Chapitre 24 : I see fire
Ça ne devrait pas se passer comme ça.
Premier éclair de lucidité frappant un esprit prisonnier de la bestialité d'un monstre. Tsuki cligna des yeux, se reconnectant soudain à une réalité qu'elle ne se souvenait pas avoir quitté. Alors que, quelques secondes auparavant, elle était simplement assise à califourchon sur Zéro, la jeune femme se trouvait désormais penchée au dessus de lui, ses lèvres posées sur la peau douce qui couvrait une veine épaisse et vigoureuse. Le sang l'appelait comme un calice d'ambroisie eût appelé un assoiffé. Néanmoins elle ne pouvait pas. Elle ne devait pas. Pas de cette manière. L'adolescente prit une profonde respiration et se redressa, tentant de se relever. Il semblait cependant que son corps fût privé de toute sa force, et ses jambes lâchèrent sous son poids comme de vulgaires morceaux de chewing-gum. Elle se rattrapa contre le bord de la stalle tandis qu'une paire de solides bras encerclait sa taille pour la soutenir. La délicieuse odeur envahit de nouveau ses sens, menaçant de lui faire tourner la tête. Sa vision se flouta un instant alors que la seule chose claire dans son esprit redevenait l'attrait du sang. Non. Stop. Elle plaça ses mains sur le torse de Zéro en faisant mine de le repousser.
« Non, dit-elle. Lâche-moi. S'il te plaît. »
Ses paupières étaient résolument fermées dans une tentative d'oublier son environnement. Sa mâchoire était contractée, ses muscles crispés. La réponse vint d'une voix plus douce et enjôleuse que prévu :
« T'es bien gentille, mais si je te lâche tu tombes, miss Catastrophe. »
Si elle avait dû choisir la chose qui la surprenait le plus chez le garçon qu'elle aimait, c'eut été sa capacité à débiter des sarcasmes aux moments où on s'y attendait le moins. Malgré son peu de joie de vivre manifeste au premier abord, il parvenait à alléger l'atmosphère quand celle-ci était la plus sombre. Les bords de ses lèvres se courbèrent légèrement tandis qu'elle attendait une suite que ne tarderait pas à venir.
« Je t'ai dis oui, non ? continua le jeune homme. Je me souviens d'une fille qui voulait à tout prix que son ami la morde parce que ça le soulagerait et qu'elle ne trouvait pas ça dramatique. Tu ne t'en rappellerais pas, par hasard ? »
« La fille en question n'avait pas été traumatisée par sa première morsure, et la fille en question ne veut sûrement pas causer de souffrance à son ami parce qu'elle manque de self-control. », répondit-elle.
C'était vrai. La dernière personne a avoir mordu Zéro était celle qui avait tué ses parents et condamné à une vie de vampire. En plus des circonstances atroces, la morsure en elle-même avait dû être plus douloureuse qu'agréable. Autant de raisons qui faisaient penser au garçon qu'il n'était qu'un monstre et qu'il ne pouvait faire que du mal. Tsuki voulait lui prouver que plonger ses crocs dans le cou de quelqu'un pouvait être plaisant pour les deux partis, lui montrant par la même occasion qu'il n'était pas une abomination. Sans compter qu'elle savait pertinemment qu'il avait passé les deux dernières semaines à lui donner son sang, et qu'elle ne pouvait pas lui en donner pour l'instant au vu de sa faiblesse physique, ce qui la frustrait immensément. Un profond soupir retentit dans la pièce, rompant le fil de ses pensées, avant que la réponse ne se fasse entendre :
« L'ami n'est pas fragile, et l'ami préfère sûrement que la fille le morde, lui plutôt qu'un humain. Surtout que la fille peut mordre son poignet. Enfin ça, la fille le devinerait si son cerveau était mis sur ON. »
« L'ami est très chiant. »
Sans trop savoir pourquoi, les deux adolescents partagèrent un bref éclat de rire. Un silence calme s'installa, durant lequel leurs regards restèrent fixés l'un à l'autre, puis Tsuki se recula. Son corps semblait avoir récupéré quelque peu et elle arrivait à tenir debout sans fléchir. Un léger sourire marqua ses lèvres.
« Je vais bien, d'accord ? J'arrive à prendre des Blood Tablets et- »
« Ce n'est pas suffisant, la coupa-t-il, sa voix redevenue aussi sèche que d'ordinaire. Pour l'instant tu as besoin de sang frais sinon ton corps va lâcher. »
Elle poussa un soupir avant de se retourner vers lui.
« J'ai compris. Je boirai ton sang, ok ? Juste... plus tard, s'il te plaît. J'ai besoin de temps. »
Zéro comprendrait, elle le savait. S'il était une personne qui pouvait le faire, c'était lui. Il était dans un cas similaire, après tout. La jeune femme avait le sentiment que, quoi qu'il arrive, son cœur serait en sécurité auprès du garçon. Le simple fait de le penser l'énervait, tant cela ressemblait à un film stupide à l'eau de rose, mais cela n'en était pas moins réel. C'était tout de même curieux, la manière qu'ils avaient de se comprendre, dans n'importe quelle situation. Cela la rendait heureuse après tout ils avaient une sorte de lien spécial et inexplicable. Néanmoins ce n'était ni le moment ni le lieu pour penser à ce genre de choses, aussi décida-t-elle de couper court à ses pensées.
Tsuki saisit son ami par la manche et le tira hors du bâtiment. L'air frais qui caressa son visage fut perçu comme une douce pluie en plein désert il semblait que la nuit elle-même cherchait à la réconforter. Elle prit une profonde inspiration, grandement soulagée de la fraîcheur qui pénétra ses poumons, apaisant le feu qui les brûlait. Zéro ne disait rien, comme à son habitude, bien que son regard en dît plus long que n'importe quel mot. La présence du garçon possédait la vertu unique et incroyable de la calmer, en toutes circonstances. D'un autre côté, ses sentiments pour lui en était probablement la cause...
