AVANT TA PEAU

Chapitre 25

Les cardinaux en costume

A déconseiller aux âmes pures et sensibles ^^

« Les cardinaux en costume » est une chanson de Cabrel au texte fort, le genre de texte que j'adore (comme « Schengen » de Raphaël), j'espère que vous apprécierez le parallèle avec ce chapitre.

Trois mois plus tard

Dans le train qui me menait à Londres, je regardais ma montre nerveusement, en me rongeant les ongles. C'était une décision que j'avais prise en un quart d'heure, sans vraiment réfléchir. Partir à Londres le week-end de Pâques, au lieu d'aller chez mes parents. Une décision débile, qui avait plongé ma mère dans un désarroi intense, elle qui me croyait sauvé. Guéri.

Mais même trois mois après, je n'étais pas guéri de la peau de Draco. Je n'avais pas trouvé le médicament, le patch, la drogue de substitution. J'avais passé trois mois presque en apnée, sans respirer. Trois mois de flou total, le cœur lourd comme une pierre.

Je n'étais pas resté chez lui après son départ, je n'y avais aucun droit, et puis c'était loin de mes cours, faire tout ce trajet pour se retrouver seul le soir était absurde. Le pire était sa présence diffuse dans ces murs, son odeur sur l'oreiller, son parfum dans l'armoire de toilette.

Le manque de lui était à hurler, d'ailleurs je crois que j'ai hurlé, certains soirs, au début. Avant de rencontrer les petites pilules vertes, mes amies. Celles qui m'aidaient à tenir, me faisaient dormir, parfois.

Le plus dur n'était pas son départ, le plus dur était ma culpabilité, ma connerie, ma folie. Il avait été là, à moi, entre ces draps soyeux, j'avais touché sa peau, embrassé ses lèvres, possédé son corps, il avait été à moi, entièrement à moi, j'avais tout gâché.

Je me suis tapé la tête contre le mur de sa chambre, toute une soirée, pour me punir de ma crétinerie, pour essayer d'oublier ce que j'avais eu puis perdu, par ma faute. Difficile de croire qu'un mercredi comme un autre j'avais quitté ma piaule minable pour le rejoindre et que j'étais arrivé chez lui moins d'une heure après fou de rage, ivre de colère, prêt à le tuer. Le violer. Moi qui l'aimais plus que tout.

A la folie.

Heureusement les petites pilules vertes et le droit m'ont sauvé, c'est débile mais c'est comme ça. De bons substituts finalement. Fidèles, me lavant bien le cerveau par intermittence. Parce que l'image de Draco était presque toujours là, fantôme assidu, ainsi que le manque de sa peau, dans mon ventre. C'est marrant, le manque était toujours situé là, dans mon ventre. Comme un fœtus porté et perdu, un vide béant au milieu de mes intestins.

Heureusement quand je suis retourné dans ma chambre, au bout d'une semaine dont je ne garde pas de souvenirs à part une douleur intense, mes amis étaient là. Présents, attentifs, compatissant silencieusement. Ils ont compris tout de suite je crois, Marie m'a pris dans ses bras à la sortie du cours de droit commercial et je crois que j'ai pleuré sans retenue, ému par sa douceur. Quand nous nous sommes tous retrouvés au restau U et que Louis a commencé à poser des questions, je me souviens leur avoir dit d'une voix éteinte :

- Le premier qui me dit que c'était couru d'avance ou que c'est mieux comme ça se prend mon poing dans la gueule, je vous préviens.

Un frisson d'effroi est passé sur la table, ils n'ont rien ajouté. Je pense que d'autres m'auraient laissé tomber sans trop de remords, j'agissais comme un zombie, ne participant à aucune discussion, ne riant à aucune blague, toujours muet.

Trois mois presque sans parler, une expérience à tenter.

Trois mois à enfouir son souvenir au fond de moi, comme un cancer bienvenu qui comblerait le manque. Trois mois à essayer d'effacer les merveilleux souvenirs devenus cruels, de son sourire pur au satin de sa peau. J'ai frôlé d'autres peaux, tissus, fourrures, rien ne s'approchait de la douceur de sa chair, jamais. J'ai pensé de plus jamais rien ressentir, rien aimer, tout avait le même goût, la même texture fade.

