Chapitre 7
Quelque part aux environs de Sedona, 22h30 …
Le choc n'avait pas été si violent, mais dans le noir complet et les broussailles, Rick et Kate n'avaient rien pu faire contre leurs assaillants invisibles, dont ils ne devinaient que les mouvements destinés à les maintenir plaqués au sol. Il y avait eu des cris, quelques prises de mains quand Kate avait essayé de se défendre, alors que Rick pestait contre la douleur à son poignet qui s'était accentuée sous l'effet du choc du placage au sol dont ils venaient d'être victimes. Dans l'agitation de cette attaque silencieuse, Kate et Rick avaient vite réalisé qu'ils n'avaient pas affaire à des extraterrestres, mais à des hommes bien réels. En quelques secondes, leurs adversaires, plus nombreux, avaient eu le dessus, les maintenant couchés dans la poussière, le souffle court. Sans répondre à leurs questions et leurs injures, ils avaient braqué leurs lampes sur eux, les aveuglant de leur lumière, avant de les traîner sur le sol, pour les faire asseoir contre un arbre. Puis, toujours silencieux, ils s'étaient éloignés de quelques mètres, les surveillant du coin de l'œil, prêts à bondir sur eux s'ils osaient bouger. Ils semblaient murmurer entre eux des propos inaudibles comme s'ils réfléchissaient à la suite à donner à leur action.
- Rick … ça va ? s'inquiéta Kate, le voyant grimacer en massant son poignet blessé.
- Non …, marmonna-t-il, en ayant l'air d'avoir vraiment mal, ils sont complètement tarés ces gars. J'aurais préféré qu'on soit attaqués par des Aliens … ou même par des coyotes ! Et toi … tu n'as rien ?
- Ça va …, répondit-elle.
Elle avait reçu quelques coups de coudes au visage et de genoux ou de pieds dans les côtes, et son épaule était un peu douloureuse, en conséquence du vigoureux placage au sol qu'elle venait de subir, mais globalement, elle n'avait rien.
- Je t'avais dit qu'il allait se passer un truc, grogna Kate, en observant les quatre hommes, vêtus de casques métalliques, et de combinaisons intégrales noires, leur permettant sans doute de se fondre dans l'obscurité. Il se passe toujours un truc quand on suit une de tes idées stupides ….
Comme à chaque fois, elle se maudissait après coup de n'avoir pas su dire « non » à Castle, et de s'être laissée entraîner dans cette expédition sans queue ni tête. Ils se retrouvaient une fois de plus dans une situation qui ne pouvait arriver qu'à eux, et elle se demandait comment ils allaient pouvoir s'en sortir. Certes, les quatre énergumènes avaient l'air plus fous que méchants, mais ils les avaient quand même attaqués en plein désert, et en pleine nuit, et semblaient vouloir les empêcher de reprendre leur chemin.
- Qu'est-ce qu'ils veulent à ton avis ? s'étonna Rick, en dévisageant les individus d'un air perplexe.
- Je n'en sais rien … Ils ont l'air aussi illuminés que Shane … Où est-il passé celui-là d'ailleurs ? se demanda-t-elle, constatant que leur guide n'avait toujours pas refait son apparition.
- Il doit être déjà loin … Il a de la chance lui …
Leurs agresseurs n'étaient pas armés, et d'après le peu qu'ils pouvaient voir d'eux dans la pénombre, ils semblaient plutôt inoffensifs. Ils ne les avaient même pas frappés, simplement molestés plutôt vigoureusement. Comme Shane, ils portaient tous un sac à dos. Sans doute des chasseurs d'extraterrestres eux-aussi.
- Dire que j'aurais pu voir des extraterrestres ce soir …, soupira Rick, d'un air dépité. C'était la chance de ma vie …
- Castle … je crois qu'on a autre chose à faire que de se lamenter pour tes Aliens …, lui fit-elle remarquer. Ce serait bien que ces gars nous laissent partir sans nous rudoyer davantage …
- Ils n'ont pas l'air commodes … dis leur que tu es flic, ça va les calmer …, suggéra-t-il.
- Je n'ai pas mon badge, et on n'est même pas dans ma juridiction … Et puis les tarés de leur genre se fichent bien des flics …
- Tu crois que si on essaie de partir en douce, ils vont nous voir ? chuchota Castle, pour ne pas qu'ils entendent.
