La Grande Muraille

Eh ben, moi qui voulais reprendre tout le poids que j'avais perdu, c'était mal barré.

Je fixais mon bol de soupe sur le comptoir de la cuisine d'un air morose. Je n'avais pas faim. J'avais perdu l'appétit.

On se demande bien pourquoi...

Assise sur le haut tabouret, je jouai avec ma cuiller, mon menton calé dans mon autre main accoudé au comptoir.

Je soupirai.

Fallait que je me secoue. Mais il y avait un nom qui résonnait à répétition dans ma tête et qui m'empêchait de me concentrer sur mon petit traintrain quotidien.

Bucky. Bucky. Bucky.

Son sort me préoccupait énormément auparavant et maintenant à cette inquiétude s'ajoutait tout le bouleversement que la lecture de mon propre journal avait provoqué.

J'étais inquiète à son sujet, je craignais pour sa vie, je craignais qu'il ne retrouve jamais la mémoire. Et là, en plus de tout ça, il me taraudait l'esprit comme jamais je ne l'avais été auparavant.

Cet homme m'intriguait vraiment.

D'accord, je comprenais que lire mon journal avait radicalement changé sa manière de me percevoir, mais pour qu'il ait eu envie de lire mon journal, il fallait qu'il y ait déjà un intérêt quelconque envers ma personne. Qu'est-ce qui avait provoqué cet intérêt? Qu'est-ce qui avait bien pu mener du Bucky sauvage à ce Bucky qui dormait en me tenant dans ses bras comme si j'étais la chose la plus précieuse du monde?

Oh mon dieu. Il m'avait tenu dans ses bras, réalisai-je soudain comme une attardée.

Décidément, c'était troublant. Trop troublant.

J'étais contente d'être parvenue à gagner autant d'estime et de confiance de sa part. Mais je n'avais aucun mérite puisque j'étais dans les limbes quand ça s'était produit.

Si je n'avais jamais eu cet accident, peut-être que Bucky aurait continué de me trouver envahissante et agaçante, qui sait. Ça aura pris un coma d'un an pour devenir l'amie et la confidente de James Buchanan Barnes. Je me serais réjouie de ce statut si seulement il avait pu être encore là à mon réveil...

Aujourd'hui, je ne pouvais pas le remercier de cette confiance qu'il m'accordait. Le Bucky que j'avais découvert dans mon journal n'existait plus. Pour le moment du moins.

En plus de tout ce chambardement intérieur, lire les mots de Bucky avait été une expérience amère, parce que ça me donnait encore plus l'impression d'être complètement impuissante face à sa disparition. J'étais auparavant pleine de compassion pour Steve, son meilleur ami; pour les Avengers, sa nouvelle famille; et pour les habitants de cette Tour, ses collègues. Pour moi-même, je ne ressentais rien de tout ça. J'étais triste pour lui, inquiète, toutefois mon désarroi n'était pas aussi profond jusqu'à ce que je lise ces lignes. Mais voilà que j'avais appris que j'étais aussi une amie de Bucky. J'étais moi aussi en deuil de sa présence. J'avais perdu quelqu'un de très important pour qui j'étais également importante. Ça rendait l'absence de Bucky que plus difficile et pénible à supporter.

J'étais seule dans la cuisine ce soir-là. Les employés de la Tour étaient pour la plupart en congé et les Avengers n'étaient toujours pas revenus de mission. Claire n'allait pas revenir avant demain et Cho était partie en conférence à l'ONU. J'avais des questions à poser, mais personne n'était dans les parages pour éclairer ma lanterne.

J'abandonnai mon petit jeu avec la cuiller et la soupe.

C'était trop frustrant toute cette histoire de coma. En un an, il s'était passé tellement de choses autour de moi, et je n'en avais aucun souvenir précis. Enfin, si, j'avais un souvenir précis maintenant; le dessin de Steve m'avait aidé à me rappeler cette étreinte, après tout. Mais ce souvenir ne faisait que provoquer d'autres questions dans ma tête. Rien n'était plus clair, rien ne m'aidait à comprendre.

Je voulais me souvenir de tout. Pas seulement cette soirée-là. Je voulais me rappeler chaque instant de cette année que j'avais perdue. Je voulais aussi en savoir plus sur ce carnet rouge. Le soir de mon arrivée, j'avais eu un premier flash, une première esquisse de souvenir, et il concernait ce carnet. Je sentais, je savais, qu'il m'avait parlé de ce carnet, de cette formule, de la peur viscérale de perdre à nouveau son identité... Pas étonnant que j'eus versé des larmes ce soir-là. Ma mémoire ne s'était pas souvenue de l'affection que j'avais pour Bucky, mais mon coeur si.

Je n'avais pas de souvenirs détaillés dans ma tête, juste des échos. Et c'était vraiment frustrant.

Je comprenais ce que pouvait ressentir Bucky. Il avait perdu 100 ans de sa vie, lui. Tous les souvenirs des 30 premières avaient été effacés par les 70 années de lavage de cerveau qui s'en étaient suivies. Moi, je n'avais perdu qu'un an, c'était rien comparé à lui, toutefois la frustration était là quand même.

Je me dirigeai dans ma chambre et pris le dessin qui avait été laissé sur la table de chevet. Les coins étaient courbés tellement je l'avais manipulé la nuit dernière. Je retournai en cuisine et repris place sur le tabouret. Je posai la feuille de papier sur le comptoir. Je regardai encore et encore cette image de moi et de Bucky et fermai les yeux. Je devais me concentrer.

J'avais entendu dire que la méditation aidait à la concentration. Alors, je tâchai de relâcher tous mes muscles, d'inspirer et expirer longuement, de me détendre, de faire le vide...

Je me focalisai sur l'image du dessin dans ma tête. C'était le seul souvenir tangible que j'avais alors il fut mon point de départ sur lequel je me concentrai. Il y avait sûrement autre chose qui s'était passé ce soir-là, avant ou après cette étreinte, que je pouvais faire ressurgir de ma mémoire.

Je plissai mes paupières, je fronçai les sourcils, serrai les poings.

Je n'avais pas vraiment d'espoir alors je fus déstabilisée quand je me rendis compte que ça fonctionnait.

Un flash éblouit mon esprit l'espace d'une seconde. Un flash auditif. Une musique... Une musique populaire...

Madonna?

"Like a virgin" jouait dans ma tête tandis que je voyais une plage et un soleil aveuglant.

Était-ce un des paysages hologrammes installés dans la chambre que j'occupais?

Je ne savais pas si c'était un souvenir, en tout cas il fut accompagné aussitôt par une vive douleur à la tête.

Oh mon dieu que ça faisait mal.

Je rouvris les yeux, me pris les tempes à deux mains.

Penchée sur le comptoir, j'attendis que la douleur s'estompe. Je vis tomber sur le linoléum des gouttes rouges.

Je saignais du nez.

Manquait plus que ça!

J'attrapai une serviette de table et titubai vers l'évier de cuisine.

« Mlle Thompson, votre tension chute, dois-je contacter le Docteur Cho?

-Surtout pas! » ordonnai-je d'une voix nasillarde étouffée par le tissu collé sur mon nez.

« Je vais très bien. »

C'était vrai. La douleur à ma tête s'estompait et les saignements cessèrent au bout de trente secondes.

Apparemment, essayer de me souvenir de ce qui s'était passé durant ce coma apportait quelques conséquences désagréables.

Étourdie, je retournai m'assoir sur mon tabouret.

« Vous êtes toujours considérée comme une patiente en convalescence. Docteur Cho m'a ordonné de la prévenir si vos signes vitaux sont anormaux.

-Non, tout va bien, FRIDAY! » m'alarmai-je. « Ne préviens pas Helen, elle est au beau milieu d'une conférence! Je vais bien! Scanne-moi, tu vas voir. »

Je ne vis pas de rayon X m'analyser, ses capteurs étant invisibles.

« Bilan du scan: positif. »

Je soupirai de soulagement.

