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Tout deux débouchèrent bientôt au milieu d'un gigantesque carnage où se mêlaient corps humains, et dépouilles de sangliers encore fumantes, carbonisées par le feu. Ça et là, des paravents déchiquetés et à moitié brûlés semblaient sur le point de s'affaisser. Un silence écrasant pesait sur le lieu, interrompu de temps à autre par les craquements secs de petits feux qui subsistaient toujours et le rougeoiement des braises sur les cadavres. Par endroit, le sol était jonché de débris et de taches de sang.
Tout en marchant, les traits assombris, Ashitaka essayait de reconstituer ce terrible massacre. Suivi de Yakkuru, il passa devant une bête agenouillée. Si ses yeux n'eussent pas été aussi dénués d'expression et si vitreux, on aurait pu penser que la vie palpitait encore en elle.
Soudainement, derrière un monticule de terre sèche et de souches, le prince aperçut quelque chose. Menant son élan derrière lui, il s'avança rapidement de quelque pas et s'arrêta brutalement, les sourcils froncés.
Au milieu un renfoncement boueux, une trentaine de corps – sans doute des cadavres – avaient été déposés là, et recouvert de nattes de paille. Dans un coin, un homme était accroupi, la tête entre les mains et une pioche à ses côtés. Sa position si pathétique de l'homme désespéré qui a perdu son âme et tout ce qu'il possédait, fit passer une lueur de pitié et de compassion dans les yeux du jeune guerrier.
Il se tourna gravement vers Yakkuru, puis, jetant un regard aux corps étendus sur le sol, marcha en silence vers le forgeron immobile. Mais alors qu'il allait doucement poser une main sur l'épaule du malheureux pour l'interpeller, une voix malveillante l'arrêta dans son geste.
- Qui va là ?
Deux hommes de l'organisation du Shishou Ren menée par Jiko s'avancèrent à quelques mètres de lui. Ils étaient reconnaissables à leur costume composé de tuniques rouges et blanches et d'un foulard masquant le visage pour ne laisser apparaître que les yeux.
- Nous ne voulons pas d'étranger ici, continua d'une voix peu aimable, celui qui avait parlé. Retourne d'où tu viens !
Le regard d'Ashitaka devint aussi froid que de la glace.
« - Je connaissais ces hommes, fit-il sur le même ton. Je reviens de leur village. Je cherche Dame Eboshi, j'ai un message urgent à lui donner !
- Dame Eboshi n'est plus ici, répliqua la sentinelle en le fixant avec méfiance. Quel est ton message ? Je le lui ferais parvenir.
- Je doit lui parler personnellement, insista le prince. OÙ PUIS-JE LA TROUVER ? »
Cette petite conversation semblait être sur le point de mal tourner, quand tout à coup deux hommes vêtus de kimonos arrivèrent en courant. Complètement incrédules, ils stoppèrent net devant les éclaireurs et clignèrent des yeux plusieurs fois, peinant à croire ce qu'il voyaient.
- Ashitaka !
C'était les villageois des forges. Le jeune guerrier les reconnut immédiatement. Le premier était celui qui l'avait averti que les portes du fort étaient fermées, lorsque, quelques jours plus tôt, il était sorti du village en portant la princesse évanouie.
Bientôt rejoints par un troisième forgeron, ils se précipitèrent vers lui.
« - Tu es vivant mon garçon !
- Apparemment, j'ai beaucoup moins souffert que vous... fit-il, intérieurement soulagé de pouvoir parler avec eux plutôt que continuer une discussion orageuse avec les hommes de Jiko.
- Nous avons veillés et enterrés nos morts toute la journée, soupira tristement le premier villageois.
- Un massacre épouvantable...
- Les samouraïs ont lancés une attaque contre le fort, s'empressa de dire le jeune homme à voix basse ».
En entendant ces mots, les trois forgerons tressaillirent et ouvrirent de grands yeux. Une flamme de colère s'alluma dans leur regard. Ashitaka les regarda à tour de rôle tandis qu'ils attendaient fébrilement la suite, l'haleine courte.