- Oui … ils nous ont attaqués dans le noir complet … Ils doivent passer leur temps à arpenter le désert en quête d'Aliens …
- Hum … tu as raison … de vrais noctambules … Bon, ils attendent quoi …., grogna Rick. Je voudrais bien rattraper Shane … que tout ne soit pas perdu …
- Castle … oublie Shane, si on s'en sort vivants, on rentre à l'hôtel … et c'en est fini pour un moment de tes histoires d'extraterrestres et d'OVNI …
- Mais ce n'est pas de ma faute ! se défendit-il.
- Non, bien-sûr ! s'indigna-t-elle.
- C'est toi qui as voulu me faire plaisir … et …
- C'est de ma faute alors ? Non, mais c'est la meilleure ! Je rêve …
Il esquissa un sourire, amusé de l'embêter.
- Tu crois que j'ai envie de rire, Castle ? grogna-t-elle en le dévisageant dans la pénombre.
- Non, sourit-il de nouveau. Mais il vaut mieux s'en amuser …. J'ai super mal à la main, et en plus je suis en train de rater un événement mémorable …
- Dis-moi que tu parles de notre anniversaire et pas de ta rencontre du troisième type ? lui fit-elle.
- Euh … je dois répondre ? répondit-il avec un sourire, taquin.
- Ok. Puisque c'est comme ça … On fait chambre à part ce soir … Tu m'agaces …, pesta-t-elle.
- Hein ? Non ! Mais je rigolais ! s'exclama-t-il, alors que les quatre hommes avaient haussé un peu le ton, visiblement en désaccord sur la suite à donner à la situation.
- Oui, eh bien tu rigoleras tout seul au fond de ton lit … si on arrive à rentrer sains et saufs …
- Mais c'est notre anniversaire, je ne peux pas dormir sans toi et … en plus … je t'avais promis que ce serait romantique … et …
- Il fallait y penser avant à notre anniversaire ! On ne serait peut-être pas perdus dans le désert avec quatre fous furieux et un autre qui nous a lâchement abandonnés pour suivre une lumière dans le ciel …
Rick préféra s'abstenir de répondre, se disant qu'il trouverait le moyen d'apaiser l'agacement de sa femme quand ils seraient tirés d'affaires, et rentrés à l'hôtel.
- Dites, les gars, ce n'est pas qu'on s'ennuie, mais peut-être pourriez-vous nous dire de quoi il retourne ? lança Castle, d'un air détendu et cordial, à l'intention des quatre hommes.
- C'est Tadley qui vous envoie ? C'est ça ? lui répondit un des individus, s'approchant d'eux, en braquant sa lampe sur leurs visages.
Ils plissèrent les yeux, aveuglés par l'intensité de la lumière.
- Personne ne nous envoie …, répondit Beckett.
- On est en week-end au Bell Rock Hôtel …, ajouta Castle.
- Et moi je suis le père-noël … rétorqua l'homme, en ricanant, aussitôt imité par ses trois comparses, qui s'étaient approchés, et les entouraient tous deux, les toisant du regard.
Kate les observa, se demandant ce qu'ils pouvaient chercher d'autre dans le coin que des OVNIS et des extraterrestres. Mais elle ne voyait pas ce qu'ils pouvaient fabriquer ici, en plein désert. Ils avaient le même accoutrement ridicule que Shane, le même équipement aussi, avec ses petits tubes de lumière phosphorescente dans leur sac. A croire qu'ils appartenaient au même club d'illuminés. Il leur était déjà arrivé, avec Rick, de tomber sur des reportages à la télévision concernant ces gens qui vouaient une bonne partie de leur vie et de leur temps libre à pourchasser des extraterrestres. Mais c'était la première fois qu'ils avaient affaire à ce genre d'énergumènes en personne.
- Vous cherchez des extraterrestres ? leur demanda Kate, essayant d'en venir aux faits rapidement, afin de pouvoir rentrer sans encombre à l'hôtel.
- Vous savez bien ce qu'on fait ici ma petite dame, non ? Vous n'êtes pas là par hasard, lui répondit un des hommes.
- Qu'est-ce que vous a promis Tadley en échange ?
- On ne connaît pas de Tadley ! leur répondit Rick, en commençant à se lever. Bon, on va vous laisser poursuivre vos petites occupations nocturnes et …
- Reste assis mon pote …, lui ordonna un des hommes, appuyant sur son épaule vigoureusement pour l'empêcher de se redresser.
