Chapitre 24 : L'escapade de l'incrédule
Victor se frappa le front du plat de la main.
- ça y est, je me souviens ! s'exclama-t-il. Je sais où j'ai déjà entendu ton nom, Alexandre ! C'est le nom de famille du maire de Dante !
Victor, Rudolf et Simon, après avoir empoché la prime de la récompense du tournoi, étaient sortis du colisée en compagnie d'Alexandre. Au passage, Curafre avait remis la fourche dans le coffre des chambres de préparation. A présent, le petit groupe discutait avec animation tout en déambulant dans les ruelles crasseuses de Mourdiouf.
- Vous connaissez mon père ?
demanda le poète, estomaqué.
- Dante est notre village
natal, l'informa l'incrédule. Cependant, que fait donc le fils
de Théodore Prosodie à Friknarg ? Qui plus est, dans un
tournoi infesté de monstres ? Je croyais qu'il étudiait la
médecine à Pulras depuis des années.
- Oui, c'est ce que je
fais croire à mon père, soupira Alexandre. Voyez-vous, son rêve
est que je devienne un grand guérisseur.
- Médecin, le corrigea
Rudolf.
- Non, guérisseur. L'étude de la magie pour soigner.
-
La magie n'existe pas.
- J'oubliais ton étrange obsession…
Quoiqu'il en soit, je n'ai pas eu le choix, et j'ai donc dû
partir pour Pulras. Une fois là-bas, la vie me sembla terne et
ennuyeuse. Je ne raffolais pas des études, je préférais passer mon
temps à composer de la poésie. Un jour, je me suis enfui. J'ai
franchi le Grand Pont et me suis retrouvé à Friknarg, la terre des
parias et des hors-la-loi. J'ai alors décidé de m'y installer
et d'y vivre de mon art. Hélas ! Les amateurs de poésie sont
plutôt rares ici, et je connus des débuts difficiles. Finalement,
alors que je cheminais vers Mourdiouf, la capitale, je fus attaqué
par des brigands. J'ai alors eu le réflexe de réciter l'un de
mes poèmes, ce qui les mit en déroute. Ebahi, je compris que mes
vers pouvaient neutraliser mes adversaires. C'est ainsi que je suis
devenu poète-combattant. J'appris plus tard par un voyageur de
passage que j'étais un Parleur, ce qui expliquait mon talent.
Depuis, je gagne ma vie en participant à divers tournois, ce qui me
vaut une certaine notoriété à Friknarg. Plusieurs chefs de bande
m'ont même déjà proposé de rejoindre leurs rangs en tant que
mercenaire, mais, détestant tuer, j'ai décliné toutes leurs
offres.
- Fascinant, souffla Victor. Ta cicatrice à la main
droite proviendrait donc d'un de tes combats contre un monstre ?
-
Heu… non. En vérité, je me suis coupé en épluchant une pomme il
y a quelques jours.
- Et ton père ? reprit
l'incrédule. Ne sait-il donc pas que tu n'es plus à Pulras ?
-
Non, car je lui envoie régulièrement des lettres. De plus, puisque
je suis normalement plongé dans mes études, cela justifie le fait
que je n'ai pas le temps de revenir à Dante. De toute façon, je
ne me sens pas citoyen de ce village, et je n'ai pas envie de
revoir ma famille.
- Dans un sens, c'est quand même un peu
triste, fit remarquer Curafre.
- Peut-être, mais je suis libre
d'être moi-même, ici. Libre, poète et heureux.
- Il a
raison ! s'exclama Simon en faisant sursauter les autres. La
famille est une entrave à la réussite professionnelle ! Par
exemple, moi, mon plus grand concurrent dans le commerce, c'est mon
frère. Je ne sais pas comment il fait, mais il a toujours un stock
de mousse de cerdoux dans son sac. Je n'ai jamais réussi à
obtenir de la mousse de cerdoux ! Et il en profite pour le
vendre à prix d'or, ce fourbe ! Tenez, une autre fois,
j'étais à Thur-Kan pour négocier un arrivage exclusif de
guitares d'Archtop, quitte à le voler s'il le fallait, lorsque
soudain…
- Très intéressant, le coupa Rudolf. Mais tu nous
raconteras tes anecdotes commerciales une autre fois, veux-tu ?
-
Et vous ? demanda Alexandre. Si vous venez de Dante, que
faites-vous à Mourdiouf ?
