CHAPITRE 25
14:48
Lorsqu'elle poussa la porte de l'entrepot une dizaine de minutes plus tard, elle constata que cette dernière était déja entrouverte.
Elle fit quelques pas à l'intérieur de la longue pièce et plissa les yeux pour s'habituer à la semi obscurité.
Il ne faisait pas totalement noir puisqu'une fenêtre assez large habillait le fond de l'endroit. Une ouverture vers l'extérieur rendue opaque par la crasse qui la recouvrait et au travers de laquelle ne filtraient que quelques minces rayons de soleil.
Cela conférait à l'entrepôt une atmosphère doucement inquiétante. Parfaite pour la crédibilité de leurs interrogatoires successifs.
C'est justement devant cette fenêtre qu'elle aperçut Esposito.
De dos et déja cagoulé il semblait affairé à une tache minutieuse. Elle comprit en approchant qu'il fixait un micro contre le mur.
-Eh ! fit-il en l'apercevant, je terminais justement ma petite installation !
Beckett lui sourit. Il avait l'air légèrement effrayant accoutré de son treillis et de cette épaisse cagoule noire, mais elle reconnaissait bien la silhouette rassurante de son collègue.
-Il est quel heure ? S'enquit Esposito, tout en terminant de fixer le cable du micro au mur.
-Bientôt 15h, répondit Beckett. Ils ne tarderont plus à nous amener Noford.
Il hocha la tête.
-Je vois que vous avez aussi prévu votre petit déguisement, fit-il en désignant du regard le morceau de laine que la jeune femme tenaît serré entre ses mains.
-Effectivement, répondit Kate qui entreprit d'ailleurs d'enfiler la chose, non sans peine...
Elle ne parvint pas à rentrer l'intégralité de sa chevelure comme elle aurait souhaité le faire pour garantir d'avantage encore son anonymat.
Esposito qui venait de terminer son installation se précipita à son secours.
-Attendez, fit-il en soulevant délicatement les quelques mèches de cheveux de la jeune femme qui dépassaient encore et entreprenant de les glisser sous la cagoule.
-Esposito, lança soudain la jeune femme alors que le jeune homme achevait de camoufler toutes les mèches rebelles.
-Oui ? Fit celui-ci, interrompant son mouvement.
-Je voulais te remercier. Murmura simplement Kate.
-Oh...Eh bien...Fit Esposito, ne sachant pas trop comment réagir.
-Pas seulement pour aujourd'hui, crut bon de préciser la jeune femme. Mais pour avoir assuré mes arrières ces dernières années...
-C'était tout à fait naturel, assura-t'il.
-J'ai apprécié ta loyauté, je voulais que tu le saches.
Esposito fronca légèrement les sourcils et fit quelques pas en arrière.
-Dit comme ça on dirait que c'est la dernière fois que nous nous parlons. Je n'aime pas trop ça.
Kate sourit et secoua la tête de gauche à droite.
-Pas du tout. Simplement, à quelques minutes de m'apporter ton aide dans une entreprise si périlleuse, et surtout si peu en accord avec la loi, je voulais te remercier. Toi et Ryan êtes des alliés précieux. Au jour d'aujourd'hui je ne changerais d'équipe pour rien au monde...
Le jeune homme sourit, rassuré, acceptant la reconnaissance que la jeune femme lui témoignait.
-De rien. Fit-il sobrement.
Le silence se fit un court instant, lourd de sens.
Puis Esposito reprit un peu de contenance et posa une main contre le mur, l'autre sur le micro :
-Allez je lance ça, finit les effusions, sinon Ryan va me charrier durant les six prochains mois je le sens.
Beckett hocha la tête amusée. Esposito enclencha l'émetteur.
14:56
A moins d'un kilomètre de là, le récepteur de Castle se mit à grésiller et la voix de la jeune femme parvint enfin à ses oreilles.
Il soupira soulagé. Ainsi il ne raterait effectivement pas une miette de l'interrogatoire de l'homme qui avait renversé sa fille.
-Le spectacle commence, nota gravement Ryan qui avait pris place à ses côtés sur le banc que Kate venait de quitter.
Castle hocha la tête songeur. Rongé par l'inquiétude sans vraiment comprendre pourquoi. Après tout cette mission ne comportait pas tant de risques...