« Ouf. »

Valait mieux que je ne renouvelle pas cet exercice si je ne voulais pas me retrouver attachée de force au lit par Cho.

J'étais plutôt étonnée par le résultat de ma concentration. Agréablement étonnée. Je ne pensais pas arriver à retrouver aussi vite quelques détails de plus à cette soirée que j'avais vécue. Bon, des détails vraiment pas très explicites, mais c'était mieux que rien.

On dirait bien que le dessin de Steve avait agi comme une sorte de déclencheur. Comme si on avait branché une prise de courant reliée à ma mémoire et il ne tenait qu'à moi d'allumer ou éteindre l'interrupteur, à présent -en espérant ne pas trop me taper de migraines et de saignements de nez dans la manoeuvre.

Tout ça était bizarre quand même, de réagir physiquement à un effort mental.

Est-ce que le traitement de Thor y était pour quelque chose? Les Asgardiens avaient stimulé mon cerveau et fait en sorte que je me réveille comme si je sortais d'une simple nuit de sommeil, mais ils avaient peut-être fait beaucoup plus que ça...?

J'avais réussi à me souvenir d'une musique et d'une plage, c'était déjà ça. Ça ne m'aidait pas à y voir plus clair, mais tant pis. Au moins, je savais que ces souvenirs n'étaient pas totalement perdus. Ils étaient là, quelque part dans ma mémoire. Ce n'était qu'une question de temps avant de les retrouver. En tout cas, je l'espérais.

Une fois les étourdissements passés, je nettoyai le comptoir, jetai ma soupe et lavai la vaisselle. Je repris le dessin et allai le cacher dans un de mes cartables qui servaient pour mon bricolage. Il valait peut-être mieux que je ne le regarde plus pour un petit moment. Idem pour le journal, que je rangeai sous mon lit. Je ne devais pas céder à la tentation d'en lire d'autres passages. Il n'avait pas déclenché de souvenirs en soi, mais je préférais ne pas prendre de risque. Il fallait que j'évite tout ce qui pouvait provoquer d'autres souvenirs. Du moins pour le reste de la soirée. Je ne voulais pas donner à FRIDAY une autre raison de prévenir Cho.

De toute façon, je devais me coucher tôt et essayer de me reposer. Demain Claire serait de retour et elle serait furieuse quand elle se rendrait compte que je n'avais pas fait mes exercices de motricité pour mes jambes.

Mon week-end avait été riche en émotions et ma physiothérapie était le cadet de mes soucis, à dire vrai.

Au moins, cette nuit-là, je parvins à dormir. Je ne me réveillai pas au beau milieu de la nuit à cause d'un autre souvenir, mais je rêvai quand même. Assez pour qu'au matin, à mon réveil, demeure imprégné dans ma rétine le reste d'une image pas très nette d'un énorme sapin de Noël dans le salon, entouré de tous les Avengers et de nombreux amis. Il y avait le frère Storm qui était là et... on... valsait?

L'image s'estompa pour de bon quand je me levai pour me brosser les dents, accompagnée d'une douleur lancinante entre les deux yeux.

Je n'avais pas pu l'analyser à ma guise, ça avait disparu trop vite, mais il était impossible que ce soit un autre souvenir. Dans mon rêve, j'étais en train de flotter au-dessus du sol dans le salon. Ça ne pouvait pas être un souvenir, non? Je ne pouvais pas avoir été dans le salon de la tour et debout, c'était impossible.

Peut-être que j'aurais pu demander des explications à Claire. Peut-être était-elle en mesure de raconter plus de détails sur le dessin de Steve et sur ce rêve de sapin de Noël, quoique je n'osai rien demander. Je voulais me souvenir, mais si je devais me taper une autre migraine, ce serait la panique et Claire appellerait Cho en renfort.

De toute façon, comme prévu, quand elle débarqua ce matin-là pour sa séance de physio, elle était furax et vraiment pas d'humeur à répondre à mes questions.

« Désolée. J'avais la tête ailleurs. »

C'était vrai, mais il n'y avait aucune excuse valable pour elle.

« Tu ne dois pas prendre de pauses d'exercices! Tes jambes doivent être constamment stimulées sinon faudra recommencer le processus de rééducation à zéro! »

Et pour me punir, la séance de physio d'aujourd'hui fut atrocement pénible. Elle était sans pitié. Je suppose que je l'avais bien cherché...

A la fin de la séance, je n'étais plus en mesure de marcher sur mes deux jambes et il me fallut réutiliser le fauteuil roulant pour quitter la salle de gym.

« Je vais avoir des crampes pendant une semaine! » me plaignis-je, toute courbaturée.

Aucunement affectée par mes jérémiades, elle poussa le fauteuil jusqu'aux portes des ascenseurs.

« Si tu avais fait tes exercices ce week-end, tu ne serais pas si endolorie en ce moment. Bien fait pour toi.

-T'es pire qu'HYDRA, tiens. Non. Pire que Loki. Oh, et pire que Ultron, les Shitorii, Dormammu, Ronan et tous les méchants pas beaux vilains de la galaxie réunis ensemble.

-Merci du compliment. »

Je lui fis la grimace alors que les portes s'ouvraient. Claire stoppa mon fauteuil quand nous découvrîmes que trois individus sortaient de l'ascenseur.

« Oups, désolée. » dis-je.

C'était une femme en tailleur et deux hommes en veston-cravate. Des gens du gouvernement. Ils me considérèrent un moment, questionneurs. Il était rare de rencontrer un employé de la tour en fauteuil roulant, je présume.

Nous nous retirâmes de leur passage et ils nous octroyèrent un salut austère.

« Mesdames. » fit la femme.

J'affichai mon plus beau sourire. Règle numéro 1; toujours être sympa avec des représentants du gouvernement si on veut éviter les ennuis.

« Bonjour!

-Tiens, vous ne seriez pas Éléanor Thompson? » demanda l'un des deux hommes.

Ils connaissaient la nounou? Tiens donc. Fallait que je sois flattée ou alarmée?

« Oui, c'est bien moi. »

L'autre homme me détailla de la tête aux pieds, un sourcil en l'air.

« Vous vous portez mieux, on dirait.

-Ouais, et c'est pas grâce à vous. »

Le ton de Claire me surprit. Elle était derrière moi, je ne voyais pas son visage. Je me tournai légèrement pour constater qu'elle les considérait avec le plus grand des mépris.

J'étais confuse, tout à coup.

« Vous me voyez navrée de provoquer une telle hostilité de votre part. » dit la femme avant de m'adresser un sourire froid. « Nous nous réjouissons de votre rétablissement, Mlle Thompson, croyez-le bien.

-Euh... Oui, je n'en doute pas, je...

-Ouais, bien sûr. » cracha Claire. « Vous vous réjouissez que ce coma soit chose du passé, pour le plus grand bien de votre portefeuille.

-Vos griefs ne nous concernent pas, Mlle. » dit le troisième homme, à bout de patience. « Allons-y. »

Il fit un pas en avant et nous dépassa, enjoignant les autres à le suivre.

« Nous n'avons pas de temps à perdre, Mlle Potts nous attend à son bureau. »

Ils nous plantèrent là.

Aussitôt hors de portée de leurs oreilles, je fis pivoter mon fauteuil devant Claire.

« Qu'est-ce qui te prend? Pourquoi cette animosité? C'est pas le moment de s'attirer les foudres du gouvernement alors qu'ils cherchent de plus en plus à savoir où sont passés Steve et Bucky! »

Claire soupira.

« Désolée mon chou. Quand je vois ces types débarquer ici, et mettre leur nez partout, ça me révulse. Depuis cette histoire de respirateur trop coûteux, je les ai en horreur, ces gens.

-De quoi tu parles? Quel respirateur?

-TON respirateur, mon chou.

-Tu peux être plus claire, Claire? »

Elle soupira encore et entra dans la cabine avec moi.

« Il y a eu une longue période de ton coma que tu as passé sous respirateur.

