Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.

Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !


TROISIEME PARTIE

CHAPITRE XXV

Tohma n'avait pas pu écouter le CD laissé par son cousin de toute la journée mais il ne l'avait pas oublié pour autant. Lorsque sa dernière conférence se termina, peu avant de regagner son domicile, il glissa le disque dans sa chaîne et se servit un whisky tourbé, comme il les aimait. Il se rassit dans son siège et le tourna face à la grande baie vitrée qui surplombait Tokyo, plongée à présent dans l'obscurité et les lumières artificielles. Aucune expression ne trahissait un quelconque intérêt. À la fin de l'album, il contacta K et Sakano pour leur dire que Fujisaki revenait dans le groupe mais qu'ils ne devaient pas encore l'annoncer aux deux autres membres de Bad Luck, quant à Fujisaki, il le lui annoncerait lui-même. Il retira le disque, le rangea dans sa mallette en cuir et rentra enfin chez lui.

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Si Suguru avait été du genre à tourner en rond, c'est ce qu'il aurait été en train de faire en ce moment. Il avait donné son CD une semaine auparavant et toujours aucune nouvelle. Mécontent, ll engloutit un autre chocolat. Son cousin le faisait tourner en bourrique, il en était certain. Son portable se mit à sonner et il se précipita, reconnaissant la mélodie attribuée à Tohma. Enfin !

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« Quoi ? Demain et pour deux semaines ? cria Nakano pour être sûr d'être entendu en dépit de la musique dont les basses faisaient vibrer les amplis. Okay », soupira-t-il avant de raccrocher.

« Un problème ? lui demanda Obata, occupé à regarder d'un œil concupiscent une fille en train de se déhancher juste sous son nez.

- Je vais devoir rentrer. Demain on part à l'aube. Notre manager nous a déniché un engagement de dernière minute.

- Encore un peu ! Je suis sûr que tu peux avoir un ticket avec cette fille.

- Cinq minutes alors et en prime, tu t'occupes de mon chat pendant les deux semaines où je serai absent. »

Le futur notaire réfléchit et acquiesça. Leur rivalité avait été vite oubliée et Hiroshi appréciait de sortir avec quelqu'un de son âge. Même si son ancien coturne Michiru était casé, il aurait aimé le revoir également. Il appréciait beaucoup ses amis de Tokyo mais avait l'impression d'un peu tourner en rond.

Nakano soupira. Leur participation au Summer Pop Festival tombait bien : Shuichi déprimait depuis des jours et leur travail était au point mort. Quand K l'avait menacé de son arme, le chanteur s'était précipité sur elle et en avait gobé le canon.

« 'Ue-moi, 'A », avait-il gémi.

Cette réaction avait, c'était le cas de le dire, désarmé l'Américain mais la situation n'avait pas changé pour autant. Aussi, un changement d'air se révèlerait-il peut-être bénéfique.

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Suguru n'en montrait rien mais il jubilait. Au fur et à mesure que sa valise se remplissait, son excitation montait. Il repartait en tournée et pour un festival !

« Vous remplacez au pied levé un groupe qui s'est désisté. Retrouve les autres à 7 heures devant les studios », lui avait dit Tohma. Il n'avait rien ajouté à propos du CD qu'il lui avait laissé mais Suguru savait qu'il avait aimé sinon il ne l'aurait jamais rappelé.

Il était aussi content de retrouver Nakano qu'il n'avait pas vu depuis une dizaine de jours. D'ailleurs, le jeune homme était-il même au courant de son retour ? Si oui, pourquoi ne l'avait-il pas appelé ? Bah, ils auraient bien le temps d'en discuter en chemin.

La nuit s'annonçait courte car l'adrénaline le maintenait éveillé mais il se raisonna et alla se coucher après avoir jeté un dernier coup d'œil à son nouveau synthétiseur. L'instrument qu'il s'était acheté était une moyenne gamme mais celui-là… celui-là allait lui ouvrir la porte de la gloire. C'était un cadeau de sa mère, reçu quelques semaines plus tôt à l'occasion de son anniversaire. Il avait vingt ans désormais, il était majeur et prenait sa vie en main. Un large sourire étira ses lèvres et il fut heureux d'être seul pour profiter de sa béatitude. Peut-être revendrait-il l'autre, songea-t-il avant de sombrer dans un profond – mais court – sommeil.