Durant les minutes qui suivirent c'est surtout le silence qui leur parvint en guise de spectacle. Rien ne se passait de particulier dans l'entrepôt. Des bruits de caisses qu'on déplace leur parvenaient cependant de temps en temps. Ils supposèrent donc que Beckett et Esposito aménageaient la pièce à leur convenance avant le début des festivités.
Un peu pris par le froid l'écrivain glissa ses mains glacées dans son imperméable.
-Tu n'as pas l'air dans ton assiette, lança Ryan à juste titre.
-Je suis inquiet oui, reconnut Castle. Mais tout va bien se passer n'est ce pas ?
Il le disait autant pour convaincre le jeune irlandais que pour s'en convaincre lui même. Avec plus ou moins de succès d'ailleurs...
Ryan hocha cependant la tête. Pas beaucoup plus convaincu que lui visiblement. A moins que ce ne soit autre chose qui le mine ?
-Ca n'a pas l'air non plus d'aller très fort, s'enquit Castle afin de diriger la conversation sur un autre sujet.
Ryan acquiesca, le regard fixé sur la cage à poule face à lui.
-Disons que la soirée d'hier n'a pas été une franche réussite, confia-t'il.
-Avec Jenny et tes parents ? Ca s'est mal passé ?
Le jeune homme soupira, dépité.
-Disons que mon père a quelque-peu gâché la soirée. Jenny et moi nous réjouissions d'annoncer une certaine nouvelle, et il a fallu que, comme toujours, il vienne tout gacher...
Il secoua la tête.
-Les pères...
-Sur ce point là je ne peux pas te suivre, je n'ai pas connu le mien, nota l'écrivain. Mais j'ai eu une mère qui avait une légère tendance à la schyzophrénie après sa troisième coupe de champagne, donc je crois te comprendre un peu tout de même !
Ryan sourit, se figurant Martha un peu éméchée. Puis redevint plus grave.
-Si seulement c'était l'alcool. Mais non mais même pas. Mon père est un vieil aigri bouffé par l'ambition. Il aime diriger son monde et par son monde il entend "principalement moi". Si je pouvais embrasser la même carrière politique que lui, je ferais de lui l'homme le plus heureux du monde...
-Et toi ce n'est pas vraiment ton ambition c'est ça ?
Le jeune homme secoua la tête de gauche à droite.
-Je ne voulais pas non plus vraiment être flic initialement. Je voulais être architecte. Mais il m'a poussé, il m'a forcé ni plus ni moins à m'inscrire en école de police. Pour apprendre un "vrai métier" et puis parce qu'il était passé par la avant moi et qu'il tenait à me "transmettre cet héritage". Pour lui passer ma vie à "dessiner"c'était gâcher mes capacités, purement et simplement.
Castle soupira, il s'était toujours efforcé d'offrir à Alexis une entière liberté de choix quand à son avenir. On ne faisait pas des enfants pour projeter sa propre réussite sur eux. C'était de l'égoïsme pur.
-Tu sais que c'est lui qui m'a fait entrer au District 12 ? Poursuivit Ryan un peu amer.
L'écrivain secoua la tête en signe de négation.
-Eh oui, je suis un pistonné. Mon père avait cotoyé Montgomery par le passé. Et vu sa position plus que "haute" dans la société, il a plus ou moins "imposé" ma présence ! Enfin j'aurais pu moins bien tomber, c'est ce que je me dis pour me consoler...
-Et vos rapports s'en sont au moins trouvés un peu améliorés quand tu as embrassé cette carrière qu'il te destinait ? S'enquit l'écrivain qui ne parvenait décidément pas à comprendre qu'un père puisse mesurer l'amour porté à son enfant en fonction de sa réussite professionnelle.
-Disons que c'est étrange, répondit Ryan. Il ne me manifeste de l'intérêt que lorsque je lui raconte les enquêtes sur lesquelles nous travaillons. Il adore que je lui fasse un rapport détaillé de la vie au comissariat, de qui arrive dans nos rangs, qui repart...Certaines enquêtes le fascinent totalement, on dirait un gamin !
Il soupira, repensant à un exemple en particulier.
-Tu te souviens de cette fois ou 3xK nous a retenu en otage ? Eh bien après notre libération ce qui l'intéressait ce n'était même pas mon état psychologique après cette épreuve, ce qui l'intéressait c'était que je lui raconte en détail la façon de procéder de ce détraqué ! Et il est pareil dès qu'il s'agit du dragon...Avide de récits et de détails en tout genre...Je te jure parfois j'ai l'impression d'être d'avantage son bon polar de chevet, que son fils...