-Oui, je sais, Jane me l'a dit.

-Un jour le gouvernement a débarqué et...

-...Et? Et quoi?

-Pour résumer, ils ont voulu te débrancher, mon chou. »

Je clignai des paupières, pas sûre de comprendre.

« Me débrancher...

-Selon leurs règles à eux, tu coûtais trop cher à maintenir en vie. Les budgets du programme Avengers devaient être consacrés qu'aux Avengers, pas aux employés subalternes...

-Employés subalternes. » répétai-je, sous le choc.

« Pepper avait les mains liées, elle ne pouvait rien faire, parce que tu appartiens au gouvernement, en théorie. Tu es une enfant de l'état, orpheline, et donc sous leur tutelle.

-Me débrancher... » répétai-je encore, les yeux dans le vague.

« Oui. Tout le monde était révolté. Et Bucky... »

Je sortis brutalement de transe.

« Quoi, Bucky?

-Il a pété les plombs. » dit-elle, amère. « Il s'est rué à ta chambre et il était prêt à tuer tous ceux qui approchaient ton lit. Même moi. Personne n'a pu le calmer, à part Steve. Et même après, il continuait de monter la garde devant ton lit. »

Je me serrai dans mes bras, soudain frigorifiée.

« Hey. »

Elle se pencha et me frotta les épaules.

« Tout va bien. Tu es toujours là, non? Tout s'est bien terminé. Avant que le gouvernement ne prenne une décision finale, tu as recommencé à respirer par toi-même. »

Ça alors...

Mon propre gouvernement, mon propre pays, avait voulu me... me tuer ?

Ouaip. C'était ni plus ni moins que ça.

Je fus tout à coup dégoûtée. Et pour une fois, je comprenais Steve. Steve qui était si amer et si rétif de devoir être au service de ce gouvernement...

Je me sentis... trahie?

J'aimais mon pays, j'aimais ma patrie. J'étais heureuse ici. Mais jamais je n'avais eu tant envie de me barrer d'ici qu'en ce moment.

Et Bucky... Bucky avait voulu me protéger...

« DING »

Nous étions arrivées à mon étage.

Je sortis, les épaules voûtées.

J'étais vraiment lasse tout à coup.

« Léa, ça ne va pas?

-J'ai mal au crâne. » dis-je, amorphe. « Je crois que je vais aller m'étendre dans ma chambre.

-D'accord, je t'y emmène.

-Pas la peine, je suis à deux pas. Enfin, à deux coups de roues, plutôt.

-Tu es sûre?

-Certaine. »

Elle me jaugea un moment.

« Je suis désolée, mon chou. Je n'aurais pas dû te raconter cette prise de bec avec le gouvernement. Je comprends que ça peut être bouleversant. »

J'eus un petit sourire triste.

« Ça va. Je préfère savoir que le gouvernement a voulu ma peau plutôt que de rester dans l'ignorance.

-Tes termes sont un peu exagérés, tu ne trouves pas?

-Peut-être. C'est quand même l'impression que ça me donne, en tout cas. »

Elle caressa ma joue.

« Ce qui importe c'est que cette histoire soit derrière toi. Allez, va te reposer. Si tu as besoin de moi, je suis au labo.

-Merci. T'es géniale, Claire, le sais-tu? Tortionnaire, mais géniale.

-On me le dit tous les jours! » répondit-elle avec un clin d'oeil avant de retourner dans l'ascenseur.

Je me forçai à lui sourire, mais dès que les portes se refermèrent sur elle, je fermai les yeux.

La migraine était de plus en plus forte.

Oh oh. Je n'avais pas songé que c'était la migraine de la veille qui reprenait. Je pensais que c'était la fatigue, mais apparemment, il y avait autre chose...

Je me pris la tête à deux mains, frappée par une douleur atroce. Ce fut tellement soudain que je lâchai bien malgré moi un cri. Les dents serrées, je me recroquevillai sur moi-même.

Je sentis des mains me saisir par les épaules bien qu'il n'y eut personne avec moi. C'était de larges mains, l'une de métal, l'autre de chair.

Une voix familière résonna ensuite dans ma tête. Elle me criait après, elle hurlait, même.

"Réveille-toi. Il faut que tu te réveilles, tu m'entends? RÉVEILLE-TOI! Pas importante... Ils ont dit qu'elle n'était pas importante! Je te préviens, Steve, il va falloir me passer sur le corps avant qu'ils entrent dans cette chambre! Ils ne peuvent pas lui faire ça! Ils n'ont pas le droit! "

Aussi soudaine qu'elle était apparue, la douleur dans mon crâne s'envola, en même temps que la voix de Bucky.

Je haletai, comme si je venais de courir le cent mètres.

Mon dieu... Je voulais me rappeler de mon coma? Eh ben j'étais servie!

Je me souvenais de l'épisode que Claire avait mentionné. Je me souvenais de la rage et de l'horreur de Bucky. Sa détresse aussi.

Entendre sa voix, sentir ses mains... C'était une expérience à la fois déchirante et saisissante.

Je n'eus pas le temps de m'en remettre que déjà un autre pépin survenait.

« Zut, mon t-shirt. »

Je saignais encore du nez.

« Mlle Thompson, vos signes vitaux sont...

-Tout va bien FRIDAY. Ça arrive à tout le monde des migraines. Laisse Helen et Claire en dehors de ça. »

Si FRIDAY les mettait au courant, elles allaient m'interdire tout autre effort mental pour me rappeler davantage. Or, moi je voulais ces souvenirs, je voulais les récupérer, et tant pis pour les migraines et les saignements de nez.

Je pris un mouchoir dans ma poche et j'attendis que ça passe.

Je demeurai sage pour le reste de la soirée et de la nuit, par contre. Je ne cherchai pas à provoquer un autre souvenir. Valait mieux y aller à petites doses avec ces flashs mémoriels machin trucs chose. J'avais eu mon compte d'émotions fortes pour la journée.

Depuis que j'étais sortie de ce coma, je ne faisais que ça enchaîner les émotions fortes.

Cette nuit-là, je décidai de prendre des somnifères parce que je sentais que le sommeil n'allait pas se pointer de sitôt. Je n'avais pas l'habitude de prendre ce genre de médicaments et mon corps y réagit fortement; je dormis 13h.

A mon réveil, j'étais un véritable zombie. Mes jambes me faisaient atrocement mal, merci à mon infirmière tortionnaire. Je me forçai à me mettre debout et me traînai à la salle de bain.

J'avais même pas encore fait mon premier café de la journée que la porte de mon appartement s'ouvrit sans crier gare.

« Hé, ça vous dirait de frapper avant d'entrer? » marmonnai-je, bougonne. « Qui que vous soyez, je ne jouerai pas les hôtesses polies et accueillantes tant que je n'aurai pas avalé mon café.

-Dans ce cas, prépare deux tasses et un jus de framboise! »

Je faillis échapper le pot de sucre.

« Scott?! »

Je me frottai les yeux, histoire de me tirer pour de bon des limbes du sommeil. À peine me retournai-je vers l'entrée qu'une petite furie me sautait dans les bras.

« Léa!

-Cassie, non!

-Woooh! » fis-je, perdant l'équilibre -fichues jambes en marmelade!- jusqu'à me retrouver sur les fesses.

« Merde! Léa, ça va? »

Cassie se fichait bien d'être par terre. Ses petits bras ne lâchèrent pas mon cou alors que Scott nous redressait à la verticale.

« Tout va bien! » ricanai-je. « Oh, mon dieu, quelle surprise! Je suis si contente de vous voir.

-Tu m'as manqué! » fit la petite.

Scott la déscotcha de moi.

« Laisse la respirer un peu, chérie. Et puis moi aussi je veux mon câlin!

-Tu ne perds rien pour attendre! »

Il me prit dans ses bras et Cassie ne put résister à l'envie de se joindre à l'étreinte.

