The arc of truth
Le regard de Vala passa de l'un à l'autre de ses coéquipiers avec un étrange sentiment de surprise. Ce soir, tout semblait différent. Une sensation de calme, d'apaisement… Tous avaient l'air plus détendu, moins… à cran. De Cameron qui, vautré sur le canapé, les pieds sur la table basse et les yeux mis clos, peinait à se remettre de ses multiples blessures sans s'en cacher comme à son habitude, jusqu'à Teal'c qui observait lui aussi le reste de l'équipe en souriant. Et quand le Jaffa souriait, ça faisait presque peur à la pirate.
Ses yeux s'attardèrent sur les silhouettes immobiles de Sam et Jack… Le Général les avait rejoints dès qu'il avait pu quitter Washington, et avait débarqué au milieu de leur petite soirée improvisée. Soirée improvisée qui avait attendu les quatre jours nécessaires pour que Mitchell soit autorisé à sortir de l'infirmerie… Ils avaient fêté la victoire comme il se devait, et Vala n'était pas certaine de savoir si c'était l'alcool ou la fatigue qui pesait maintenant sur eux, les enfermant tous dans un mutisme contemplatif.
L'appartement de Daniel était silencieux à présent, troublé seulement par la respiration légèrement sifflante de Cameron et les soupirs réguliers de l'archéologue. Le simple mouvement qu'elle fit pour poser son verre sur la table amena sur elle trois paires d'yeux, elle sourit et ils détournèrent le regard. Une nouvelle fois, elle se laissa aller à observer Sam et Jack.
Le fait qu'ils soient en couple était un secret de polichinelle au sein de leur petite bande, mais jamais au grand jamais, ils ne s'étaient affichés. Sourires, plaisanteries, sous-entendus… oui. Mais quelque chose de plus concret… jamais. Et pourtant ce soir…
Il n'y avait jamais assez de place chez Daniel, l'un d'entre eux finissait toujours par devoir s'asseoir par terre. Généralement c'était Sam ou elle… Parfois Teal'c… Pas aujourd'hui. Comme pour marquer la nouvelle ère qui s'ouvrait devant eux, les deux militaires agissaient ouvertement. Et quand elle regardait Sam, assise sur les genoux de Jack, blottie contre sa poitrine, à moitié endormie alors qu'il caressait doucement ses cheveux… Elle ne pouvait pas s'empêcher d'être jalouse.
Une nouvelle fois son attention partit vers Cameron qui fermait les yeux pour endiguer les vagues de douleur sans toutefois se plaindre, puis vers Teal'c et la gentille façon dont il poussa vers lui la boite de comprimés que leur avait confié Laam, enfin elle revint à leur couple d'amoureux et comprit.
C'était un moment de transition. Ephémère.
Il y avait ce genre d'instant avec un avant et un après. Les Oris étaient leur 'avant' et ils étaient tous en train de décider ce que serait leur 'après'. Mais le moment de flottement ne durerait pas, et il était urgent qu'elle agisse. Elle savait ce qu'elle voulait. Elle le savait depuis longtemps mais n'avait jamais eu le courage d'y faire face… Et là, dans ce silence amical, elle le discernait aussi nettement que si ça avait été encadré d'enseignes lumineuses.
Daniel lui lança un énième coup d'œil peu discret.
Hésitait-il lui aussi ? Elle avait fini. Deux routes s'ouvraient à elle. Tomin partait demain et elle savait qu'il lui demanderait de le suivre. Il se doutait qu'elle refuserait mais il demanderait néanmoins, il avait fait assez d'allusions. C'était Tomin, quelqu'un qu'elle n'aimait pas mais dont elle pourrait apprendre à tomber amoureuse, ou Daniel. Aucun doute sur ce qu'elle ressentait pour Daniel. Et pourtant ça la tuait. Ca la tuait qu'il la rejette sans cesse, alors c'était peut-être encore la meilleure solution. Partir.