Un silence éloquent accueillit cette remarque.
-Au fait c'était quoi cette bonne nouvelle que toi et Jenny vouliez annoncer à tes parents ? S'enquit l'écrivain désireux de détendre l'atmosphère. Enfin si ce n'est pas indiscret bien sur !
Ryan sourit.
-Jenny est enceinte. D'une petite fille.
Castle sourit franchement. C'était le genre de nouvelle qui redonnait un peu d'espoir en ces temps légèrement troubles. Il tapa amicalement l'épaule du jeune irlandais.
-Félicitations ! Les autres sont au courant ?
-Pas encore non, répondit-il en secouant la tête. J'attendais un moment un peu plus "propice" pour annoncer la nouvelle.
-Si tu veux mon avis, n'attends pas plus, suggéra Castle. Ce genre de nouvelles légères c'est précisément ce qui nous manque en ce moment.
Ryan hocha la tête.
-Je le ferais oui. Et puis...J'envisage de demander à Espo d'être le parrain.
-Une évidence, répondit simplement l'écrivain. Une totale évidence.
Les deux hommes sourirent de concert. Le regard fixé à nouveau sur cette cage à poule qui venait de reprendre vie de façon "imaginaire" et qui accueillerait peut être bientôt une petite blondinette de plus.
Puis soudain, un grésillement se fit entendre dans l'émetteur, suivi presque immédiatement de voix et de bruits plus sourds.
Les choses semblèrent s'animer dans l'entrepôt.
15:07
Souffant dans ses mains glacées, l'homme faisait les cent pas dans cette ruelle du Lower West Side qui avait abrité un autre de ses exploits une quinzaine d'années plus tôt.
Il jeta un coup d'oeil satisfait à l'individu de taille imposante qui, à quelques mètres de lui aiguisait sa lame en silence. Assis sur les marches d'un perron.
Il aimait ces moments qui précédaient l'action. Cette espèce d'état latent, de recueillement silencieux avant l'horreur... Il s'en nourrissait comme on se délecte d'un bon repas dans un fast-food. Celui qui vous remplit l'estomac et qui durant deux bonnes heures vous donne l'impression illusoire de ne plus avoir faim.
Impression temporaire bien entendu. Bien vite la faim se fait plus présente que jamais à nouveau.
Dans sa poche son téléphone trembla. Il ne quittait jamais le mode vibreur.
Il le saisit et décrocha.
-Nous y sommes. Fit une voix à l'autre bout du fil. Cible en vue.
-Bien. Répondit-il. Alors faites simplement ce que vous avez à faire.
-Reçu.
Son interlocuteur raccrocha. De son côté il conserva le combiné à l'oreille un court instant encore. Le sourire aux lèvres.
Satisfait.
* * *
Musique : Escape – Craig Armstrong (Full version)
15:15
Rien. Ils n'obtiendraient rien de cet homme.
C'est la conclusion à laquelle elle était arrivée après seulement dix minutes d'interrogatoire.
On avait fait installer Noford sur une caisse au fond de la pièce, un bandeau sur les yeux. Elle lui posait des questions tands qu'à intervalles réguliers, Esposito le giflait violemment pour "faire circuler le sang et les informations jusqu'au cerveau" comme il disait.
Mais l'homme ne déccrochait pas le moindre mot. Se contentant de sourire après chaque gifle.
-Pour qui travaillez-vous ? Tenta-t'elle de lui faire avouer pour la cinquième fois en autant de minutes.
Noford resta silencieux. Nouvelle gifle. Nouveau sourire.
- Vous passerez des heures, des jours dans cette pièce s'il le faut, mais vous parlerez ! Bluffa la jeune femme.
Elle ne se reconnaissait pas dans ce rôle de bourreau improvisé.
Lasse, elle posa une dernière fois la question fatidique.
-Pour qui travaillez vous ?
Silence.
Gifle.
Sourire.
Le même ballet, inlassablement.
Elle soupira, dépitée.
Soudain, son regard fut attiré par un morceau de papier qui dépassait très légèrement de la poche du pantalon du médecin. Le ton jauni du papier avait attiré son attention pour une raison très simple : c'est sur ce type de feuilles qu'étaient rédigées les fameuses lettres anonymes qu'elle avait reçues à son domicile quelques mois plus tôt.
Elle fit signe à Esposito de maintenir le prisonnier pendant qu'elle récupérait le document.