J'ai plongé dans les études comme un plongeur au fond de la mer, en apnée, pour y trouver une pépite, ou un peu d'oxygène salvateur, au fond d'une grotte. Tout le reste était flou, cotonneux, vide. Les regards ne me faisaient pas souffrir, les mots ne m'atteignaient pas, ils n'avaient plus de sens, plus de contenu. Je passais des heures assis dans ma piaule à apprendre mes cours par cœur, comme un perroquet, les répétant inlassablement, pour éviter de penser à autre chose.

Quand les ombres se faisaient menaçantes je me replongeais dans mes cours, y compris au milieu de la nuit. Les antidépresseurs me brouillaient un peu les idées, souvent je récitais les phrases sans vraiment en comprendre la signification, mais je n'ai jamais eu de meilleurs résultats qu'à ce moment-là, ironie de l'histoire.

Devant mes bons résultats ma mère a décrété en février que j'allais mieux, que cette histoire était enfin terminée, que j'avais eu de la chance. C'était à table, un samedi soir. J'ai serré mon verre si fort qu'il a explosé, elle a crié et je me suis mis à hurler en passant ma main meurtrie sur mon visage, comme un aliéné.

Alors je suis rentré dans ma piaule avec un autre traitement, qui me brouillait moins les idées mais me donnait des envies d'en finir, certains soirs.

Marie me fixait souvent de ses grands yeux interrogateurs, nous sommes même sortis ensemble un après-midi, avant que je ne me mette à pleurer longuement quand elle a essayé de me déshabiller. Ses mains douces et sa bouche chaude ne me faisaient rien, elles ravivaient au contraire le manque, cruellement. Elle a pris peur et a quitté ma chambre précipitamment, me traitant de malade. Je ne lui en ai pas voulu, c'était bien ce que j'étais, un malade.

Un malade qui traversait la vie comme un rêve, indifférent.

Quand le soleil est réapparu j'ai diminué les doses, petit à petit. La douleur était toujours là, mais je m'y habituais. Parfois je passais des cours entiers sans penser à lui, belle victoire.

On peut dire que j'allais mieux, même si je ne laissais personne le dire devant moi. Ma douleur était mon secret, mon trésor, je ne voulais le partager avec personne. Oui, j'allais mieux, j'ai même failli m'en sortir.

J'évitais soigneusement les magazines, les reportages jetset et les photos sur Internet, pour ne pas être tenté. Ce n'était pas très difficile, je n'avais plus de libido, sans doute grâce aux médicaments. Un repos agréable finalement, je n'avais plus envie de rien, plus besoin de rien. Un pur esprit juridique. Une machine, quoi.

Jusqu'à la veille de mon départ pour Londres, je ne désirais rien, n'espérais rien.

oOo oOo oOo

Je rangeais mes affaires dans mon sac pour rentrer chez moi, en Alsace, quand, en cherchant ma boîte d'antidépresseur j'ai fait tomber un tube de l'armoire à pharmacie, un tube de calmants qui lui appartenait, et que j'avais ramené dans ma chambre de Cité U, sans raison. Une adresse figurait dessus, celle d'une pharmacie dans le Surrey. Un petit village sans doute.

Un petit village dans lequel il devait vivre, le berceau de sa famille, à tous les coups.

J'ai jeté le truc à la poubelle avec dégoût, en essayant de l'oublier. C'était le vendredi saint, un jour férié chez moi, en Alsace, et je me suis bêtement demandé si c'était aussi férié en Angleterre. Une idée à la con. Comme si ça avait la moindre importance. Pour en avoir le cœur net j'ai recherché l'info sur Internet et tapé le nom du patelin inscrit sur le médicament. Juste pour voir.

Tu parles.

Comme un putain d'alcoolique j'avais mis le doigt dans l'engrenage, impossible de ne plus penser à lui, impossible de ne pas me demander s'il allait rentrer chez lui, pour Pâques.

Crétin.

