Chapitre 25 : Unnamed heart.
Le cœur battant, Dark retint sa respiration quand le grand homme brun aux lunettes impeccables lui ouvrit, laissant apparaitre l'entrée coquettement décorée derrière lui. Son regard étroit et inquisiteur semblait percer la chair et l'esprit, et ses fins cheveux d'un châtain clair, minutieusement coiffés en arrière, laissaient penser que Dark avait ici affaire à quelqu'un de strict et droit.
— Oh, fit-il d'une voix morne. Ne seriez-vous pas la jeune importune de tout à l'heure ?
Dark perdit le peu de calme qu'elle avait réussi à rassembler et se mit à cafouiller. Attendant qu'une phrase audible et compréhensible se présente, monsieur Kotoku ne se gêna pas pour inspecter Dark de la tête aux pieds, puis jeta un regard froid en direction de Byakuya, qui le lui rendit au centième. Les deux hommes s'affrontèrent longuement du regard tandis que Dark cherchait ses mots. Puis, voyant que les borborygmes se muaient en mots corrects, le prétendu père de Dark daigna reporter son attention sur elle.
— Euh, en fait, monsieur… je voulais savoir… est-ce que, par hasard… vous auriez pas eu… un enfant, y'a environ seize ans ?
Le brun ne cacha pas sa surprise devant la question. Puis, sans répondre, il fronça durement les sourcils :
— Qui êtes-vous, jeune demoiselle ? Faites-vous un sondage ou quelque chose dans ce genre ?
— Oh ! Euh… non, enfin pas vraiment, enfin non, enfin j'veux dire… répondez s'il vous plaît !
Monsieur Kotoku se déchaussa de ses lunettes et se pinça l'arête du nez, visiblement en profonde réflexion. Relevant finalement la tête, il jeta un œil derrière lui :
— Midori ! appela-t-il. Midori ! Pouvez-vous venir un instant, très chère ?
De petits pas précipités dévalèrent l'escalier qui s'envolait à la droite de monsieur Kotoku. Orienté vers le fond de la maison, Dark ne découvrit le visage de ladite Midori que quand celle-ci vint se placer aux côtés de son époux :
— Que me voulez-vous, mon ami ?
Machinalement, elle posa les yeux sur Dark et ses sourcils se haussèrent. En face d'elle, la jeune fille semblait tout aussi saisie. Midori Kotoku était une femme rondelette et plutôt petite, mais la noirceur de ses cheveux et le bleu profond de ses yeux ne laissaient aucun doute quant au lien de parenté qui l'unissait à la jeune fille face à elle. Plus attentif que jamais, Byakuya plissa les yeux.
— Mais qu'est-ce que… qu'est-ce que c'est que cette demoiselle ? bredouilla Midori Kotoku en tripotant nerveusement les grosses perles de nacre passées autour de son cou grassouillet.
— Je l'ignore, très chère, répondit froidement monsieur Kotoku. Elle ne semble être venue que pour collecter quelques informations sur Yôji.
Les doigts boudinés de Midori se figèrent sur son collier. Cherchant du regard un indice de son mari quant à la manière dont elle devait réagir, celle-ci finit par clore sèchement l'entretien :
— Nous n'avons aucune explication à vous fournir, mademoiselle.
Elle referma violemment la porte, mais Dark la bloqua de son pied, l'empêchant de se fermer malgré la force que Midori exerçait dessus, rejetant visiblement la réalité de cette confrontation.
— Je crois que si, madame ! hurla désespérément Dark en donnant un violent coup d'épaule dans la porte pour la rouvrir.
Midori tomba disgracieusement au sol, ses courtes jambes lui donnant bien du mal à se relever. Ébahi, monsieur Kotoku ne put réagir, saisi par la tournure que prenaient les évènements.
— J'ai vu juste, pas vrai ? Et vous m'avez reconnue visiblement ! C'est moi Yôji, et je veux savoir pourquoi vous m'avez abandonnée il y a treize ans !
La bombe était lâchée. Dark avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour découvrir la vérité, et ce en dépit de son appréhension et de sa peur. L'esprit un peu plus tranquille, elle se prépara à encaisser toutes les réponses envisageables. À nouveau solidement plantée sur ses jambes épaisses, Midori Kotoku tripotait encore plus nerveusement son collier, respirant bruyamment, fusillant Dark du regard. À côté d'elle, monsieur Kotoku ne semblait pas plus troublé que ça par cette annonce. Un lourd silence s'installa entre Dark et ses parents. Puis, à la surprise de tous, ce fut le père qui répondit :
— Tu ne nous apportais rien.
Dark mit un moment à assimiler les mots qui sortaient si froidement de la bouche de son géniteur, semblables à de petits morceaux de glace qui se logeaient dans la blessure de son cœur comme pour l'empêcher de se refermer et de guérir.