- Quelle est votre mission ? reprit son comparse.
- On n'a pas de mission, les gars, leur répondit Kate, tentant une approche calme et posée. On ne connaît pas de Tadley, et on n'est même pas de la région …, alors on se fiche bien de ce que vous fabriquez ce soir, on voudrait juste rentrer à l'hôtel … et aller nous coucher …
- Qu'est-ce que vous faites dans le désert à cette heure-là si vous n'êtes pas d'ici ?
- On était avec cet homme, Shane et …
- Shane ? Où il est celui-là ? pesta un des hommes.
- Il nous a encore devancés, bon sang … on va se faire avoir comme des bleus …, s'énerva un autre.
- Laisse tomber Clyde …, lui répondit le troisième. Laisse les tourtereaux rentrer à l'hôtel, on a mieux à faire …
- Vous devriez écouter votre ami, Clyde … Il a raison. On va vous laisser à votre expédition, et rentrer à l'hôtel, leur fit Beckett, en se relevant.
- Oh là ! doucement ma petite dame ! s'écria le fameux Clyde, en la poussant vigoureusement pour qu'elle se rassoie.
- Hey ! Ne la touche pas ! s'exclama Rick, se levant brutalement en poussant celui qui avait osé s'en prendre à sa femme.
- Rick … c'est bon …, lui fit Kate, cherchant à éviter que la situation ne s'envenime.
- Tu as un problème, mec ? Tu cherches la bagarre ? grogna Clyde, en attrapant Castle par le col.
- Clyde ! Putain ! Laisse-le …, le calma son ami.
Clyde repoussa violemment Castle qui retomba assis par terre aux côtés de Kate.
- Ça va ? s'inquiéta-t-elle, alors qu'il maugréait contre la douleur qui s'emparait de son poignet.
- Oui …, grimaça-t-il. Il serait peut-être temps qu'on trouve un moyen de convaincre ces gars qu'on se fiche de leurs OVNIS …
- Qu'est-ce qui nous prouve que ce n'est pas Tadley qui vous envoie ? reprit Clyde, qui a priori était le leader de la petite bande.
- Bon sang, il faut vous le dire en quelle langue ? On vient de New-York … on ne connaît pas Tadley … qui est-ce d'abord ? demanda Beckett, commençant à hausser le ton, lassée et énervée.
- Tadley Jenson, le pire voleur qui soit … ce n'est pas la première fois qu'il nous envoie ses acolytes pour nous piquer les pierres …
- Quelles pierres ? demanda Castle, intrigué.
- Les pierres lunaires … laissées par …, enfin vous savez …
- Non, justement, on ne sait pas …
- Bon, ça commence à bien faire, reprit Kate. Je suis flic, lieutenant Kate Beckett, de la criminelle de New-York … donc vous feriez mieux d'arrêter votre petit cinéma, et de nous laisser partir sans encombre …
- Flic ? Il y a des flics comme vous à New-York ! Waouh ! s'exclama un des gars faisant courir la lumière de sa lampe sur elle, comme pour mieux l'admirer.
- Sexy … Même pour les flics, New-York est hors norme …, ajouta son comparse en ricanant.
- Ça ne nous dit pas ce que vous faisiez dans le désert …, reprit Clyde. Le FBI a ouvert une enquête ? C'est ça ?
- Elle ne travaille pas pour le FBI …, expliqua Rick. Même si elle a déjà été agent. Mais elle a été virée … et ….
- Castle ! Tu peux t'abstenir de raconter ma vie à ces illuminés ?
- Ils savent qu'on est en train de reconstituer le message ? continua Clyde, passant sa lumière sur l'un et l'autre comme pour sonder leurs réactions. Vous bossez pour la CIA ?
Kate et Rick se lancèrent un regard mi exaspéré et désespéré. Ils ne comprenaient rien à l'histoire de ces quatre hommes, tant tout cela semblait décousu et irrationnel. Ils ne faisaient probablement rien d'illégal, et semblaient, à priori, ne rien n'avoir d'autre à se reprocher que de rivaliser avec d'autres illuminés pour la quête d'objets extraterrestres.
