Seconde attaque sur Nijō

Rikimaru venait de suggérer d'aller aux cuisines chercher quelque chose à manger. A ce moment, Tamotsu entendit un vacarme inhabituel à l'extérieur du bâtiment. Hikosaku s'immobilisa soudain, attentif. Tamotsu sut alors qu'il avait entendu la même chose que lui. Riki, surpris de leur brusque changement d'attitude, demanda :

-C'est quoi le problème, les gars ? Si vous n'avez pas faim, on peut attendre, vous savez…

-Il y a du boucan dehors, répondit Hikosaku. Des cris et aussi des bruits d'armes, je crois.

Riki se leva aussitôt, la main sur la garde de son sabre. Ses camarades l'imitèrent.

-Ça se passe où ? demanda Riki à ses camarades.

-Dans la deuxième ou de la troisième enceinte, répondit Tamotsu. Difficile d'être plus précis.

Des bruits de pas, des exclamations et des cliquetis d'armes se mirent à résonner dans le palais. Les trois garçons sortirent de la pièce où ils étaient. Rikimaru interpella un officier qui remontait le couloir d'un pas pressé. Il lui demanda ce qui se passait.

-Une rixe a éclaté à l'entrée de la troisième enceinte ! On craint une attaque sur le palais. Tous les hommes d'armes sont mobilisés pour le défendre ! répondit l'officier avant de reprendre sa marche.

La première pensée de Tamotsu fut pour sa sœur. Mine était de service cet après-midi, elle devait donc se trouver avec Nobunaga. Sans même se concerter, les trois garçons se rendirent dans la pièce où leur maître avait l'habitude de se retirer en fin de journée. Ils y retrouvèrent Mine, Ran, Bō et tous les autres pages, prêts à défendre leur maître.

Oda Nobunaga, debout au milieu de la pièce, écoutait d'un air concentré les rapports qu'on lui faisait sur la situation. Son visage était impassible; seule la brusquerie de ses gestes et le ton cassant de sa voix trahissaient sa nervosité.

Officiers et messagers se succédaient devant lui, chacun rapportant un élément d'information. En les écoutant, Tamotsu réussit à se faire une idée de la situation. Des hommes en tenue de ville (des artisans, des paysans, des colporteurs d'après leur apparence) étaient entrés dans la troisième enceinte. Une bagarre avait éclaté sans qu'on sache comment. Les soldats gardant les portails du palais étaient tous en état d'alerte.

Tamotsu commençait à croire que la situation était sous contrôle, quand un serviteur accourut dans la pièce.

-Des intrus sont dans la cour arrière ! cria-t-il. Une demi-douzaine de personnes.

-Comment sont-ils arrivés jusque-là ? demanda Nobunaga dont le sang-froid commençait à se fissurer. Je croyais que toutes les issues du palais étaient gardées !

-Ils attendaient dans la troisième enceinte. Quand la rixe a éclaté, ils ont profité de la diversion. Il y a un bâtiment appuyé contre le mur séparant la troisième enceinte de la cour arrière. Ils sont montés sur le toit et, de là, ont sauté dans la cour.

Oda Nobunaga jura.

-Il y a plus grave, ue-sama ! ajouta le serviteur. D'après les sentinelles qui ont repéré leur intrusion, ces individus utilisent la magie pour se battre. Les premiers soldats envoyés les affronter ont été battus avant même de pouvoir les affronter !

A la mention des pouvoirs magiques des intrus, Tamotsu vit son seigneur se raidir. Dans le même temps, tous les yeux se tournèrent vers les quatre oni présents dans la pièce.

-Nous devons nous porter au devant des attaquants, décida Mine. Sans notre aide, les soldats n'ont aucune chance.

-Il ne vaudrait pas mieux rester ici et protéger ue-sama, au cas où l'ennemi arriverait jusqu'à lui? hésita son frère.

-Tu as raison, acquiesça la jeune fille. Reste à ses côtés. Je suis l'aînée et la plus expérimentée, il vaut mieux que ce soit moi qui me batte.

Chikame alla se ranger à côté d'elle, l'air résolu.

-Si vous le permettez, intervint Hikosaku, c'est moi qui resterai auprès d'ue-sama. Je suis le moins entrainé de nous tous et... je ne serai pas très utile en dehors de cette pièce.

Le garçon était légèrement pâle, et son insouciance habituelle avait disparu. Ses camarades approuvèrent sa suggestion d'un signe de tête.

-Je vais t'accompagner, déclara Riki à Tamotsu. Tu auras peut-être besoin d'un coup de main.

Ranmaru proposa son assistance à Mine, qui accueillit l'offre avec reconnaissance. Nakanishi Gonbyōe se mit de la même manière à la disposition de Chikame. Celui-ci approuva sa candidature d'un hochement de tête.

Un soldat était entre-temps venu annoncer que les intrus avaient pénétré à l'intérieur de la résidence. Les trois équipes se répartirent les tâches: Kame contrôlerait l'avant du bâtiment et la cour d'honneur, Mine le milieu du bâtiment (et la cour arrière au cas où l'ennemi s'y trouverait encore), Tamotsu l'arrière du bâtiment. Il y avait peu de chances que les intrus passent par là, se dit le garçon, mais cette partie du palais devait être gardée malgré tout.

Tamotsu et Riki quittèrent la pièce sans même prendre congé de leur maître. L'urgence bouleversait le protocole. D'un pas vif, les deux garçons allèrent dans la section du palais confiée à leur charge. Sur leur chemin, ils croisèrent des soldats qui accouraient en renfort, et dépassèrent des serviteurs qui fuyaient l'ennemi.

Alors que le couloir était vide devant eux, Tamotsu vit une porte s'ouvrir à la dérobée. Un individu en jaillit aussitôt. Tamotsu poussa un cri.