— Que… quoi… bredouilla Dark, défaite.
— Tu ne nous apportais rien, répéta monsieur Kotoku comme si sa réponse était évidente. La grossesse de Midori n'était pas désirée, mais il était hors de question de débourser un sou dans des frais d'hôpitaux exorbitants pour une interruption volontaire de grossesse. Nous t'avons donc accorder ta chance.
— Accorder… ma chance ?
Redressant ses lunettes sur son nez fin, monsieur Kotoku planta ses yeux sur sa fille, perçants, si bien que Dark se sentit comme un papillon crucifié par des aiguilles sur un plan de liège à qui on s'apprête à arracher les ailes.
— Nous t'avons accorder ta chance durant trois ans. Trois ans pour que tu fasses tes preuves, que tu nous montres que tu étais digne de porter l'illustre nom de Kotoku. À ton âge, certains de tes cousins et cousines savaient déjà jouer du piano ou du violon, ou présentaient des aptitudes pour les sciences ou les arts dans l'avenir… Mais rien de ton côté. Nous avons pourtant tout essayé avec toi. La peinture, la musique, les lettres… Midori pourra confirmer, nous sommes même allés jusqu'à te faire passer des tests de quotient intellectuel mais… rien. Rien de rien. Tu étais d'une banalité qui faisait honte à notre famille. Il n'y a pas de place pour toi au sein de notre clan, Yôji.
Dark se sentit s'effondrer au fur et à mesure du discours de son père. De toutes les situations qu'elle avait pu envisager quant à cette rencontre, jamais elle n'avait imaginé qu'on lui tiendrait un langage aussi dur et sévère. Doucement, elle se sentit quitter ce monde, déconnecter de la réalité par celle qu'on lui livrait et qu'elle ne pouvait encaisser. Devant une souffrance trop grande à supporter, l'esprit préférait parfois plonger dans le déni.
— Je ne suis pas d'accord.
Dark cligna des yeux, doucement ramenée sur Terre par une voix reconnaissable entre mille, tel un bateau s'écartant de son port d'attache, s'engageant sur une mer tumultueuse et à qui on lancerait une ultime corde pour le ramener à la berge. S'immobilisant à ses côtés, Byakuya défia son père du regard tandis que madame Kotoku, toute impressionnée, tripotait davantage son sautoir en rougissant et retenant un gloussement. Dark allait dire à son compagnon de ne pas intervenir, que le nom de Kuchiki ne lui serait d'aucun secours ici, mais la belle s'immobilisa au moment où elle posa ses yeux sur le profil baigné de lumière de Byakuya.
En cet instant, elle comprit qu'il n'avait aucunement besoin d'un kenseikan ou d'un nom prestigieux pour tenir tête à la noblesse d'un autre monde en tant qu'égal. Car ce n'était pas son nom qui faisait sa pureté et sa richesse, c'était tout son être, c'était cette stature fière et droite, c'était ce regard assuré et inquisiteur, cette parole claquante et spontanée, ce maintien que même l'abandon de son nom et de ses apparats ne saurait ternir. Il n'était pas enfanté par la noblesse, il était la noblesse lui-même, la portant dans tout son être, sans avoir besoin de quelque accessoire pour l'exprimer. Même sur Terre, dans des habits modestes, il était impossible de le considérer comme une personne lambda, et pour une fois, Dark dut bien reconnaître à son défenseur une prestance hors du commun.
— Et à qui ai-je l'honneur, monsieur… ? cracha monsieur Kotoku en haussant un sourcil dédaigneux devant celui qu'il devinait être un rival ou au moins un égal.
— Yôji, t'accompagne-t-il ? demanda Midori, soudainement mielleuse à la perspective de faire entrer un homme doté d'autant de prestance dans le cercle de sa famille.
— Tu m'as appelée par mon prénom… murmura Dark, à mi-chemin entre une réalité perturbante et un état de veille.
— Mon nom n'a aucune importance, coupa Byakuya de sa voix de basse. Sachez juste, Madame, Monsieur, que vous vous êtes incommensurablement fourvoyés en abandonnant votre fille unique sous prétexte que vous la pensiez dépourvue de quelconque avantage que ce soit alors que vous étiez simplement aveugles ou insensibles aux vertus qu'elle possède. On ne peut néanmoins vous blâmer pour cette erreur, car il est rare que des gens dont l'intelligence et la générosité ne dépassent pas celles de pourceaux ingrats sachent reconnaître une âme pure lorsqu'ils ont la chance d'en côtoyer une, voire même de l'enfanter, bien que je ne réussisse pas à comprendre comment deux êtres de votre ignominie aient pu engendrer une personne aussi aimable. Néanmoins, je ne peux que vous remercier de vous être détachés de « Yôji », car c'aurait vraiment été une erreur impardonnable que de vous laisser l'honneur de l'élever, étant donné que vous n'auriez fait que la souiller de votre bêtise et votre égoïsme, ce qui aurait été un gâchis des plus déplorables. Par ailleurs, permettez-moi de vous apprendre que votre fille, si elle ne possède pas de talents artistiques, compte une pureté de cœur et d'âme qui sont des qualités d'autant plus rares qu'elles semblent être inédites au sein de cette famille.