« Tu es enfin sur pieds! Ça fait plaisir à voir! »

Une grosse bise sur sa joue rugueuse plus tard, j'invitai Scott à prendre un café dans la cuisine.

« Je suis désolé de débarquer comme ça à l'improviste, mais les moments où j'ai Cassie sont rares et elle voulait absolument venir te voir. » dit-il en prenant place à table. « Je croyais quand même arriver à une heure décente, mais visiblement je te tire du lit!

-Tu as bien fait! Vous êtes le meilleur réveille-matin de la planète!

-Tu peux faire des pancakes, dis? S'teplait!

-Cassie... On est en visite, pas au restaurant. »

Je lui fis un clin d'oeil complice et m'accroupis à la hauteur de la gamine.

« Des pancakes, hein? On va voir ce que j'ai dans ce garde-manger. Qui sait, je trouverai peut-être de quoi faire un bon petit déjeuner pour nous trois? »

Scott regarda sa montre.

« Il est 14h.

-Il est l'heure du petit dej quelque part sur la planète, forcément. »

Il sourit en secouant la tête.

« Je capitule. De toute façon, un an sans ta bouffe, c'est un an d'existence morne et taciturne, alors je suis prêt à avaler n'importe quoi que tu auras fait. »

Je rougis.

« Tu veux m'aider à casser les oeufs, Cassie?

-Oh, oui, alors!

-Oh oh. Catastrophe à l'horizon... Tous aux abris, ma fille va faire à manger!

-Hé! T'es même pas drôle, Papa. »

Malgré une assistante maladroite, il n'y eut pas trop de casse dans la cuisine et je parvins à faire des pancakes qui furent acceptables, je présume, si j'en jugeais leurs assiettes qui se vidèrent en un éclair.

C'était une visite inattendue qui me remonta vraiment le moral. Scott était toujours distrayant. Ses anecdotes sur les expériences qu'il faisait avec son costume et les fourmis étaient marrantes, et Cassie était un petit rayon de soleil rafraîchissant. Ça faisait drôlement du bien de les voir tous les deux ici, sans ce nuage noir qui flottait au-dessus de la tête, comme tous les habitants de la Tour. Scott était sans aucun doute au courant pour Bucky, mais il eut la sagesse de deviner que ce n'était pas du tout ce dont j'avais envie d'entendre parler. De toute façon, avec Cassie dans les parages, il fallait éviter ce sujet épineux. Enfin, nous, nous voulions éviter le sujet, mais elle, c'était une autre histoire...

« Je suis tellement heureuse que tu aies enfin reçu ton baiser! » s'exclama la petite en essuyant sa bouche tartinée de coulis de chocolat. « Tes pancakes me manquaient trop!

-Euh...

-Arf, Cassie, c'est pas comme ça que ça marche...

-Mais si! Elle a eu le baiser de son prince charmant. C'est que comme ça qu'on peut se réveiller d'un gros dodo. »

Oh! Elle parlait de mon conte préféré! Évidemment, quand on y songeait, le parallèle avec mon coma était plutôt ironique.

Je souris d'un air taquin, embarquant dans le jeu.

« Oh, oui, mon prince est venu m'embrasser et je me suis réveillée, exactement comme tu dis. Et tu sais de quoi il a l'air mon prince charmant?

-Bien sûr que je sais de quoi il a l'air! »

J'allais poursuivre avec une blague comme quoi en m'embrassant le prince s'était transformé en grenouille, mais son petit air savant perturba mon élan. Apparemment, elle m'avait inventé sa propre version du Prince Charmant.

« Euh... Ah bon? Tu sais qui c'est?

-Bien sûr! Je l'ai déjà rencontré!

-Cassie... » soupira Scott.

« Pour de vrai?

-Bah oui, c'est Bucky! »

J'ouvris encore la bouche, mais aucun son n'en sortit.

« Je voulais me marier avec lui, mais bon... Puisqu'il fallait que tu te réveilles, j'ai accepté de te le laisser. De toute façon, je veux me marier avec Drax le Destructeur, maintenant!

-Ah? Euh... Eh bien... »

Je cherchai une explication dans le regard de Scott, mais il haussa les épaules, impuissant.

« Désolé. » articula-t-il en silence alors qu'il nettoyait la frimousse de la petite d'une lingette. « Elle s'est persuadée que toi et Bucky vous...

-Hum. »

Je n'étais pas sûre de vouloir comprendre la raison pour laquelle mon coeur s'emballait.

« Ça fait rien.

-D'ailleurs, où il est Bucky? » demanda la gamine, fuyant la lingette.

« Il est parti en mission. » répondis-je, forçant mes lèvres à garder le sourire.

« Avec les autres Avengers?

-Exactement.

-Ils vont zigouiller des méchants?

-Tu as tout compris.

-Papa, pourquoi tu n'es pas avec eux?

-J'ai plus important à faire.

-Comme quoi?

-Comme de t'attraper pour que tu te tiennes tranquille pendant que je nettoie ce chocolat de ton visage! » s'exaspéra-t-il en joignant le geste à la parole.

La petite hurla pour la forme tandis que son père la capturait et faisait mine de lui faire subir une prise de catch paralysant toute tentative de fuite.

J'aurais ri devant ces pitreries père-fille si je n'avais pas tout à coup été frappée par une migraine atroce.

Oh, non, ça recommence. Pas ici! Pas maintenant!

Trop occupés à se chamailler, aucun de mes deux invités ne remarqua dans l'immédiat mon corps qui se recroquevillait sur lui-même alors que j'appuyais mes paumes contre mes tempes, comme si ça allait contenir la douleur.

Je fus soustrait à tout ce qui se passait autour de moi. La douleur fut accompagnée de paroles et de sensations entremêlées dans ma tête. Je sentis des petits doigts manipuler mes cheveux et une voix familière et lointaine retentit: "Je ne savais pas que Léa avait une styliste capillaire personnelle. "

Une autre voix s'ajouta, mais celle-ci était à l'extérieur de ma tête.

« Léa, tu as bobo à la tête?

-Léa! Qu'est-ce qui t'arrive!? »

Je ne pouvais pas répondre à la question. Tout ce que j'arrivai à faire fut de serrer les dents alors que d'autres sensations et d'autres paroles martelaient mon crâne.

Je sentis les mains de Scott me saisir par les épaules. Non. En fait, j'avais conscience de leur présence tactile sur moi, mais je ne les sentais pas. Je sentais d'autres mains, d'autres bras, masculins, mais différents de Scott parce que l'un était chaud et l'autre frais. Ces bras me déposaient dans quelque chose de moelleux.

"Bonne année, Éléanor."

« Papa! Y a du sang qui sort de son nez! »

Je ne voulais pas entendre ces voix autour de moi. Je voulais entendre seulement ce qui se passait dans ma tête.

Il y avait un ronronnement mécanique. D'où il venait? D'articulations de métal. C'était un son que j'entendais souvent. Parce que quand je l'entendais, je savais qu'il était là, jamais bien loin. Ce son était une berceuse discrète, et un point de repère dans les ténèbres où je me trouvais. Si j'entendais ce son, je me sentais moins seule dans ce labyrinthe interminable dont je cherchais désespérément la sortie.

Souvent ce son était accompagné de sa voix. Je ne comprenais pas toujours tout. Parfois je me laissais juste bercer par le timbre rauque.

Mais ce soir-là j'avais compris ses paroles.

"Je n'ai qu'un seul voeu pour le Nouvel An. Que tu te réveilles. "

Il y eut quelque chose de charnu, de tendre, qui fit une légère pression infime sur moi. Où exactement?

La douleur s'estompait. Mon crâne ne jouait plus du drum dans ma tête. J'entendis Scott appeler FRIDAY et la petite Cassie qui pleurnichait.

La sensation disparaissait à mesure que l'environnement reprenait forme autour de moi.

