CHATON
Tic tac, tic tac, on approche du grand final. Je vous avoue que je suis assez triste à l'idée de clore cette histoire (mais aussi assez soulagée) et anxieuse de découvrir ce que vous en penserez.
Les choses se précipitent toujours un peu plus! Dès le chapitre suivant, on fera un bond temporel de quatre mois (mais vous verrez que globalement, les personnages seront toujours autant embêtés!). Et celui d'après... on découvrira enfin une partie de la vérité! Je vais essayer de mettre en ligne #26 dans la semaine.
Merci, merci, merci pour vos commentaires! J'ai normalement répondu à tout le monde, par MP pour les membres connectés, et sur mon LJ pour les reviews anonymes (si vous avez commenté les chapitres précédents, j'ai répondu sur le post consacré au chapitre).
Bonne lecture, j'espère que #25 vous plaira!
Piqûre de rappel
Augustus Blum - chanteur de variété à succès, a participé à l'émission avec Inger, "fiancé" de cette dernière
Inger Svenson - ex-"fiancée" de Roger Davies
Darwin - journaliste au Daily Wizard
Walter Ellis - Poursuiveur des Caerphilly Catapults
Libby Livingstone - présidente des Caerphilly Catapults
Ferris - son bras droit
Puck - avocat des Caerphilly Catapults
Ignace Trebleton - président du club de Flaquemare
Gus - "chef" des Sorciers Anonymes (SA)
Prêcher le faux
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LA RUPTURE SEMBLE CONSOMMÉE
(Daily Wizard, édition du 27 juillet 2004)
C'est un homme aux traits tirés, fatigué, qui rejoint notre journaliste dans le salon mis à disposition par sa maison de disque. Augustus Blum, jusque-là dans la réserve, a décidé de sortir du silence pour rétablir une vérité. Sa vérité.
« Nous ne sommes pas fiancés », déclara-t-il dans un soupir. Voilà un refrain qui commence à être connu, surtout venant des hommes ayant partagé la vie de sa prétendue fiancée. Pour lui, il s'agit d'un simple malentendu. « Nous discutions de l'avenir et il est possible que le mot ait été évoqué. Je regrette qu'il ait mal été interprété. Tout comme je regrette d'avoir donné de faux espoirs à Inger. Mais je tiens à ce que l'on sache la vérité. »
A deux reprises, au cours d'interviews, Inger Svenson avait annoncé l'heureux évènement. Augustus Blum, qui avait rencontré la jeune femme dans de célèbres circonstances, offre lui une vision bien plus sombre des évènements.
« Nous rencontrons des problèmes de couple, comme tout un chacun. Inger est très prise par la sortie de son album et les déplacements qui lui sont nécessaires désormais. Je travaille également en ce moment sur le mien, très attendu par tous mes fans et qui sortira, je l'espère, en décembre prochain. »
« Coup du destin », un nom plutôt évocateur pour celui qui déclare désormais « vouloir vivre son histoire d'amour loin de la presse et des regards curieux des gens ».
« Marre de Davies, marre de Chaton, marre de la surenchère. Il est peut-être temps de laisser tomber », suggère-t-il à notre journaliste avec un sourire désabusé.
Certainement Augustus. Nous en parlerons à la principale concernée.
oOoOo
Serrant dans sa main l'exemplaire du jour du Daily Wizard, Pénélope frappa trois brefs coups à la porte. Inger mouchée publiquement par son soi-disant « fiancé », Roger allait adorer. Elle s'était donc rendue chez lui pour lui montrer la bonne nouvelle, sachant qu'il avait pris la saine habitude de fuir comme la peste ce journal maudit. L'article était signé de D. Pas impossible que le journaliste ait souhaité leur renvoyer l'ascenseur et faire preuve de bonne volonté. Ils auraient tout le temps pour en rediscuter. Cette petite victoire inattendue était à célébrer.
Elle entendit des bruits de pas derrière la porte et esquissa un grand sourire.
— Surprise, dit-elle alors qu'on lui ouvrit, en exhibant l'article sous les yeux de Roger.
Du moins de celui qu'elle pensait être Roger. Au manque de réaction (Davies en aurait, elle le pensait, hurlé de joie), elle devina qu'elle s'était trompée.
— Penny ? fit une voix masculine.
Baissant le journal, elle découvrit Olivier.
— Oh, je devrais peut-être dire "Chaton", ricana ce dernier.
Elle ravala le salut amical qu'elle comptait lui destiner et jeta un regard à l'intérieur de l'appartement.
— Roger n'est pas là ?
— Non, répondit-il en haussant les épaules. Il est déjà parti. Paraît qu'il avait un rendez-vous important…
L'ancienne préfète fronça les sourcils. Si c'était vrai, elle n'était pas au courant. Elle ne se serait pas déplacée autrement. Elle connaissait l'emploi du temps de Davies sur le bout des ongles pourtant. Dubois l'observa en coin et esquissa un sourire, devinant aisément la conclusion à laquelle elle était arrivée.
— Une femme, certainement, dit-il d'un ton léger. Tu veux entrer ?
Surprise, Pénélope ne répondit pas. Elle n'aurait pas se trouver là, d'autant plus maintenant qu'elle savait que Davies ne s'y trouvait pas. Mais elle ne pouvait pas faire comme si elle ne connaissait pas Olivier. Par le biais de Percy, elle avait subi sa présence durant des années. Et c'était une occasion en or de savoir comment la cohabitation se passait. Roger se montrait un peu trop discret à son goût à ce sujet.
Elle entra donc dans l'appartement et referma la porte derrière elle.
— Tu veux un thé ? demanda Dubois, rejoignant la cuisine.
Elle accepta volontiers.
— Qu'est-ce que tu voulais à Roger ?
Pénélope jeta un regard au journal qu'elle venait de poser sur la table basse du salon. Elle aurait sûrement une autre occasion de lui en parler. Sûrement pas aujourd'hui mais tant pis…
— Lui montrer la presse, répondit-elle simplement. Son ex-fiancée vient de se prendre un sacré revers, je pensais qu'il serait content de l'apprendre.
Dubois revint deux tasses dans les mains et prit place sur le fauteuil. Il prit le journal et le parcourut rapidement. Pénélope en profita pour l'observer. Elle lui trouva bien meilleure mine que lors de ces dernières apparitions. Quoi qu'on lui fasse à Caerphilly, ça lui réussissait.
— Ils n'y sont pas allés de main morte avec elle, reconnut-il en levant les yeux vers elle. Bizarre qu'ils se comportent ainsi avec leur vache à lait…
— C'est un geste de bonne volonté. Ils veulent se faire pardonner.
— De t'avoir traité de prostituée ? demanda Olivier avec un sourire.
Sur l'instant, Pénélope ne sut comment le prendre. Le fameux article avait eu des conséquences, comme l'avait prophétisé Roger-Trelawney-Davies. Elle avait dû se justifier auprès de nombreuses personnes et endurer les regards intrigués et questions déplacées.