« Tu comptes rester plantée là toute la nuit ? »
La voix à la fois grave et douce de son ami sortit la jeune femme de sa bulle. Clignant des paupières, elle se retourna vers lui. Le léger sourire sur ses lèvres avait pour seul but d'enlever toute marque d'inquiétude du beau visage du garçon. Le fait d'être la cause de l'anxiété de son compagnon l'énervait au plus haut point, et elle refusait de laisser les choses ainsi. Bien assez de personnes s'étaient fait un sang d'encre à son sujet, il n'y avait aucun besoin d'en rajouter. Fixant son ami droit dans les yeux, elle prit la parole :
« Oups ! Je me suis un peu perdue dans mes pensées, désolée ! Je vais rentrer au dortoir maintenant, tu veux bien m'excuser auprès du directeur et de Yuuki, s'il te plaît ? »
Tsuki priait pour que sa voix ne tremble pas, ne montre aucune trace de ce qu'elle ressentait. Si Zéro remarqua quoique ce soit, il n'en fit rien savoir, se contentant de hocher de la tête d'un air crispé. Il semblait vouloir dire quelque chose, comme si les phrases se formaient déjà au bout de ses lèvres, néanmoins il garda le silence. Bien que cela ne réjouît en aucun cas l'adolescente, qui avait toujours souhaité voir son ami dire ce qu'il avait sur le cœur, elle ne put s'empêcher de se sentir soulagée. Le garçon savait trop bien la cerner, et même si cela lui faisait plaisir, pour l'instant tout ce qu'elle voulait était un tête à tête avec elle-même..
« Ne t'en fais pas, reprit-elle. Je me dépêcherai. Et puis j'ai des Blood Tablets dans ma poche, il n'y a aucun risque que j'attaque quelqu'un. »
Pourquoi pas... ?
Sur ce, sans même laisser le temps à son vis-à-vis de répondre, elle tourna les talons et partit en direction des dortoirs. Discrètement, elle ouvrit la lourde porte en bois -qui lui parut étonnement légère- et déambula dans les couloirs sombres. Ses pieds étaient d'une légèreté déconcertante, comme s'ils flottaient dans les airs. Ses nouveaux sens détectaient les moindres détails, le moindre son, le moindre mouvement autour d'elle. Soudain la jeune femme comprit le calvaire qu'avait dû endurer son ami pendant tout ce temps. Tout ce qu'elle avait imaginé était bien loin de la vérité, il fallait l'admettre. Chaque parcelle de vie dans son environnement lui rappelait à quel point elle avait soir, et à quel point il lui serait facile de prélever du sang à ses camarades. Les battements de cœur de ces derniers résonnaient dans son crâne jusqu'à lui en faire tourner la tête.
A quoi bon résister ? C'est ce que tu es, maintenant...
La réalisation faisait mal. Pour la première fois elle saisissait vraiment ce qu'elle était devenue. Tsuki avait pris les choses beaucoup trop à la légère. Un prédateur, voilà ce qu'elle était désormais. Plus, elle était le prédateur ultime : prévue pour tuer de A à Z. Elle le sentait en cet instant les muscles fins tapis sous sa peau qui se durcissaient, la puissance dévastatrice qui montait en elle, les crocs avides de sang frais qui poussaient sous ses gencives, les sens accrus qui détectaient la moindre proie. Désormais son royaume était la nuit et sa nourriture la vie elle-même. Elle vivrait tant d'années que le peu de proches qu'il lui restait seraient morts plusieurs siècles avant elle. Perdue dans ses sombres pensées, l'adolescente mit un moment avant de réaliser qu'elle était devant la porte de sa chambre. Elle saisit mécaniquement la poignée et la tourna, comprenant avec une pointe d'horreur qu'elle avait encore oublié de fermer sa porte quand celle-ci s'ouvrit dans un sinistre grincement. Tel un automate, elle pénétra sa pièce à coucher pour se diriger automatiquement vers le lavabo de sa chambre. De l'eau coula dans ses mains, aspergea son visage, sans pour autant réussir à la faire sortir de sa torpeur. Elle releva ses yeux vers le miroir, redoutant presque ce qu'elle allait y voir. Contrairement à ce qu'elle avait cru, elle n'avait pas changé le moins du monde. Peut-être son nez était-il plus droit, ses lèvres légèrement plus pulpeuses, mais dans l'ensemble ses traits physiques restaient les mêmes. Triste de se dire que c'était bien la seule chose qui n'avait pas été modifiée dans cette histoire.
Rien ne sera plus jamais comme avant...
Plus elle y pensait, plus la jeune femme se rendait compte que tout allait changer. Il avait beau dire le contraire, il était impossible que Zéro ait le même regard sur elle en tant que vampire. Peut-être ne pourrait-elle plus rester dans la Day Class. Tout le monde la verrait désormais comme un monstre en sursit, bloqué entre deux mondes qui ne serait plus jamais totalement les siens.
Tsuki ne réalisa qu'elle pleurait que lorsqu'un sanglot se coinça dans sa gorge. Elle s'agrippa aux rebords de son lavabo et laissa échapper les larmes qu'elle retenait depuis trop longtemps. La force dévastatrice du courant avait détruit tous ses barrages et ses digues. La fille avait l'impression d'être labourée et réduit à néant, ce qui n'était peut-être pas si loin de la vérité. Nul ne sait combien de temps elle resta enfermée en silence, à déverser son surplus d'émotions.
Dans les cendres de son cœur naquit une soudaine détermination. Sois forte. Bats-toi. Tu es Tsuki Jinsei, tu survis. Elle releva des yeux rougis vers son reflet. Sa mâchoire se contracta alors qu'elle se fixait dans le miroir.
Je ne perdrai pas. Jamais.
Une série de profondes respirations gonfla ses poumons d'un air nouveau. Cela allait être dur. Il allait falloir dire adieu à beaucoup de choses, et apprendre à en accepter d'autres en retour. Ce serait long et pénible. Mais, après tout, depuis quand quelque chose était-il facile dans sa vie ? La jeune femme ne pouvait pas se laisser aller à pleurer quand elle avait la chance d'avoir un cœur qui bat. Cœur qui avait été sauvé par la personne qui le détenait. Fermant les yeux fermement pour la dernière fois, comme pour rejeter les sentiments négatifs, elle alla se coucher. Peut-être ses rêves lui apporteraient-ils des réponses ?