Je ne voulais pas que la sensation disparaisse. Je ne voulais pas que la migraine se termine. Parce que ça voulait dire que le souvenir que j'étais en train de récupérer allait disparaître. Ce souvenir-là était important, plus important que tous les autres. Hors de question qu'il m'échappe.

Je me forçai à me concentrer sur la sensation que je ne voulais pas perdre. Où est-ce que cette pression se faisait déjà? Ah, oui! Mon visage. Le bas de mon visage... Ma bouche! C'était sur ma bouche. Et la pression s'accrut, pour mieux épouser mes lèvres.

Un baiser. C'était un baiser. C'était ça le souvenir!

Je fus pendant une seconde aux anges, si heureuse et soulagée d'avoir récupéré l'entièreté de ce souvenir. Mais le bonheur fut de très courte durée.

Je savais que c'était une erreur de chercher à forcer mon cerveau à se souvenir de cet instant, et j'en payai le prix fort. Cette fois la douleur fut insupportable et je tombai dans les pommes.


J'étais dans un environnement familier. Le labo de Cho. Je connaissais cet endroit depuis longtemps, mais je me souvenais maintenant que j'avais passé la moitié de mon séjour dans le coma ici, dans cette pièce, couchée sur un brancard et branchée de partout à des tubes et des fils.

Je m'étais réveillée quelques heures après être tombée dans les pommes, sous le regard attentif de Cho. Claire était à mes côtés, anxieuse. Scott était aussi présent, soucieux. Cassie avait eu la permission de monter sur mon lit de fortune pendant que j'étais dans les pommes et, à mon réveil, elle était roulée en boule contre moi et somnolait.

J'allais très bien. Juste un peu fatiguée. Mais Cho n'avait pas voulu que je me lève et elle m'avait soumis à des tas de tests, secondée par Claire.

J'aurais dû me douter que ça finirait comme ça, que je ne pourrais pas leur cacher ce qui m'arrivait très longtemps. Je m'étais donc laissée faire. J'avais coopéré, pour les rassurer.

Moi je savais que je n'avais rien de grave.

Je ne leur avais rien dit de précis à mon réveil, mais il s'était passé beaucoup de choses pendant les quelques heures où j'avais été inconsciente. J'avais pu récupérer des tas d'autres souvenirs, des tas d'autres moments de cette année que j'avais perdue. Rien n'était très élaboré toutefois. J'avais l'impression d'avoir lu des pages déchirées d'un livre. Je n'avais obtenu que quelques segments d'une histoire très longue. Ce n'était pas beaucoup, mais c'était mille fois plus satisfaisant que tout ce que j'avais eu comme souvenirs jusqu'à présent.

J'étais contente d'avoir réussi à récupérer autant. Le livre n'était pas encore complet dans ma tête bien que plusieurs chapitres se mettaient en place.

J'étais heureuse qu'à mon réveil rien ne s'estompe. Tout demeura présent, dans ma mémoire, sans rien forcer. Plus de migraines. Plus de saignements de nez.

Cho était inquiète que je sois tombée dans les pommes si longtemps. Moi je remerciais mon cerveau d'avoir fait un black out. Sans ça, je ne crois pas que j'aurais pu me souvenir d'autant de choses. Tomber dans les pommes avait été nécessaire. C'était ce que ma mémoire avait besoin pour s'activer de façon concrète.

Même s'il s'agissait de pages déchirées d'un livre incomplet, il en était ressorti un thème récurrent: Bucky. Je me souvenais de sa présence constante, je me souvenais de moments... précieux, en sa compagnie. Des moments que je ne comprenais pas encore dans leur entièreté. Il y avait beaucoup de Pourquoi et de Comment. Mais à mon réveil j'avais choisi de ne plus me poser de questions. J'avais décidé de simplement accepter et accueillir ces moments que j'avais vécus en sa compagnie comme une bénédiction, un cadeau inestimable.

J'étais sereine et comblée d'avoir retrouvé ces moments, et en même temps déchirée et affligée de savoir que tout ça ne serait jamais rien d'autre que quelque chose qui n'était plus actuel, parce que ce Bucky qui était dans mes souvenirs avait peut-être disparu à tout jamais.

« C'est ma faute. J'ai trop forcé la note avec cette physiothérapie. »

Claire s'admonestait.

Je me concentrai sur le moment présent, sur ce qui se passait autour de moi. Je rêvasserais plus tard. J'aurais préféré être seule pour méditer sur tout ce que j'avais découvert, mais ça devrait attendre.

« Tu n'y es pour rien, Claire. Mon problème, si on peut appeler ça un problème, se passe entre mes deux oreilles, pas dans mes jambes.

-Léa a raison. »

Cho s'activait toujours autour de moi. Il y avait plusieurs machines qui m'analysaient. Je savais que ces tests étaient inutiles, j'allais bien, mais je laissai faire Helen. Elle avait besoin d'agir en médecin, besoin de chercher des réponses scientifiques à mon état.

« Ton entraînement physique ardu n'a rien à voir avec la situation. »

Elle était furieuse.

« Je n'aurais jamais dû laisser Thor t'emmener chez lui. Je n'étais pas d'accord et personne ne m'a écouté. C'est trop... futuriste comme traitement. Qui sait ce que ça peut donner comme effets secondaires à un patient non asgardien?

-Thor ne m'aurait pas fait courir le moindre risque s'il ne croyait pas aux bienfaits de ce traitement. »

Moi, j'étais très reconnaissante envers la médecine asgardienne. Je n'étais pas une experte dans le domaine, pourtant j'étais persuadée que, sans ça, j'aurais été condamnée à n'avoir que des sensations de déjà vu sur ce qui s'était passé pendant un an et des impressions familières frustrantes parce que trop floues.

« Qu'en sait-il? Il n'a jamais appliqué ce traitement sur un autre humain auparavant.

-À part quelques saignements de nez et quelques migraines, les séquelles ne sont pas si dramatiques...

-JE déciderai de ce qui est dramatique ou pas, compris? Le scan m'indique une activité anormale du cerceau. Tes synapses sont beaucoup trop sollicitées... Mais qu'est-ce que Thor t'a fait, nom de dieu!? »

Dommage que Wanda ne soit pas là. J'étais certaine qu'elle aurait été plus douée que moi pour expliquer ce qui m'était arrivé.

« Il n'a rien fait de nocif. Je pense que les guérisseurs ont travaillé sur ma... mémoire dormante.

-Mémoire dormante?

-Je n'ai pas de termes scientifiques pour expliquer la chose, désolée. Ils ont fait en sorte que je puisse me souvenir de ce qui se passait autour de moi, quoi. J'ai... J'ai des sortes de flashs, des souvenirs confus de ce qui s'est passé pendant mon coma. D'habitude, j'ai mal au crâne et je saigne du nez, puis ça passe. Mais tout à l'heure, je me suis forcé à me remémorer ce que...

-Un instant. D'habitude? Ça veut dire que ce n'est pas un incident isolé?

-Euh...

-Léa! C'est complètement irresponsable de ta part de ne pas m'en avoir parlé!

-Chut! La petite dort! » lui reprochai-je, jetant un oeil à Cassie, troublée dans son sommeil.

Cho serrait les dents.

« C'est grave, une telle réaction physique à une manifestation neurologique! » répliqua-t-elle, plus calme, mais non pas moins sèchement.

Je tâchai de ne pas me laisser gagner par la culpabilité.

« J'essaie juste de me souvenir de ce qui s'est passé pendant mon coma. J'avais des impressions de familiarités et de déjà vu durant le jour, et la nuit je faisais des rêves-souvenirs qui s'estompaient dès mon réveil. Ça, tu le savais déjà.

-Aucune de ces manifestations ne t'avait fait souffrir auparavant.

-C'est vrai. Mais Steve m'a montré un dessin et... »

Je me tus. J'allais parler de mon journal et des dix pages qui m'avaient complètement bouleversée, mais je me retins. Ce journal, il ne concernait que Bucky et moi.