Un coup de cheminette avait toutefois remis les choses au clair avec Darwin. Soi disant qu'il avait tout fait pour l'éviter... Mais c'était un scoop que son journal ne pouvait pas laisser à la Gazette. Ce faux pas avait fortement compromis ses chances de parler à Roger, il en était plus que conscient (Pénélope n'avait même pas eu à exagérer l'état de fureur du joueur). Il n'avait plus intérêt à se louper.
— D'avoir franchi la ligne rouge, rectifia-t-elle. Roger était très remonté et je ne risque plus d'intervenir pour qu'il accepte de leur parler.
— Il ne devrait pas. Si tu protèges vraiment ses intérêts, empêche-le de faire ça.
Le sérieux soudain de Dubois la désarçonna. Il avait un précédent avec le journaliste, elle ne pouvait pas l'oublier. L'interview avec Darwin était un gros risque, elle ne s'en était jamais caché. Mais Pénélope peinait à croire que Roger puisse avoir des secrets aussi sulfureux que ceux d'Olivier.
— Alors comme ça, tu es de retour ? finit-elle par demander, pour changer de sujet.
— Ouais, à ce qu'il paraît…
— J'aurais adoré bosser avec toi, avoua-t-elle avec un sourire faible. Ça aurait été un sacré défi.
De ce qu'elle avait cru comprendre, Dubois s'était un devoir de faire un enfer de la vie de ceux qui s'approchaient. Il en fallait bien plus pour l'impressionner. L'ancien Gryffondor la dévisagea un instant avant de laisser échapper un reniflement moqueur.
— Roger m'avait dit que t'avais virée franchement bizarre, déclara-t-il avec une grimace. Surtout depuis que t'avais largué Percy.
Elle chassa sa remarque (fausse d'ailleurs) d'un geste de la main.
— Ton attitude lors du déplacement à Portree, reprit-elle avec sérieux. Je ne sais pas qui t'as conseillé mais c'était du génie. Sombre, poli, un rien timide et désabusé. Un rien d'amertume... Tu m'étonnes que les supporters aient adoré. Les femmes surtout… ça avait aussi un petit côté sexy, si tu veux mon avis.
Dubois parut profondément choqué par le dernier terme choisi.
— Sexy ? Merde, tu veux coucher avec moi, c'est ça ?
Pénélope avala de travers sa gorgée de thé et faillit s'étouffer.
— Je n'ai pas dit ça, protesta-t-elle d'une voix étranglée.
— Deauclaire, tu ne m'as jamais trouvé sexy, signala le joueur un sourcil haussé. Et si tu me trouves sexy maintenant, c'est que tu dois vraiment avoir très envie de moi.
Ou qu'elle pourrait avoir envie de n'importe qui, rectifia-t-elle aussitôt mentalement. Mais ce n'était pas vraiment le genre d'arguments qui jouerait en sa faveur et clouerait le bec d'Olivier.
— C'est mon boulot qui me fait penser à des choses comme ça, se défendit-elle vexée.
Il fit mine d'acquiescer.
— Je vais finir par croire que Roger disait la vérité à ton sujet... Enfin, soupira-t-il après une pause. Je ne t'avais jamais envisagé comme ça à cause de Percy. C'est un pote, tu vois. Ça ne se fait pas.
La plaisanterie (il devait forcément s'agir de ça) fit monter le rouge aux joues de l'ancienne préfète. L'air pince sans rire de Dubois était déroutant. Limite perturbant. Insensible à son trouble, il reprit sur sa lancée.
— Mais maintenant, ça devrait être possible. Bien entendu, il y a Roger… Il en serait malade, poursuivit-il avec un sourire. Je n'y aurais pas pensé… Ok, on le fait.
— Olivier, je n'ai pas l'intention de coucher avec toi, répliqua-t-elle cramoisie.
— Tant pis pour toi.
Son air un peu trop satisfait lui fit songer qu'il dirait quand même qu'ils l'avaient fait.
— Comment se passe votre cohabitation ? soupira-t-elle pour changer, une fois de plus, de sujet.
— Pas trop mal, répondit le joueur de Quidditch sans grande conviction. Tu connais Roger-je-passe-mon-temps-à-me-plaindre-Davies, non ? Il est franchement lourd pénible par moment.
— Il est quand même bien gentil de t'avoir accueilli…
— Oh, il me le devait, répliqua Dubois avec un sourire forcé. Et, crois-le ou non, dans l'histoire, je suis le plus à plaindre. Roger rumine sans arrêt. Toujours en boucle sur = les mêmes sujets. La presse, Inger, Ellis, sa thérapie… toi, ajouta-t-il en lui adressant un regard en coin.
Pénélope porta la tasse à ses lèvres pour masquer un début de réaction.
— Si tu veux tout savoir, reprit Dubois à qui cela n'avait pas échappé, le problème de Roger, c'est qu'il est jaloux de moi.
— De toi ?
Ça, elle avait du mal à le croire. On voyait difficilement ce que Roger, même dans le merdier dans lequel il était enlisé depuis des mois, pouvait lui envier.
— Ma thérapie va plus vite que la sienne. Je suis déjà en train de faire la liste des personnes que j'ai offensées. Et lui n'a que des faux problèmes.
Pénélope laissa échapper un léger rire. Roger devait en être malade. Mais tout bien réfléchi, c'était presque rassurant.
— Et ça marche pour toi ? demanda-t-elle avec curiosité.
La jeune femme ne sut interpréter le regard qu'il lui adressa et fut déconcertée par la manière dont il choisit de répondre.
— Ce n'est pas ça l'important. Mais Roger, lui, y croit.
— M'en parle pas, marmonna-t-elle atterrée.
Jamais Pénélope n'aurait pu prédire ce qui se passerait. Jamais personne n'aurait pu imaginer que Roger se découvrirait un véritable amour des SA. L'ancienne Serdaigle avait du se rendre à l'évidence. Roger y croyait. Lui qui avait tant traîné les pieds ne se faisait même plus prier.
— En fait, ce qui l'emmerde vraiment en ce moment, reprit Olivier, c'est qu'il va bientôt se retrouver obligé à faire des excuses à ceux qu'il a blessés par son comportement. Inger, Ellis et compagnie… Tu te doutes bien qu'il en meure d'envie ! Mais j'imagine qu'il a dû t'en parler.
Pas vraiment en fait. La thérapie n'était plus vraiment parmi ses centres d'intérêts. Pénélope feignit toutefois de savoir ce dont il voulait parler. Loin d'être dupe, Dubois se fendit d'un rire léger.
— C'est aussi le problème avec lui, soupira-t-il mélodramatiquement. Il se plaint constamment. En ce moment, à cause de toi.
— Ben voyons… grinça Pénélope, agacée (Dubois était plus prévisible que la légende ne le disait).