Toute la soirée j'ai caressé l'idée de le rejoindre en Angleterre, imaginant des retrouvailles sur un quai de gare, sur le perron d'une porte. Une idée folle, séduisante, irrésistible. A partir du nom du patelin j'ai cherché l'adresse de sa famille, et je l'ai trouvée. Alors j'ai cherché sa maison sur Google earth, et je l'ai trouvée. Une belle maison apparemment, le manoir Malfoy, au milieu d'un grand parc, près d'un lac.

Une voix raisonnable, qui ressemblait à celle de ma mère, me disait que c'était juste un beau rêve, un fantasme de mon esprit dérangé. Que c'était irréalisable, débile. Foutu d'avance.

Mais il y avait cette sensation bizarre, dans mon ventre, qui croissait doucement, remplaçant le manque, le vide abyssal. Une sensation étrange, que j'avais oubliée depuis longtemps. L'espoir peut-être.

Toute la nuit j'y ai pensé, l'obsession m'avait empli le cerveau, faisant taire toutes les autres voix. Pour la première fois depuis longtemps, j'avais un but, un projet.

Au petit matin j'ai réservé une place pour Londres puis pour son village paumé, me disant que je trouverais bien un hôtel sur place. Mon cœur battait sourdement, le sang circulait dans mes tempes, j'étais vivant à nouveau.

Fou, mais vivant.

Ma valise était faite, j'ai appelé ma mère pour lui annoncer mon changement de projet, elle m'a engueulé, m'a supplié de revenir, j'ai raccroché tranquillement. Son avis m'importait peu, pas plus que celui de mes amis ou de mon médecin, je devais me rapprocher de Draco, le moment était venu.

oOo oOo oOo

Alors dans ce train qui traversait la Manche je me remémorais le weekend chez lui, pendant lequel j'avais rencontré sa famille. Sa mère et sa sœur, si raffinées. A vrai dire je les avais tous rencontrés, à un moment ou un autre, avec des fortunes diverses. Même si Draco n'était pas là, ils me donneraient son adresse, c'était sûr. Ils étaient trop polis pour me mettre à la porte, après tout le temps de l'hôtel était loin, je n'avais pas à rougir de moi. A tout hasard j'avais laissé un message sur son portable, annonçant l'heure de mon arrivée à Londres. J'avais la certitude absolue qu'il était en Angleterre, sans raison logique.

Je me souviens que je m'étais acheté un livre, à la gare, dont je tournais les pages sans les comprendre, obnubilé par mon escapade. Je crois que je me suis endormi, fatigué par la nuit blanche. Je crois que j'ai rêvé d'un voilier dérivant sur l'océan, un bateau aux voiles blanches.

oOo oOo oOo

Quelques heures plus tard j'étais devant la grille d'entrée de la résidence, un vrai château perdu au milieu de nulle part, protégé comme une forteresse. J'apercevais le bâtiment au loin, il me paraissait énorme, bien plus gros que sur Google earth. J'ai sonné, un peu hagard, essayant de ne pas réfléchir. Une lumière s'est allumée au-dessus d'une petite caméra placée en haut de la grille, j'ai hésité à sourire. Si je me mettais à raisonner j'étais foutu, tellement mes chances étaient minces.

Une voix a grésillé dans le parlophone, et j'ai donné mon nom.

Pas de réponse. Le silence complet, à part le chant des oiseaux en ce début d'avril humide. Tout était vert, un vrai écrin de nature. Quelques voitures passaient parfois, roulant du mauvais côté, m'effrayant parfois.

« Putain j'ai pas fait tout ce chemin pour rien » me suis-je dit en sonnant à nouveau. La voix énervée m'a demandé qui je voulais voir, si j'avais rendez-vous, j'ai donné le nom de Draco, un peu au hasard.

« He's not here » a repris la voix sèchement. « Go away ».

J'ai balbutié quelques mots en mauvais anglais, insistant et sonnant en même temps, finalement la grille s'est ouverte avec un petit grésillement et je me suis avancé sur le chemin menant au manoir, pas très sûr de moi. Le parc était magnifique, j'entendais un chien aboyer, un instant j'ai eu peur qu'ils le lâchent mais je n'ai pas ralenti. Les premières fleurs bourgeonnaient dans la pelouse vert tendre et j'apercevais le scintillement du lac un peu plus loin avec une barque sur le bord. Un décor sublime, un peu magique.