« - Les femmes et les lépreux résistent derrière les palissades, poursuivit-t-il, mais ils ne tiendront pas longtemps.
- … Maudits soient les samouraïs ! gronda le premier homme en serrant les dents de rage.
- Asano et ses guerriers attendaient que l'on quitte le fort pour attaquer !
- Le temps presse, il faut que je retrouve Dame Eboshi, déclara le prince pour leur faire comprendre ou il voulait en venir.
- Aah... souffla l'un. Elle... elle est partie tuer le dieu Cerf... »
Ashitaka manqua de s'étouffer.
- Je dois absolument la convaincre de rentrer au fort ! s'écria-t-il avec force.
Un peu plus loin, les hommes des forges s'étaient petit à petit regroupés. Les yeux fixés sur la scène, chacun cherchait à savoir ce qui allait se passer. Un murmure grossissant monta du groupe.
- Bon ! Tu as dit ce que tu avais à dire, va t'en ! ordonna agressivement la sentinelle. Vous autres, continuez à creuser !
Les trois forgerons avec Ashitaka se retournèrent, les traits tirés par la colère.
- Quoi ?! s'exclama le deuxième. Nous ne retournons pas au fort ?!
- Les femmes sont en danger ! renchérit son compagnon en se dirigeant d'un pas rapide vers le gardien qui venait d'aboyer l'ordre.
Il fut aussitôt suivi par d'autres alliés tandis que le jeune prince observait l'attroupement depuis un bon moment déjà, les dents serrées.
- … Le misérable, il voudrait que l'on abandonne les forges ! cracha le troisième forgeron sans cacher sa haine.
L'homme toujours accroupi au sol leva un visage hagard et désemparé sur la scène. Depuis le début, le vif mécontentement des braves villageois envers les membres du Shishou Ren se faisait ressentir. Le refus d'une expédition de renfort vers les forges n'avaient fait qu'augmenter leur colère, et bientôt, on vit une foule de forgerons assaillir de tout côtés les gardes postées en leurs outils et vociférant de colère, leur attitude devint menaçante et le vacarme ne fit que croître, laissant parfois entendre des éclats de voix.
« - Tu as entendu gamin, il n'y a pas une minute à perdre !
- Il faut prévenir Dame Eboshi !
- La forêt est immense, répliqua la première sentinelle sous la poussée. Un messager n'aura aucune chance de la trouver ! »
Les villageois resserrèrent les cercles autour des bourreaux, grondant et criant à qui mieux mieux, rendus furieux par l'audace et l'indifférence des hommes de Jiko.
- Envoyez des éclaireurs, ils connaissent chaque recoin de la forêt ! cria un forgeron au milieu de la cacophonie.
A quelques mètres, Ashitaka et les deux hommes observaient la soudaine rébellion, les dents serrées.
- Dame Eboshi est manipulée par ce gredin... grogna le premier, un éclair de colère sombre traversant ses yeux.
Le prince, qui n'avait pas dit mot depuis un moment, semblait réfléchir tout en mâchant sa colère. Comme prit d'une idée subite, il tourna brusquement la tête vers le villageois resté debout à ses côtés. Il y avait une chose qui le tourmentait, une chose qu'il désirait absolument savoir.
- Quand vous avez combattu les sangliers, lui demanda-t-il avec empressement, te rappelles-tu avoir vu des loups ?
L'homme le regarda, éberlué.
« - Hein ?
- San, la princesse Mononoke était-elle parmi eux ? »
Une lueur inquiète avait remplacé la rage dans les yeux du jeune homme. Un mauvais pressentiment, une peur incontrôlable qui le rongeait depuis le début du combat.
- Ça, je n'en ai pas la moindre idée, répondit le forgeron, surpris par cette brusque question. Il faisait nuit noire quand les bêtes ont chargés...
Tout à coup, une faible voix terne et sans couleur les interrompit :
- Elle y était.