— Il estime qu'à cause d'Ellis, tu ne t'intéresses pas à ses petits soucis, sa thérapie. En gros à lui. Il veut voir plus souvent sa Penny. Et encore, je fais court et sobre en le formulant comme ça.
C'était un reproche qu'il lui avait déjà fait, un caprice d'enfant. Olivier sembla le deviner.
— C'est encore un petit garçon, tu sais, ricana-t-il. Mais tous les soirs, j'y ai droit.
— C'est ridicule, protesta-t-elle froidement. On se voit régulièrement. Et je suis là aujourd'hui.
— Et lui n'y est pas… dit Olivier. Et vu les avances que tu m'as faites, on n'a pas fini d'en entendre parler.
— Je n'ai pas… Oh, et puis, je m'en fous, finit-elle par soupirer d'un haussement d'épaule.
Que Dubois colporte ce qu'il voulait. Son boulot était de s'assurer que le public aime à nouveau Roger. Ce qu'il avait la bêtise de croire ou d'imaginer (encouragé par un colocataire menteur et manipulateur) ne la regardait pas. Tant pis pour Davies, il n'avait qu'à être là. Pour une fois, elle lui apportait une excellente nouvelle. Et avec Ellis qui n'allait pas tarder (si les rumeurs étaient vraies) à lâcher une de ces bombes puantes dont il avait le secret, ils ne risquaient pas de se croiser avant un bon bout de temps.
— Je pensais que tu serais très occupée aujourd'hui, dit Olivier en la faisant sortir de ses pensées. Tu n'es pas censée passer ta journée au Ministère ?
On peinait à le croire, vu la une de la presse, mais le grand jour était enfin arrivé. Ellis était convoqué dans la matinée pour être confronté à Trebleton. En tant que conseillère et communicante, Pénélope aurait dû y aller. Elle l'aurait d'ailleurs fait, si Ellis ne l'avait pas détesté (avec la photo publiée par le Daily Wizard, mieux valait éviter de donner au joueur de quoi risposter, même Livingstone en avait convenu, chargeant Ferris et Puck de la remplacer). A dire vrai, elle y serait allée si elle n'avait pas été certaine de recroiser Percy.
— Je ne suis pas vraiment la bienvenue, se défendit-elle. Ellis ne me pas me voir et…
— Tu as fait la connaissance de sa moitié, ricana Olivier avec un sourire mauvais.
Évidemment, Davies n'avait pas été capable de garder ça pour lui.
— Elle a été assez claire à ce sujet, concéda-t-elle.
— Je ne comprends pas ce que Percy fait avec une fille comme elle, souffla Dubois. Non mais tu l'as vu, sérieusement ?
— Tu dis ça parce qu'elle t'a mis à la rue.
— Tu ne l'as vue que dix minutes. Moi je suis resté plusieurs jours chez elle. Et à moitié en manque.
Pénélope ne put retenir un sourire amusé. D'Audrey ou d'Olivier, elle ne savait qui plaindre en vérité. Son empathie se dirigea curieusement vers Percy, qui avait pris tant de soin à faire table rase du passé, avec le soutien et la bénédiction des siens, et se retrouvait maintenant pris en étau ses vieux amis et sa nouvelle vie.
— Elle a peur pour son mari, tenta-t-elle de tempérer.
— Pourquoi tu l'as laissé tomber ? demanda finalement Olivier.
L'ancienne Serdaigle tressaillit, surprise par l'audace de sa question. Et la méconnaissance visible que Dubois avait de la situation. Ce n'était pas elle qui l'avait laissé. Mais bien lui. Pour Audrey.
— Il m'a larguée, avoua-t-elle à regret. Soi disant, besoin d'un nouveau départ, de laisser son ancienne vie derrière lui pour tout recommencer. Une connerie du genre. Mais tu connais ça, pas vrai Olivier ?
Ce qui pour le coup, était de la pure méchanceté. Mais elle ne permettrait jamais qu'on puisse lui reprocher quoi que ce soit à ce sujet. Percy était un grand garçon qui avait toujours eu envie d'être aimé de sa famille. L'amour de Pénélope ne lui avait jamais suffi. Désormais, il avait celui des siens et d'une épouse attentionnée. Loin de s'offusquer de sa méchanceté, Olivier sembla s'en amuser.
— Tout à fait, reconnut-il avec un sourire. Mais tu aurais dû essayer.
— C'est un grand garçon, dit-elle en se levant, perdant patience. Il est parfaitement capable de faire seul ses choix.
— Pen', pitié !
Elle fut surprise par la familiarité et l'absence de calcul du sourire de Dubois. Pour la première fois sûrement depuis qu'il l'avait invitée à entrer, il faisait preuve de sincérité.
— Tu sais parfaitement que le cerveau, ce n'est pas lui.
— C'est du passé tout ça, marmonna-t-elle en se dirigeant vers la porte d'entrée. Il a refait sa vie, et moi la mienne.
— En passant tout ton temps avec Roger ? s'étonna Dubois qui lui avait emboîté le pas.
— C'est ce qu'il te dit ? s'écria-t-elle choquée.
— Non, c'est ce qu'il clame au monde entier.
Elle s'apprêtait à protester avant de se raviser. Aussi intéressante que s'annonçait la joute, mieux valait s'arrêter là.
— Merci pour le thé, Olivier, dit-elle avec un sourire poli. Ça a vraiment été… intéressant. Tu diras à Roger que je suis passée ?
— Oh, je n'y manquerai pas, répondit son ancien camarade d'école avec un immense sourire.
A nouveau, elle voulut ajouter quelque chose mais renonça. Il ferait de toute façon le contraire de ce qu'elle pourrait lui demander.
— Tu ne devrais pas être à ton entraînement, toi ? s'étonna-t-elle en jetant un coup d'œil à l'horloge située dans l'entrée.
— Si, répondit-il simplement. Je devrais.
Et il n'y avait pas l'air décidé à y aller. Tout compte fait, elle retirait ce qu'elle avait dit. Défi ou pas, elle refuserait de travailler avec lui.
oOoOo
— Tu es venu finalement ?
Roger jeta un regard froid à l'homme qui venait de lui parler. Rencontrer Flint, après tout ce qui s'était passé dernièrement, était bien la dernière chose dont il avait eu envie. Mais ce dernier savait toujours trouver les mots pour le pousser à venir. Cachant le matin même le courrier avant que son nouveau colocataire ne le voie, il avait prétexté un rendez-vous et s'était esquivé.
Pourquoi ? Par curiosité.
Comme bien souvent dans sa vie, Roger avait laissé son vice le guider. Que pouvait lui vouloir Flint aujourd'hui ? Et pourquoi lui avoir donné rendez-vous sur les bords de la Tamise, en plein cœur du Londres moldu ?
Adossé à l'une des Sphinges, Flint observait d'un œil distrait les moldus affairés, sur le point d'aller travailler, bien souvent un attaché-case, un café fumant ou un téléphone à la main.