- Oh ! C'est une longue
histoire, expliqua Victor. En résumé, nous cherchons à glaner des
informations sur un Sombre appelé Ragnarok.
- Ragnarok ?
Bien sûr ! Je le connais.
- Vraiment ?
- Oui, il m'a
lui aussi offert de m'enrôler dans son armée il y a quelques
mois. Il réside dans un château situé dans les montagnes au
sud-ouest de Friknarg, là où la Rivière Furieuse prend sa source.
L'endroit se nomme la Vallée du Vent Noir, en raison du vent fort
qui y souffle en permanence.
- Pourrais-tu, par le plus grand des
hasards, nous y emmener ? Nous brûlons de lui rendre une petite
visite.
- Pourquoi pas ? Le tournoi terminé, je n'ai plus
rien à faire pendant quelque temps. Cependant, il nous faudra faire
attention. En ce moment, des groupes isolés de Gnarax et de
mercenaires arpentent les routes pour une raison que j'ignore. De
plus, notre seul lien avec le continent de Romenthe, le Grand Pont, a
été détruit il y a peu à la suite d'un attentat criminel. Tout
cela inquiète les esprits, et chacun se montre encore plus méfiant
que d'habitude.
Victor et Rudolf ne firent aucun commentaire sur leur responsabilité dans l'effondrement du pont.
- Et toi, Simon ? demanda Obtus pour changer de
sujet. Que vas-tu faire ?
- Vous accompagner, bien entendu !
Vous portez chance à mes affaires ! Et puisque vous savez où
se trouve Ragnarok, je vais en profiter pour aller ouvrir un axe
commercial avec lui. Mon frère en sera malade de jalousie !
-
A ta guise.
Le petit groupe quitta Mourdiouf le soir
même en direction du sud-ouest. Comme Prosodie l'avait annoncé,
les voyageurs croisèrent de nombreuses bandes de Gnarax, de quatre
ou cinq créatures au maximum. Mais la présence du poète et du
marchand les dissuada de s'en prendre à eux. Deux semaines de
marche plus tard, les montagnes étaient en vue.
Guidés à
travers le défilé par Alexandre, ils grimpèrent des pentes raides
et franchirent des cols escarpés, ne suivant pas le sentier normal
pour ne pas être repérés par d'éventuelles sentinelles.
Finalement, une violente bourrasque leur fit comprendre qu'ils
étaient arrivés à destination, déséquilibrant Simon et son lourd
sac à dos. Victor réussit à le retenir au dernier moment par un
pan de son manteau, l'empêchant de s'écraser en contrebas.
La cuvette naturelle que formait la Vallée du Vent Noir
s'étalait sous leurs yeux, à une vingtaine de mètres sous la
falaise sur laquelle ils étaient perchés. Des centaines de tentes
occupaient l'espace herbeux, et des milliers de créatures, hommes
ou bêtes, s'activaient à tenter de se réchauffer par des feux de
bois, harcelées par les morsures glaciales du vent. Au nord, un
imposant château dominait le paysage de ses remparts crénelés et
de ses tours sombres.
- Voici donc la demeure de Ragnarok, dit
Victor en rompant le silence. Ainsi que son armée. Plutôt
impressionnant.
- Ses effectifs ont considérablement augmenté
depuis ma dernière visite, s'étonna Alexandre. Il y a même
quelques groupes de Cristos ici et là. Je ne me souviens pas que
Ragnarok fût en contact avec eux.
- Peut-être est-ce une
alliance récente, dans ce cas.
- Maintenant que nous avons
mesuré l'ampleur de ses forces, peut-être pourrions-nous rentrer,
Curafre ? intervint Rudolf. Notre mission n'est que
l'observation.
- Clément a raison. Mieux vaut nous retirer
avant d'être repérés. Il se passe des choses inquiétantes
ici.
- On ne bouge plus ! lança soudain une voix derrière
eux.
Onze mercenaires humains les encerclaient à quelques pas, armés d'épée, de hache ou de lance. Aussitôt, Alexandre entama un poème pour les neutraliser, mais une pierre lui heurta violemment la tempe gauche. Il s'écroula. Un douzième larron surgit alors, une fronde à la main.
- Bien joué
Thankmar, sourit l'un de ses compagnons. Ce maudit poète aurait pu
nous donner du fil à retordre. L'imbécile a cru qu'en prenant
un chemin en hauteur, lui et ses amis ne seraient pas aperçus.
