Lorsqu'on se levait aussi tôt, la matinée était réellement longue. Will ne savait que faire pour s'occuper et s'était mis à tourner en rond dans la maison. Hannibal l'avait laissé pour faire quelques courses. Il lui avait demandé avant de partir de réfléchir sur la signification de son rêve, mais le jeune homme savait que c'était inutile. Il connaissait déjà la raison de ses cauchemars, à quelques détails près : son esprit, aussi dérangé soit-il, lui disait de tout laisser tomber et céder à la tentation que lui offrait Hannibal. Recommencer une nouvelle vie, ne plus se préoccuper de rien, seulement d'eux. Il savait qu'il n'avait pas le droit d'accepter. Mais il le voulait de plus en plus.
Il avait du mal à imaginer ce qu'il deviendrait une fois que ces trois jours arriveraient à leur fin. Les faits ne laissaient pas la place au doute : le psychiatre serait derrière les barreaux, lui probablement en salle d'interrogatoire pour une longue période jusqu'à ce que le FBI décide de son innocence ou de sa complicité. Il arrivait parfaitement à imaginer l'expression horrifiée qu'aurait Jack, Alana, Price et Zeller à l'annonce de la vérité. Les journalistes, en particulier Freddie Lounds, s'en donneraient à cœur joie. En revanche, il n'avait pas la moindre idée de ce que lui allait ressentir. Le Will d'y l'y a quelques jours aurait été incontestablement soulagé. Mais la personne qu'il était à présent était bien différente. Trop de choses avaient changé.
Sombrant dans l'ennui, Will s'installa au clavecin. Il testa quelques notes au hasard puis se mit à jouer Für Elise. C'est lorsqu'il répétait le morceau pour la troisième fois qu'il vit Hannibal rentrer dans la pièce, son manteau encore sur le dos. Il semblait dérouté de voir le jeune homme devant l'instrument.
« Je suis désolé, s'empressa de dire Will en le voyant. Je n'aurais pas dû le toucher. »
Le docteur resta silencieux quelques secondes. « Je ne savais pas que tu savais jouer.
— C'est parce que je ne sais pas.
— Ce n'était pas toi, à l'instant ?
— Si, mais… c'est la seule chose que je connais. »
Hannibal posa son manteau sur une chaise et s'approcha de lui avec un léger sourire. « Ce n'est peut-être qu'un morceau, mais tu maitrise la portée en clé de sol parfaitement. Et Beethoven ne compose pas les partitions les plus faciles à jouer. »
Will haussa des épaules. « Je l'ai appris il y a longtemps.
— Et tu n'as jamais eu l'envie d'apprendre plus ?
— Ce… ce n'était pas vraiment le style de ma famille. La pêche était plutôt notre domaine de prédilection.
— Je vois. »
Le psychiatre fit courir ses doigts sur le bord de clavecin. « Je pourrais t'apprendre un autre morceau, si tu le souhaite. »
Will leva son regard vers lui. « Tu ferais ça ? Je… je ne suis pas sûr d'être un bon élève. »
Hannibal sourit davantage et s'assit à la gauche de Will. Le tabouret était assez grand pour permettre aux deux hommes d'y tenir, mais leurs épaules se touchaient. Will se crispa légèrement devant cette proximité.
« Je suis sûr que tout se passera bien, repris le docteur. Atlantique Nord est un morceau simple mais qui reste impressionnant pour des oreilles naïves. Ce n'est pas spécifique au clavecin mais nous nous en contenterons. »
Il se mit à jouer des deux mains et Will regarda ses doigts glisser avec fluidité sur le clavier. A mesure que le morceau avançait, ses yeux s'écarquillaient de plus en plus. La musique était splendide, lente et rapide à la fois. Mais beaucoup trop compliquée. Il jeta un regard à Hannibal. Sa posture était totalement droite et son visage exprimait une intense concentration. Le psychiatre joua les dernières notes et se tourna vers Will.
« Je ne pourrais jamais jouer ça ! s'exclama ce dernier.
— Impressionnant mais simple, répéta Hannibal. Les mouvements de la main gauche restent identiques tout le long du morceau.
— Mais—
— Aucun "mais" ne sera recevable. »
Hannibal plaça sa main gauche sur le clavier. « Regarde, expliqua-t-il. D'abord ré, la, puis fa#. Tu redescends ensuite et tu recommences. Viens ensuite la deuxième partie en fa#, si#, et la, et tu refais exactement la même chose. »
A mesure qu'il donnait les indications, Hannibal faisait bouger ses doigts mais Will l'interrompit.