— Qu'est-ce que tu me veux ? grogna Roger les mains dans les poches.
Flint lui adressa un regard brillant.
— Je n'ai pas le droit de te parler en toute amitié ?
— Tu m'as frappé en toute amitié les dernières fois.
Il haussa les épaules et esquissa un sourire. C'était presque suspect. La méfiance de Roger redoubla.
— Comment va ce cher Toxico ?
— Tu n'as qu'à le lui demander, répondit-il glacé.
— Je suppose qu'il va bien et qu'il a apprécié le dernier scoop du Daily Wizard, n'est-ce pas ? demanda Flint d'un air sournois.
— Le secret de Chaton est toujours en sûreté, se contenta de répondre Roger.
— Mais tu sais que ça ne va pas durer.
L'ancien Serdaigle posa les coudes sur le parapet. La Tamise était à marée basse. Il y avait comme une odeur de marée.
— C'était Deauclaire, pas vrai ?
Roger serra les dents. Pénélope n'avait pas voulu croire qu'on la reconnaîtrait. Si cet abruti de Flint l'avait fait, il en serait de même pour le monde sorcier dans son intégralité.
— Qu'est-ce que tu fous avec Deauclaire ? s'étonna Flint intéressé.
— Je croyais qu'il n'y avait que ta petite personne qui comptait, ricana Davies.
— J'essaie de me montrer civilisé avec toi, mais tu n'as pas l'air d'apprécier. Tant pis.
Le joueur des Falcons quitta le socle de la statue, qu'un obus allemand avait un jour endommagé, et fit quelques pas avant de se placer devant Roger.
— Passe-lui un message de ma part.
— Je ne suis pas ton hibou. Pas plus que le sien, dit Roger en secouant la tête.
— Oui, mais tu le feras, je le sais. En échange de…
Il laissa sa phrase en suspens. Il n'avait pas à en dire plus. Roger s'était redressé. A l'affût.
— De quoi ? demanda-t-il en tentant d'avoir l'air dégagé.
— D'informations. Qui te seront révélées prochainement… très prochainement.
Davies fit un effort pour ne pas laisser son excitation l'emporter. Il se racla la gorge pour reprendre contenance.
— Rien à foutre. Je ne le ferai pas, affirma-t-il.
Son bel effort ne servit à rien. Flint l'ignora totalement.
— Dis-lui que ça ne marchera pas. Dis lui que je vais reprendre le jeu et qu'il ne pourra rien contre ça. Dis lui que c'est un plaisir que je ne lui laisserai pas. Quitte à ce que cela vienne de moi.
Roger l'observa un moment.
— Tu es au courant que ça ne veut rien dire.
— Pour toi, déclara Flint en se retournant.
Roger l'observa s'éloigner à pas lents.
— Va chier, Flint ! s'écria-t-il, s'attirant par la même occasion les regards choqués des passants.
Lorsque ce dernier se retourna, son sourire avait disparu.
— Quant à toi, méfie-toi. Tu ne seras pas toujours sous la protection de l'autre enfoiré. Tu ne voudrais pas que je fasse du mal à ton nouveau petit chat…
Roger déglutit avec difficulté et le laissa s'éloigner sans rien ajouter. Il avait dit à Deauclaire que c'était une mauvaise idée.
oOoOo
— Il va bientôt arriver.
Audrey eut du mal à détacher son regard de la fenêtre. La nuit était tombée depuis près d'une heure à présent. Et Percy n'était toujours pas arrivé. Elle soupira et se tourna vers Fleur. Sa belle-sœur lui adressa un sourire et lui tendit l'assiette pleine de petits gâteaux qu'elle avait passés l'après-midi à préparer. Loin d'être un cordon bleu, c'était un exploit dont la française se sentait très fière et qu'elle souhaitait faire partager à tout le monde. Audrey marmonna un remerciement et croqua dedans. Un brin farineux. Elle s'efforça malgré tout d'afficher un sourire enthousiaste (et en-mietté) pour ne pas la vexer.
— C'est un grand jour pour lui, soupira Ginny depuis le fauteuil d'à côté. Percy va sûrement en profiter. D'ailleurs, si ça se trouve, c'est terminé depuis longtemps et il a juste envie de nous faire attendre.
Audrey avait du mal à le croire. Avec un peu de retard, on fêtait ce soir là l'anniversaire de sa mère. Pour rien au monde, il ne l'aurait manqué. Les hommes de la famille s'activaient dans le jardin où la table et les lanternes (sous la supervision d'Hermione) avaient été dressées. Les femmes étaient restées à l'intérieur, à surveiller les nouveau-nés. Molly, en parfaite hôtesse, avait chassé de sa cuisine tout le monde à grands coups de balai, ne tolérant que la présence de la petite Victoire (qui, à quatre ans seulement, montrait plus de capacités à la cuisine que sa propre mère). Désœuvrées, les belles-sœurs s'étaient regroupés dans le salon et attendaient les éternels retardataires : Harry et Percy, les deux gloires du Ministère.
— Il n'est pas le dernier, jugea bon de signaler Fleur pour la rassurer. Regarde, il manque aussi Harry.
— Merci Fleur, sourit hypocritement Ginny.
Loin de s'en offusquer, sa belle-sœur lui tendit l'assiette pour qu'elle prenne l'un de ses gâteaux.
— Je m'inquiète pour lui, marmonna Audrey une fois le sablé de Fleur enfin avalé. C'est juste que depuis le retour du Toxico, il est bizarre. J'ai l'impression qu'il m'en veut.
— Tu as osé toucher au sacro-saint Olivier, ricana la benjamine des Weasley. Grossière erreur ! Et si tu veux un conseil, évite de le faire devant elle aussi, ajouta-t-elle en désignant Angelina qui trainait devant elle ses presque six mois de grossesse.
— Je t'ai entendue, Weasley, grogna la jeune femme les sourcils froncés avant de se laisser tomber lourdement dans le canapé.
Ginny laissa échapper un éclat de rire et articula silencieusement en se tournant à nouveau vers Audrey.
— Tu vois ? Qu'est-ce que je te disais ?
— Ce n'est pas ça, se lamenta Audrey alors que Fleur tentait de rendre le sourire à la future maman en lui tendant l'une de ses pâtisseries. Je n'aime pas les gens qu'il est amené à voir pour son travail.
— Bill est encore en train de coopérer avec les Gobelins, expliqua la française comme si cela suffisait à lui faire comprendre ce qu'elle ressentait.
— Mais Bill n'est pas sorti avec un Gobelin, non ?
Voyant les regards ahuris de ses belles-sœurs, Audrey s'expliqua.
— Il a revu Pénélope, avoua-t-elle en baissant la voix et en jetant un regard inquiet en direction de la cuisine où Molly s'affairait en chantonnant.
A ce simple nom, les jeunes femmes étouffèrent un juron.
— Quel crétin ! lâcha sa sœur Ginny.