« ... Et ça a agi comme un déclencheur. Depuis ce moment, ces flashs sont de plus en plus forts et précis. Ça ne me dérangeait pas, les migraines. J'étais contente de me rappeler en détail de certaines scènes. »

Helen était prête à m'étrangler.

« Tu...? » Elle respira longuement par le nez. « Écoute, Léa. Je sais que c'est perturbant de perdre un an de sa vie, mais tu devrais accepter que tes souvenirs restent incertains et flous pour le moment. Tu as subi un traitement efficace, mais totalement inconnu de notre médecine moderne. Essayer de provoquer ta mémoire n'est peut-être pas une bonne chose pour une patiente en post coma qui a subi un traitement alien au cerveau. »

Inutile d'essayer de faire comprendre mon point de vue à un médecin scientifique.

J'acquiesçai de bonne grâce. De toute façon, je n'avais plus besoin de solliciter mon cerveau. J'avais assez récupéré de souvenirs pour en être satisfaite et comblée.

« Je comprends.

-Interdiction de reprendre ton boulot, c'est clair? Tu restes ici cette nuit. Et pas d'exercice physique durant les deux prochains jours. »

C'était une perte de temps, à mon avis, mais j'avais assez attiré ses foudres pour aujourd'hui. Elle pianota d'autres trucs sur sa tablette et me laissa en compagnie de Scott et Claire.

Ils me regardaient encore avec inquiétude. Je n'aimais pas ce genre d'attention. Tous ces regards braqués sur moi me mettaient mal à l'aise. La situation n'était pas normale à mes yeux. C'était moi qui devais chouchouter les autres, prendre soin d'eux et les dorloter, pas le contraire.

Je fis la moue.

« Désolée d'avoir perturbé nos retrouvailles de cette manière. » dis-je à Scott.

Il chassa mes excuses d'un geste de la main.

« Je m'en veux. C'est Cassie avec ses histoires qui a provoqué tout ça.

-Tu sais quoi, Scott? » Je me mis à chuchoter de peur d'être entendue d'Helen. « Ne le dis pas à Cho, mais je suis contente que Cassie ait été là. Elle m'a aidé à me souvenir de la soirée du Nouvel An. »

Et bien davantage.

Claire eut les yeux ronds, tout comme Scott.

« Tu te souviens de tout?

-Presque. Je me souviens que Cassie m'a fait de jolies tresses colorées. »

Je caressai les cheveux de la concernée dans son sommeil, tout attendrie.

Puis je fis une grimace.

« Et d'un inconnu qui me déshabillait...

-C'est Harry, mon assistant! Tu te souviens du bain qu'il t'a donné?

-Je n'ai pas aimé l'expérience. »

Un euphémisme.

J'eus un frisson. Berk.

« Je crois que je préférais tes mains plus délicates et plus douces.

-Ha. J'en connais un qui me dirait "nananère, je te l'avais dit".

-Bucky, hein? Il était... très fâché ce soir-là, je pense.

-Il était persuadé que l'infirmier était un agresseur. Il défendait ta vertu. » Elle souriait, impressionnée. « Ça alors, je n'en reviens pas que tu te souviennes de tout ça.

-Je suis certaine que je ne le pourrais pas sans le traitement des Asgardiens. » Je souris, contente que tout me revienne sans trop d'efforts, sans migraine, sans saignement de nez. « Tu m'as maquillée, coiffée et habillée d'une jolie robe, et Wanda m'a manipulée pour me faire descendre au salon. Je me souviens du grand arbre de Noël... Et de toutes les mains qui m'ont frôlée... »

Scott était abasourdi.

« Wouah. Et quoi d'autre?

-C'est tout. En ce qui concerne le Nouvel An, du moins. »

C'était faux, je me souvenais de beaucoup plus de choses de cette soirée, mais je n'avais pas l'intention d'en faire part aux autres. Parce que c'était... personnel. Ça ne concernait que Bucky et moi.

Claire et Scott seraient restés plus longtemps pour me tenir compagnie, mais Helen revint bientôt les chasser.

Scott emporta sa fille somnolente dans ses bras, me promettant de revenir bientôt pour une autre visite. Quant à Claire, puisque Helen m'interdisait toute forme d'exercice pour deux jours, elle put prendre congé de physiothérapie et quitta la Tour, non sans me rappeler qu'elle me botterait les fesses si je ne faisais pas attention à moi.

La nuit aurait pu être vraiment longue si Cho ne m'avait pas obligée à avaler d'autres somnifères. Je ne voulais pas dormir, j'estimais avoir assez paressé au lit pendant que j'étais dans les pommes, mais valait mieux me plier aux exigences de Cho. Plus coopérative je me montrais, plus vite elle me libèrerait du labo.

Je dormis cette nuit-là d'un sommeil sans aucun rêve, sans aucun souvenir, sans aucune sensation de déjà vu et de familiarité. Depuis mon retour d'Asgard, je n'avais pas bénéficié d'un réel sommeil réparateur sans interférences et je dûs bien admettre à mon réveil le lendemain que ça faisait un bien fou de juste me reposer dans le néant total.

Ce matin-là, Cho m'autorisa à me lever pour aller manger. Bon, elle ne me permit pas d'aller à la cuisine centrale, encore moins chez moi. Je pus juste aller à la petite cafétéria du labo. Elle fut obligée de constater d'elle-même que j'allais très bien puisque je mangeais de bon appétit. Ce qui n'était pas peu dire étant donné que la bouffe de cafétéria était infecte.

Les autres employés du labo s'affairaient à leurs occupations habituelles quand les portes coulissèrent pour laisser entrer une invitée rare.

« Pepper? » fis-je, ahurie.

Elle passait son temps enfermée dans son bureau ces temps-ci. Devoir gérer les questions incessantes du gouvernement en plus de Stark Industries monopolisait tout son temps. Si elle en était sortie, ce n'était pas nécessairement signe qu'on la laissait un peu tranquille. J'eus d'ailleurs bientôt l'occasion de savoir que c'était tout le contraire qui se passait.

« Vous devez voir ça. »

Pas de question sur le fait que j'étais en tenue de patient d'hôpital ni sur mon état de santé. Elle était trop concentrée sur autre chose apparemment.

« FRIDAY. Fais défiler les images que je regardais dans mon bureau. »

Tous les écrans des scientifiques de la place furent hackés, les interrompant dans leur travail.

Intriguée, je m'approchai d'un des écrans.

Une chaîne de nouvelles en continu montrait un reporter qui, d'après la bande qui défilait au bas de l'écran, se trouvait à Berlin.

« … et il semblerait cette fois-ci que cette attaque terroriste ait été revendiquée par le mouvement HYDRA, cette secte militaire que nous croyions démantelée depuis 4 ans. Voici les images d'une vidéo tirée d'un amateur qui se trouvait sur place quand l'explosion a eu lieu. »

Je figeai devant l'écran alors qu'une scène de guerre, ni plus ni moins, y apparaissait. Un immeuble en feu, à moitié détruit. Des hommes, des femmes, des enfants, qui couraient dans tous les sens, affolés, dans les ruines fumantes. Les autorités locales qui tentaient de maîtriser une situation qui leur échappait totalement. Le chaos, quoi.

Les images n'étaient pas très nettes, elles étaient saccadées, mais la personne qui filmait arriva à zoomer sur une zone du toit qui avait été plus ou moins épargnée par les dégâts. Deux hommes surplombaient cette scène chaotique. Deux hommes que je reconnus immédiatement.

Mon coeur manqua un battement quand je vis Bradley Shaw, la mine réjouie, et Bucky qui... Non. Pas Bucky. Le Soldat de l'Hiver. Le Soldat de l'Hiver se tenait à ses côtés, masqué, armé, le bras gauche bien en évidence pour que personne n'ait de doute sur son identité.

Ils se montraient tous les deux au grand jour, ils se dévoilaient au monde entier, sans craindre les répercussions.