J'imaginais les premiers pas de Draco dans ce lieu, mais je ne ressentais qu'une impression de solitude, d'apparence trompeuse, comme si tout cela n'était qu'un décor, pas une maison familiale. Comme je m'y attendais un malabar m'attendait sur le perron, l'air mauvais. Son oreillette lui donnait une allure de garde du corps, ce qu'il était à n'en pas douter, puisqu'il m'a fouillé rapidement, avant de me demander d'ouvrir mon sac. Satisfait de sa fouille il a frappé trois coups à la porte, qui s'est entrouverte, laissant apparaître une dame entre deux âges, très distinguée. Je suis entré dans un immense vestibule en marbre, digne d'un grand hôtel, donnant sur un escalier immense. Elle m'a demandé poliment quel était le but de ma visite, avec une affabilité toute britannique, mais ses yeux ne souriaient pas. J'ai répondu que je recherchais Draco Malfoy, ou désirais au moins parler à sa mère ou à sa sœur, si elles étaient là.

« One moment, please » a-t-elle répondu avant de s'éclipser dans le grand escalier recouvert d'un tapis ancien, me laissant seul au milieu de l'entrée immense. Les motifs du marbre étaient magnifiques, dégageant une impression mortuaire qui m'a fait frissonner.

Finalement une silhouette jeune est apparue dans les escaliers, un peu frêle, descendant élégamment les marches. Toute une éducation, j'imagine. Camélia me faisait l'honneur de sa présence, visiblement ennuyée. Sa ressemblance avec son frère m'a serré le cœur, bêtement. Elle ne m'a ni souri ni tendu la main, mais a dit froidement en français, bien droite en face de moi :

- Draco ne vit plus ici depuis longtemps. Je ne comprends pas la raison de votre venue.

Je me faisais l'effet d'un importun sur son perron, un mendiant qui viendrait quémander une récompense imméritée. J'ai tenté un sourire, maladroitement.

- Je sais qu'il ne vit pas ici, mais je cherche à le joindre. C'est très important.

Ses sourcils parfaitement épilés se sont froncés délicatement, petite vague sur son front d'albâtre :

- Pourquoi souhaitez-vous le voir ? Vous ne vivez plus ensemble, d'après ce que j'ai compris. Je crains que vous ayez fait le trajet pour rien.

Je me suis souvenu du temps où elle m'avait presque supplié de me donner des nouvelles de son frère, je sentais que la réciproque n'allait pas être facilement négociable. Elle était chez elle, en position de force, je n'étais plus qu'un chien errant, sans doute couvert de puces.

- Camélia, vous vous rappelez l'été dernier, quand vous vous inquiétiez pour lui ? Je vous ai aidée, vous vous rappelez ? Nous avons passé un week-end ensemble, à Paris. Vous ne pouvez pas me chasser comme ça. Je vous en prie…

Une ombre est passée dans ses yeux gris, un bref remords. Elle a reculé d'un pas et tourné la tête élégamment, dans ce décor grandiose, sans doute à la recherche d'une aide.

J'ai repris, angoissé :

- Je ne vous veux pas de mal. Je ne lui veux pas de mal. On s'est séparés d'une manière idiote, à cause d'un malentendu. Je veux juste lui parler, le voir cinq minutes. Vous savez où il est ?

Sa manière de secouer la tête m'a convaincu de son mensonge, elle avait peur, c'était évident. Je me suis demandé ce que Draco lui avait dit sur moi, sur nous, mais peut être craignait-elle seulement la réaction de son père, s'il m'avait trouvé là.

- Camélia, je vous en prie… Aidez-moi.

- Non, je suis désolée. Il faut que vous partiez.

- Juste son numéro de téléphone.

J'avais honte de mon attitude, face à ses réticences évidentes, mais je pensais qu'elle finirait par faiblir, par me donner une info. Elle a fermé brièvement les yeux, puis a murmuré :

- Il ne veut plus vous voir. Il me l'a dit. Laissez-le tranquille. Tout est fini.

- Mais…

- Harry, je sais que c'est difficile, mais… partez. N'insistez pas, ou je devrai demander à Chris d'intervenir…

- C'est qui, Chris ? Votre malabar, à l'entrée ? Dites-moi juste où il est, s'il va bien.