— Mais pourquoi ? grimaça Fleur pour qui l'idée semblait totalement saugrenue.
Audrey jeta un regard au reste de la famille dans le jardin par la fenêtre, cherchant le courage de continuer. C'était leur histoire, à elle et Percy. Lui n'apprécierait peut-être pas qu'elle leur en ait parlé. Mais puisqu'elle avait épousé un clan, autant jouer la carte familiale jusqu'au bout.
— Elle travaille pour les Wanderers, un truc autour de Davies, de ce que j'ai compris.
— Roger Davies ? ricana Angelina. Alors là, ça ne m'étonne pas !
Le sourire entendu de la future maman la prit un peu au dépourvu.
— Roger a toujours eu un faible pour Deauclaire, confia cette dernière.
— Roger a toujours eu un faible pour toutes les filles, rectifia Ginny. Même Fleur est sortie avec lui.
— Hé ! Personnellement, je ne m'en souviens pas, protesta Fleur vexée (et persuadée que cet argument suffirait).
Audrey observa avec envie Angelina et Ginny se charger de lui rafraîchir la mémoire. Son côté moldu avait une fraîcheur que tous lui enviait. Mais il y avait tant de choses qu'elle avait manquées. Elle avait souvent du mal à suivre les discussions de famille, dès qu'elles avaient trait au monde sorcier. Ou au passé.
— Et qu'est-ce que tu lui as dit quand il t'en a parlé ? finit par demander Fleur pour changer de sujet.
— Il ne m'en a pas parlé, soupira Audrey.
Ses belles-sœurs lui adressèrent un regard compatissant.
— Si vous voulez rire un jour, déclara Ginny, parlez donc à Ron de Lavande Brown !
Audrey esquissa un sourire maigre.
— Tu n'as pas à t'inquiéter, dit Fleur avec douceur. Percy t'aime. Il n'a que faire de cette Pénélope.
— C'était son grand amour.
— Celui d'une époque révolue, répliqua Ginny. C'était un amour de jeunesse dont il a choisi de se séparer. Pour toi. Ce n'est pas un battement de cils qui te l'enlèvera.
Audrey entendait bien ce qu'on lui disait. Mais elle gardait en tête la manière dont Percy avait souri à son ex-petite amie, la culpabilité qu'elle avait lu sur le visage de son quand elle les avait surpris. Comme s'il savait pertinemment qu'il venait faire quelque chose d'interdit. C'était ça qui avait fini de l'achever. Après tout ce temps, elle n'était pas parvenue à sortir de son esprit les paroles que sa rivale avait prononcées. Cette fille avait raison. Sur toute la ligne. Elle connaissait parfaitement Percy. Surtout ses mauvais côtés. C'était ça qui la dévorait désormais.
— Je pensais que Deauclaire était quand même plus classe que ça, finit par soupirer Angelina en hissant ses jambes endolories sur la table basse.
— Elle fréquente Roger Davies depuis trop longtemps si tu veux mon avis, plaisanta Ginny. Ne t'inquiète pas Audrey. Jamais plus elle ne mettra les pieds ici. Maman ne le supporterait pas.
Elle n'avait eu que des échos des brèves relations entre Pénélope et la famille Weasley mais elle savait que les choses s'étaient particulièrement mal passées. Son regard passa sur chacune de ses belles-sœurs, heureuses en mariage et rayonnantes, et se demanda qui pouvait être assez folle pour refuser d'appartenir à une famille comme celle-là.
Angelina sursauta et posa la main sur son ventre.
— Le Cognard approuve, j'ai l'impression, dit-elle avec une grimace.
Audrey observa son ventre arrondi avec envie. Sentant sur elle le regard de Ginny, elle se détourna rapidement
— Ça t'arrivera aussi, lui assura-t-elle.
— J'en viens à douter.
— A ta place, je ne me ferai pas de soucis, plaisanta Fleur. Les Weasley sont d'une étonnante fertilité…
— Et méfie-toi, ajouta Ginny. Une fois qu'Angelina aura accouché, ce sera ton tour. Maman ne te laissera plus en paix. Vous êtes les….
L'ancienne professionnelle de Quidditch s'interrompit avant de dire une bêtise. Ses joues s'empourprèrent aussitôt. Audrey et Percy n'étaient pas les derniers (Molly avait étrangement décidé de laisser Hermione en paix à ce sujet). On l'oubliait un peu vite mais il restait également Charlie.
Comme à chaque fois, le malaise était là lorsqu'on parlait du drame qui était arrivé à leur expatrié. Les années n'avaient rien arrangé à l'affaire, Charlie s'était fait encore plus secret sur sa vie privée. Et son retour au pays avait soulevé de nombreuses questions au sein de la fratrie, toutes balayées par la joie de Molly de retrouver l'un de ses petits.
— Il serait temps qu'il refasse sa vie, soupira Fleur tristement. Elle a bien dû le faire.
— J'en rêve parfois, juste pour que ma mère arrête de me demander si je connais sa nouvelle petite amie.
Dans son berceau non loin, James se mit alors pleurer. Ginny s'apprêtait à se lever mais fut prise de court par un cri de sa mère.
— GINNY !
— Oui maman, s'écria cette dernière. J'y vais.
Elle leva les yeux au ciel et alla chercher le bébé dans son lit. D'un mouvement de baguette, elle fit venir un biberon.
— Tu veux ? proposa-t-elle à sa belle-sœur avec un sourire.
Audrey prit précautionneusement le nourrisson dans ses bras et avança la tétine vers sa bouche. Il se mit à téter goulument. Elle sentit les larmes lui monter.
Un bébé pourrait tout changer ! Elle le savait.
— Hé, je n'ai pas fait ça pour te faire pleurer, chuchota la rouquine, alarmée.
Audrey ne parvenait pas à détacher ses yeux du petit James, malgré sa vision désormais floue.
Des cris et des rires moqueurs leur parvinrent du jardin. Un des retardataires venait sans doute d'enfin arriver. Ginny se redressa, aussitôt imitée par une autre de ses belles-sœurs.
— Pour l'amour du ciel, Fleur ! Laisse ses gâteaux, s'il te plaît !
oOoOo
— Ça y est !
La nuit était tombée depuis plusieurs heures quand Walter Ellis quitta la salle de réunion du sixième étage où s'était passée l'entrevue. Où s'était mal passée l'entrevue. Il savait depuis le début qu'il avait perdu. Trebleton sortirait de toute cette affaire sans aucun soupçon ni problème. C'était ainsi que le monde d'aujourd'hui était fait.
On lui avait rapidement proposé de prendre une sortie annexe pour éviter la meute de journalistes et de curieux qui attendait dans l'atrium les résultats de cette rencontre. Il n'avait pas hésité et avait tranplané.