- Bon, les gars, on ne va pas y passer la nuit …, reprit Kate, tentant de nouveau de s'expliquer posément. On se fiche de ce que vous fabriquez, on ne travaille pour personne. On est là en tant que touriste, simplement, et on a trouvé Shane sur notre pelouse qui nous a proposé d'aller voir la zone d'atterrissage des OVNIS … rien d'autre …
- Vous feriez mieux de vous dépêcher d'ailleurs, ajouta Castle, parce que quoi que vous cherchiez, Shane l'aura trouvé avant vous ... à force de bavasser inutilement …
Tous les quatre les dévisagèrent, comme s'ils analysaient ces explications.
- C'est bon, Clyde, laissons-les …, finit par lâcher un des hommes. Ils ne bossent pas pour Tadley …, ni pour la CIA …
- Ouais, ils n'ont même pas de bâtonnets de fluorite …, constata son ami. S'ils savaient ce qu'ils font, ils ne prendraient pas de risques ainsi …
- Ouais … peut-être, grogna Clyde. Allez, tirez-vous d'ici !
Kate et Rick ne se firent pas prier pour se relever.
- Merci, messieurs pour ce petit intermède, leur fit Rick, sur le ton de l'ironie.
- Ouais, c'est ça …, marmonna Clyde, en s'éloignant dans la pénombre, suivi par deux des hommes.
- Vous feriez mieux de ne pas traîner par ici …, leur fit remarquer l'homme qui s'était montré le plus cordial jusque-là, c'est risqué sans fluorite …
- Euh … c'est quoi la fluorite ? demanda Castle, intrigué.
- Ça …, répondit l'homme exhibant le bâtonnant luminescent rangé dans son sac.
- Et ça sert à quoi ?
- Johnny ! Ramène tes fesses ! hurla la voix de Clyde, quelques mètres plus loin.
- Ne traînez pas … Ils ne sont pas loin …, se contenta de répondre Johnny, avant de filer parmi les branches.
- Ils sont flippants, non ? constata Castle, regardant au loin les lumières des quatre hommes disparaître dans la noirceur de la nuit. Je me demande ce qu'ils vont faire …
- On s'en fiche, répondit Kate, tâtonnant dans la poussière en quête de sa lampe de poche qui était tombée quelques minutes plus tôt.
- A mon avis, la région pullule de chasseurs d'extraterrestres qui doivent se livrer une guerre sans nom pour avoir l'exclusivité de leurs trouvailles … un peu comme les chasseurs de primes … sans primes … tu ne crois pas ? continua Rick, obnubilé par les événements de la soirée.
- Peut-être … mais franchement, ce qu'ils font ne m'intéresse pas …, répondit-elle, lassée, en ramassant sa lampe. Viens, on rentre …
- J'espère qu'ils se trompent …, continua Rick, emboîtant le pas à sa femme, qui empruntait le chemin en sens inverse.
- A propos de quoi ?
- Il a dit « ils ne sont pas loin » … et on n'a pas de fluorite … ça doit être indispensable si on les rencontre …
- Qui ?
- Les extraterrestres qui ont survolé la région tout à l'heure … on pourrait avoir des problèmes sans fluorite… et en même temps, ce serait trop chouette …
- Castle, si tu fais encore la moindre allusion à toutes ces histoires, je te laisse-là, et je rentre … je prends un taxi, un avion, et je t'abandonne à ce monde de fous …
- Mais si …
- Je ne plaisante pas, Rick ! Vraiment, tes Aliens me sortent par les yeux ! s'exclama-t-elle, l'air totalement exaspérée. Regarde où on en est … on est perdus dans le désert … avec des tarés qui se baladent un peu partout …
- Et des extrat…..
Elle s'arrêta de marcher et se tourna vers lui, le regardant de son air sévère et effrayant.
- Je n'ai rien dit …, lui fit-il aussitôt, sur le ton d'un petit garçon apeuré.
- J'espère, soupira-t-elle, reprenant sa marche.