-
Ce qui, apparemment, n'a pas marché ni même couru, intervint
Victor. Ainsi donc, vous appartenez aux vaillantes troupes du sieur
Ragnarok. Sincèrement, il y a tout de même des moyens plus honnêtes
de gagner sa vie. Cultiver des patates à Xiap ou chanter dans la
chorale religieuse de Setec, par exemple.
- Il n'y a pas
meilleur métier que celui des armes !
- Evidemment, vu comme
ça…
- Assez bavardé, trancha Thankmar. Amenons-les au seigneur
Ragnarok pour qu'il les interroge et statue sur leur sort.
Escortés par les mercenaires, le petit groupe descendit dans
la vallée par une pente douce quelques mètres plus loin. Rudolf et
Victor portaient Alexandre toujours assommé. Ils traversèrent le
champ de tentes sous les regards soupçonneux de leurs occupants.
Parvenu devant le château, Thankmar siffla. La grande porte
ornée d'une tête de harpie s'ouvrit et ils s'engouffrèrent à
l'intérieur. Le bleu dominait sur les murs, teintures, tapis et
tapisseries du grand hall. Deux statues d'étranges créatures
ailées encadraient un grand escalier de marbre rouge. Sur les côtés
s'ouvraient plusieurs portes et couloirs. Enfin, au plafond
étincelait un chandelier de cristal à trois étages.
Thankmar fit signe à ses prisonniers de monter l'escalier. Victor,
Simon et Rudolf n'eurent d'autre choix que d'obtempérer.
Cependant, arrivé au premier palier, Rudolf commença à montrer des
signes de fatigue.
- Qu'est-ce que tu as ? interrogea
agressivement l'un des mercenaires.
- Prosodie… Trop lourd…
haleta le pauvre garçon.
- Pauvre mauviette ! Toi, le
marchand, prends sa place !
Rudolf passa son fardeau à Simon avec un soupir de soulagement et s'appuya contre l'arcade du palier pour reprendre son souffle. Soudain, il se redressa brusquement et disparut dans le couloir en courant. Thankmar lâcha un juron.
- Nom de nom, il essaie de s'enfuir ! Mais rattrapez-le, bande d'imbéciles !
La moitié des mercenaires se lancèrent à la poursuite de l'incrédule tandis que le reste veillait à ce que Victor et Simon continuent de gravir les marches sans être tenté d'un exploit semblable.
-
Ce n'est pas tous les jours que je dis cela, rayonna Victor, mais
décidément, je suis fier de l'incrédule !
- Mouais,
tempéra Simon. Espérons que cette folle action ne lui coûte pas la
vie.
- Silence ! les interrompit Thankmar. Et montez !
Pendant ce temps, Rudolf avait tiré sa hache de la ceinture
et bousculait tout sur son passage, à la recherche d'une sortie.
Malheureusement, le nombre de soldats à ses trousses ne cessait de
croître au fur et à mesure que l'alerte était sonnée dans le
château. Acculé, l'incrédule fut forcé de grimper dans les
étages, ne cessant de faire tourbillonner son arme en traversant les
pièces et les couloirs.
Finalement, le garçon déboucha
au sommet du grand escalier du hall. Devant lui, à l'autre bout de
la rampe, se dressait une haute et splendide double porte en bois
d'if blanc. A sa gauche, une volée de marches le séparait du
petit groupe mené par Thankmar, qui parut stupéfait de
l'apercevoir. Enfin, derrière Rudolf, les cris de ses poursuivants
se rapprochaient.
L'incrédule s'élança en avant au
moment où les battants de la porte s'écartaient pour laisser
place à un Sombre blond de stature moyenne. Une lueur d'irritation
brillait dans ses yeux mauves, et sa bouche était tordue en un
horrible rictus. Les poings sur les hanches, vêtu d'une tunique
orange décorée en son centre d'un marteau auréolé d'éclairs
et d'un pantalon de cuir noir agrémenté d'une épée au côté,
il lança d'une voix puissante :
- Qui donc ose faire un tel vacarme pendant que je travaille ?
Mais sa question resta en suspens : Rudolf, sans ralentir, le poussa brutalement sur le côté pour passer, ce qui l'envoya s'écraser contre le mur.
- Seigneur Ragnarok ! s'écria Thankmar en se portant au secours de son maître. Vous allez bien ?
Ragnarok se releva prestement, négligeant l'aide du mercenaire, et claqua deux fois des doigts. Aussitôt, une ombre surgit d'un passage adjacent, dévoilant Théo Dardand.