« Tonton ! »
Tsuki se jeta dans les bras de l'homme qui l'élevait depuis près de deux ans, la plus sincère des joies sur son visage. Son oncle se fit un plaisir de lui rendre son étreinte, un sourire semblable à celui de sa nièce sur ses lèvres. À l'arrière, Zéro observait silencieusement la scène, soulagé de voir son amie paraître si heureuse. Depuis la veille, son inquiétude pour elle n'avait fait que croître. Il s'agissait là d'un problème qu'il savait délicat, et le jeune homme n'avait aucune idée de comment aider. D'une certaine manière, il était jaloux de M. Jinsei, dont la seule présence avait su apaiser l'adolescente. Car si elle n'avait rien dit, le vampire savait exactement ce qu'elle ressentait, et il ne le souhaitait à personne.
Takui Jinsei était élancé et élégant, habillé avec un costume de créateur noir et bleu. Ses traits étaient plus semblables à Tsuki que ce que l'on eut attendu entre un oncle et sa nièce. Ses cheveux, notamment, étaient de la même couleur de jais et formaient de fines boucles lorsqu'ils étaient plaqués sur son crâne. De même, il avait les même yeux outremer ornés de longs cils leurs traits portaient des similitudes diffuses mais bien réelles. L'homme diffusait une autorité qu'il n'avait probablement même pas conscience de posséder, et malgré les ridules qui se formaient sur son visage il semblait plutôt jeune. Sa première rencontre avec Zéro avait été plutôt tendue, dans le sens où elle s'était faite devant le lit d'infirmerie dans lequel avait reposé sa nièce. Pas les meilleurs des conditions pour discuter avec le garçon qui occupait les paroles de la jeune femme à chaque fois qu'il lui téléphonait. Néanmoins, bien que leurs relations soit encore crispée, Takui ne méprisait pas le chargé de discipline... même si son naturel instinct de protection envers sa famille le poussait à s'en méfier, comme il en est coutume lorsqu'on voit apparaître le futur petit-copain de celle qu'on a élevée. Futur petit-copain, oui, car l'homme sentait bien qu'il y avait entre ses deux-là plus que de l'amitié. Il salua brièvement le garçon et se laissa entraîner vers les appartements du directeur, où il allait dîner.
Tsuki garda un sourire plaqué sur ses lèvres tout au long du repas, racontant des anecdotes humoristiques sur les patrouilles et riant de bon cœur avec Yuuki. Zéro avait préféré cuisiner afin d'éviter une énième catastrophe de la part de son père adoptif, qui avait déjà gaspillé trois rôtis de manières plus ou moins ragoûtantes durant l'après-midi. Ils mangèrent donc des lasagnes faites avec ce que le jeune homme avait réussi à sauver du massacre. Dans l'ensemble, l'ambiance était chaleureuse et tout le monde se sentait bien autour de la longue table rectangulaire. C'est pourquoi Zéro avait l'impression d'être le seul à percevoir un problème. Il était tendu, inexplicablement, comme si son corps réagissait à quelque chose de sous-jacent que personne ne voyait. Heureusement pour lui, être le cuisinier de service lui permettait de trouver de nombreuses excuses pour s'éclipser discrètement. Il savait être paranoïaque, mais il avait toujours pensé avoir certaines limites... Apparemment non. Alors qu'il pensait être en passe de devenir complètement fou, les sentiments du garçon furent vérifiés quelques instants plus tard. Tsuki se leva tranquillement et annonça qu'elle allait aux toilettes, ce que tout le monde crut. Tout le monde sauf lui. Il avait vu la vampire tâter sa petite boîte de Blood Tablets du doigt en sortant, et cela ne lui plaisait pas beaucoup. Le moment était venu de mettre en pratique les techniques d'acteur qu'il avait étudiées en s'entraînant pour les missions sous couverture. Cela tombait bien, il avait un grand couteau dans la main pour couper le pain. Faisant mine d'être distrait par la sortie de son amie, il fit un faux mouvement qui consistait à faire glisser la lame de manière à ce qu'elle provoque une entaille relativement importante à deux de ses doigts. Comme prévu, il n'eut pas besoin de faire semblant pour laisser échapper un juron à cause de la sourde douleur qui avait envahi sa main. Le directeur paniqua, prévisible qu'il était, et il fallut que le jeune homme le calme lui-même.
« Je vais aller me mettre un pansement, c'est bon. », dit-il.
Yuuki aurait proposé de l'accompagner si elle n'avait compris ce qu'il essayait de faire. Elle l'aida donc à sortir en retenant son père adoptif de lui sauter dessus. Zéro lui envoya un regard reconnaissant avant de disparaître dans le couloir en direction de la salle de bains dans laquelle il savait qu'il trouverait son amie.
Tsuki avait l'impression que sa gorge était lacérée par un brasier ardent, ses poumons compressés par un étau de glace. Ses respirations venaient par à-coups irréguliers qui secouaient son corps de part en part tandis que de violents tremblements agitaient ses membres. Jamais elle n'avait vécu quelque chose d'aussi violent, destructeur. Ainsi, c'était ce que son ami ressentait si souvent... Son cœur se serra de plus belle. Ses doigts frémissants allèrent saisir deux nouvelles Blood Tablets elles ne seraient probablement pas plus utiles que les trois premières, mais la jeune femme ne pouvait s'empêcher d'espérer calmer la douleur. Puis il y eut le sang. Elle la perçut avant même d'entendre la porte s'ouvrir doucement, l'odeur douce et mielleuse de l'hémoglobine tant désirée. Un calice d'ambroisie, une oasis en plein désert, perle de fraîcheur dans la chaleur écrasante...
Juste une goutte... Une toute petite goutte...
Avant même qu'elle ne s'en rende compte, elle avait attrapé Zéro avec une force inhumaine, lui faisant perdre équilibre en le poussant. Il se retrouva donc moitié accroupi, moitié affalé contre le mur. Elle ne prêta aucune attention à sa grimace de douleur quand l'arrière de son crâne rentra en collision avec la paroi, trop occupée par ce qui teintait ses mains d'un rouge envoûtant. De fines lignes ensanglantées glissaient sur ses longs doigts depuis les fines plaies qui les tailladaient. L'odeur l'hypnotisait. Elle ne voyait plus rien, rien d'autre que la splendeur du vermeil. Son ami se laissa curieusement faire quand elle saisit sa paume fermement pour l'amener jusqu'à sa bouche. C'est presque sans le vouloir qu'elle promena ses lèvres sur les entailles. L'ambroisie coula dans sa gorge, délicieuse, brûlante et glaciale à la fois. Le liquide apaisait sa souffrance, adoucissait son cœur, cachait sa peine...