« Attends.
— Quelque chose ne va pas ? demanda Hannibal.
— Mon poignet. Je ne peux pas jouer avec l'attelle. »
Le psychiatre lança un regard à la main gauche de Will. « J'avais oublié. Je suis sincèrement désolé William.
— Non, je... tu n'as qu'à me montrer la partie droite. »
Hannibal sourit et attrapa la main de Will. Il sentait la douce chaleur de sa paume se refléter sur sa peau. Le docteur positionna les doigts du jeune homme sur des notes précises et lui montra les enchainements. Au bout de quelques essais, il réussit à jouer par lui-même à la bonne vitesse et sans se tromper.
« Ça ne rend pas pareil sans l'autre partie, murmura finalement Will en jouant les dernières notes.
— Nous pouvons le faire ensemble. Je jouerai la main gauche et tu n'auras qu'à suivre le rythme. »
Hannibal commença à pianoter et lorsqu'il lui fit un signe de tête, Will fit de même. La mélodie était un peu saccadée au début car il avait dû mal à être totalement en accord avec le docteur, mais autrement, le rendu était agréable à entendre. Le jeune homme se prit à sourire sans y penser lorsque sa main monta dans les notes plus aiguës. Ce morceau était réellement impressionnant. Il appréhendait la suite, qui était une partie un peu plus difficile, mais il sentit la main libre d'Hannibal se poser nonchalamment sur sa cuisse. N'osant pas quitter le clavier du regard, il ne pouvait pas voir le psychiatre mais savait que lui, était observé. Etrangement, ce contact le détendit et il réussit à finir sa partie sans erreurs. Les deux hommes appuyèrent sur les dernières notes en synchronisation parfaite. Le son fit écho dans la pièce et Will pu enfin se tourner vers son partenaire de musique qui avait toujours sa main posée sur sa jambe. Il lui sourit chaleureusement.
« Merci pour… pour ça. C'était… agréable. Et amusant. »
Voyant qu'Hannibal ne lui rendait pas son sourire, il perdu le sien. « Qu'est-ce qu'il y a ?
— Je ne veux pas que ça s'arrête. » répondit le docteur d'une voix faible. Il se mit à dessiner des cercles sur sa jambe avec son pouce.
Will n'y prêta pas attention. « Que quoi s'arrête ?
— Ce que nous avons. »
Le jeune homme détourna son regard. Il se mit à appuyer sur une note de façon rêveuse. « Tous les morceaux ont une fin, dit-il doucement.
— Mozart n'a jamais fini sa messe de Requiem en ré mineur. On peut penser qu'elle est considérée comme éternelle.
— C'est parce qu'il est mort avant. »
Hannibal se fit silencieux et suivit du regard les mouvements de Will sur la note blanche.
« Je suis désolé. » murmura soudainement le psychiatre.
Le jeune homme s'arrêta de jouer et le regarda. « Pour quoi ? »
Hannibal hésita. « Pour tout. »
Il était sincère. Will pouvait le voir dans son regard brumeux.
« Tu mérites mieux, William. » repris le docteur sans le quitter des yeux.
Le concerné eut un sombre sourire. « Je n'en suis pas si sûr.
— Je le suis. »
Will avait le souffle court. Il ne put tenir une seconde supplémentaire. Il se rapprocha et posa délicatement ses lèvres sur celles d'Hannibal. Au contact, il ferma les yeux. Sous le coup de la surprise, Hannibal retira la main qui se trouvait sur sa jambe. Lorsque le jeune homme brisa le baiser chaste et recula légèrement, il vit le psychiatre le regarder comme s'il était une apparition.
Le cœur battant, Will se leva brusquement. « Je… je devrais aller ranger les courses. »
Il sortit de la pièce presque en courant, Hannibal, toujours figé, le suivant du regard.
Notes :
Eh oui, Hanni ne connait pas que du classique ! C'est aussi un grand fan de Yann Tiersen !
Bon pour dire la vérité, je ne savais pas quel morceau choisir… et cette petit scene est une sorte d'expérience personnelle. Bref, je ne vais pas vous raconter ma vie, mais le morceau s'appelle Atlantique Nord.
J'espère que vous avez apprécié ce chapitre !
