Cela faisait une semaine que Michael avait quitté l'hôpital et que la vie avait repris son cours normal.
Appuyée sur le guichet du bureau des infirmières, occupée à remplir un dossier, Sara poussa un soupir agacé lorsqu'elle vit Lizzie s'approcher d'elle.
- Alors ? Est-ce que tu lui as parlé ? demanda Lizzie.
- Tu vas me demander ça tous les jours ? s'impatienta Sara.
- Jusqu'à ce que ce soit fait, oui.
- Mais si tu crois que c'est facile !
- Non, je sais bien, mais plus tu attendras, et plus ce sera difficile. T'imagines ce que tu vas lui dire quand il te demandera depuis combien de temps tu le sais et pourquoi tu lui en as pas parlé plus tôt ?
Sara marmonna quelque chose d'incompréhensible en reportant son attention sur son dossier. Lizzie ne la lâcha pas pour autant :
- De toute façon t'as bien conscience qu'à un moment ça va se voir, tu pourras plus lui cacher. Ça m'étonne d'ailleurs qu'il ait encore rien remarqué parce que t'es quand même plus…
- Quoi ? Grosse ? C'est ça ? Tu trouves que j'ai grossi ? s'offusqua Sara.
- Non, j'allais dire… susceptible… Entre autres choses, marmonna Lizzie. Parce que t'es aussi de très mauvais poil mais ça, je pense que ça passera quand tu lui auras parlé et que t'auras soulagé ta conscience.
- Je vais le faire.
- Cet après-midi !
- Quoi ?
- Tu lui dis en rentrant cet aprèm' ! ordonna Lizzie.
- Mais…
- Sinon je l'appelle demain et je lui balance tout moi-même, menaça-t-elle.
- Non, je sais que tu ferais pas ça.
- Parie pas là-dessus ma chérie, rétorqua Lizzie.
Elle appuya son chantage d'un regard ferme et déterminé avant de partir vers les ascenseurs en laissant Sara seule au pied du mur. Car cette dernière ne savait pas si son amie était capable de mettre sa menace à exécution mais une chose était sûre : elle avait raison, et sur tous les points.
Elle allait donc devoir se faire violence et parler à Michael dès qu'elle rentrerait parce qu'il ne fallait pas oublier une autre chose très importante : il était en droit de savoir ce qui se passait, d'être prévenu que d'ici quelques mois, il lui faudrait réorganiser sa vie selon de nouvelles priorités.
oOo
Sur le chemin du retour, Sara n'avait cessé de réfléchir à la meilleure façon d'annoncer sa grossesse à Michael. Mais arrivée devant la porte de l'appartement, elle n'avait toujours pas trouvé la formulation qui lui semblait la mieux appropriée parce qu'au final, peu importe la forme, le fond de la nouvelle restait violent.
Elle enfonça sa clef dans la serrure d'une main tremblante et prit une profonde inspiration pour tenter d'apaiser sa nervosité avant d'entrer. À l'intérieur, elle trouva Michael au salon, avachi sur le canapé.
- Y avait « TESTAMENT » en 9 lettres, lança-t-il à la télévision avant de l'éteindre à l'aide de la télécommande dans un geste nonchalant.
- Qu'est-ce que tu regardais ? demanda Sara en s'approchant de lui.
Avant de donner la moindre réponse, Michael tapota ses lèvres pour réclamer un bisou ; elle le lui donna avant de s'asseoir à côté de lui.
- Des chiffres et des lettres, répondit-il. Mais les candidats sont trop nuls, ça m'énerve.
- Tu t'ennuies ? demanda Sara dans ce qui était d'ailleurs plus une constatation qu'une réelle question.
- Non, je m'ennuie pas. À ce stade c'est bien au-delà de ça, soupira Michael.
Sara sourit entre amusement et compassion et passa une main réconfortante sur sa joue.
- J'ai fait tout ce qu'il y avait à faire dans cet appart' les trois premiers jours et maintenant je meurs à petit feu, déplora-t-il. Je vais jamais tenir une semaine encore comme ça. Et sinon, ta journée à toi, ça c'est bien passé ?
- Ouais, comme d'hab', rien de spécial à signaler.
Michael lui adressa un sourire approbateur puis il s'approcha pour l'embrasser mais Sara posa une main sur ses lèvres pour le stopper dans son élan.
- Attends, souffla-t-elle. Si j'ai rien à te signaler côté boulot j'ai un truc à te dire… côté perso…
Michael la regarda avec perplexité, surpris par la gravité du ton qu'elle venait d'employer. Et une petite partie de lui redouta ce qu'elle s'apprêtait à dire puisque les deux dernières fois où ce genre de situations s'étaient produites, c'était pour qu'elle lui annonce que son ex avait refait surface ou qu'elle allait partir deux mois à l'autre bout du monde.
- Je t'écoute, l'encouragea Michael alors qu'elle restait silencieuse.