Bradley faisait un grand discours de mégalomane. Je ne compris pas grand-chose. C'était le classique "Joignez-vous à moi ou périssez". Les paroles n'avaient pas d'importance. C'étaient les actes qui comptaient dans cas-ci. Car montrer Bucky au reste du monde prouvait que Bradley n'avait plus rien à perdre. Il faisait enfin savoir à la civilisation que le Soldat de l'Hiver était de retour et que ce dernier travaillait depuis trois mois dans le secret et l'anonymat pour son compte. Il n'y avait que les Avengers qui savaient que Bradley était secondé par le fameux Atout. Les Nations Unies poursuivaient Shaw sans savoir que le plus grand assassin qu'ait connu la planète était son acolyte. Mais c'était fini les secrets. Jamais jusqu'ici les attaques d'HYDRA n'avaient été revendiquées en public et jamais on n'avait montré le Soldat de l'Hiver à la vue de tous. A cette minute précise, Shaw changeait toute la donne.

Quelques instants plus tard, une ombre furtive vola vers eux et fonça sur Bradley. Falcon. Il rata sa cible de peu, car B-le Soldat de l'Hiver l'arrêta en plein vol d'un seul geste du bras gauche. Une seconde plus tard, le bouclier de Capitaine America filait dans les airs et fracassait le bras du Soldat, libérant le Faucon dans la manoeuvre. Une pluie de flèches -Hawkeye- s'abattit sur Shaw, mais encore une fois le Soldat protégea ses arrières.

Les images furent coupées brutalement, parce que le type qui filmait se fit bousculer par une foule en panique qui fuyait la pagaille.

« Ce sera tout pour l'instant FRIDAY. »

Pepper se tourna vers Cho et moi. Elle était aussi pâle que moi.

« C'était en direct? » demanda Cho, sur le qui-vive.

« Oui. »

Helen jura dans sa langue natale.

« Ça ne va pas tarder à partir en vrille.

-Je sais. »

Cho prit aussitôt son téléphone et passa des appels à ses compatriotes coréens, d'après la langue qu'elle utilisait.

J'avalai difficilement ma salive. Soudain mon déjeuner me donnait mal au coeur. Devant mes yeux qui fixaient le vide, je ne cessais de revoir en boucle les images de ces traits impitoyables, de ce regard froid sans vie, si loin de ce que j'avais connu de lui et de ce que j'avais découvert ces derniers jours...

Voir Bucky dans cet état de mes propres yeux était traumatisant.

« Mlle Potts, un appel sur la 2 pour vous. Et sur la 3, la 4 et la cinquième ligne.

-Les Nations Unies je suppose?

-En effet.

-Rejette tous les appels. »

Cho éteignit son portable à ce moment-là.

« Mon ambassade veut des réponses, Pepper. Je leur ai conjuré de nous faire confiance et d'attendre, mais...

-Je sais, Helen. Merci d'avoir tenté le coup. »

Pepper sembla tergiverser pendant un moment, en conflit avec elle-même. Puis, elle leva les yeux vers nous.

« FRIDAY. » dit-elle en ne nous lâchant pas du regard.

« Oui, Mlle Potts? »

Ses mains se refermèrent en poings tremblants, bien que sa voix demeurait stoïque.

« Lance le Protocole Grande Muraille de Chine. »

Je fermai les yeux. Plissai mes paupières. La Grande Muraille de Chine... Le protocole que j'espérais ne jamais voir être mis en route... Un protocole connu de tous les employés des Avengers. C'était la première chose qu'on nous enseignait quand on était engagé dans cette Tour.

« Protocole Grande Muraille de Chine enclenché. » débita FRIDAY.

Toutes les fenêtres furent tout à coup condamnées par des rideaux de fer. Tous les écrans s'allumèrent et furent programmés pour faire défiler les bandes vidéos des caméras de surveillance qui se trouvaient à l'extérieur de la Tour.

Tous les scientifiques se levèrent et commencèrent à courir dans tous les sens. Et je savais que c'était le cas de tous les employés qui étaient dans l'édifice en ce moment.

Moi je restais figée, paralysée.

Pepper vint à moi.

« Léa, tu as dix minutes pour appliquer ton protocole avant que les autorités ne débarquent ici. Tu dois filer. Maintenant. »

Je secouai la tête.

« Pepper... On ne peut pas te laisser toute seule ici.

-Si tu ne sors pas d'ici par toi-même, j'ordonne à Happy de t'emmener de force, c'est clair? »

Cho lançait des ordres à tout son personnel, mais elle s'interrompit pour nous rejoindre.

« Léa ne peut pas se déplacer seule. »

Ce ne fut qu'à ses paroles que Pepper cligna des paupières, confuse, et remarqua enfin ma tenue de patient.

« Elle est malade, elle se remet à peine de... »

A ce moment-là, je pris plusieurs décisions rapides dans ma tête. Décisions que je ne pouvais partager avec personne ici.

J'agis d'instinct et devançai Cho.

« Ça va aller, je peux marcher. Je vais très bien, Cho, et tu le sais. Tu ne peux pas te permettre un excès de zèle. Plus maintenant. La Muraille de Chine est essentielle, je dois m'y soumettre comme tous les autres.

-Mais... »

Je l'ignorai et m'adressai à Pepper.

-J'y vais. Bonne chance. »

Je lui fis un rapide câlin, qu'elle n'eut même pas le temps de me rendre parce que déjà je prenais à son tour Cho dans mes bras pour l'étreindre.

« On se retrouve très bientôt. Promis. »

Des promesses creuses, nous le savions toutes les trois.

« Léa...

-Tout ira bien. »

Droite comme un i, Pepper avait tout de la posture d'un commandant fier à bord d'un grand navire qui était en train de sombrer. Seul son regard trahissait son désarroi.

« Bonne chance. » me dit-elle, solennelle.

Personne n'avait le temps pour les adieux larmoyants. Je ne devais pas réfléchir, pas penser. Je devais agir. Je pris vite la direction de la sortie et je me dépêchai de me rendre à ma chambre. L'adrénaline faisait son effet et mes jambes ne me firent pas souffrir. Je pus même jogger et slalomer entre les employés de la Tour qui, comme moi, filaient à toute allure pour se préparer à la Muraille de Chine.

Une fois dans mon appartement, j'enfilai des vêtements et pris dans le placard le seul sac que je pensais ne jamais devoir utiliser. Un sac contenant tous les effets dont une fugitive avait besoin; nourriture déshydratée, couverture, faux papiers, trois téléphones prépayés, déguisement, et des tas d'autres babioles nécessaires à une cavale que Tony avait préparé d'avance pour chacun des employés de la Tour.

Je descendis ensuite au rez-de-chaussée et je croisai des tas d'employés qui filaient par toutes les issues secrètes.

On m'avait fait apprendre par coeur ma sortie de secours personnelle quand on m'avait engagée. Chaque employé avait la sienne si on devait évacuer d'urgence dans le secret le plus absolu. C'était une façon d'éviter d'être repéré. Fuir en masse dehors ce n'était pas discret. Fuir par des tas de recoins et d'issues éparpillés un peu partout minimisait les risques de nous faire prendre et nous permettait de nous fondre dans le milieu urbain.

La mienne se situait dans un placard d'une salle de réunion. J'ouvris une trappe et descendis une échelle qui menait à un tunnel sous-terrain. Je suivis le tunnel pendant 10 minutes jusqu'à ce que j'entende la rame de métro. Quand j'ouvris une trappe d'aération, je me retrouvai dans une conciergerie. J'ouvris la porte et je tâchai d'agir comme n'importe quel usager de métro. Je me faufilai dans la foule compacte de la station et pris le premier train qui passa.

J'attendis cinq stations avant de descendre dans un quartier de zones scolaires. Je me dirigeai vers une cour d'école déserte et pris place sur une balançoire.

A ce stade, je ne savais pas quelles étaient les prochaines instructions. On m'avait juste appris à me rendre jusqu'ici et d'attendre que l'endroit soit désert pour ouvrir le premier téléphone portable caché dans mon sac de survie.