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Les rues étaient quasiment désertes. Dans quelques heures, elles vomiraient des milliers de véhicules. Dans quelques heures, Hiroshi achèverait sa nuit dans le minivan. Il alluma une cigarette tout en observant les dernières étoiles qui piquetaient le ciel. Il n'allait pas tarder à partir chez son ami Sobi déposer sa moto dans son garage puis se rendre en train aux studios. Sans Ikkyoku – qu'Obata gardait – l'appartement semblait vide.

Il songea tristement à ses résolutions évaporées en même temps que ses retrouvailles avec son ancien camarade de classe. Il avait été facile durant la tournée de ne fréquenter personne mais à présent qu'il se retrouvait inoccupé et qu'il sortait souvent, c'était une autre histoire. Il n'avait jamais eu de mal à séduire et n'aimait pas être seul. Alors quoi ? Sauter sur le ou la première venue ? Même s'il n'appréciait pas trop le petit ami de Sakura, il enviait leur relation. Était-il capable d'aimer à nouveau quelqu'un comme il avait aimé Ayaka ? Son ancienne fiancée ne lui manquait plus, c'est la sensation d'aimer qui lui manquait. Il se sentait le cœur vide et stérile. Il avait essayé avec Rika mais n'avait pas dépassé le stade de la bonne amie. Et d'abord, comment pouvait-on rencontrer des gens sinon en sortant ? Les amis des amis ? Sobi n'avait pas vraiment d'amis en dehors des frères Nakano, il avait déjà pioché dans les contacts de Sakura, Yuji avait beaucoup d'amis mais on en revenait encore et toujours au cercle principal : Sobi, Yuji, Shuichi et lui-même. Vivait-il en autarcie relationnelle en fin de compte ?

Il écrasa son mégot dans le cendrier et le reposa sur le rebord de la fenêtre.

Il devait donc voir plus de monde mais sans coucher avec, conclut-il en se brossant les dents.

Il ne pensa plus à cette histoire jusqu'à ce qu'il se retrouve dans le train, lieu propice à l'oisiveté. Si seulement il avait pensé à emporter un bouquin ! Il se promit d'en acheter un à la gare. Heureusement, sa mélancolie opiacée se dissipa en même temps que le ciel rougeoyait et c'est d'excellente humeur qu'il arriva aux studios. Les bureaux n'étaient pas encore ouverts mais un passage latéral permettait d'accéder à une cour intérieure où leur minivan devait venir les chercher, Shuichi et lui. Avec surprise, il aperçut une petite silhouette mais son étonnement ne connut plus de bornes quand il mit un nom dessus.

« Fujisaki ? »

Ce dernier sursauta et se retourna vivement.

« Monsieur Nakano, bonjour ! Comment allez-vous ?

- Bien, répondit celui-ci d'un ton quelque peu traînant avant de remarquer deux sacs posés aux pieds du garçon. Tu pars en vacances ? »

Puis :

« Tu pars… avec nous ?

- Toujours aussi perspicace ! Mais je constate que monsieur Seguchi n'a pas pris la peine de vous prévenir ?

- Tu reviens pour les vacances, c'est ça ?

- Eh bien, j'ai arrêté mes études. »

Le dire à voix haute donnait une dimension réelle à la chose. Il avait bel et bien arrêté la musique classique pour explorer la J-pop !

« Je crois que je commence à comprendre pourquoi vous avez sabordé votre examen d'entrée à l'université. Ce n'est pas pareil pour moi, ce n'était pas un rêve mais c'est un feu brûlant qui… qui me consume et… et je crois que j'aime vraiment être avec vous. Avec Bad Luck, je veux dire. »

Hiroshi resta troublé l'espace d'un instant mais il recouvra ses esprits sitôt sa cigarette allumée. Ce n'était plus un enfant qui se confortait dans ses habitudes et la facilité qu'il avait face à lui mais un adulte prêt à partir à l'aventure. Un étrange frisson lui parcourut l'échine mais il en fut grisé.

« Tu sais, tout le monde ne nous aime pas. Nous devons encore nous faire une place dans le milieu et notre avenir, bien que florissant, n'en est pas moins incertain.