Sans un mot, elle planta son regard dans celui de Daniel. Ils se dévisagèrent quelques secondes, puis l'archéologue hocha la tête d'un air résigné et se leva, se réfugiant sur le petit balcon. Elle le suivit et referma la porte vitrée derrière elle, sans noter que tous les fixaient avec des sourires plus ou moins entendus. Le 'c'est pas trop tôt' du Général passa étrangement inaperçu, lui aussi.
Accoudé à la petite rambarde en métal, l'archéologue avait les yeux perdus dans la nuit. Incertaine quant à la façon d'aborder le sujet, elle vint s'appuyer à côté de lui et se mit, elle aussi, à fixer les efforts désespérés d'un homme pour faire démarrer sa voiture trente mètres plus bas. Ca n'avait rien de passionnant mais ça avait au moins le mérite de la distraire de cette angoisse sourde qui lui nouait le ventre. Ils n'avaient pas la même idée de comment devait se terminer la discussion, elle le sentait dans le silence qui s'étirait.
« C'est compliqué. » finit par lâcher Daniel.
Elle leva les yeux au ciel, persuadée cette fois que ce n'était plus de l'appréhension mais de la fureur qui menaçait de l'emporter.
« Ca l'est toujours, Daniel. » rétorqua-t-elle, sans une note d'humour dans la voix.
Il secoua la tête, visiblement fâché qu'elle ne soit pas d'accord avec lui.
« Vous… » l'accusa-t-il en lui lançant un regard noir « êtes dangereuse. »
Elle ouvrit la bouche, prête à répliquer, à se défendre, mais il ne lui en laissa pas le temps. Il la fixa avec cet air mi-désapprobateur, mi-passionné, auquel elle savait ne pas pouvoir échapper.
« Vous m'aguichez en permanence. Vous me faites croire que vous voulez plus que ce que vous aller me donner au final. Et quand vous disparaitrez – parce que, je vous connais, vous disparaitrez- vous ne jetterez même pas un regard en arrière, vous vous moquerez bien de l'état dans lequel vous m'abandonnerez. Vous aurez eu ce que vous vouliez et le reste ne compte pas, n'est ce pas ?! »
Elle fit un pas en arrière sous la virulence de l'attaque. Avait-elle jamais fait quelque chose qui justifiait ses reproches ? Oui… Evidemment. Elle avait volé, menti… tué parfois. Blessée, elle détourna la tête. Oui… elle méritait son mépris.
« Vous vous trompez, Daniel. » contra-t-elle doucement, presqu'à voix basse. « Si l'un de nous devait partir, ce ne serait pas moi. Je ne suis pas votre genre de filles… » Elle se força à sourire mais abandonna quand ça se transforma en grimace. « Et je dirais bien que vous finiriez par me détester, mais ça, c'est déjà fait. »
« Je ne vous déteste pas. »
Elle haussa les épaules et releva la tête. Son cœur battait trop fort, ses paumes étaient moites et elle se demanda si elle avait jamais déjà ressenti ça pour quiconque. C'était désagréable. Savoir qu'elle était à la merci du moindre de ses mots…
« C'est drôle, d'ici je ne vois pas bien la différence. »
Il soupira et se passa la main dans les cheveux. Elle nota qu'il tremblait mais c'était probablement de fureur.
« Vous êtes insupportable ! »
Vala accueillit la pique d'un large sourire. C'était sa façon de se défendre. Sourire. Etre belle. Se cacher derrière un mur lisse ou rien ne pouvait l'atteindre. Rien, sauf Daniel.
« Vous n'aurez pas à me supporter très longtemps. » déclara-t-elle calmement, une drôle de sensation d'apaisement se diffusant dans sa poitrine. Elle savait que ça finirait comme ça. C'était presque mieux. Plus sûr… rester trop de temps au même endroit, s'attacher aux gens… Ca ne lui avait jamais réussi. Et Daniel… Ca aurait été trop fort, trop… C'était quelque chose d'important, de grand… Elle n'était pas douée pour ça. Elle fichait toujours tout en l'air.
« Quoi ? » demanda-t-il. Elle fut surprise de la note d'urgence qu'elle perçut dans sa voix mais la mit très vite sur le compte de son imagination débordante. « Que voulez vous dire ? »
« Tomin veut que je le suive. »
Elle s'attendait à tout sauf à la douleur brute qui déforma ses traits. Daniel la dévisagea longuement avant d'éclater de rire.