- Neutralise cet intrus, ordonna Ragnarok.
Son
lieutenant acquiesça de la tête et s'engouffra sur les traces de
Rudolf. Il traversa la salle du trône, hésita entre les deux portes
du fond, franchit celle de droite entrouverte et se retrouva dans le
bureau de Ragnarok. Cette pièce rectangulaire regorgeait d'objets
étranges et fabuleux venus des quatre coins du monde. Ici, une fiole
de brouillard de Puredpois reposait sur une étagère. Là, une
chanson dédiée au dieu Thoratsa avec des blancs entre les couplets
était accrochée au mur. Sur le bureau massif, au milieu de liasses
de papiers et d'une corne à encre d'où dépassait une longue
plume de Nocturne, trônait une pierre vert pâle parcourue de
reflets irisés.
Derrière la table, bloqué contre le
mur, se tenait debout majestueusement Rudolf Obtus, la hache brandie
et une expression de défi dans ses yeux émeraude. Théo Dardand
s'avança lentement vers lui, soutenant son regard perçant.
-
Tu as perdu, dit-il doucement. Ta tentative audacieuse d'escapade a
échoué. Rends-toi, à présent.
- Venez me chercher, répliqua
froidement le garçon.
Théo Dardand perçut une
certaine noblesse grandiloquente dans le ton de l'incrédule. Sans
cesser de s'approcher, il sortit une épée des plis de son
manteau. La courte lame droite de quelques millimètres d'épaisseur
du jian brilla lugubrement sous la lumière diffusée par l'unique
fenêtre de la pièce, derrière Rudolf. Parvenu à un mètre du
garçon, Théo Dardand fit mouvoir et tournoyer son corps avec une
rapidité, une souplesse et une grâce foudroyantes. Un léger
sifflement accompagna l'éclair argenté qui trancha net le manche
de l'arme de Rudolf. La tête de la hache chuta par terre.
L'incrédule en demeurait encore abasourdi lorsqu'il sentit la
froideur du métal de la lame sur sa pomme d'Adam. Docilement, il
abdiqua et précéda Théo Dardand qui le ramena dans la salle du
trône.
Ragnarok s'y trouvait, assis dans le fauteuil de
pierre bleue, ainsi que, devant lui, Simon, Victor et Alexandre qui
commençait à reprendre ses esprits. Thankmar et les autres
mercenaires avaient été congédiés. Théo fit signe d'un
mouvement de tête à Rudolf de rejoindre ses compagnons de route et
alla se placer à la gauche du trône une fois que le garçon eut
obéi.
- Bien, dit Ragnarok. Maintenant que vous êtes tous là, je vous souhaite la bienvenue dans la Vallée du Vent Noir.
Chacun garda le silence.
- Que me vaut l'honneur
de votre visite, Victor Curafre et Rudolf Obtus ?
- Et bien,
répondit Victor, nous avons entendu vanter les bienfaits de l'air
pur de votre belle vallée à Mourdiouf, donc nous sommes venus humer
ce vent rafraîchissant en compagnie de deux sympathiques guides.
-
Tiens donc… Et pourquoi n'êtes-vous pas avec vos amis Frédéric
et Jelifar qui, selon mes informations, se trouvent actuellement à
Nardu ?
- Nous nous sommes perdus de vue après avoir croisé
un Gnarax.
- Ah oui, j'en avais envoyé dans la forêt de
Calambour pour récupérer la gemme du continent de Romenthe. Vous
êtes donc venus pour espionner mes activités.
- Nous ?
Nooon ! Qu'est-ce qui vous fait affirmer une chose aussi
vilaine ?
- L'impression que mes ennemis de toujours se
cachent derrière tout ça. Mais peu importe.
Ragnarok se tourna vers Alexandre qui se crispa.
- Alexandre Prosodie,
brillant poète-combattant. Lors de notre dernière rencontre, je
t'ai généreusement proposé de servir sous mes ordres, ce que tu
as refusé. Je respecte ton choix, mais je ne tolère pas que l'on
pénètre dans mon domaine sans mon autorisation. Par conséquent,
pour expier ce délit, je me vois dans l'obligation de t'enrôler.
Ton talent est précieux, ne le gaspille pas en vain.
- Moi,
rejoindre vos rangs ? s'insurgea Alexandre. Jamais !
-
Je m'attendais à cette réponse, sourit cruellement le Sombre.