Encore... Encore un peu...
« Tsuki, non. Pas mes doigts, tu vas complètement les- ngh ! »
Trop tard. Les crocs de la jeune femme avait plongé dans la chaire jusqu'à glisser contre l'os. Elle ne réalisait pas qu'elle s'attaquait là à l'une des parties les plus sensibles, fines et délicates de l'anatomie humaine. Si par malheur elle ne lâchait pas son emprise lentement, elle allait totalement arracher la peau et la chaire qui se tenait sur l'os. En tant que vampire, Zéro ne subirait aucune séquelle quelle que soit la conduite de son amie, néanmoins la douleur était déjà bel et bien là. Tsuki ne se rendait compte de rien, perdue dans les délices de la morsure. Si ce n'était le Nirvana, elle en était au pied. Elle était comme droguée, égarée entre la réalité et le rêve, et elle n'arrivait à pencher ni d'un côté ni de l'autre. L'envie se refit pressante, et elle resserra inconsciemment sa prise sur le doigt de sa victime, qui se mordit la lèvre pour empêcher un grognement de s'échapper de ses lèvres. Le goût du sang était exquis, comme le meilleur des vins, la plus cristalline des eaux, relevé et doux à la fois tel le plus fin des mélanges d'épices. Il enflammait sa gorge de la plus divine des façons, avec pourtant une délicatesse rare. Alors qu'elle n'était même pas consciente de les avoir fermées, ses paupières se rouvrirent doucement. Aussitôt, elle fut de nouveau aspirée dans un océan couleur parme. Zéro. Et là, le déclic.
Qu'est ce que j'ai fais ?!
Tsuki desserra aussitôt sa mâchoire, libérant le doigt de son ami en oubliant de faire attention. Ce geste ne passa néanmoins pas inaperçu pour celui-ci, qui grimaça brièvement avant de baisser sa main pour observer les dégâts. Son index était... lacéré. Deux profondes plaies le perçaient presque de part en part, saignant assez abondamment et on voyait aisément que l'os lui-même n'avait pas apprécié. Le jeune homme plissa le nez avant de tenter de se relever, ce qui était difficile avec une vampire perdue et désespérée sur les genoux.
« Si tu pouvais te lever, ce serait cool. », dit-il de sa voix la plus monotone possible.
Des larmes avaient grimpé jusqu'aux yeux de Tsuki tandis qu'elle se rendait compte à quel point sa nouvelle nature lui faisait peur, néanmoins elle se déplaça de manière à ne plus le gêner. Il s'accroupit devant elle et posa sa main non meurtrie sur son crâne en lui ébouriffant les cheveux.
« C'est bon, je ne suis pas en sucre, OK ? Ça arrive à tout le monde, des conneries de ce genre, et crois-moi j'en ai fait une pire. »
Et pas qu'une, en fait.
La vampire se retourna vers lui, l'air ahurie.
« Mais je t'ai fait du mal, Zéro ! »
« Oui, répondit-il d'un ton sarcastique. Nous nous sommes fait du mal, oh la la. Quel drame. Bouuuuh. Faisons une minute de silence en l'honneur des cinquante centilitres de sang que tu m'as pris. »
Le tout était dit de telle manière que cela apporta un léger sourire sur le visage de Tsuki. Celui qu'elle aimait avait toujours le don de lui remonter le moral, décidément. Sois forte. Elle essuya ses larmes et se redressa pour aider son ami à faire de même, offre qu'il accepta sans rien dire. Zéro avança jusqu'au robinet et rinça son doigt, qui commençait déjà à guérir. D'une certaine manière, voir sa chaire se reconstituer comme par magie était assez fascinant, bien que plutôt glauque. Au bout de quelques dizaines de secondes, les plaies ne saignaient plus et la cicatrisation commençait. On ne verrait même plus de traces après deux minutes d'attente néanmoins le jeune homme se mit tout de même deux pansements, histoire de ne pas être repéré par l'oncle de Tsuki à son retour. Cette dernière le fixait sans relâche avec un air de chiot maltraité, ce qui avait le don de l'agacer. Il n'était PAS fragile.
« -Tsuki, arrête. 'De suite.
-Mais...
-C'est bon, d'accord ? Tout va bien, tu ne m'as pas pris beaucoup de sang, et tu ne m'as pas tué à ce que je saches. Ce genre de chose arrive à tous les vampires au moins une fois, surtout quand c'est nouveau pour eux. Au moins maintenant tu vas mieux... ? »
Elle hocha positivement de la tête, un peu perdue malgré tout. Son esprit était plus clair, comme si le monstre assoiffé de sang qui en formait une partie s'était réfugié au plus profond de ses arrières pensées, et cela faisait du bien. Néanmoins, il n'empêchait qu'elle était loin d'être fière de ce qu'elle venait de faire. Un peu plus et elle eut cassé le doigt de son ami en plus de l'avoir complètement tailladé.
« Bon, reprit Zéro. On va peut-être y retourner... Oh, et n'oublie pas de te laver la bouche il faudrait que tu apprennes à manger correctement. »
La dernière partie de la phrase avait été dite d'un ton enjôleur qui fut récompensé par un éclat de rire de la part de Tsuki quand elle se retourna vers le miroir au dessus du robinet. En y réfléchissant bien, elle parviendrait peut-être à s'y habituer avec un peu d'aide... Elle obéit aux « ordres » avant de sortir de la salle de bain. Les deux adolescents revinrent à la salle à manger en discutant, tentant tant bien que mal d'alléger l'atmosphère pesante dont la cause était évidente.
« Hmm. Oui, oui, il arrive. Le voilà. »
Le directeur était au téléphone lorsqu'ils arrivèrent. Il se retourna vers Zéro et lui tendit la ligne, lui soufflant « C'est pour toi. La guilde. » à l'oreille. Fronçant les sourcils, le garçon saisit le portable et sortit de la pièce.
Dix minutes plus tard, il était parti.