- S'il vous plait, partez.

A ces mots le fameux Chris s'est matérialisé derrière moi, m'a attrapé par le col et mis à la porte, sans que j'aie le temps de dire ouf. Il m'a raccompagné sans ménagement à la grille, me tenant fermement par le bras et portant mon sac de voyage dans l'autre main, comme s'il s'était agi d'un petit sac à main.

J'étais en colère et humilié, plus par son attitude que son refus d'ailleurs. Une fois de plus je me sentais mécréant, un homme de seconde catégorie. En c'était intolérable. Je suis resté immobile devant la grille, incapable d'analyser la situation et de prendre la bonne décision.

La pluie s'est mise à tomber, fine, glaciale, je n'arrivais pas à me résoudre à mon échec. Je regardais alternativement la grille close et les voitures, révolté. Il devait bien y avoir un moyen. Forcément.

Au bout d'une heure à peu près une limousine a ralenti devant la grille, une splendide limousine noire, la voiture d'un homme d'affaires, à n'en pas douter. Les vitres étaient teintées mais en me penchant j'ai vu deux silhouettes sur la banquette arrière, les parents de Draco. Il m'a semblé voir Mme Malfoy sursauter, puis détourner le visage rapidement, comme si le spectacle de mon visage trempé était insoutenable. Le temps que la grille s'ouvre lui m'a dévisagé longuement, un petit sourire aux lèvres.

Etait-il satisfait de me voir en mauvaise posture ou amusé par ma mésaventure, je ne saurais le dire, mais j'étais sûr qu'il m'avait reconnu. J'étais l'employé insolent qui lui avait parlé des photos scandaleuses de son unique fils, quelques mois plus tôt. Un ver de terre impudent.

J'ai avalé une petite pilule verte avec un reste d'eau gazeuse tiède et j'ai traversé la route, pour me poster en face du Manoir. Le sol mouillé exhalait une forte odeur de terreau et d'ail sauvage, j'étais trempé jusqu'aux os, je m'en foutais. Je voulais rester là des années, comme un remords, un souvenir gênant. Je n'avais pas réservé d'hôtel, nulle part où aller, ça m'était égal. Sans doute un effet secondaire de ma petite pilule verte, ou de la rouge prise dans le train. J'étais plus proche ici de mon amour que partout ailleurs, il finirait bien par passer, un jour ou l'autre, forcément. J'avais tout mon temps, puisque tout mon temps était à lui.

Une voiture s'est arrêtée, me proposant de me ramener en ville, j'ai refusé. La tête vide, l'esprit obnubilé par Draco je refusais d'envisager l'avenir, mon retour. A la limite ça ne m'aurait pas déplu de vivre et mourir sur cette nationale perdue, juste pour le culpabiliser.

A la tombée de la nuit la limousine noire est ressortie, elle a parcouru quelques mètres puis s'est immobilisée. Un peu incrédule j'ai marché jusqu'à elle, quand la vitre arrière s'est baissée. M. Malfoy me dévisageait avec un petit sourire, le même qu'à l'aller :

- Vous savez ce qu'on fait des chiens errants ? a-t-il demandé avec son petit accent britannique, et ses yeux gris m'ont fait mal, comme des lames.

- Oui, je m'en doute.

- Vous ne pouvez pas rester ici. Rentrez dans votre hôtel.

- Je n'ai pas d'hôtel. Je veux voir Draco, ai-je répondu tranquillement.

Une lueur de surprise a agrandi les pupilles, puis il m'a soufflé la fumée de son cigare au visage :

- Il n'habite plus ici depuis longtemps. Vous perdez votre temps, jeune homme.

- Je m'en fiche, je ne bougerai pas, ai-je continué tranquillement tandis que le chauffeur me fusillait du regard.

- Vous voulez quoi précisément? a-t-il interrogé en regardant sa montre.

- Son adresse.

- Pourquoi faire ?

- Je veux lui parler. M'excuser. C'est tout.

Un mince sourire a étiré ses lèvres fines :

- Vous avez l'air bien déterminé. Je ne vois pas ce que vous trouvez à ce bon à rien, à mon avis vous pourriez facilement trouver mieux que lui, mais bon… Si je vous donne son adresse vous déguerpirez ?