Théo ? Veille à ce que notre nouvelle recrue ne déserte
pas.
A ces mots, Dardand se fondit dans l'ombre du sol, se faufila derrière le poète, réapparut et l'endormit d'un coup derrière la nuque. Rudolf et Victor, qui s'étaient précipités au secours de leur ami, furent stoppés d'un geste de la main de Ragnarok ; cloués sur place par une invisible pression, ils ne parvinrent plus à faire un pas de plus.
- Du calme, les tempéra Ragnarok. Ceci ne vous concerne pas.
Impuissants, les deux garçons virent Théo Dardand quitter la pièce et revenir quelques instants plus tard accompagné de deux Cristos. Ceux-ci soulevèrent le corps d'Alexandre et l'emmenèrent au-dehors.
- Ce charmant peuple s'y connaît en matière de persuasion, affirma Ragnarok. Je suis certain que, d'ici trois jours, ce cher Prosodie sera volontairement des nôtres. Parfait, ajouta-t-il en libérant Victor et Rudolf, voilà une bonne chose de faite. A présent…
Son regard se dirigea vers Simon.
-
A ton tour, Simon Aigrefin. Qu'est donc venu chercher ici un
marchand itinérant tel que toi, connaissant les risques ?
-
Ma foi, commença le négociant, à vrai dire, au départ, j'étais
simplement venu ouvrir un axe commercial avec vous. Mais lorsque j'ai
aperçu votre formidable armée, j'ai pensé : « Pourquoi
ne pas aider ce sympathique Sombre que j'ai toujours apprécié à
mettre sur pied une économie de guerre efficace ? »
-
Hum… Que me propose-tu ?
- De financer vos troupes en leur
fournissant toutes les armes et le matériel nécessaires.
-
Simon ! s'exclama Victor. Tu ne vas tout de même pas aider ce
scélérat à conquérir le monde ?!
- Navré, Aurélien,
mais un bon commerçant ne s'occupe pas de politique.
-
Misérable traître…
- J'accepte ton aimable collaboration,
Aigrefin, dit Ragnarok. Les ressources dont tu disposes nous seront
plus qu'utile. Va voir la sentinelle du grand hall, elle te
dirigera vers l'armurerie pour que tu dresses un premier constat.
Simon remercia le Sombre, s'inclina puis sortit sous le regard haineux de ses anciens compagnons.
- Il ne
reste plus que vous deux, conclut Ragnarok. Tout d'abord, je tenais
à te remercier, Victor Curafre.
- En quel honneur ?
-
Pour avoir délivré mon lieutenant Kehle des geôles de la
Bibliothèque où il croupissait depuis trop longtemps. Grâce à toi
et à ton ami Frédéric, il peut mener les recherches de la gemme
philosophique de Yarnac dans le Ravin Flamboyant. Et comme vos
compagnons Sorel et Jelifar s'y dirigeront sûrement aussi
prochainement, ce sera là-bas que je récupèrerai enfin la Pierre
Obscure !
- La Pierre Obscure ? tiqua Rudolf.
-
Comment ? Vous ne le saviez pas ? Je compte me servir de
l'énergie des cinq gemmes pour ouvrir un passage vers la dimension
où la Pierre se trouve.
- Alors… réalisa lentement
l'incrédule, le minéral sur votre bureau n'est autre que…
-
La gemme philosophique du continent de Friknarg ? En effet. Je
l'ai découverte par hasard à Drasah il y a quelques mois.
-
Intéressant, dit Victor, mais quel rapport avec Frédéric et
Jelifar ?
- Décidément, vous n'êtes au courant de rien.
Vos amis sont également à la recherche des gemmes pour contrecarrer
mes plans. Ils en ont récupéré deux, en bernant au passage cet
imbécile de roi des Cristos, Quartz, sur l'île de Puredpois.
Victor en resta sans voix, puis une vague de fierté l'envahit : il avait vraiment des amis fantastiques, Frédéric vivait de sacrées aventures !
- Et nous ? demanda
Rudolf, toujours pragmatique. Quel sort nous attend ?
- Vous
partirez avec Théo et la gemme de Friknarg au Ravin Flamboyant pour
servir de monnaie d'échange auprès de vos camarades.
-
Ridicule ! Même si d'aventure, vous parveniez à obtenir la
Pierre Obscure, comment espérez-vous instaurer votre minable Ordre
Sombre avec un simple artefact, aussi puissant soit-il ?