« Evidemment… La femme d'un homme politique important, c'est mieux que travailler pour l'Air Force. »
Ca lui fit plus mal que son attaque précédente. Etait-ce donc l'image qu'il avait d'elle ? Celle d'une…
« Oui, c'est ça… » répondit-elle amère, son sourire toujours en place. « Exactement ça. »
Elle se détourna et tendit la main vers la porte vitrée. Il n'y avait rien de plus à ajouter.
« Vala, attendez ! » Il attrapa son bras et la ramena en arrière. « Ce n'est pas ce que je voulais dire. »
« Si. » cracha-t-elle en se dégageant. « C'était ce que vous vouliez dire. »
Elle voulut partir une nouvelle fois, mais son regard la cloua sur place. Pas méchant, pas agressif… Anxieux, inquiet. Déconcertant.
« Il n'y a rien pour vous, là bas. » murmura-t-il et elle se demanda à qui il parlait. A lui ou à elle.
« Il n'y a rien pour moi, ici. » riposta-t-elle fermement.
Une panique glacée ravagea son visage et avant qu'elle ait compris, sa main était sur sa joue, ses doigts jouaient dans ses cheveux, et il la suppliait du regard de comprendre.
« C'est faux… Ici, vous avez un travail, des amis… »
Elle secoua la tête. « Ce n'est pas assez. »
Gentiment, à regret, elle emprisonna son poignet et le força à baisser son bras. Ils n'avaient pas d'avenir. C'était triste mais ils n'avaient pas d'avenir. Elle avait ouvert la porte cette fois, et faire un pas à l'intérieur lui arracha presque le cœur. Elle nota avec soulagement que les autres avaient disparu. Au moins ils ne devraient pas s'expliquer… Elle passerait dire au revoir à Sam demain et… ou pas. Non, elle ne dirait pas au revoir. Elle détestait les adieux.
« Qu'est ce que vous voulez que je vous dise ?! » cria Daniel, derrière elle.
Elle ne l'avait jamais vu perdre son calme, c'était étrange. Lentement, elle se retourna.
« Il y avait des dizaines de phrases, Daniel. » dit-elle calmement. « Je ne veux pas que vous partiez, arrivait en tête… Il y avait aussi la déclaration plus romantique mais, soyons honnête, je n'en espérais pas tant… »
Sans lui laisser le temps de répondre ou d'encaisser, elle attrapa la courte veste en cuir noir que lui avait offert Sam et s'interrompit en se rendant compte qu'elle était venue avec la militaire. Comment allait-elle rentrer ? Soupirant, elle refusa de penser à ça. Elle partait, un point c'est tout. Elle marcherait, ferait du stop…
Elle sentit deux mains saisir fermement ses épaules. Le souffle de Daniel roulait sur sa nuque, court de s'être énervé. Elle ignora le frisson comme elle ignora la chaleur qui l'envahissait.
« Restez. »
Elle s'humecta les lèvres, attentive à ce que sa voix soit sous contrôle, à ce que rien ne dérape.
« Pourquoi ? »
Elle devait l'entendre, il devait le dire.
« Vala… » supplia-t-il et elle se dégagea doucement. S'il ne pouvait pas le dire, elle ne pouvait pas l'entendre. Et si elle ne pouvait pas l'entendre, ce n'était pas réel.
« Ca me terrorise. » avoua-t-il rapidement avant qu'elle ait eu le temps de faire un pas. « Ca… Vous… Ca me terrorise. »
Elle fut étonnée de la boule qu'elle sentit dans sa gorge, fermant les yeux, elle se laissa aller contre lui. C'était fini. C'était dit. C'était fini.
« Vous avez trop de pouvoir. » souffla-t-elle, en tentant de retenir l'émotion, les larmes. « Vous pouvez me détruire. Ca me fait peur. »
Doucement, il l'obligea à se tourner vers lui. Elle croisa son regard avec un mélange de frayeur et d'anticipation. Elle n'avait jamais ressenti, jamais avoué quelque chose comme ça.