Celui ci ne se fit pas prier pour bloquer les bras de l'homme dans un geste bien moins contenu que celui qui lui avait permis de récupérer le dictaphone des mains de Lanie quelques heures plus tôt.
Kate se pencha en avant, glissa une main dans la poche de l'homme qui, comprenant ce qu'elle était en train de faire tenta de se débattre.
Esposito lui assena un coup derrière le crâne. L'obligeant à se tenir tranquille.
Elle parvint enfin à se saisir du document plié en 4. Elle ouvrit la feuille de papier et écarquilla les yeux.
-Qu'est ce qui se passe ? fit Esposito intrigué et légèrement inquiet.
Lentement elle retourna le document en direction du jeune homme pour lui permettre de lire ce qui était inscrit en son centre :
"Si tu parles à la flic tu es mort".
-Il savait...murmura la jeune femme. Ils savaient tous les deux ! C'EST UN PIEGE !
Au même instant une détonation fit exploser la porte de l'entrepôt.
Beckett et Esposito sursautèrent. La jeune femme lacha la feuille de papier sur le sol.
Et Noford leur offrit son plus beau sourire.
Celui d'un homme bientôt libre.
15:17
A la première intonnation, Castle s'était levé d'un bond. Presque instantanément suivi par Ryan.
Ils n'eurent pas besoin de discuter. Pas besoin de se mettre daccord. Ils partirent tous les deux en courant en direction de l'entrepôt.
Jamais 800mètres n'avaient paru si longs à parcourir pour l'écrivain. Il courrait, l'émetteur à la main, celui-ci ne dégageait plus à présent qu'un brouhaha étouffé, presque persifflant, mais on distinguait encore vaguement quelques sons. Des bruits de voix étouffés, des cris...
Et puis soudain. Un coup de feu.
Il s'arrêta net. Sous le choc.
L'émetteur chuta sur le sol et se brisa en mille morceaux.
Ryan avait continué à courir et mit quelques mètres avant de comprendre.
Un coup de feu.
Les deux hommes échangèrent un regard lourd de sens. Lourd d'inquiétude, de terreur...Lourd tout court.
Puis ils reprirent leur course. La poitrine de l'écrivain lui faisait mal, le brûlait, mais il refusait de ralentir. Il courrait vers l'inévitable. Vers une vérité à laquelle il se savait pertinament incapable de survivre.
Lorsqu'ils arrivèrent en vue de l'entrepot, un épais nuage de fumée grise les accueillit. Au coin de la rue, un van noir disparaissait dans un dérapage parfaitement contrôlé.
Sans chercher à retenir de plaque d'immatriculation ou même à comprendre qui conduisait ce véhicule, les deux hommes se précipitèrent à l'intérieur de l'endroit dévasté.
Il était impossible de distinguer quoi que ce soit dans cet amas grisatres de particules et de cendres. Ils remontèrent leurs chemises respectives sur le bas de leurs visages pour éviter de suffoquer et avancèrent au ralenti dans la pièce.
-Kaaaate ! Hurla l'écrivain.
Il se frayait un chemin à travers les cartons éventrés, manquant de trébucher à chaque instant. Ryan le suivait de près.
-Kaaaate ! Cria-t'il à nouveau.
Un silence pesant fut sa seule réponse. Pas un bruit. Rien d'autre que ce silence et ce brouillard.
A mesure qu'ils approchaient du fond de la pièce, des strilles de lumière se dessinèrent à travers les vitres opaques. Un rayon en particulier leur dévoila une forme innanimée sur le sol. Recroquevillée sur elle-même.
Son coeur manqua un battement.
Puis deux.
Puis trois.
Il ne put pas avancer d'avantage et tomba à genoux sur le sol.
Ryan le dépassa, lui posant une main sur l'épaule au passage. Silencieux et grave.
Les quelques mètres qui le séparaient à présent du corps s'effacèrent peu à peu.
Il comprit l'implacable vérité bien avant de l'atteindre, mais ne put s'empêcher d'aller jusqu'au bout.
Pour confirmer cette impression qui venait de lui couper les jambes à lui aussi.
Il posa une main sur l'épaule inerte, geste qui ramena le visage de la victime vers lui dans une réaction quasi-mécanique.
Une cagoule déchiquetée.
Et sous cette cagoule, le visage de son collègue et meilleur ami.
Le futur parrain de sa fille.
Traversé d'une balle.
Il tomba à son tour sur le sol.
Esposito était mort.
Et Beckett avait disparu.
(A suivre)