Par l'espace sous la porte, il vit que le bureau de Livingstone était éclairé. Il aurait pu s'étonner de voir qu'elle était encore au travail à une heure aussi tardive, alors que le centre d'entraînement et l'Alambic avaient été désertés, avant de réaliser qu'aujourd'hui, plus que jamais, elle avait eu une raison de s'attarder. Il était donc entré sans hésiter et avait eu la confirmation qu'elle l'attendait.
— Ça y est, répéta-t-il. C'est fait.
Elle lui adressa un bref coup d'œil par-dessus le parchemin qu'elle lisait.
— Tu es satisfait, j'imagine ? demanda la présidente des Wigtown Wanderers d'une voix détachée.
Il ne répondit pas tout de suite.
— Je ne serai plus entendu par le Ministère, expliqua-t-il. Et aujourd'hui, ma période de convalescence vient de se terminer. Après presque quatre mois. Vous ne pourrez plus expliquer à la presse que je suis blessé. Je suis officiellement remis.
Elle posa les parchemins et croisa les mains sur son bureau.
— Et ? demanda-t-elle les sourcils froncés.
— Je peux rejouer.
D'abord surprise, elle se mit à rire.
— Bien entendu, se moqua-t-elle. Maintenant que tu es remis, je vais me faire un plaisir de te réintégrer.
— Vous n'avez pas de raison de me tenir à l'écart, répliqua Ellis sèchement. Vous avez besoin d'un joueur comme moi.
Depuis qu'il avait quitté les terrains, le nombre de points engrangés à chaque match avait considérablement baissé. Pour s'assurer l'Europe, Livingstone avait tout intérêt à ce que cela change lors des deux dernières journées du Championnat.
— J'ai besoin de joueurs qui prennent les intérêts de mon club à cœur, rectifia-t-elle avec froideur. J'ai besoin de joueurs en qui je puisse avoir une totale confiance. Ce qui n'est pas ton cas. Tu as été entendu par le Ministère, la belle affaire ! Depuis le début, le problème n'est pas là.
Ellis sentit le sang battre à ses oreilles et déglutit avec difficulté. C'était la dernière chance qu'il avait. Maintenant, tout était terminé.
— Tu ne rejoueras pas. Pas dans mon équipe.
— Dans ce cas, laissez-moi partir…
Livingstone esquissa un sourire froid.
— Bien entendu. Quand je l'aurai décidé, où je l'aurai décidé et au prix où je le déciderai.
Le sol tangua un instant sous les pieds du Poursuiveur. Son arrêt de mort venait d'être signé. La rage finit par le gagner. Il n'allait pas lui laisser détruire sa carrière comme ça. Il avait trop sacrifié pour en arriver là.
— Vous me le paierez ! cracha-t-il en quittant le bureau.
— Tu mérites tout ce qui t'arrivera !
Ellis quitta le bureau en claquant la porte. Sans tenir compte de la moindre bienséance, il transplana immédiatement.
Trebleton, Davies, Livingstone. Ces trois-là le lui paieraient. Il n'avait plus d'espoir désormais. Il avait cru à un élan de pragmatisme auréolé de clémence. Il n'en était rien en vérité, il le savait.
Arrivé dans son appartement, il se précipita vers la cage de son hibou et prit un morceau de parchemin.
Sans lumière et la main tremblante, il parvint tout juste à écrire quelques mots et à signer.
— Au Balai Magazine, dit-il au hibou.
L'article sortirait avec un peu de chance dès le lendemain. Et il ne serait que le premier d'une longue série.
oOoOo
— Mary, viens ici !
Becca observa sa fille traverser le jardin en courant, les genoux et la robe tachés d'herbes et de boue.
— Quoi ? lui demanda la petite fille.
— Nous devons rentrer, expliqua la mère en lui tendant la main.
— Mais pourquoi ? gémit l'enfant en tapant du pied alors qu'elles se dirigeaient vers le perron de la maison. Il ne fait pas encore nuit…
La règle était simple. On ne sortait plus de la maison une fois la nuit tombée. En lisière de forêt, on ne savait jamais sur quel animal on pouvait tomber.
— Tu sais bien qu'en Angleterre, il fait nuit depuis longtemps déjà. Il y a quelqu'un qui va m'appeler. Je dois être à la maison.
— C'est Grand-mère ? demanda-t-elle avec un sourire plein d'espoir.
Becca eut de la peine de devoir répondre par la négative. Mary se languissait de voir ses grands-parents, même si ce n'était que par cheminée interposée.
— Non, tu sais bien que Grand-mère a appelé avant-hier, soupira-t-elle doucement.
— Alors, Grand-mère Helen ? demanda-t-elle avec espoir.
Elles étaient parvenues à la porte d'entrée.
— Non, Mary. C'est pour le travail. Je suis désolée.
Boudeuse, la petite fille entra dans la maison, les bras croisés.
— Va te laver les mains, lui dit sa mère en fermant derrière elle. Et viens te rafraîchir.
La chaleur dans cette partie du Brésil était étouffante. Pire encore était l'humidité. Même après quatre années, il était toujours difficile de s'y habituer.
Mary revint dans la cuisine de meilleure humeur, sans doute rassurée par la perspective d'un bon goûter.
— Je pourrais inviter Paloma à venir jouer ? demanda-t-elle la bouche pleine.
Becca répondit d'un sourire à sa fille, avant d'ajouter un « on verra ». Elle n'eut pas le temps de se lancer dans des négociations puisque des flammes bleues, signe d'une communication à très longue distance, venaient de se mettre à crépiter dans la cheminée.
— Je te laisse ma puce, dit-elle en déposant un baiser sur le front de sa fille. Finis ton goûter en attendant.
Elle rejoignit le salon et se plaça face au foyer. Elle prit une profonde inspiration, jeta un ultime regard derrière elle pour s'assurer que Mary était bien occupée et ne risquait pas d'entendre, puis décrocha.
Le visage d'une femme apparut au milieu des flammes, femme qu'elle devina, au dégradé de bleu que les flammes faisaient, blonde et à la chevelure bouclée. Un visage qui n'était pas méconnu pour quiconque avait fréquenté le monde sorcier anglais.
— Mrs Dubois ? demanda-t-elle d'une voix haut perchée.
— Personne ne m'appelle plus comme ça, répondit Becca froidement. J'ai divorcé il y a quatre ans de cela.
— Bien sûr, excusez-moi, répondit la femme sans sembler le penser. Rita Skeeter, je travaille pour la Gazette du Sorcier.
— Je sais, soupira-t-elle doucement.
— Merci d'avoir accepté de me parler. J'imagine que vous devez être très sollicitée dernièrement.
Becca secoua la tête lentement. Elle avait quitté l'Angleterre quatre ans auparavant, un bébé sous le bras, pour fuir la presse et son époux qui les avait toutes deux trahies. Parce que les journalistes refusaient de la laisser et qu'elle n'avait pas voulu cela pour Mary. Elle avait refusé que sa fille grandisse en ayant à subir les erreurs que son père avait commises. Le Brésil était suffisamment éloigné pour qu'elles puissent, ensemble, tout recommencer. Durant quatre années, elles avaient vécu en paix, gardant un contact simple avec les grands-parents et se tenant éloignés de toutes nouvelles du monde anglais.