« Que fait-on, alors ? » demanda-t-il avec incertitude.
Elle haussa les épaules. Il n'y avait qu'une solution raisonnable.
« C'est trop fort, Daniel. Trop dur. Il faut… je dois partir. Dans quelques temps, peut-être que… »
Mais elle s'arrêta. Une brusque certitude envahit son cerveau. Ce n'était pas le genre de sentiments qui disparaissaient avec le temps. Trop puissants.
« On fuit, alors ? » résuma-t-il dans un éclat de rire amer. « Vous dans une galaxie, moi dans une autre et on espère ne plus jamais se recroiser par peur de tout gâcher ? » Il plissa les yeux, dans cette moue inquiète et perplexe, la suppliant de comprendre ce qu'il tentait de dire. « Et si on passait à côté de quelque chose d'important ? »
Perdue, elle secoua la tête. « Mais vous ne voulez rien de moi, Daniel. Et je suis fatiguée que vous ne vouliez rien de moi. »
« Vous vous trompez… » Prudemment, il glissa une main sous son menton et l'obligea à le regarder. « Je veux trop, Vala. » Elle n'esquissa pas le moindre mouvement quand il avança, réduisant à néant la maigre distance qui les séparait encore. Un autre homme l'aurait embrassée. Pas Daniel. « Je veux tout. » reprit-il, avant d'incliner la tête en se mordant la lèvre. « Pouvez-vous tout me donner ? »
Elle déglutit péniblement. Sa présence était écrasante, la boule chaude au creux de son ventre une preuve évidente de ce qu'elle s'échinait à nier… Tout ce qu'elle désirait à cet instant, c'était de l'embrasser, de sentir sa peau contre la sienne… de cesser de se cacher devant des prétextes stupides…
Et pourtant, elle ne fit rien.
Parce que la question était franche et qu'elle méritait une réponse franche. Parce que la réponse franche n'était certainement pas celle qu'il voulait entendre. Elle voulut fermer les yeux mais ne put se résoudre à rompre le lien qui les unissait…
« Je ne sais pas… » Sa voix s'était cassée, fragile. « Je voudrais dire oui, Daniel. Jurer… Mais je ne sais pas… »
Elle sentait son souffle sur sa bouche. Ils étaient trop proches. Il devrait la lâcher… la lâcher avant qu'elle cède… avant qu'elle les pousse à la faute.
« Pouvez-vous me promettre… » demanda-t-il plus doucement. « que quand vous saurez, vous me le direz ? Quelle que soit la réponse ? »
Gravement, elle hocha la tête. Ca elle pouvait le certifier, mais… Elle aurait du mal à le faire d'une autre galaxie…
Par peur de briser l'étrange harmonie qui s'était installée entre leurs deux corps, elle ferma les yeux, formulant la question qui torturait son âme.
« Que fait-on ? Je veux dire… maintenant ? »
Il s'humecta les lèvres. Paradoxe étrange, il semblait à la fois nerveux et serein. Elle était un peu dans le même état. Soulagée d'avoir exprimé ce qui les dévorait mais électrisée par leur position, les possibles que cela ouvrait.
« Maintenant… »
Ce fut tout ce qu'il souffla avant d'incliner son visage. Immédiatement, elle ferma les yeux et se laissa entrainer. Mais il jouait avec elle ! Il jouait de façon insupportable. Frôlant pour mieux reculer. Caressant pour provoquer. Lasse de ce petit jeu, elle glissa une main à l'arrière de sa nuque et appuya. Il céda sans effort, dévorant enfin sa bouche.
Elle était persuadée qu'il aurait sincèrement voulu arrêter là, qu'il n'avait l'intention d'aller plus loin. Mais très vite, trop peut-être, sa bouche se promenait dans le creux de sa gorge, sa main s'aventurait sous son tee-shirt et les vêtements leur parurent une barrière bien inutile.
Et alors qu'elle se coulait contre le corps chaud de Daniel, Vala sourit. Elle avait enfin trouvé sa place.