- Ce n'est pas grave. Je ferai le chemin avec vous et… et à trois nous réussirons. Monsieur Shindo n'est pas si mauvais que ça… quand il chante bien sûr, parce qu'au synthétiseur, laissez-moi vous dire qu'il ne vaut pas tripette. À ce sujet, j'ai reçu un fantastique instrument pour mon anniversaire, je m'en servirai désormais. Je commencerai la programmation durant le trajet. »

Hiroshi ne l'écoutait plus, uniquement concentré sur son intonation dynamique. Jamais son ex-petit ami n'avait paru si vivant. Lui aussi avait l'impression de se consumer mais il repoussa vivement cette idée. Pas lui, pas Fujisaki, il ne lui accorderait jamais une autre chance.

Un vrombissement de moteur retentit et le minivan se gara devant eux. Ils chargèrent les sacs et attendirent le retardataire ; toujours le même qui n'était pas à l'heure. Shuichi déboula enfin à toutes jambes, hors d'haleine. K démarra et le chanteur dut sauter en marche dans le véhicule.

« Next time, c'est sans toi, Shindo, dit l'Américain en écrasant brutalement l'accélérateur.

- Vous ne… pouvez pas… me remplacer. Mais… Qu'est-ce qu'il fait là celui-là ? On en était pas débarrassés ? s'écria le chanteur en découvrant Fujisaki assis dans le véhicule.

- Bonjour monsieur Shindo, moi aussi je suis content de vous revoir. »

S'ensuivirent des doléances à n'en plus finir. C'était donc ça la punition que lui avait réservée son cousin, constata Suguru qui regrettait amèrement de ne pas avoir pensé à emporter des bouchons de cire.

Shuichi se tut enfin et entreprit de bouder tout en envoyant un SMS – le premier d'une très longue série, assurément – à son bien-aimé.

« C'est une sacrée blague que t'as faite Seguchi, dit Hiroshi, sagace.

- Oh ! Ne parle pas comme ça de monsieur le directeur, répliqua Sakano qui n'avait rien manqué de la conversation. Ce n'est pas à mauvais escient qu'il a fait ça. »

Et voilà, après Shindo le râleur, Sakano l'apologiste, remarqua Suguru, heureux de, en quelque sorte, « rentrer à la maison ».

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Rien ne traînait jamais avec Tohma Seguchi. Sitôt arrivés à Hamamatsu, dans la préfecture de Shizuoka, point de départ de leur tournée et lieu du Summer Pop Festival, les trois garçons reçurent l'ordre de se préparer au plus vite en vue de la conférence de presse qu'ils devaient tenir à onze heures tapantes.

« Quelle conférence de presse ? Et pourquoi ? s'enquit Shuichi.

- Shindo, il va falloir que tu annonces l'arrivée dans le groupe de Fujisaki. C'est officiel à partir de maintenant.

- Mais ! J'en veux pas, moi, de ce petit bêcheur !

- T'as pas trop le choix, Shu.

- Allez vous préparer, intervint K. Rendez-vous dans quarante minutes au salon du rez-de-chaussée. Shuichi, je compte sur toi. Pas de fantaisie de dernière seconde, hein ? »

C'est ainsi que Suguru fit son entrée officielle chez les Bad Luck. Pas le temps d'ailleurs de se perdre en chamailleries inutiles, la première représentation ayant lieu le soir même, l'après-midi fut consacrée à une longue répétition. Assez curieusement, le pianiste n'eut aucun mal à se mettre au diapason des autres membres du groupe, comme s'il n'avait jamais interrompu sa collaboration avec eux. Shuichi et lui avaient beau s'entendre comme chien et chat, une fois au travail tout était différent.

Les quinze jours suivants virent Bad Luck se bonifier chaque soir un peu plus et à leur retour à Tokyo, le 31 août, le groupe avait trouvé une véritable homogénéité musicale. Bouderies, mésententes et prises de bec faisaient désormais partie intégrante de leur quotidien mais le bilan du festival et de la tournée était plus que positif. Pour Tohma Seguchi, d'ailleurs, les progrès étaient visibles et il n'était plus question que Bad Luck envisage de redevenir un duo. Première conséquence, et pas de plus franchi vers la consécration : pour leur prochaine tournée, les Bad Luck assureraient la partie principale. Depuis que Sakano lui avait annoncé cette grande nouvelle, Shuichi était sur un petit nuage.

« Tu te rends compte Hiro ? On a enfin fini par y arriver. La prochaine fois on aura la scène rien que pour nous, fini de jouer les apéritifs ! Yuki va être tellement fier de moi !