Quelques mois auparavant, le cauchemar avait recommencé. Le courrier, les coups de cheminette. Elle avait dû demander au Ministère de la Magie brésilien de bien vouloir l'aider. Elle avait presque réussi à faire comme si de rien n'était. Pour Mary, elle y était obligée.
— Malheureusement, avoua-t-elle à regret.
— Je voulais vous remercier pour la confiance que vous me faites, reprit Skeeter, un sourire un peu forcé aux lèvres. Et que vous faites par la même occasion à la Gazette. Nous comprenons bien la position délicate dans laquelle vous vous trouvez et…
— Je désire simplement avoir la paix. Que mes parents puissent aussi avoir la paix. J'ai déjà dû partir à l'autre bout du monde. Je ne veux pas que ça recommence. Je n'ai plus rien à voir avec…
Elle n'eut pas la force de dire son nom. Il avait tout gâché. C'était sa faute, tout ce qui était arrivé. C'était lui qui les avaient conduites à l'exil. Par son égoïsme, il avait tout gâché.
— Je n'ai plus rien à voir avec Olivier, finit-elle par déclarer.
— Bien entendu, reprit Skeeter. Je préfère vous mettre à l'aise, nous ne souhaitons pas faire dans le misérabilisme ou le retentissant. Cela ne vous prendra pas longtemps. Nous voulons simplement savoir ce que vous en pensez.
— Ce que je pense de quoi ?
— Du retour de votre ex-mari.
Ce qu'elle pensait du retour d'Olivier ? Ce qu'elle pensait du grand retour de l'homme qui les avait abandonnées ? Qui n'avait même pas été présent à la naissance de Mary ? Qui avait vidé leurs comptes, les avait forcés à vendre l'appartement pour éponger les dettes contractées ? Qui les avait faites se retrouver à la rue alors que Mary n'avait que quelques mois seulement ?
Elle ne pensait pas du bien d'Olivier. Encore moins de son grand retour. Quand ses parents le lui avaient annoncé, c'était la déception qui l'avait emportée. Elle avait passé tant de temps à le haïr que le voir ressurgir n'avait fait que raviver colère et rancœur.
Elle avait choisi de l'ignorer et était déterminée à ne plus le laisser entrer dans sa vie. Et ne jamais le laisser approcher de Mary.
Elle n'avait malheureusement pas eu grand chose à faire grand-chose pour cela.
Huit semaines après son grand retour, il ne s'était toujours pas manifesté.
Il n'avait même pas cherché à prendre des nouvelles de sa fille. Il n'avait pas contacté ses parents ou ses beaux-parents pour savoir où elle se trouvait. Mary n'avait jamais existé pour Olivier.
Alors Becca ne pensait pas de bonnes choses au sujet de son ex-mari.
— C'est pour moi sans intérêt.
Skeeter parut un instant surprise.
— Il a déclaré vouloir changer, a entrepris de nombreuses démarches pour ça. Pensez-vous qu'il y parviendra ?
— Non, dit-elle simplement.
— Vous ne pensez pas qu'il changera ? demanda-t-elle intéressée.
A vrai dire, elle ne le souhaitait même pas. Becca ne jugea pas utile de répondre.
— Que pense votre fille au sujet de son père ? reprit Skeeter, que tout ça semblait passionner. L'a-t-elle revu depuis son retour ?
— Je ne vois pas en quoi cela peut vous intéresser.
— Le sorcier moyen a besoin de comprendre, le sorcier moyen se met à votre place dans ce genre de situations.
Becca secoua la tête avec lenteur. C'était exactement ce qu'elle avait voulu éviter. Cette interview était une mauvaise idée. Sa mère l'avait convaincue d'accepter. Convaincue d'au moins parler avec Skeeter. Sa mère qui était outrée par les compliments faits à son ex-gendre, aux félicitations qu'on lui adressait. On oubliait un peu trop rapidement, à son goût, les vies qu'il avait brisées.
— Je suis désolée, finit-elle par soupirer. Je crains de ne pas pouvoir vous aider tout compte fait.
— Il ne vous a toujours pas contacté, n'est-ce pas ? demanda Skeeter une lueur d'intérêt dans le regard.
Becca sentit la colère la gagner. Elle coupa net la communication d'un coup de baguette et resta un long moment à observer l'endroit où quelques secondes auparavant se trouvait le visage de la pire commère du Royaume-Uni.
Elle se leva et rejoignit Mary dans la cuisine, toujours en train d'engloutir son goûter. Elle vint déposer un baiser sur le front de sa fille.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda sa fille surprise.
— Rien, la rassura-t-elle d'un sourire.
Elle prit un verre d'eau et s'assit avec elle à la table de la cuisine. Elle écouta d'une oreille distraite sa fille de presque cinq ans lui raconter les jeux qui avaient animé sa journée.
Elle ne pouvait s'ôter de la tête les derniers mots que Skeeter avait prononcés.
Et la réponse qu'elle y avait apportée.
Un silence éloquent.
Olivier n'avait toujours pas cherché à savoir où sa fille se trouvait.
Quel genre d'homme pouvait faire ça ?
oOoOo
— Ça ne te fait pas plaisir ?
Roger détacha son regard de l'article pour le tourner vers Olivier.
— Si, si, mentit-il mollement.
Le peu de conviction qu'il y mit éveilla la méfiance de son ami.
— Pitié, hier encore, tu voulais qu'elle brûle vive sur la place publique, signala Dubois les sourcils froncés. Je pensais qu'une humiliation réchaufferait ton petit cœur brisé.
Roger secoua la tête sans grande conviction. La déconvenue d'Inger, surtout sur le qualificatif de fiancé dont elle avait clairement tendance à abuser (au moins maintenant, tout le monde le voyait), l'avait intérieurement fait jubiler quelques bonnes et savoureuses secondes. Sa joie avait été ensuite un peu douchée quand Dubois avait raconté les détails de sa matinée.
Ce dernier, qui l'observait, posa la plume qu'il tenait à la main et secoua la tête, consterné.
— Me dis pas que tu tires la gueule à cause de Deauclaire !
— Pas du tout ! se défendit l'ancien Serdaigle en redressant le menton.
C'était totalement ça en vérité. Il était allé rejoindre Flint pour rien (parce que c'était bien « rien », ce qui s'était passé) et avait raté la visite de son ancienne préfète. Deauclaire chez lui, venant de son plein gré alors qu'elle n'y était même pas obligée. C'était quand même quelque chose qui se fêtait.
A la place de ça, elle avait vu Olivier. Et qui savait ce qui s'était passé ?
— Je sais pas ce qu'elle t'a fait mais tu ferais mieux de te calmer mon vieux, soupira Dubois en griffonnant sur son parchemin.