Le ronronnement du moteur s'arrêta à environ cinq cent mètres de la forêt. D'ordinaire, Zéro était toujours prudent, mais ce soir sa vigilance s'était faite plus grande encore. On pouvait bien le traiter de paranoïaque, le hunter avait un mauvais pressentiment. Cette affaire puait, d'autant plus qu'elle était sûrement liée à la prison, de près ou de loin. Et puis tout était trop simple. Les vampires de level E étaient imprévisibles et impulsifs. En conséquence, aucune scène de chasse ne ressemblait à une autre, et celles qui semblaient les plus banales viraient souvent au cauchemar. Ne t'embarque jamais dans une routine, gamin. Tu mourras vite si tu penses pouvoir prédire les mouvements des suceurs de sang. Les mots de son maître résonnaient encore dans son crâne comme une vérité indubitable.
Les instructeurs avaient bien insisté sur le fait qu'il n'avait rien à craindre, sa mission étant d'un ennui rare : retrouver deux randonneurs trop curieux qui étaient rentrés dans la zone stipulant « DANGER, NE PAS ENTRER » des bois, leur effacer la mémoire s'ils avaient vu des choses compromettantes et s'ils étaient encore en vie. Néanmoins Zéro avait une chance telle que ce genre de travail bénin devenait trop souvent plus dangereux qu'une mission habituelle. Le jeune homme soupira profondément à cette pensée, tout en ouvrant son sac. Il vérifia qu'il avait bien tout son matériel : des munitions de rechange, un couteau, une bouteille d'eau et une couverture de survie pour les touristes, sans oublier ses menottes anti-vampire son pistolet reposait bien sagement dans son holster. Hors de question de partir en mission les mains dans les poches.
Avec sa vitesse vampirique, il arriva en bordure de forêt en un instant. Celle-ci formait une masse sombre et inquiétante pour quiconque, sauf un vampire. Le garçon sortit le Bloody Rose de son étui et le chargea avant de pénétrer les bois. Il déposa son sigle identifiant sur le premier tronc, comme c'était la règle chez les chasseurs, une manière de dire « C'est ma scène, les gars. Je suis là. ». Il s'avança ensuite sur me chemin qui le mènerait plus en avant. Ses pas étaient mesurés et silencieux, le faisant paraître tel un fantôme avançant entre les arbres.
Au bout d'une demi-heure, Zéro commença à regretter d'avoir gardé son pantalon d'uniforme par excès de flemme. Celui-ci avait beau être plutôt souple et assez pratique, il n'en était pas moins un bas de costume, ce qui le rendait complètement inadéquat pour une balade en forêt. Surtout que cette dernière était si vaste et si dense qu'il se demandait s'il allait jamais trouver ces foutus touristes. Le jeune homme se retenait à grand peine de pester à voix haute. Il ne pouvait malheureusement pas risquer de se faire repérer par quiconque habiterait ces lieux, même s'ils avaient récemment été déclarés clairs. Mis à part les bruits de la vie nocturne, le silence régnait et pour l'instant le hunter n'avait trouvé aucun indice laissant présager une quelconque présence. Soudain, alors même que cette pensée lui traversait l'esprit, son odorat lui transmit une information des plus inquiétantes : du sang. Il y avait du sang humain à quelques dizaines de mètres sur sa droite. Fronçant les sourcils plus encore qu'à son habitude, Zéro se dirigea rapidement vers l'endroit qu'il avait repéré, le Bloody Rose serré dans sa main. Il ne se faisait aucune illusion : ses sens ne lui avaient révélé aucun signe de vie. S'il trouvait quelqu'un, ce serait un cadavre. Les troncs sombres défilèrent à ses côtés tandis qu'il avançait. Il ne tarda pas à déboucher sur une sorte de chemin de terre étroit, encombré de ronces et de plantes. Décidément, c'en était fini de son pantalon. Le jeune homme n'y prêta aucune attention, son regard fixé sur une petite flaque de sang. Sans donner aucun signe précurseur, sa gorge se mit à le faire souffrir à un tel point qu'il lui sembla que son œsophage se tordait sur lui-même. Son estomac se crispa instantanément et il dut retenir un grognement de douleur. Il ferma les yeux avec force, porta sa main libre à sa gorge tout en repliant son bras armé contre son ventre et prit une série de profondes respirations. Ce n'était pas grave. La souffrance était une vieille compagne, et sa présence ne devait plus le choquer. Il n'avait qu'à l'accepter. Accepter. Penser à autre chose. Les randonneurs. Je dois trouver les randonneurs. Après avoir inspiré et expiré doucement une dizaine de fois, le garçon sentit ses muscles se relâcher, sa soif diminuer. Lorsqu'il rouvrit ses paupières, sa vue s'était éclaircie, sa respiration faite plus aisée. Sa souffrance se vit remplacée par une sourde colère. Comment avait-il pu être aussi inconscient ?! Ce genre d'erreurs stupides pouvaient lui coûter la vie en mission, et il le savait. Sa concentration s'était dissipée alors qu'un dangereux vampire pouvait apparaître à tout instant. Le hunter venait de faire un faux-pas digne d'un débutant, même si sa situation restait assez particulière. Poussant un soupir, il se focalisa de nouveau sur son environnement. C'est alors que ses sens perçurent une présence. Bruyant et gauche, l'individu ne pouvait être qu'un humain le genre de chose que Zéro détectait sans même utiliser son instinct vampirique. Le jeune homme se retourna sans un bruit et attendit patiemment que l'un des randonneurs n'arrive. Ce dernier surgit des buissons quelques secondes plus tard, la panique claire sur son visage. Tombant nez-à-nez avec un inconnu, l'homme hurla. Ou du moins tenta de hurler. Percevant la réaction de son vis-à-vis avant même qu'il ne l'initie, le hunter plaqua sa main sur la bouche de ce dernier avec force, lui faisant signe de se taire par la même occasion.
« Chhht ! », souffla-t-il.