- Tu peux remercier Fujisaki aussi, sans sa contribution on n'y serait peut-être pas arrivés », ajouta Hiroshi qui jouait avec un médiator. Le concerné, lui, sirotait un thé glacé sans rien dire. Tout s'était précipité pour lui dès l'instant où il avait laissé son CD à Tohma. Sitôt qu'il avait eu sa réponse, il avait contacté la scolarité de l'université afin de faire part de l'arrêt de son cursus. À partir de là, il avait travaillé le répertoire de Bad Luck avec, cette fois, la certitude de pouvoir pleinement se consacrer à une fonction choisie et non plus imposée. Quoi qu'il en soit, l'intervention de son ex-petit ami le touchait.

« Oui mais tout de même… il pourrait être un peu plus aimable de temps en temps. Enfin, c'est vrai qu'il a fait du bon boulot. »

Silence toujours de la part de Suguru qui repensait à la tournée. L'espace de ces quinze jours il avait retrouvé cette ambiance qui lui avait tant manqué, le contact avec le public et la liberté de jeu qu'il avait pu se permettre ; les discussions post-concert avec ses deux camarades, Hiroshi surtout. À présent que ne subsistait plus aucune gêne entre eux, le guitariste s'exprimait sans retenue et laissait libre cours à ses sentiments. Une fois sorti de scène, son excitation était presque palpable et à tout le moins contagieuse ; Shuichi et lui rayonnaient.

« Justement, en parlant de boulot il est temps de vous y remettre. Voici votre planning pour la semaine, déclara K en leur distribuant des feuilles. J'ai fait light pour la reprise mais à partir de lundi prochain on s'y met à fond. Allez ! Au travail tout le monde ! »

Shuichi bondit derrière son micro et ses deux collègues allèrent prendre possession de leurs instruments respectifs. Allumant son synthétiseur, Suguru songea que huit mois s'étaient écoulés depuis qu'il avait fait ce même geste au même endroit – et à l'époque, les choses étaient bien différentes.

« OK, alors on commence par New Romance, histoire de reprendre en douceur ! »

Les Bad Luck étaient revenus de leur tournée deux jours auparavant, un vendredi, et après un week-end de repos bien mérité les affaires avaient repris séance tenante. Au moment de la pause, alors qu'il allait prendre un café au distributeur de boissons de l'étage, Suguru songeait à la rentrée universitaire qui s'était faite sans lui. Si ses proches avaient accepté sans trop poser de questions son changement radical d'orientation – Narumi avait même bondi, extatique, à l'idée qu'il allait définitivement faire partie de l'un de ses groupes favoris – et aussi pouvoir lui faire parvenir « plein de choses » appartenant à son « beau Hiro » – Kimiko avait paru dubitative et quelque peu attristée mais lui avait néanmoins souhaité bonne chance.

« Tu vas me manquer… Et puis, qui va tenir tête à Ueda maintenant ? » avait-elle conclu avec un sourire mélancolique.

« Tu m'as l'air bien songeur, dis-moi. »

Tiré de ses pensées par la voix familière de son ex-petit ami, le garçon tressaillit et quelques gouttes de café brûlant lui tombèrent sur la main.

« Ah ! Monsieur Nakano, vous m'avez surpris !

- Attends, essuie-toi, dit le jeune homme en lui tendant un mouchoir en papier. À quoi pensais-tu, si ce n'est pas indiscret ?

- Oh, ça ne l'est pas du tout. Je pensais à la fac. Après la tournée que nous venons d'effectuer, je me dis que j'ai vraiment fait le bon choix.

- En effet c'était très différent de… la dernière fois. Mais tout était différent, de toute manière. Nous n'avons pas vraiment eu le temps d'en discuter mais… j'ai adoré ta façon de jouer. Je ne veux pas dire que tu étais mauvais les fois précédentes, après tout la technique c'est ton point fort mais là… tu étais vraiment dedans et on voyait bien que tu t'amusais. C'était chouette ce qui se passait entre nous, sur scène. »

Hiroshi glissa quelques pièces dans le monnayeur et récupéra une canette de Coca-Cola.

« J'aime beaucoup le travail que tu as fait sur nos dernières compos alors que tu n'as pas eu tant de temps que cela pour t'y mettre. Tu n'étais pas obligé mais les arrangements que tu as faits étaient encore meilleurs que les précédents. »

Le claviériste avala une gorgée de son café et inclina la tête.