- Oui… euh… en fait… pendant que t'étais dans le coma, j'ai appris quelque chose me concernant…
Elle avait fixé son regard sur un des boutons de la chemise de Michael qu'elle tripotait nerveusement.
- Enfin plutôt nous concernant, corrigea-t-elle. Puisque comme tu me l'avais dit toi-même, dans cette histoire, on est toujours deux…
Sara prit une profonde inspiration avant de se lancer.
- Je suis enceinte Michael, annonça-t-elle.
Puis elle releva enfin les yeux vers Michael qui la regardait mais, semblait-il, sans vraiment la voir. Et il lui fut impossible de savoir à quoi il pensait à ce moment précis alors que, comme le temps, il paraissait s'être figé suite aux mots qu'elle venait de prononcer.
- Michael ? l'appela-t-elle doucement après un long et pesant silence durant lequel il n'avait toujours pas manifesté la moindre réaction.
- A… attends. Deux minutes. Laisse-moi deux minutes, balbutia-t-il.
Il se leva du canapé et alla se poster devant la bais vitrée. Il frotta son visage pour se sortir de sa torpeur et poussa un long soupir éprouvé avant de se retourner vers Sara.
- Tu es… enceinte ?
- Oui.
- T'es enceinte ? demanda-t-il encore.
- Tu peux me poser la question autant de fois que tu veux, ça changera pas la réponse, lui fit remarquer Sara.
Il peinait un peu à respirer, comme si un poids lui comprimait la poitrine et contrariait la pleine amplitude de ses poumons. Il porta une main à sa gorge.
- Je… j'ai besoin de prendre l'air je crois, souffla-t-il.
Il traversa rapidement l'appartement et Sara le suivit du regard jusqu'à ce qu'il disparaisse derrière la porte.
- Bon, soupira-t-elle.
Elle s'adossa au canapé, attrapa un petit coussin qu'elle serra contre sa poitrine et replia ses jambes contre elle. En attendant - en espérant - que Michael revienne, elle se répéta, pour se rassurer, qu'il lui fallait juste un petit peu de temps pour assimiler la nouvelle.
oOo
Trois quarts d'heure plus tard la porte de l'appartement se rouvrit enfin. Sara n'avait pas bougé du canapé et elle releva la tête pour voir Michael apparaître. Il s'immobilisa un instant pour la regarder en retour et elle chercha sur son visage le moindre indice qui trahirait ses pensées, positives ou négatives. Mais une fois encore, elle fut parfaitement incapable d'entrevoir ce qui pouvait bien se passer dans son esprit. Mais il était là, il était revenu, alors c'était déjà ça.
Michael lâcha le regard de Sara le temps de refermer la porte puis il s'avança jusqu'au salon. Il déposa sur la table basse un petit coffret beige orné d'une grenouille verte et d'un papillon rose et s'assit ensuite à côté de Sara.
- Excuse-moi si je t'ai pas donné la réaction que tu attendais tout à l'heure, commença-t-il. Mais j'avais besoin d'un peu de temps pour… enfin… ça fait un choc quand même !
- Je sais, murmura Sara.
- Comment t'as réagi toi quand… quand t'as su que… Comment tu le prends ?
- T'étais dans le coma quand je l'ai appris et j'ai pas trop réalisé parce qu'à ce moment-là la seule chose qui m'importait c'était que tu te réveilles. Et depuis… en fait je crois que je réalise toujours pas, avoua Sara. Je sais que je suis enceinte mais pour l'instant ça se limite à quelques inscriptions sur un compte rendu d'analyses alors… c'est assez abstrait.
- Oui. C'est pas facile de s'imaginer concrètement ce que ça représente, confirma Michael. C'est pour ça qu'après avoir fait dix fois le tour du pâté de maisons en essayant de mettre mes idées au clair, j'ai été acheter ça…
Il attrapa le petit coffret.
- … pour m'aider à prendre conscience de ce que ça veut dire.
Il l'ouvrit et en sortit un petit pyjama en velours blanc qu'il tendit à Sara. Elle le saisit avec délicatesse et le contempla avec des yeux brillants de larmes.
- Quand je l'ai pris dans le magasin, poursuivit Michael, je me suis imaginé qu'il y aurait bientôt dans ce pyjama un petit bébé qui sera un peu de toi et un peu de moi et… il s'avère que cette idée me plaît beaucoup, confia-t-il dans un sourire.
Sara lui rendit son sourire en hochant la tête.
- Elle me plaît aussi, souffla-t-elle.
Puis elle reporta son regard sur la petite grenouillère qu'elle avait dans les mains et laissa l'émotion la submerger. Deux larmes roulèrent sur ses joues, de part et d'autre du sourire béat qui s'était plaqué sur ses lèvres.
- On va avoir un bébé, murmura-t-elle.
Et pour la première fois depuis qu'elle se savait enceinte, elle réalisa pleinement ce que cela signifiait.