Complètement terrorisé, le touriste s'agita vainement contre l'emprise du garçon sur ses joues. Zéro ne broncha pas, attendant tranquillement qu'il se calmât. Le jeune vampire en profita pour faire un bref descriptif de l'individu. De taille moyenne et mince, ce dernier constituait le stéréotype du sportif basique. Son visage était fin, éclairé par une paire d'yeux noisette agrandis par la peur. De fines plaies ornaient son cou et ses épaules, et semblaient avoir été infligées par de longues griffes. Cela ne faisait aucun doute, il avait été attaqué par un vampire, vraisemblablement assoiffé. La question était : comment diable avait-il réussi à survivre ? Il était complètement impossible qu'un humain « inoffensif » réchappe sans aide à un suceur de sang dont il était la cible. Tout cela était extrêmement étrange. Et où était son camarade ? Le jeune homme priait pour ne pas découvrir de cadavre. Il détestait avoir à annoncer la mort d'un proche à une famille, d'autant plus que cela ne manquerait pas de lui rappeler des souvenirs qu'il préférait garder au fond de son crâne. Pendant son monologue mental, le randonneur enfin détendu un peu. L'angoisse ne quittait cependant pas ses traits, ce que Zéro comprenait tout à fait. Après tout, rencontrer un monstre assoiffé de sang qui ne demande qu'à tuer laisse rarement indifférent. Posant son regard sur son vis-à-vis, le garçon hésita un instant avant de lentement retirer sa main. Dans le même temps, il posa son doigt sur sa bouche dans un signe de silence. Là, comme ayant perdu toute énergie, les jambes de M. touriste se dérobèrent sous lui. Plus par soucis de discrétion que par bonté, le hunter le rattrapa au vol et l'aida à s'asseoir sur le sol. Au fur et à mesure que le temps passait, les doutes de Zéro se transformaient en certitudes. Quelque chose clochait. Soit l'homme avait abandonné son ami aux mains de la Mort, en profitant pour fuir tant qu'il en était encore temps soit un événement X avait perturbé son prédateur. Par instinct et expérience, le garçon penchait pour la deuxième option. Mais il n'avait pas le temps pour les conjectures, il avait besoin d'explications. Il s'accroupit devant la victime et posa ses mains sur ses épaules.
« Monsieur, j'ai besoin que vous répondiez à quelques questions. Il faut que vous chuchotiez, d'accord ? »
Sa voix était plus injonctive que réconfortante, mais elle ne parut pas bouleverser l'homme, qui hocha positivement de la tête. Cela eut pour effet de soulager le chasseur, qui avait besoin de faire le moins de bruit possible. Avec un peu de chance, les bruits de la forêt couvriraient leur conversation. Il comptait également sur l'état vraisemblable du vampire : instable et focalisé sur autre chose que les sons, pour ne pas être dérangé.
« Bien, reprit-il doucement. Qui êtes vous ? »
Question complètement stupide, puisque le jeune vampire n'en avait aucune utilité et pas grand chose à faire. Il s'agissait là d'une procédure visant à faciliter l'écriture du rapport, à être à peu près sûr que son interlocuteur savait ce qu'il faisait et à calmer ce dernier un peu.
« U-usui Azumi. », vint la réponse.
Hochement de tête.
« Où est votre ami ? »
Mauvaise question. La panique de l'homme revint au triple galop sous la forme d'une sorte de crise mêlant hyperventilation et cris.
« Je-je... Je ne sais pas ! Oh mon Dieu, je ne sais pas ! »
« Stop, l'interrompit-il d'un ton ferme. Calmez vous. Je n'ai pas besoin de ça maintenant, et vous non plus. »
Dans l'espoir d'éviter à M. Usui une nouvelle crise d'angoisse, Zéro prit de profondes respirations, les marquant de mouvements de balancier du bras. Inconsciemment, l'homme suivit le rythme et reprit doucement son souffle. Une fois cela fait, le hunter posa de nouveau ses mains fermement sur les épaules de son vis-à-vis et planta son regard dans le sien.
« Monsieur, recommença-t-il, j'ai besoin que vous gardiez votre calme. Votre ami a besoin que vous gardiez votre calme. Que s'est-il passé ? »
À vrai dire, le garçon perdait patience. Les relations humaines n'avaient jamais été son fort, alors rassurer une personne quand il attendait des réponses n'était pas du tout dans ses cordes. Néanmoins il n'avait pas le choix, et il devait patienter pour avoir les explications nécessaires afin d'avancer. Heureusement, le randonneur finit par li répondre :
« On-on se baladait tranquillement a-avec Hiro q-quand on a entendu un én-énorme craquement. »
Le chasseur hocha de la tête en signe d'encouragement. C'était un comportement typique des vampires qui voulaient tuer : faire peur, jouer un peu avec la proie avant de la massacrer à petit feu.
« C-c'était un monstre... De grands yeux, rouges, d'une maigreur abominable, avec un air dément. Il-il faut me croire, je jure que c'est vrai ! »
Zéro ne fit qu'acquiescer silencieusement, curieux de savoir la suite. Il ignora le pincement significatif à l'énonciation du mot « monstre », et la petite voix dans sa tête qui lui disait « Tu es pareil... ». De toute façon c'était un fait dont il avait pleine conscience, il n'y avait rien de dramatique là-dedans. Ce n'était que la vérité, simple et cruelle, et il lui fallait l'accepter.
« Hi-Hiro s'est enfui aussi vite qu'il a pu, en hurlant. M-mais moi j'étais bloqué ! Ça-ça s'est av-vancé vers moi en titubant. Ça murmurait des choses in-incompréhensibles. Quelque chose comme Soif. Ça a ouvert sa b-bouche, avec de longs crocs, et ça m'a sauté dessus ! Ça a planté ses griffes dans mes épaules, et j'ai vraiment cru mourir ! M-mais là, d'un coup, une seringue s'est enfoncée dans son cou. Sortie de n-nulle part ! Ça a hurlé et c'est tombé par terre. Son corps convulsait, ça avait l'air d'atrocement souffrir ! Avant même que je ne puisse réagir, c-c'est parti en poussière ! Je-je-j'avais peur, tellement peur ! Alors je me suis enfui, et-et-et me voilà. »
Zéro dut se faire violence pour ne pas baffer son interlocuteur. Déjà parce qu'il recommençait à parler trop fort, et ensuite parce qu'il semblait prendre un malin plaisir à appeler le vampire « ça », comme si c'était une chose. Pas que le jeune homme n'était pas d'accord, mais l'évocation de cela ne faisait que retourner le couteau dans sa plaie. Il avait conscience que ce n'était pas intentionnel, mais les faits restaient là, et ce crétin l'énervait.