- Pour le rejoindre, oui.

- Il est à Londres. A deux heures d'ici. Allez-y, montez, je vous accompagne.

- Pourquoi vous feriez ça pour moi ? ai-je demandé, soudain méfiant.

- Vous êtes bien curieux, jeune homme. Vous voulez la vérité ? Pour voir. Parce que ça m'amuse, comme situation. Montez, ou on démarre sans vous, a-t-il ajouté plus sèchement.

Sur une impulsion j'ai fait le tour de la voiture et je me suis assis à côté de lui, sur le siège arrière. Il m'a détaillé de haut en bas, retroussant légèrement le nez, comme s'il avait recueilli un clochard sur le cuir impeccable de sa limousine. Je devais sentir le chien mouillé mais j'ai soutenu son regard. Etrangement je devinais que mon culot et mon impertinence lui plaisaient, que cette aventure devait plutôt l'amuser. Le chauffeur a démarré dans une gerbe d'eau et nous avons rapidement rejoint l'autoroute sous une pluie battante. Nous roulions beaucoup trop vite mais la chaleur de l'habitacle agissait comme un calmant puissant et je crois que j'ai commencé à rêver, en regardant le paysage défiler.

A l'autre bout de la banquette, il ne me parlait pas et ne me regardait pas non plus, l'oreille collée à son portable dernier cri. Les conversations se succédaient, je ne comprenais rien et n'essayais même pas de comprendre. Une grande fatigue venait de me tomber sur les épaules, tout s'était déroulé si rapidement depuis la veille que j'avais une sensation d'irréalité, comme si j'allais me réveiller d'un rêve absurde.

Il a ouvert une espèce de grande boîte devant nous - un mini bar -, en a extrait une bouteille de whisky et deux verres, m'en a tendu un :

- Ça vous fera du bien. Buvez.

- Merci.

Je mourais de soif alors j'ai bu le liquide ambré qui m'a brûlé la gorge, la poitrine, et m'a fait sombrer dans le sommeil, dans la chaleur ronronnante du puissant moteur allemand.

C'est le silence total dans l'habitacle qui m'a réveillé, nous étions dans un garage d'immeuble, rempli de belles voitures.

- Montez cinq minutes, que je vous note son adresse. Et après vous filerez sans faire d'histoires, n'est-ce pas ? a lancé la voix glaciale de M. Malfoy, quand j'ai ouvert les yeux.

- Bien sûr.

L'esprit encore embrumé je l'ai suivi dans l'ascenseur sous l'œil bovin de son chauffeur, impassible. L'appartement était moderne et luxueux, sans doute une garçonnière discrète, tant il était masculin. Je n'imaginais pas son épouse dans ce décor, mais plutôt quelques blondes de passage, ou des soirées entre amis à jouer au poker. Le chauffeur a disparu sans un bruit et M. Malfoy m'a fait signe de m'asseoir sur le canapé immaculé, face à une magnifique baie vitrée donnant sur des immeubles éclairés, au loin.

Il a sorti une nouvelle bouteille de whisky et deux verres, puis m'en a tendu un, avant de s'asseoir à côté de moi, sur le canapé moelleux.

- Non merci, ai-je dit en secouant la tête, mal à l'aise.

- Allons jeune homme ! Vous n'allez pas me faire l'offense de refuser ce nectar, a-t-il répondu d'une voix mielleuse, trop mielleuse.

- Vous voulez quoi ? ai-je rétorqué, sur mes gardes.

- Vous êtes toujours aussi direct ? Rien, rassurez-vous. Juste… savoir ce qui s'est passé avec mon fils. Comme lui ne me dit jamais rien, je pensais que vous pourriez me parler de lui, un peu.

- Vous parler de Draco ?

- Oui, comment vous vous êtes rencontrés, ce qui s'est passé, tout ça, a-t-il ajouté d'une voix radoucie, en dégustant son verre. Je m'inquiète un peu pour lui, vous comprenez ? Il ne veut plus me parler.

La douceur de sa voix et le whisky endormaient ma confiance, ou alors c'était les coussins moelleux.