- Oui, confirma Michael.
Il replaça tendrement une mèche de cheveux derrière l'oreille de Sara.
- Et tu sais, même si cette grossesse était pas prévue, je veux pas qu'on parle d'accident, déclara-t-il. Parce qu'en général, un accident on veut pas que ça se produise or je veux des enfants avec toi… On en a encore jamais parlé mais il est certain que je veux avoir des enfants avec toi. Bien sûr j'avais pas prévu que le premier arriverait aussi vite mais c'est tout sauf un drame. C'est une surprise. Ce sera notre petit bébé-surprise, d'accord ?
- Oui, approuva Sara. Et c'est d'autant plus une surprise que j'ai pas commis aucun oubli, je te le promets…
- Mais même si c'était le cas je te le reprocherais pas Sara, s'empressa de lui assurer Michael. Et si ce bébé a réussi à braver une contraception irréprochable, alors faut simplement en conclure… qu'il était vraiment déterminé à être là !
Sara rigola et Michael lui prit la main pour l'attirer à lui. Elle s'installa à califourchon sur ses cuisses et il l'embrassa tendrement.
- Je t'aime, souffla-t-il. Et je suis heureux d'avoir cet enfant avec toi.
- Moi aussi. Mais… ça te fait pas un peu peur quand même ?
- Ça te fait peur à toi ?
- Ben…, admit Sara dans une petite grimace.
- C'est vrai que l'idée qu'une petite personne dépende entièrement de nous, ça peut être un peu effrayant, concéda Michael. Mais je sais qu'on a la maturité et les moyens matériels et financiers nécessaires pour accueillir ce bébé dans de très bonnes conditions. Et pour ce qui est du reste ce ne sera qu'une question d'amour, alors je me fais pas de souci. Est-ce que tu sais pour quand c'est prévu ?
- Je suis enceinte de six semaines alors ce sera pour la mi-janvier, je pense, répondit Sara.
- Ouais. Et… euh… est-ce que tu sais quand… enfin à quel moment t'es tombée enceinte ? demanda Michael.
Sara esquissa un sourire amusé.
- Les mecs veulent toujours savoir ça !
- Simple curiosité, se défendit-il en haussant les épaules.
- Ouais, rigola-t-elle. C'est pas facile de savoir précisément mais, d'après mes calculs, il est pas impossible qu'on ait conçu ce bébé… à Florence, murmura-t-elle dans un petit sourire.
- Oh, souffla Michael.
Et il perdit son regard dans le vide en plissant les yeux pour se remémorer leurs ébats fructueux.
- Arrête ! protesta Sara en rigolant.
- Mais j'essaye juste de voir laquelle des fois a pu être la bonne. Celle du samedi soir ou celle du dimanche matin d'après toi ?
Sara posa ses lèvres sur celles de Michael.
- Te torture pas l'esprit, tu le sauras jamais, déclara-t-elle contre sa bouche avant de l'embrasser.
- Dis, reprit-il ensuite plus sérieusement. Qu'est-ce que t'aurais fait si j'avais pas eu mon accident et que t'avais découvert ta grossesse en Inde ?
- Je serais probablement rentrée plus tôt que prévu, parce que j'aurais eu besoin d'être près de toi… J'ai besoin d'être près de toi, murmura Sara en se blottissant contre lui.
Il resserra l'étreinte de ses bras autour de son corps comme pour lui assurer son indéfectible présence.
- Je suis là, souffla-t-il. Et je vais te bichonner comme une reine. Je sais que les femmes enceintes sont réputées pour avoir toujours un tas d'envies alors dis-moi chacune des tiennes et je les réaliserai. Dans la mesure du possible bien sûr.
Sara se redressa et regarda Michael avec amusement.
- Ben justement y a bien quelque chose dont j'aurais très envie, déclara-t-elle avec malice.
- Ah oui ? susurra-t-il en glissant ses mains sous son haut pour lui caresser les hanches.
- Non, pas ça, s'amusa Sara qui avait deviné les pensées de Michael. Je voudrais que tu me fasses des lasagnes. J'ai très envie de manger des lasagnes ce soir.
- Oh… D'accord. Oui, après tout c'est normal que t'aies ce genre d'envies si tu portes un petit bébé made in Italia.
- Ouais, rigola Sara en quittant les jambes de Michael pour se rasseoir sur le canapé.
Il se leva et partit à la cuisine pour s'atteler sans plus tarder à la préparation des lasagnes. Sara resta au salon et déplia le petit pyjama devant elle pour le contempler une nouvelle fois.
- Au fait, lança subitement Michael en extirpant de la poche arrière de son jean une petite carte plastifiée qu'il apporta à Sara. Quand j'ai acheté le pyjama j'en ai profité pour prendre la carte fidélité du magasin, indiqua-t-il en lui adressant un clin d'œil avant de repartir à la cuisine.