— Et pourquoi ?
— Parce qu'elle ne s'intéressera pas à toi, répondit-il comme s'il s'agissait de l'évidence même.
Roger aurait pu protester de bien des façons, à commencer par dire qu'il n'avait aucune envie de faire quoi que ce soit avec Deauclaire. Ce qui n'était plus tout à fait vrai. L'abstinence commençait vraiment à lui peser. Et, consciente ou pas, Pénélope commençait à jouer.
— Et comment tu sais ça toi ? répliqua le Poursuiveur, vexé. Elle t'en a parlé peut-être ?
— Exactement ! Figure-toi que c'est moi qu'elle veut en vérité…
Roger éclata de rire. Un rire qu'il espérait moqueur et froid mais qui mourut rapidement sous le regard, pour le coup, glacé, d'Olivier.
— Elle me l'a dit, déclara Dubois avec le plus grand sérieux. Elle me trouve sexy.
Roger observa la carrure malingre de son colocataire. Il avait certes repris un peu de poids (et perdu son allure de squelette) mais avait toujours mauvaise mine. Et il ne parlait même pas de son irritante personnalité. Difficile d'imaginer ce qui pouvait faire envie chez lui…
— Sérieusement ? demanda Roger ahuri.
— Comme je te dis, répondit tout simplement Olivier. Sexy.
Roger se laissa tomber sur une chaise, vexé.
— Et tu vas…
— Tu ne penses pas que j'ai autre chose à foutre ? le coupa Olivier. Bien sûr, si elle revient à la charge, pourquoi pas ? Mais pour l'instant, j'ai d'autres chats à fouetter.
Roger serra les mâchoires. A tous les coups, le drogué mentait.
— Ça a pas dû lui faire plaisir quand elle a vu que tu étais parti pour un rendez-vous galant ce matin, si tu veux mon avis, reprit Dubois avec légèreté. Mon charme irrésistible n'est pas le seul à blâmer…
— Tu lui as dit que j'étais allé voir une fille ? s'indigna Roger.
— Elle l'a compris toute seule. Pourquoi ? demanda Olivier innocemment. Ce n'était pas le cas ?
Non, évidemment, non. Mais Roger ne se risquerait jamais à avouer que c'était Flint qu'il était allé rencontrer. Au regard que l'ancien Gryffondor lui lança, il comprit qu'il n'était pas dupe de tout ça.
— Elle a dit qu'elle aurait adoré travailler avec moi, reprit Olivier que toute cette conversation semblait follement amuser. Tu vois, j'ai de vrais problèmes, moi.
Roger fronça les sourcils et détourna la tête.
— De vrais gros problèmes. J'ai l'impression que c'est ce qu'elle aime. Les gr...
— Arrête ! siffla Davies agacé. J'ai compris. Elle ne jure plus que par toi.
Au sourire satisfait de Dubois, il comprit qu'il venait de lui donner de quoi l'embêter pour les siècles à venir. Peu importait. Il irait parler à Deauclaire dès le lendemain pour rétablir la vérité. Et lui interdire de venir encore chez lui sans l'avertir. Il s'assurerait qu'elle ne se retrouverait plus seule face à Olivier. Pour son bien-être mental, ces deux sphères de sa vie devaient être maintenues éloignées.
— Tu fais quoi ? demanda l'ancien Serdaigle pour changer de sujet.
Il désigna d'un mouvement de la tête le parchemin sur lequel Dubois griffonnait depuis qu'il était arrivé.
— Ça ? fit-il étonné. C'est la liste des personnes à qui j'ai fait du tort.
— Tu vas avoir besoin de plus de papier...
Dubois fut loin d'apprécier la plaisanterie.
— C'est justement pour ça que Gus m'a conseillé de la commencer.
— Quoi ? C'est pour les SA ? Il t'a autorisé à passer à l'étape huit ? s'écria Roger choqué.
— Évidemment, répondit Olivier avec un grand sourire. Pourquoi ? Pas toi ?
Non. Lui, on ne l'avait pas autorisé à commencer sa liste. Il n'était guère pressé de le faire à dire vrai. Commencer la liste impliquait de venir s'excuser par la suite, lorsque c'est possible, auprès des personnes offensées. Et les premiers concernés étaient Ellis et Inger. Il allait adorer…
Mais ça, c'était avant de découvrir qu'Olivier en était déjà là.
— Et il y a qui sur ta liste ? demanda Roger avec curiosité.
— Ça ne te regarde pas, répliqua Dubois les yeux plissés.
La frustration le fit grimacer.
— J'y suis ? demanda-t-il simplement. Parce que ce serait quand même la moindre des choses…
— Après tout ce qui s'est passé, tu es évidemment la première personne à qui j'ai pensé, répliqua Oliver. J'ai écrit ton nom en gros, en rose et entouré de petits cœurs. Mais bien sûr que non, tu n'y es pas !
— Je mériterai d'y être ! Tu m'as offensé. De multiples fois.
Olivier le considéra un instant avant de se mettre à sourire.
— Si je couche avec Deauclaire, promis, je t'y mettrai !
Ce drogué avait le don de l'agacer.
— Et Flint ? répliqua Davies énervé. Il y est ?
Dubois posa sa plume avec lenteur et le dévisagea longuement. Roger soutint son regard sans ciller.
— Je sais où tu étais ce matin, répondit Olivier.
— Tu ne réponds pas à ma question, répliqua Davies en tentant de cacher sa surprise.
— Tu aimerais savoir, pas vrai ? dit Dubois d'une voix grave et grondante. Tu le sauras Roger, ne t'en fais pas. Un jour, tu sauras toute la vérité.
Mal à l'aise par l'air qu'il avait prit (Olivier pouvait être carrément flippant dans ces moments-là), Davies contre-attaqua, pour prouver qu'il ne se laisserait pas aussi facilement appâter.
— Il va revenir, c'est ce qu'il m'a dit. Tu ne l'auras plus comme ça. Il va revenir et rejouera.
Dubois accueillit la réponse sans émotion.
— Il a plutôt intérêt, se contenta-t-il de répondre.
Roger se maudit d'avoir joué les pensines. Il n'était pas plus avancé et n'avait pas eu la réaction escomptée. Venant de Flint, il avait pensé que ces quelques mots mettraient l'ancien Gryffondor en rage, qu'il se passerait quelque chose. Pour le coup, c'était totalement raté.
— Je mérite d'être sur ta liste, marmonna Roger boudeur en laissant à nouveau tomber dans un fauteuil.
Olivier leva les yeux vers lui et esquissa un sourire, cette fois-ci sincèrement amusé.
— Ok, je t'y mets.
Prochaine dose: "Quatre mois"
Note: Sphinges, c'est moche, mais ça se dit! Je vous recommande d'ailleurs chaudement la lecture de la trilogie de Charlie Fletcher, "Stoneheart".