« C'est que… J'ai suivi le conseil que vous me donniez à la fin de votre lettre et je me suis essayé à la composition. C'est un exercice auquel je m'étais déjà livré mais… jamais de cette manière. J'ai beaucoup appris ce faisant. » Il marqua une légère pause et but à nouveau, soudain un peu nerveux. Seul Tohma avait jusque-là écouté ses compositions – et celles-ci devaient l'avoir convaincu puisqu'il l'avait rappelé dans le groupe – mais vis-à-vis de Nakano il éprouvait une étrange pudeur. Le moment, toutefois, semblait être venu de la surmonter.

« J'aimerais… vous en faire écouter une en particulier. Pour que vous me donniez votre avis. Enfin, si cela ne vous ennuie pas, bien sûr. »

Le jeune homme considéra son camarade avec quelque étonnement. Fujisaki n'avait jamais été du genre à douter et là, il le sentait presque hésitant. Rien que cela aurait suffi à piquer sa curiosité aussi acquiesça-t-il.

« Aucun problème. Je suis plutôt curieux d'entendre ça.

- Dans ce cas… Pourriez-vous rester un peu plus tard, une fois la répétition terminée ? Je vous la jouerai, ce sera mieux qu'une piste MP3.

- Entendu. Je n'avais rien prévu de spécial. »

Suguru le gratifia d'un large sourire et vida le reste de son gobelet.

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Comme l'avait annoncé K en début de matinée, cette journée de reprise avait été légère et c'est avec une heure d'avance que les Bad Luck purent rentrer chez eux, chose que Shuichi s'empressa de faire en galopant, heureux de pouvoir passer soixante minutes de plus de sa vie avec Yuki. Ses deux collègues, eux, allèrent faire un petit tour à la cafétéria le temps que Sakano, qui aimait s'attarder, quitte à son tour le studio. Une fois le producteur parti, ils retournèrent dans la salle et Hiroshi prit place à califourchon sur une chaise, les bras croisés sur le dossier, tandis que Suguru chargeait le programme de Hybrid, sa composition la plus aboutie, qu'il n'avait jamais fait écouter à personne.

« Bien. Le morceau que je vais vous jouer s'appelle Hybrid, vous comprendrez pourquoi une fois que vous l'aurez entendu. De mon point de vue c'est le meilleur de tous ceux que j'ai créés et vous allez être le tout premier à l'entendre. J'aimerais que vous me disiez ce que vous en pensez.

- C'est quand tu veux », dit le guitariste, amusé. Seul avec Suguru dans la pièce vide, il avait un peu l'impression d'être revenu à l'époque de Rakuhoru, dans la salle de musique. Que lui réservait donc son ancien petit ami ?

Suguru inclina la tête et lança l'introduction. Véloce et très rythmée, Hiroshi n'y vit que de la J-Pop très basique et dont on retrouvait l'écho dans les arrangements des chansons de Bad Luck. Toutefois, sitôt que le garçon se mit à jouer, son camarade réalisa que quelque chose était différent. En dépit d'un tempo rapide et martelé, le phrasé était subtil et certains accords renvoyaient à des références classiques connues ; la partition, sous une apparente simplicité, était complexe et les transitions très travaillées liaient avec une belle fluidité passages lents et enlevés. Il fallait un technicien pour interpréter ce morceau et Hiroshi dut s'avouer bluffé. Nul doute qu'il y avait beaucoup de travail là derrière et le résultat était d'autant plus honorable que la pop n'était pas le domaine musical de prédilection de Fujisaki.

« Alors ? Qu'en pensez-vous ? » questionna ce dernier une fois les dernières notes évanouies. Hiroshi se mit debout et vint vers lui en applaudissant.

« Excellent ! C'est excellent Fujisaki. Honnêtement je n'ai rien d'autre à dire. Tu maîtrises ta partie, ce mélange des genres est surprenant mais franchement réussi. Bravo !

- Vous ne dites pas ça juste pour me faire plaisir ?

- Bien sûr que non ! Tu assures vraiment, c'est la vérité.

- Merci. Vos compliments me font plaisir. J'avais à cœur de prouver que je n'étais pas juste un interprète. »

Hiroshi grimaça et adopta un air contrit. Il ne faisait pas bon froisser la susceptibilité de son jeune camarade !

« C'était complètement stupide de ma part de t'avoir dit ça mais ce morceau est la plus belle réponse que tu pouvais me donner. Il est encore tôt, pour fêter ça je t'offre un sorbet au citron avec double supplément de chantilly ! »

À suivre…