Posant un doigt sur ses lèvres pour demander le silence, le hunter se concentra de nouveau sur la situation. Plus il en apprenait, plus celle-ci semblait complexe et suspecte. Un suceur de sang, aussi fou soit-il, n'était pas d'une maigreur atroce à moins d'avoir subi de longs mois de privation ce qui était pratiquement impossible puisqu'ils mourraient sans nourriture. Cela sous-entendait donc que soit l'homme mentait, soit quelqu'un avait torturé la créature, puisqu'il fallait tout de même l'abreuver un minimum pour qu'elle survive. Son pressentiment s'avérait juste, et ce n'était pas pour lui plaire. Avant d'agir, il devait déjà sortir M. Usui de cette foutue forêt, et faire en sorte qu'il reste en place le temps qu'il trouve son ami et mette la situation au clair. Et il n'avait certainement pas le temps, ni le luxe de se permettre une balade dans les bois au rythme humain. Il se tourna vers son vis-à-vis, jaugeant sa future conduite. Promptement, il se glissa derrière lui et lui asséna un léger coup à la nuque. L'homme roula sur le côté, inconscient, avant que l'adolescent ne le prenne sur son épaule. Utilisant sa vitesse vampirique, ce dernier parvint à côté de sa moto en une trentaine de secondes. Là, il posa son fardeau à l'abri, puis sortit machinalement son portable de son sac pour téléphoner à Yagari.
« Quoi, déjà ? », bougonna son maître à peine la conversation commencée.
« Oui, déjà, répondit-il. J'ai retrouvé un touriste mais il m'en reste encore un. Il y a une affaire bizarre là-dedans, j'y retourne tout de suite. Vous pouvez venir vite ? »
« Tss ! Je hais les heures sup'. Fais gaffe, gamin, 'bizarre' chez les suceurs de sang ça pue encore plus que chez les humains. Je me demande bien ce qu'ils nous ont encore pondu... 'Fin bon, j'arrive. »
« OK, merci. »
Il raccrocha, et se prépara à repartir avec un peu plus d'entrain qu'auparavant. Parler à son maître avait ce genre d'effet étrangement rassurant, depuis qu'il était enfant. Bien entendu, le jeune homme mourrait probablement avant de l'avouer, mais c'était tout de même un fait indubitable. De nouveau prêt, il utilisa son don de vitesse pour retourner d'où il venait. La forêt était sombre, silencieuse, comme étouffée par un Mal qui la rongeait. Il y avait quelque chose de menaçant dans cette partie, plus reculée, des bois. Zéro était de plus en plus inquiet à mesure qu'il avançait au travers des feuillages. Il sentait, au plus profond de lui, qu'il allait découvrir quelque chose de moche. Et il n'aimait pas ça du tout. Son pistolet était tenu fermement dans ses mains, prêt à tirer au moindre danger. Tous ses sens étaient en alerte, détectant la totalité de ce qui l'entourait. Il fallait dire que cette histoire de seringue le tracassait. Ce type d'instruments n'était que très rarement utilisé, uniquement par les chasseurs, qui ne l'employait que pour capturer des suceurs de sang ou les calmer. Ils n'avaient jamais rien contenu d'autre qu'un puissant sédatif avec des propriétés provenant de la matière anti-vampire... normalement. En aucun cas était-ce censé engendrer une quelconque douleur, et encore moins la mort. Étant lui-même un membre du Clan de la Nuit, le jeune homme était mal à l'aise. Surtout qu'il n'avait guère vu le sigle d'un confrère en lisière de forêt, ce qui signifiait qu'il était bien le seul hunter sur les lieux. Il y avait quelque chose de profondément étrange dans cette affaire...
Au détour d'un énième « chemin », Zéro tomba sur une vieille bâtisse, vraisemblablement abandonnée. C'était une immense maison décrépie à deux étages qui s'étalait autour de ce qui avait autrefois été une cour, aux carreaux brisés et dont une partie s'était effondrée. Les façades défraîchies et les ombres nocturnes donnaient au bâtiment une silhouette inquiétante. Si j'étais un vampire assoiffé ou un type louche, songea le garçon, où est-ce que j'irais me cacher dans une forêt pour ne pas être repéré ? La réponse était : dans un endroit où personne n'oserait entrer sans en avoir reçu l'ordre, dans un lieu si évident qu'on ne penserait pas que quiconque puisse s'y cacher et là où je pourrais être à l'abri des caprices de la nature tout en gardant un œil dehors. Et malheureusement cette bâtisse remplissait toutes les conditions. Réaffirmant sa prise sur le Bloody Rose, le jeune homme commença à faire le tour de la maison, doucement, silencieusement, après avoir rabattu la capuche de son sombre manteau sur son visage. Il était tel une ombre, invisible et furtif. Autour de lui, les bois étaient comme morts. Aucun son, aucun signe de vie, comme si les animaux avaient fui cet endroit. Seuls les bruissements des arbres l'accompagnaient dans ses pas. Les yeux fixés sur le bâtiment, le chasseur cherchait un quelconque indice qui pourrait l'aider. Et là, une silhouette. Derrière un carreau, il avait vu passer une ombre, sans vraiment en être sûr tant le mouvement avait été rapide. Néanmoins ses sens de vampire et de hunter réunis lui dirent qu'il n'avait pas rêvé : un suceur de sang était dans l'édifice, peut-être pas seul. Son pouls s'accéléra imperceptiblement. L'être qui était à l'intérieur avait vraisemblablement su capturer, torturer un vampire avec une précision effrayante avant de le tuer de sang froid. C'était, par définition, mauvais. Très mauvais. Il fallait l'arrêter.
Resserrant de nouveau son emprise sur son arme, Zéro se prépara à rentrer dans la maison par le côté effondré. Après tout, il était hors de question de rentrer par la porte. Il y avait là un énorme tas de gravas qui lui permettrait de grimper jusqu'au premier étage s'il faisait attention. C'était un gros risque à prendre. La pile pouvait ne pas être suffisamment stable et lui faire perdre l'équilibre au moment où il en aurait le plus besoin, ou encore le faire repérer en laissant quelques cailloux tomber. La discrétion était la seule chose qui pourrait lui faire avoir l'avantage face à un ennemi dont il ne savait rien. Après avoir hésité quelques instants, le jeune homme commença son ascension par le côté droit du tas, là où il avait repéré le moins de facteurs potentiellement dangereux. Chaque pas était contrôlé, calculé méticuleusement pour faire le moins de bruit possible. Jusqu'au moment où il glissa. Alors que son pied gauche se posait sur ce qui ressemblait à du sable fin, celui-ci se mit à dévaler la pente, emportant sa jambe avec lui. Il laissa faire en se mordant la lèvre, regagnant son équilibre seulement quelques secondes plus tard. Le garçon ferma les yeux de soulagement, laissant son souffle s'échapper d'entre ses lèvres alors qu'il reprenait la montée. Il n'y eut cette fois-ci pas d'encombres jusqu'à ce qu'il arrive sur le sol gris du premier étage. Là, il s'agenouilla. Maintenant qu'il savait que celui qu'il allait devoir capturer était suffisamment lucide pour être dangereux, il fallait être sûr qu'il ne puisse pas être repéré. Avec son doigt, il commença à tracer un cercle dans la poussière, agrémenté de signes étranges connus seulement des hunters. Une fois cela fait, il posa sa main droite au centre du cercle.