-L'ennemi est ici!

L'homme se retourna, tendit le bras vers lui et lança:

-On agianaen sowaka!

Tamotsu éleva un bouclier pour parer l'attaque. L'intrus en profita pour traverser le couloir et se glisser dans la pièce d'en face. Tamotsu se lança à sa poursuite en utilisant toute la vitesse que lui permettait son état d'oni. Il lui fallut trois pas pour rattraper l'intrus et se placer devant lui pour lui barrer la route. Tandis que son adversaire écarquillait les yeux de surprise, le garçon en profita pour pointer deux doigts dans sa direction en disant : « Retsu ! ». L'intrus s'écroula au sol, foudroyé.

-Tu lui as réglé son compte ? cria Riki qui accourait vers lui, tout essoufflé.

Tamotsu hocha la tête, puis se pencha sur l'intrus pour l'examiner.

-Tête rasée, habit noir, constata-t-il. Il ne lui manque qu'un rakushu et un kesa pour en faire un moine.

-De toute façon, on savait déjà que Kennyo était derrière tout ça, répliqua Riki.

Les deux pages fouillèrent méthodiquement l'arrière du palais à la recherche d'autres intrus, mais en vain. Comme ils s'y attendaient, l'ennemi n'avait pas choisi ce chemin pour s'introduire dans le bâtiment. Les deux garçons décidèrent de retourner vers l'avant de la résidence, et de prêter main-forte à Mine et Kame.

Alors qu'ils suivaient le couloir, ils tombèrent sur la jeune fille et Ran aux prises avec trois moines. Mine tentait de les repousser pendant que Ran les distrayait du mieux qu'il pouvait. Riki s'élança vers les combattants; Tamotsu lança un sort d'attaque contre un des moines qui s'écroula. Riki l'acheva d'un coup de sabre.

-L'un d'entre eux a réussi à passer, leur cria Mine en désignant du menton une porte ouverte.

Tamotsu et Riki s'engouffrèrent dans l'ouverture. L'homme qu'ils poursuivaient s'était frayé un passage de pièce en pièce en laissant toutes les portes ouvertes derrière lui. Le retrouver fut donc rapide. Dès que Tamotsu aperçut un pan de sa robe noire, il leva deux doigts en criant : « Baku ! ». L'individu tomba, victime de son sort de contrainte. En deux pas, le garçon fut au-dessus de lui. Il s'apprêtait à l'achever, mais Riki le prit de court et abattit l'intrus d'un coup de sabre.

Les deux garçons rejoignirent Mine et Ran. Ceux-ci avaient réussi à se débarrasser de leurs adversaires. Les quatre pages vérifièrent ensemble qu'aucun intrus ne se cachait plus dans cette partie du bâtiment. Quand ils se furent assurés qu'elle était sûre, ils remontèrent les couloirs vers la cour d'honneur. Ils rencontrèrent Kame et Gonbyōe qui allaient en sens inverse. Leurs camarades avaient sécurisé la section du palais qui leur avait été attribuée. Les six pages regagnèrent la pièce où ils avaient laissé leur seigneur et leurs camarades.

Quand ils entrèrent, le débat faisait rage pour savoir quelle était la meilleure manière de protéger Nobunaga. Le chef des gardes insistait pour lui faire quitter le palais de Nijō au plus vite, en le faisant passer par la seconde enceinte qui paraissait épargnée par l'intrusion. Le chef des archers affirmait que l'attaque par la troisième enceinte était un piège destiné à attirer Nobunaga vers l'entrée principale, celle de la seconde enceinte, et que le maître se ferait abattre dès qu'il sortirait. Il proposait de cacher Nobunaga dans l'enceinte principale.

-Je ne me cacherai pas ! gronda Nobunaga.

Mais la probabilité que des tireurs soient embusqués à la sortie de la seconde enceinte était trop élevée pour être négligée.

-Nous n'avons pas le choix, constata Mine. Nous devons faire sortir ue-sama par la troisième enceinte.

Le chef des gardes et le chef des archers la regardèrent comme si elle était devenue folle.

-Elle a raison, intervint Bōmaru. Ils ne s'y attendront sûrement pas.

-C'est jouable, dit le chef des gardes à cheval, si nous envoyons juste avant des renforts pour contenir l'échauffourée dans la cour de la troisième enceinte, et si ue-sama passe assez rapidement.

Tamotsu vit le visage de Nobunaga se détendre légèrement, et une ombre de sourire planer sur ses lèvres. Le plan de Mine plaisait à cet homme audacieux.

Les officiers donnèrent quelques ordres. Nobunaga alla dans la cour d'honneur avec ses pages et une poignée de gardes à cheval. Ils passèrent dans la seconde enceinte où on leur amena des chevaux. Un officier vint les prévenir que le passage était dégagé. Aussitôt le seigneur s'élança, suivi de son escorte. Ils traversèrent au galop la porte séparant la seconde et la troisième enceinte, la cour de la troisième enceinte où on se battait encore, le portail extérieur et les douves. Ils se retrouvèrent sans autre incident dans les rues de Miyako. Le pari de Nobunaga avait réussi : il était sorti indemne du palais de Nijō.

Le seigneur et son escorte traversèrent la ville au galop en direction de l'est. C'est seulement quand ils arrivèrent dans la campagne que Nobunaga s'autorisa à passer au trot. Ils continuèrent à avancer à allure rapide toute la nuit. Ils atteignirent Sakamoto avant l'aube, et durent réveiller un batelier pour qu'il les transporte de l'autre côté du lac Biwa. L'aube poignait lorsqu'ils arrivèrent à Azuchi, fourbus mais sains et saufs.