C'était les vacances scolaires alors j'étais tranquille. J'ouvris le portable qui contenait des données GPS à suivre. Les étapes ne nous étaient jamais toutes révélées en même temps. Je devais me rendre jusqu'au prochain jalon et de là j'obtiendrais un nouvel itinéraire à suivre, et le manège se répéterait plusieurs fois jusqu'à la destination finale. Je savais que le plan de la Grande Muraille donnait un itinéraire différent pour tout le monde, et très long, pour brouiller les pistes, et la destination finale menait à une nouvelle identité et une nouvelle vie, différente pour tout le monde aussi, programmée d'avance par Tony et Steve. C'était l'assurance-vie des employés des Avengers. Si nos vies étaient en danger ou compromises, le protocole Grande Muraille de Chine protégeait tout le monde. Nous serions tous à l'abri pour de bon, une fois cet itinéraire parcouru dans son entièreté.

Dans ce cas-ci, Pepper avait lancé le protocole parce qu'elle savait que les Nations Unies allaient tous nous accuser de haute trahison envers notre pays. Avec Bucky qui venait d'apparaître à la télé comme bras droit d'un terroriste HYDRA, il devenait évident que la grippe à rayons gamma était un gros mensonge. Nous serions tous considérés comme des complices indirects. Pour calmer la population qui réclamerait un coupable, le gouvernement aurait besoin d'un souffre-douleur pour mettre la faute de ces attentats sur ses épaules, et ce serait les Avengers qui écoperaient -et leurs employés, par extension.

HYDRA était allé très loin, en dévoilant le retour du Soldat de l'Hiver au monde entier. Pour retrouver Bucky et le ramener ici ni vu ni connu, les Avengers avaient misé sur le besoin de discrétion et de mystère d'HYDRA pour mener à bien leurs sombres projets. C'était, du moins jusqu'à aujourd'hui, leur modus operandi, de tout faire à l'abri des regards, mais Shaw avait déjoué toutes les attentes.

Je ne savais pas ce qu'allaient devenir les Avengers à présent. La Grande Muraille n'était conçue que pour les employés de classe 2, 3 et 4. Moi j'étais classée 4, avec les concierges et les cuisiniers du mess. Pepper était classée 2, Happy et Cho aussi. La classe 3 c'était tous les scientifiques, informaticiens et comptables de la Tour. Les Avengers étaient classés 1, eux. C'était Steve qui était à l'origine de la Muraille, mais il n'avait, comme d'habitude, pas pensé à sa propre survie si un jour nos activités étaient compromises. Les autres Avengers s'en fichaient un peu aussi de leur survie. Ils préféraient vivre au jour le jour et improviser en cas de pépin majeur.

Il y avait aussi les employés hors classe, comme Maria Hill, Sharon Carter et Claire (mon Dieu! Claire! Je n'allais sans doute jamais la revoir de ma vie. Elle n'allait rien comprendre à la situation et je ne pouvais même pas lui dire adieu!) qui n'étaient que des engagés temporaires. Il n'y avait pas de protocole pour eux, parce qu'en théorie rien ne les rattachait à nous. J'espérais vraiment que Claire s'en sortirait... On allait sûrement l'interroger, elle. C'était une dure à cuire, elle bossait avec des super héros underground, après tout. Elle en avait vu d'autres. Elle saurait s'en sortir si jamais les autorités venaient à l'accuser de complicité dans cette triste affaire. Du moins, j'espérais qu'elle allait s'en sortir... Penser le contraire me rendrait folle. Et je n'avais pas le temps de m'inquiéter. L'inquiétude ne résoudrait rien.

Normalement, je serais aussi folle d'inquiétude pour les Avengers. J'aurais pu paniquer, craindre une autre prise de bec qui dégénèrerait encore en évasion, en fuite, avec leurs têtes mises à prix, comme lors de la Guerre Civile. J'aurais pu me laisser gagner par le désarroi en songeant que notre existence ne serait désormais plus jamais la même. Les Avengers avaient eu une seconde chance de servir les Nations Unies, on leur avait pardonné d'avoir refusé les Accords de la Sokovie, mais aujourd'hui il n'y aurait plus de pardon. Il n'y aurait pas de troisième chance. C'était fini, pour de bon. Ils seraient considérés comme responsables de cet attentat et de la mise en liberté du Soldat de l'Hiver. Ils seraient des criminels. Ils seraient considérés comme des parias pour le reste de leurs jours. Et, comme le gouvernement était très doué pour manipuler les médias à leur avantage, on ferait une réputation épouvantable aux Avengers, on monterait la population contre eux.

Les Avengers se fichaient de leur réputation, mais désormais ils ne pourraient faire leur boulot que dans le secret et la clandestinité. Ils seraient à jamais haïs par ceux qu'ils passaient leur temps à sauver. D'un côté ils combattraient les méchants, et de l'autre côté ils devraient se protéger des autorités mondiales qui les voudraient sous les verrous. Ils n'auraient jamais de répit, jamais de repos, ils devraient toujours surveiller leurs arrières.

J'aurais pu m'inquiéter de leur avenir incertain, mais je devais me forcer à reléguer tout ça dans un coin de ma tête pour me concentrer sur mon objectif.

Mon parcours à moi me demandait de prendre un taxi, de tourner en rond dans New York et de me faire déposer à la Gare Centrale pour acheter un billet de train pour Montréal. Je devais acheter le billet, bien en vue des caméras publiques, mais je ne devais pas prendre le train. Je devais plutôt entrer dans les toilettes des filles, changer de vêtements, porter une perruque, et sortir de la gare pour prendre la direction de l'aéroport. Après ça, les instructions s'arrêtaient là pour le moment.

Je suppose que j'allais prendre l'avion pour une destination X. Groenland, Tunisie, Japon, Suisse... Tout était possible.

J'obéis aux instructions, comme un bon petit soldat. Je fis tout ce qui était demandé, mais, une fois à l'aéroport, je ne pris pas la peine de regarder les nouvelles instructions qui s'affichaient dans mon portable.

J'avais un autre plan en tête. Je n'appliquerais pas mon protocole à la lettre. Parce que ma survie à moi m'importait peu. Je n'avais que faire d'une nouvelle existence loin de mes petits protégés, loin de la tourmente. Mais ça, il était hors de question que j'en fasse part à qui que ce soit. J'avais vu dans le regard de Pepper qu'elle tenait à m'éloigner le plus possible de la situation. On me mettrait des bâtons dans les roues si je n'agissais pas seule. Il valait mieux que je fasse croire à tout le monde que j'avais suivi mon protocole, tel que prévu.

Voir Bucky sur ces images vidéos m'avait traumatisée. Mais elles m'avaient aussi convaincue qu'il était temps d'agir pour moi. Il était temps que j'essaie de faire ma part dans cette affreuse histoire. Je sentais que je devais me mêler concrètement à la situation. Je n'allais pas attendre loin du front, loin des événements. C'était ce que j'avais toujours fait jusqu'ici; me tenir loin de la tourmente et attendre que mes amis, ma famille, reviennent (ou pas) du combat. Jusqu'ici ce rôle me convenait très bien. Aujourd'hui la donne avait changé. J'avais découvert trop de choses sur Bucky, sur moi, sur nous deux, je ne pouvais plus rester détachée. Aujourd'hui, j'avais besoin de faire quelque chose. J'ignorais quoi faire exactement, mais pour l'heure ce qui me paraissait le plus logique à entreprendre, c'était de me rapprocher de l'action et du chaos. Ce serait une fois sur place que je saurais quoi faire. Mon instinct me criait que je devais aller là-bas, toutefois je savais qu'on m'en empêcherait si je demandais de l'aide.

Alors, munie de mon nouveau faux passeport fourni dans mon sac de survie, ce fut avec assurance, conviction -et aussi tremblante comme une feuille- que je me dirigeai vers les guichets de Départs Internationaux pour me prendre un billet à destination de Berlin.


A suivre