Ragnarok sourit et se leva de son trône. Invitant Victor et
Rudolf à le suivre, il se dirigea vers une porte-fenêtre qu'il
ouvrit, dévoilant un petit balcon surplombant la vallée et les
campements de ses occupants. Parvenu devant la rambarde, Théo
Dardand à ses côtés, il leva le bras droit et un rayon de lumière
bleue jaillit de sa paume ouverte comme une fusée.
A ce
signal, les troupes se rassemblèrent au pied du château, formant
une véritable mer vivante. Parmi les milliers de combattants se
mêlaient des humains, des Sombres, des Cristos et des Gnarax.
Satisfait, Ragnarok les désigna de la main.
- Voici la clé de ma victoire, proclama-t-il fièrement. Ces vaillants soldats ont le même objectif que moi : renverser les pouvoirs fantoches de Nardu et de la Bibliothèque qui nous ont arbitrairement rejeté et enfermés sur la sordide terre de Friknarg ! Ce sont de fidèles parias prêts à me servir jusqu'à la mort pour leur liberté !
Ce discours, amplifié magiquement par un sort de diffusion placé sur le balcon, provoqua une formidable ovation de l'armée. Soudain, une voix, amplifiée également, couvrit le tumulte.
-
Tout cela est bien beau, mais quand nous battrons-nous enfin ?
-
Pardon ? sourcilla Ragnarok. Qui parle ?
- Je m'appelle
Cérinö, et je représente le syndicat du Guerrier Heureux (GH).
Le susnommé Cérinö se trouvait être un petit humain brun coincé dans la foule.
- Le GH, reprit-il, s'assure des bonnes conditions de vie dans les rangs de votre glorieuse armée. Or, cela fait deux mois que nous ne mangeons que des haricots et de la bouillie de maïs, que nous nous cassons le dos en dormant sur l'herbe humide et que nous sommes gelés par la violence du vent. Alors, quand passerons-nous à l'action afin de mettre un terme à cette intolérable situation ?
Un murmure d'approbation accueillit cette tirade.
- Heu… Et bien…
Lorsque j'aurai mis la main sur la Pierre Obscure, nous nous
mettrons en marche et le monde tremblera devant notre puissance !
-
Oui, mais quand ? Nous en avons assez d'attendre !
-
Bientôt, mes amis, bientôt. Je prenais justement les dernières
dispositions nécessaires.
- Autre chose, poursuivit Cérinö,
apparemment infatigable. Nous avons discuté avec la délégation
cristos de Puredpois, vous avez promis des terres à leur roi,
paraît-il. Et à nous aussi. Pourrez-vous contenter tout le monde ?
Nous ne voulons pas de fausses promesses !
- Allons allons,
apaisa Ragnarok, Sekai est vaste, il y a largement assez d'espace
pour tous. J'abolirai les frontières et ferai revivre le continent
unique de Verenigd ! L'âge d'or renaîtra !
Les acclamations de la foule furent presque aussitôt étouffées par Cérinö.
- D'accord, mais quelle sera la composition du
nouveau gouvernement ?
- Et bien, je…
- Nous ne voulons
pas d'une tyrannie despotique ! Nous exigeons des élections
libres et anonymes pour élire des représentants au gouvernement
afin de défendre nos intérêts et…
- Massacrez-moi cet
imbécile, ordonna sourdement Ragnarok tandis que Victor pouffait de
rire.
Le pauvre Cérinö fut rapidement submergé, tué et dépecé par des Gnarax.
- Y a-t-il d'autres dissidents volontaires ? demanda le Sombre. Non ? Très bien. Ne vous laissez pas déstabiliser par ces stupides fauteurs de trouble et je vous mènerai à la gloire ! Vous pouvez retourner vaquer à vos occupations.
Les guerriers se dispersèrent après une dernière ovation à leur chef. Ragnarok quitta le balcon, imité par les autres.
- Belle démonstration d'autorité, dit Curafre,
je constate qu'il n'y a absolument aucune tension dans la clé de
votre victoire.
- Trêve de railleries, je pense que vous en savez
plus qu'assez. Il est temps pour vous de quitter Friknarg.
Une heure plus tard, une charrette tirée par deux chevaux quittait la Vallée du Vent Noir. Théo Dardand tenait les rênes, tandis que Victor et Rudolf se trouvaient à l'arrière du chariot.
- Cette fois-ci, mon cher incrédule, je crains que nous soyons dans de beaux draps sales, affirma Curafre.