« Evanescio », souffla-t-il.
Le jeune homme serra des dents alors qu'un brasier ardent semblait prendre sa main quelques instants. Autour de son poignet s'inscrivirent bientôt des runes, témoins de l'efficacité du sceau.
רוח בלתי נראה אל ערפד
Désormais il était invisible aux yeux et aux sens des vampires, pour une durée limitée. C'était une technique ancestrale dont seuls les meilleurs chasseurs se souvenaient, employée très souvent lors de la guerre qui avait opposé les vampires aux humains. Les hunters avaient alors inventé ce sceau dans le but de camoufler les suceurs de sang qu'ils avaient apprivoisés pour qu'ils puissent se faufiler dans le champs de bataille sans être repérés. Yagari l'avait appris à Zéro lorsque celui-ci avait manifesté l'envie de suivre la même voie que ses parents malgré sa nature, et le jeune homme devait être le seul non seulement à l'utiliser mais aussi à le faire sur lui-même.
Effaçant son cercle du revers de la main, le chasseur se releva et commença à parcourir le bâtiment. On eut dit que la maison était entièrement vidée, tant il n'y avait rien. Elle était découpée en de longs couloirs sombres ponctués de pièces dépouillées de meubles. Ses pas étaient inaudibles au milieu du silence assourdissant. De l'intérieur on n'entendait même plus les feuilles virevolter dans le vent. Rien. Le néant. Jusqu'à ce qu'il entende finalement quelque chose qui allait tout changer.
« Je te dis qu'il y a quelqu'un dans la forêt. », soufflait une voix.
« Ce doit être l'autre. Pourquoi tu ne l'as pas tué ? », répondit une autre.
« Parce que ce n'était PAS l'autre, abruti. Il avait une arme. La guilde nous a trahi. Ils ont envoyé un hunter, je te dis. »
« Arrête un peu ton cirque. Il y a du avoir un imprévu, ou alors c'est pour les deux types qui ont failli se faire tuer cette après-midi. Avec un peu de chance il va faire le boulot à notre place... »
« Et s'il découvre, hein ? Le Patron va nous tuer, et les chasseurs avec. Déjà que l'évasion a manqué de nous coûter la vie... »
Zéro était bouche-bée au milieu du couloir. Certes, il pensait tomber sur quelque chose de moche, mais alors à ce point... La révélation qu'un autre vampire fou rôdait semblait bien petite à côté de la suite. La Guilde des hunters et la prison s'étaient associés ?! Pourquoi ? Ça n'avait aucun sens ! Le jeune homme n'arrivait pas à y croire. Les chasseurs avaient toujours haï les vampires, quelque chose qu'on leur inculquait dès la plus tendre enfance ! Néanmoins il fallait regarder l'évidence. Il venait de déterrer quelque chose d'énorme, qui pourrait bien chambouler complètement le système. Et si on apprenait qu'il savait ce qu'il savait... En tant qu'ex-humain, il ne donnait pas cher de sa peau. Merde... Merde merde merde merde merde ! Cela voulait dire qu'il ne fallait surtout pas qu'il tue quiconque était présent en ces lieux à moins de vouloir se faire repérer.
« Oooooh... Qui êtes-vous... Vous sentez délicieusement bon... J'ai soif... Si soif... »
Oh non.
Zéro se retourna précipitamment. Ils ne sont pas pas deux vampires fous, ils sont trois. Deux grands yeux rouges le fixaient depuis un visage maigre. La silhouette du suceur de sang donnait la chair de poule, même au garçon qui était pourtant plus ou moins habitué au glauque. Jamais il n'avait vu quelqu'un d'aussi décharné, mal en point. Il était très peu vêtu, laissant entrevoir sur ses membres de longues cicatrices. Des cicatrices sur un vampire ?! Mauvais. Et il était définitivement repéré. Le hunter ne prit même pas le temps de délivrer la créature de sa misérable existence et partit en courant dans la pièce adjacente sur sa droite. Il n'eut pas le loisir de se poser une quelconque question avant de sauter par la fenêtre. Sur tous les carreaux, il avait fallu qu'il tombe sur l'un des seuls à ne pas être brisé. De fines aiguilles de verre vinrent percer sa peau quand il se jeta au dehors. Il atterrit avec aisance sur ses pieds, les plaies à peine créées déjà guéries, avant de se relever et de partir. C'était le moment de courir. Vite. Sa rapidité vampirique ne lui avait jamais parue si dérisoire que lorsqu'il sentit un impact à côté de lui, au dessus de sa tête dans un arbre. Il s'agissait d'une seringue. Ses jambes agirent telles des ressorts, le propulsant en avant à une vitesse qui en eut fait pâlir plus d'un. D'après les bruits qui retentissaient jusqu'à ses oreilles, ses poursuivants étaient particulièrement agiles et rapides. Le hunter s'obligea à prendre un détour pas la droite dans le but de les disperser. Il ne comptait pas sur une rencontre avec le fou, qui l'avait rattrapé dans un accès de soif dès qu'il avait sentit son sang. Le garçon fut jeté au sol, la créature tentant désespérément d'atteindre sa jugulaire avec ses crocs. Les mois d'entraînement payèrent : le Bloody Rose fut plus rapide que la mâchoire. Une étendue de poussière tomba sur le chasseur. Cependant il venait de gâcher les quelques secondes de trop : quand il releva la tête, deux hommes se tenaient de chaque côté. Avant même qu'il ne puisse réagir, une seringue s'enfonçait dans sa cuisse.
Merde !
La dernière chose qui apparut à la vision de Zéro cette nuit là fut un sourire victorieux sur le visage d'un vampire.
