. Orlando chercha à s'approcher pour aider son compagnon, mais l'elfe le retint. D'un signe négatif de la tête, Legolas fit comprendre à l'acteur qu'il s'agissait du combat de William, pas le leur, et qu'il valait mieux n'être que spectateur.
Will ne parut pas noter la présence de ses alter ego dans les environs. Il confrontait les deux gobelins avec acharnement. Il n'était pas seulement résolu à les tuer, il s'obstinait à les massacrer, les décapiter, les anéantir, les réduire en charpie. Même une fois morts, il ne s'arrêta pas là; il continua à perpétrer des coups de lames sur les carcasses.
Orlando, trop mal à l'aise et dégoûté devant un tel carnage, ne put se retenir de s'élancer vers William pour l'arrêter.
« C'est bon, Will. Ils ont eu leur compte. »
Le forgeron fit mine de n'avoir rien entendu. Il continua le massacre de sang froid, à répétition, sans prendre son souffle.
« Ça va William! Ils sont morts! Arrête! » renchérit l'acteur.
En s'approchant davantage, Orlando comprit soudain pourquoi Legolas l'avait empêché de se joindre au combat. Il remarqua un bout du tissu effiloché, accroché à l'armure du cadavre d'un des gobelins. L'acteur reconnut immédiatement ce que c'était; il s'agissait du même tissu que la robe de nuit de Elizabeth. Le corps à corps qu'elle avait mené fut si rude qu'un morceau de ses vêtements avait été arraché. L'acteur prit conscience que les gobelins qui gisaient là étaient ceux qui avaient tué Elizabeth, ou du moins une partie d'entre eux. Orlando devina que William ne les avait pas attaqué par pur hasard. Et il comprit son acharnement…
Legolas s'approcha à son tour et prit le risque de saisir le bras de William dans son élan malgré sa colère et sa fougue dévastatrices.
« Cela ne la ramènera guère, maître Turner.» débita-t-il, avec calme et fermeté.
Les paroles de l'elfe finirent par décrisper la main de Will qui tenait son arme en tremblotant de rage. L'épée tomba dans l'herbe et son propriétaire aussi. À bout de souffle, le forgeron demeura à genoux, silencieux et tête baissée. Orlando vint près de lui et posa une main sur son épaule voûtée. Legolas l'imita avec l'autre épaule. Tous deux lui offrirent un réconfort sans mots, une présence discrète, un appui… fraternel. Ils restèrent là sans bouger jusqu'à ce que leur acolyte se calme définitivement et qu'il se résigne à maîtriser sa douleur, son amertume, son chagrin…