- D'ici quelques minutes, on sera à l'hôtel … tu pourras prendre une douche bien chaude, te détendre, et oublier tout ça …
Elle ne répondit rien, et il s'abstînt d'ajouter quoi que ce soit, se concentrant sur leur marche. Il ne manquerait plus qu'ils se perdent pour de bon, et soient contraints de passer la nuit dehors. Il se demandait déjà comment il allait parvenir à apaiser Kate ce soir. Ils avaient pourtant passé une merveilleuse journée, mais après les événements de la soirée, il comprenait qu'elle soit énervée. D'un côté, il trouvait tout cela plutôt amusant, et même vivifiant. Il espérait toujours croiser en chemin des créatures extraterrestres. Après tout, si ces gars traînaient dans le coin, ce n'était pas complètement sans raison. Mais vu l'état d'agacement de sa femme, ce ne serait peut-être pas la meilleure chose. Elle n'avait pas tort. Il avait mis à mal ses projets pour la soirée. Elle n'aspirait qu'à passer un peu de temps avec lui, à profiter de lui, et pour lui faire plaisir, comme toujours, elle avait accepté cette sortie nocturne. Et voilà, où ils en étaient. Non seulement ils n'avaient pas vu le moindre OVNI, mais en plus ils s'étaient fait agressés, ils étaient sales, plein de poussière et transpirants. Ils n'avaient même pas fini de dîner, et quand ils rentreraient le repas serait froid. Et pour couronner le tout, Kate était plus que fâchée. Très énervée même. Elle voulait que cette soirée soit aussi mémorable que leur première soirée et leur première nuit d'amour, mais c'était vraiment mal parti. Du moins, ce serait mémorable, mais pas pour les raisons qu'elle espérait. Il allait falloir qu'il se rattrape. Pour lui faire plaisir, et la voir sourire. Ils ne pouvaient pas conclure cette soirée d'anniversaire en faisant chambre à part, et en se faisant la tête. Une fois qu'ils seraient rentrés à l'hôtel, il serait aux petits soins pour elle. Il lui offrirait son cadeau. Elle ne pourrait que retrouver le sourire, et oublier tous ces fâcheux événements.
Vingt minutes plus tard …
Ils s'étaient arrêtés de marcher, tournant sur eux-mêmes pour observer les environs, dans l'espoir de retrouver leur chemin. Depuis cinq bonnes minutes déjà, ils avaient commencé à s'inquiéter, et le ton était monté. Ils étaient perdus. Ils avaient pourtant eu l'impression de suivre le trajet emprunté à l'aller, mais tous les buissons, toutes les étendues sableuses et poussiéreuses semblaient identiques dans l'obscurité, et ils avaient dû se rendre à l'évidence : ils étaient bel et bien perdus. Ils n'apercevaient que les quelques lumières de la ville de Sedona, au loin, des lumières qui se fondaient avec le ciel étoilé, sur la ligne d'horizon. Leur hôtel était situé à un bon quart d'heure de Sedona, aux portes du désert. Les abords des bâtiments et les voies d'accès étaient éclairés, et ils auraient dû voir apparaître depuis longtemps les lumières blanchâtres de l'hôtel. Il n'y avait pas un arbre ici, seulement un désert de pierres et de roches, qui, de temps en temps se muait en une étendue d'herbes rases, sèches et broussailleuses. Ils devraient être en mesure d'apercevoir l'hôtel maintenant.
- Ce n'est pas possible, bon sang …, râla Kate, braquant sa lampe sur les environs, l'air désespérée.
- Je pense que c'est par là …, lui fit Rick, en éclairant un passage parmi les broussailles.
- Non. On est déjà passé par là tout à l'heure … Je reconnais ces espèces de ronces là …
- Il faut avancer en direction de Sedona de toute façon …, expliqua Rick.
- On ne fait que ça d'avancer vers Sedona, et ce n'était pas si long à l'aller. Si ça continue comme ça, on va arriver à Sedona avant d'avoir trouvé l'hôtel … Tu sais où c'est par rapport à la ville ?
- Non … Je n'ai pas fait attention … Je ne pensais pas qu'on aurait besoin de …
Le hurlement d'un coyote l'interrompit, crevant le silence de la nuit, et tous deux tendirent l'oreille, figés, en attendant que le hurlement cessât.
- Ne t'inquiète pas, fit gentiment Rick, sentant l'inquiétude de sa femme. Il est loin … on ne craint rien …
- Tu es expert en coyote maintenant ? rétorqua-t-elle, plutôt sèchement.
- J'ai vu un reportage sur Discovery Channel … Les coyotes n'attaquent pas des proies plus grosses qu'eux de toute façon …
- Super … Ils attendront qu'on soit morts pour nous dévorer …
- Ce ne sont pas des charognards … aucun risque, par contre, il y a sûrement des vautours qui pourraient se faire un festin de …
- Castle ! s'exclama-t-elle, agacée.