Le monde sembla se figer durant les secondes qui suivirent. Madame Kotoku, statufiée par l'aplomb de ce bel inconnu, avait les yeux écarquillés et la bouche entrouverte entre en un « o » muet. À ses côtés, monsieur Kotoku remontait ses lunettes sur ses yeux clos, faisant des efforts colossaux pour contenir la rage qui faisait pulser une veine sur son front. Et enfin, Dark, complètement sciée, regardait Byakuya avec dans les yeux un mélange d'admiration et de reconnaissance. Toujours aussi serein, l'héritier attendit patiemment une réponse qui ne vint jamais.
— Bien, si vous voulez bien nous excuser, Dark et moi avons d'autres priorités que perdre notre temps avec des gens de votre acabit. Madame, Monsieur, les salua-t-il en descendant les marches du perron.
Il fit quelques pas dans l'allée de graviers du jardin, puis se tourna :
— Viens, Dark. Tu n'as rien à faire avec des gens comme eux.
Semblant sortir d'une absence spirituelle, la susnommée cligna plusieurs fois des yeux et dévala les marches pour rejoindre son sauveur. Acceptant le bras que Byakuya lui proposait, ils quittèrent tous deux la demeure Kotoku, ne prenant pas la peine de refermer la porte du jardinet.
Sans un regard pour la serveuse toute émoustillée qui trépignait à ses côtés, Byakuya lui rendit son menu et surveilla d'un air anxieux le visage de Dark, inhabituellement inexpressif. Les yeux grands ouverts dans le vague et désespérément muette, la jeune fille semblait encore sous le choc de la rencontre, si bien que le noble avait décidé de se poser dans un café avec elle, le temps qu'elle se remette. Il avait beau lui parler, la secouer légèrement, rien à faire, sa compagne restait prisonnière de son monde de révélations si abruptes. Même le bruit claquant des talons aiguilles de la serveuse revenant avec leurs commandes n'arrivait pas à la ramener à la réalité.
— Alors, nous avons le thé noir, déclara ladite serveuse dont le chemiser s'était inexplicablement déboutonné depuis qu'elle avait pris la commande de Byakuya, et le chocolat chaud, acheva-t-elle en se baissant pour poser deux tasses sur leur table.
Elle se redressa langoureusement, fourrant presque sa poitrine sous le nez indifférent du noble :
— Y-a-t-il autre chose qui vous ferait envie ? demanda-t-elle avec autant de sous-entendus possibles.
— « Envie », non. En revanche, si je puis me permettre de vous donner un conseil, je vous suggère de choisir un soutien-gorge moins ridicule que celui avec les petites étoiles argentées que vous exhibez actuellement lorsque vous choisissez de tout miser sur votre décolleté pour séduire un homme.
Toute penaude, la serveuse bredouilla quelque chose et fila en vitesse dans l'arrière-salle.
— P'tain… t'es en forme aujourd'hui, fit lentement Dark.
Ne s'attendant presque plus à ce que sa belle retrouve l'usage de la parole, Byakuya sursauta.
— Comment vas-tu ? s'enquit-il.
Remarquant avec étonnement la tasse de chocolat chaud devant elle, Dark remua lentement sa cuillère et la lécha goulument avant de la reposer dans sa coupelle. Puis elle posa un coude sur la table, nicha son menton dans sa paume, vissa ses yeux plissés dans ceux de Byakuya, l'air profondément inspiré pour finalement déclarer :
— C'est vraiment des gros connards de merde. Mais je ne suis pas totalement abattue, si c'est ce que tu crains… Je n'attendais pas vraiment grand-chose de la part de personnes qui abandonnent une enfant de trois ans dans une ruelle sombre… Au moins, maintenant, je suis fixée. Et je ne les regrette pas.
Byakuya soupira imperceptiblement. De toute évidence, elle se remettait.
— Ce n'est pas ainsi que j'aurais formulé mon propos, néanmoins je ne peux te contredire sur le fond, admit-il en s'emparant de son thé dont il but quelques gorgées.
— Ah ouais, toi t'es plutôt dans le « pourceaux ingrats », sourit la brune. Roh putain, c'était limite jouissif ce que tu leur as mis dans la gueule… C'est con que j'aie pas eu de quoi noter parce que pour le coup, ça valait le coup d'être immortalisé.