- Nous nous sommes rencontrés à l'hôtel, l'année dernière. Mais ça vous le savez déjà…

- Et vous avez couché ensemble, hein ? a-t-il ajouté avec un petit clin d'œil, et un sourire parfait.

- Eh bien…

- Allez, vous pouvez bien me le dire, maintenant.

- En fait… oui.

- Ca s'est passé comment ?

- Pardon ?

- Vous me trouvez indiscret, n'est-ce pas ? J'avoue je suis curieux, je l'ai toujours été. Ma part de féminité, a-t-il ajouté d'une voix plus grave.

Le whisky me faisait un peu tourner la tête, j'avais chaud, j'ai croisé les jambes.

- C'est un peu gênant.

- Je comprends, oui, mais vous pouvez tout me dire, vous savez, je comprends ces choses-là…

Son regard gris métallique avait pris des reflets bleus, je me suis demandé jusqu'à quel niveau il comprenait cela, ce qu'il attendait de moi exactement. Il semblait si gentil, soudain, si attentif. Il faisait très chaud, comme si on avait poussé le chauffage au maximum, j'ai ouvert les boutons de ma chemise sous mon pull, pour respirer un peu.

- Et vous faites quoi, dans la vie ? a-t-il demandé avec affabilité, en me resservant un verre de whisky.

- Je suis étudiant.

- Ah oui ? Très bien. En quoi ?

- En droit.

- Parfait ! Voilà une belle carrière qui s'ouvre à vous. J'aime beaucoup les juristes, ils sont très carrés, ils ont les pieds sur terre. Excellent. J'aurais bien aimé que mon fils fasse ce type d'études, lui aussi.

- Je ne vois pas Draco faire du droit, ai-je répondu étourdiment, dans un souffle.

- Non ? Non, vous avez raison. Il n'est pas assez rationnel pour cela. Quel dommage…

- Mais il n'est pas idiot !

- Mais je n'ai pas dit ça, jeune homme. Il a juste certaines… difficultés. Mais c'est un bon garçon, a-t-il ajouté avec un sourire rêveur. Un bon garçon. Il était si mignon quand il était petit… Vous voulez voir ?

Je me souviens d'avoir hoché la tête sans retenue, les idées floues. Oui, je voulais voir Draco petit, je voulais parler de lui, j'étais bien dans cet appartement confortable, à l'aise.

Un peu trop, peut-être. Tout me paraissait beau, agréable, facile. Je planais.

Il s'est levé et a été chercher un gros album de photos, puis s'est assis juste à côté de moi, sur le canapé. L'odeur de sa peau m'a troublé, malgré moi, déclenchant une érection involontaire. Ma première depuis des mois. Sa blondeur et son profil me rappelaient trop son fils, et, en un instant je me suis demandé s'il avait la chair aussi douce et sucrée que lui, aussi fine.

Un reste de conscience m'a fait chasser cette idée inconvenante tandis qu'il tournait les pages de l'album, où ne figurait que des photos de Draco et lui. L'album du bonheur à en croire les clichés parfaits d'un fils et d'un père, à cheval, au polo, au bord de l'eau. Une ressemblance troublante mais une fragilité inquiétante dans les yeux du fils, là où le père était conquérant, sûr de lui. Des photos banales, comme on ne trouve dans tous les albums, mis à part la beauté des protagonistes. Mis à part le charme troublant de certaines poses.

De page en page Draco était plus beau, plus renfermé aussi, et le voir ainsi a fait renaître le feu dans ma poitrine, mon ventre, me mettant sur des charbons ardents.

- Il est beau, hein ? a soufflé son père dans mon cou, j'ai acquiescé, écarlate.

Il était trop proche, sa jambe frôlant la mienne, j'avais l'impression de ne plus rien contrôler de mon corps engourdi, en demande. Je savais que je devais partir avant de faire une connerie, mais mon corps ne m'obéissait plus. Ses lèvres ont effleuré mon cou, un frisson intense m'a envahi, j'ai tout juste murmuré :

- Non. Il ne faut pas. Je dois partir.

- Attends. Je ne te ferai pas de mal. Tout est une question de dosage, a-t-il ajouté en me tendant mon verre.

- Qu'est-ce que… Qu'est-ce qu'il y a dans ce verre ?