- Désolé, répondit-il d'un air penaud, sentant bien que sa femme en avait vraiment assez de leurs déboires de la soirée. Bon que fait-on ?
- Je n'en sais rien … J'en ai marre …, ronchonna-t-elle en faisant les cent pas, son téléphone à la main, tentant de capter du réseau.
- Toujours rien ?
- Non. Et toi ? demanda-t-elle, alors qu'il tendait son téléphone en l'air, avec espoir que cela changerait quelque chose, et qu'ils pourraient avoir accès au GPS ou appeler l'hôtel.
- Non … c'est un trou paumé ici …
- On va finir par passer la nuit dehors … tout ça à cause de tes idées stupides …
- Tu sais que ça n'arrange rien de t'en prendre à moi …, lui fit-il remarquer, en la dévisageant.
- Ça me soulage …
Cela faisait un bon moment maintenant que sa femme s'était remise à râler. Elle s'était tu une partie du chemin, mais quand ils avaient commencé à réaliser qu'ils tournaient en rond, la lassitude et l'agacement avaient pris le dessus. Il savait qu'elle était fatiguée et énervée que la soirée ne se passât pas comme prévu. Il était responsable, bien-sûr, elle avait raison. Il s'était une fois de plus laissé emporter par son enthousiasme pour ce qu'elle estimait être des absurdités, et maintenant ils se trouvaient dans une mauvaise passe. Mais il détestait l'entendre râler ainsi, et lui reprocher, encore et encore, que tout était de sa faute.
- Peut-être que ça te soulage, mais moi ça m'agace de t'entendre râler contre moi …
- Oui, eh bien désolée, mais tu es responsable de la situation …
- Je sais, j'ai compris … et tu as raison … mais tu ne peux pas essayer de voir le bon côté des choses ? lui demanda-t-il gentiment, cherchant à positiver et à l'adoucir.
- Parce que tu vois un bon côté, toi ? s'offusqua-t-elle, d'un air complètement dépité. C'est notre anniversaire, Rick … et notre soirée est fichue … Je voulais que ce soit parfait …, et romantique … et m'amuser ... et au lieu de ça … voilà où nous sommes … C'est complètement nul … Tu parles d'un anniversaire …
- Kate …, lui fit-il tendrement. Ce n'est pas nul …, on a passé une merveilleuse journée, et cette soirée sera parfaite aussi … à condition qu'on s'en sorte vivants, bien-sûr …
- Rick … s'il te plaît …, soupira-t-elle, ne fais pas d'humour parce que …
- Il faut bien que l'un de nous sourie … tu n'arrêtes pas de râler …
Elle ne dit rien, scrutant l'obscurité avec espoir de trouver la direction dans laquelle avancer pour retrouver leur chemin. Rick préféra ne rien ajouter non plus. Ce n'était pas maintenant qu'il arriverait à la persuader que tout n'était pas fichu, et il voulait éviter d'envenimer les choses. Se disputer le soir de leur anniversaire serait pire que tout. Ils restèrent donc silencieux quelques secondes, tous les deux debout au milieu du désert et de la nuit, perdus dans leurs pensées. Kate savait qu'il ne servait à rien de ressasser la même chose, et elle n'avait aucune envie d'être fâchée le soir de leur anniversaire. Mais Rick avait quand même fait fort en les entraînant dans cette aventure. A bien y réfléchir, ce n'était pas entièrement de sa faute. Il avait été prêt à y renoncer, et c'était elle qui avait insisté pour suivre Shane. Concrètement, bien qu'elle ait du mal à l'admettre, elle était aussi un peu responsable. Quoi qu'il en soit, même si elle était déçue, et même un peu attristée, que la soirée ne se déroulât pas comme elle l'avait prévue, elle savait bien qu'il ne servait à rien d'en rajouter en râlant et pestant contre Rick. Il se sentait déjà certainement suffisamment responsable, et il détestait quand elle lui en voulait, ou quand elle était déçue, et peinée ainsi. Mais pour l'instant, au vu de la situation, elle ne parvenait pas à maîtrise son agacement.
- On devrait retourner en arrière jusqu'au dernier endroit dont on était sûrs … et ensuite, on verra …, reprit Rick.
- Ok …, répondit-elle simplement.
Ils se tournèrent tous les deux, prêts à revenir sur leurs pas, quand ils tombèrent nez à nez avec Shane, qu'ils n'avaient pas entendu arriver.