L'ego flatté et plus que content que sa verve soit ainsi reconnue et appréciée, Byakuya dégusta son thé avec sérénité. En face de lui, Dark savourait un chocolat bien mérité en regardant innocemment par la fenêtre. Un sourire éclaira son petit minois :
— Hé, Byakuya, tu devrais regarder ça…
La considérant avec étonnement, les yeux du noble épousèrent son regard jusqu'à tomber sur son pire cauchemar. Kurosaki Ichigo était là, de l'autre côté de la rue, un pied posé sur le nez d'une âme cinquantenaire, les deux mains agrippées sur le manche de Zangetsu, tirant de toutes ses forces en une moue contrite, le visage rougi par l'effort.
— Ce n'est pas possible… songea le noble en sentant une migraine de tous les diables le gagner.
— Le devoir t'appelle, on dirait, fit Dark.
Hochant désespérément la tête, Byakuya finit son thé d'un trait et abandonna sur la table quelques pièces pour régler l'addition. Le voyant faire, Dark l'imita et vida sa tasse d'une longue gorgée, faisant naître deux moustaches brunâtres au-dessus de ses lèvres. Remarquant cela, Byakuya tapota discrètement les siennes afin d'épargner à sa belle une grosse honte devant un café plein comme un œuf. Se débarbouillant à grand renfort de serviette en papier, Dark abandonna son bavoir à côté de sa tasse et sortit à la suite du noble.
— T'y retournes, alors ? demanda-t-elle alors qu'ils s'écartaient de l'entrée du café pour en laisser l'accès libre.
— Je crains de ne pas avoir le choix… Viens avec moi, je vais te renvoyer à Soul Society en premier lieu.
Dark fronça les sourcils. Les trois longs mois de séparation lui étaient momentanément sortis de la tête. À contrecœur, elle suivit le noble dans une ruelle où il pourrait s'extraire de son Gigai sans craindre d'observateurs. Quittant son faux corps qui s'affala contre le mur de briques, Byakuya posa son propre badge de Shinigami contre le thorax de Dark, la libérant de son corps artificiel qui tomba à ses pieds en un bruit sourd. Puis le capitaine dégaina Senbonzakura et créa un Senkaimon en quelques secondes. Un Papillon de l'Enfer vint joyeusement à leur rencontre, et Byakuya lui tendit son auguste index afin qu'il s'y repose, lui confiant un message à transmettre à Ukitake et Shunsui avant de guider la jeune fille. Dans une trainée d'étincelles, l'insecte spirituel repartit pour un petit moment. Silencieuse devant le portail lumineux, Dark regarda Byakuya, ne sachant pas vraiment quoi dire en guise d'au revoir. De son côté, le noble seigneur capta son regard et en maintint le contact, tout aussi muet. Soupirant, ce fut la plus jeune qui brisa le silence :
— Roh et tant pis pour les stéréotypes, viens là que j'te roule une pelle grand format !
Byakuya n'avait pas fini de décrypter la phrase que Dark s'était jetée à son cou afin d'unir passionnément ses lèvres aux siennes. D'abord scié par l'initiative de sa comparse, il finit par se ressaisir et taquina de sa langue les lèvres encore closes de sa partenaire. Celles-ci cédèrent doucement sous l'invitation, livrant non sans une once de réserve la consœur de celle qui les avaient faites s'entrouvrir. Caressant langoureusement sa cadette, la langue de Byakuya l'initia sommairement à l'art du baiser, se délectant des mouvements encore hésitants et maladroits de sa jumelle.
— Putain de bordel à queue, ça y est ! J'ai récupéré Zangetsu ! Hahaha ! C'est l'autre empaillé du sphincter qui va être content !
La voix puissante de Kurosaki mit un terme on ne peut plus brutal au baiser passionnel qu'échangeaient le susnommé et sa compagne. Réprimant un rire, Dark murmura :
— J'crois qu'on parle de toi…
Mort de honte, Byakuya se promit d'éviscérer le rouquin à la première occasion venue. Les bras de Dark se dénouèrent alors qu'elle s'écartait de lui et avançait vers le portail :
— Magne-toi d'en faire un Shinigami potable, histoire de revenir plus tôt, fit-elle malicieusement avant de partir à la suite du Papillon de l'Enfer qui l'attendait depuis quelques secondes déjà.
La lumière du Senkaimon s'évanouit, laissant seuls Byakuya et les Gigai inertes. Soupirant, le noble regagna son faux corps, coinça celui de Dark sous son bras, et se retroussa les manches histoire de couper court à la danse de la victoire que le Shinigami remplaçant effectuait à quelques mètres de lui, tortillant trop du croupion pour ne pas se le faire botter.