- Un pur nectar. Un concentré de plaisir, mon cher.

- Mais…

- Chuuut… Laisse-toi faire. J'aime la jeunesse, tu sais. N'aie pas peur…

Le serpent des dessins animés était revenu, il m'avait hypnotisé cette fois, j'étais à sa merci. J'aurais voulu me lever, mes jambes restaient inertes, alors que mon sexe gonflait douloureusement sous les caresses délicates de l'homme qui me déshabillait lentement.

Son savoir-faire et mon désir étaient tels que quelques minutes plus tard j'étais nu à quatre pattes, attendant son corps avec impatience, sans plus penser à rien. C'était mal ce que je m'apprêtais à faire, mais je n'avais plus la force de partir. L'engourdissement était total, et les yeux gris magnifiques. Avec son corps mince et relativement musclé, il ressemblait beaucoup à son fils, les muscles en plus, ce qui me troublait encore davantage.

Ma tête tournait tandis qu'il usait du gel avec un doigté parfait, je ne savais plus très bien où j'étais, ni avec qui. Un bruit de caoutchouc m'a effrayé et rassuré à la fois, visiblement je n'étais pas le premier à avoir été abusé par ses charmes. J'avais affaire un à grand amateur de jeunes hommes confiants. C'était une simple constatation de ma part, je regardais la scène d'un peu loin, en plein trip, la tête dans les nuages.

Il s'immisçait délicatement en moi quand son portable a sonné, jouant l'introduction de « Da ya think I'm sexy », un vieux tube des années disco.

- Ne bouge surtout pas, a-t-il ordonné en m'attrapant les hanches de ses mains et en commençant ses va et vient sensuels.

La sonnerie me gênait quand même un peu, j'ai ouvert les yeux pour repérer le téléphone, par terre. En vain.

Les mouvements délicieux de son corps dans le mien commençaient à me faire perdre la tête quand j'ai aperçu une pile de magazines pornos, au sol, dont un qui dépassait et était un peu écorné.

- Non… ai-je hoqueté en croyant reconnaître le magazine qui m'avait rendu fou, trois mois plus tôt.

- Tais-toi ! a-t-il ordonné en accélérant ses intrusions dans mon dos, au rythme de mes dénégations.

- Non ! Non, non, non ! ai-je gémi en repoussant les images horribles qui me venaient en tête, mais qui ont fini par me faire jouir en longs et nombreux jets tièdes, alors qu'il murmurait des phrases en anglais sur un ton d'une sensualité absolue à mon oreille.

J'ai cru que l'orgasme ne s'arrêterait jamais. Comme la honte.

Je crois que je suis retombé par terre, littéralement vidé, lui s'est retiré rapidement et a quitté la pièce, sans un mot. Au bout de longues minutes de brouillard intérieur je me suis relevé, essuyé et rhabillé, il ne restait pas une trace de lui, pas une goutte de sperme. Un mal de tête sourd me vrillait le cerveau, je ne savais plus où j'en étais.

Son chauffeur est entré un peu plus tard, m'a fait un signe de la tête et je l'ai suivi, toujours obéissant.

Nous sommes repartis dans la limousine, les lumières extérieures s'étiraient comme de longs fils ou des traînées de peinture, je commençais à me demander ce qu'il m'avait fait avaler exactement.

- On va où ? ai-je fini par articuler.

- A la gare, a répondu le chauffeur sans même me jeter un coup d'œil dans le rétro.

J'ai mis quelques secondes à réaliser que je n'avais pas d'hôtel, et pas de billet de retour.

Un peu plus tard je me suis retrouvé sur le bitume, deux billets de 50 £ à la main et une adresse griffonnée sur un bout de papier, mon sac à mes pieds.

Un renseignement payé Cher. Un peu trop cher, sans doute, au prix du peu d'honneur qui me restait.

A suivre…

Hum, bon, que dire ? J'ai honte ? Certes, oui, si ça suffit…

réponse à Lyly : C'était en effet un chapitre fort en émotions, et en général c'est ce que je recherche, créer de l'émotion. Désolée si elle était trop forte. j'espère que tu vas t'en remettre :) Merci de suivre mon histoire !

A bientôt pour la suite (après mes vacances), je vous embrasse !