Gays of thrones
Chapitre 25
La croisière s'amuse
Ellaria Sand était une femme ouverte d'esprit. Née à Dorne, dans une contrée ensoleillée où les gens savent vivre, elle avait reçu une approche hédoniste de la vie, qu'elle avait beaucoup cultivée auprès de son défunt compagnon. Avec le prince Oberyn Martell, elle avait vécu intensément, fait les quatre-cents coups et plus, écumé les bordels les plus luxueux du monde. Ensemble, ils avaient honoré des centaines d'hommes, de femmes, de trans… Bref, Oberyn avait été pour elle le prince charmant, en mode oriental, avec harem, escrime, alcool, et tout le tralala.
Las, ce bonheur avait été brutalement, quoique de manière un peu prévisible quand même, interrompu. Ils s'étaient rendus à Port-Réal pour les noces du roi Joffrey, lequel avait eu le bon goût de s'y faire empoisonner. L'oncle Tyrion avait été accusé, et Oberyn, qui avait un long contentieux non résolu avec les Lannister (et un gros abcès à crever), s'était porté volontaire pour le défendre. Contre La Montagne. Autant dire que sa mort était programmée. C'est ainsi que les téléspectateurs s'étaient retrouvés avec un ballon de baudruche : on leur avait vendu un nouveau personnage, avec un surnom qui fait peur, la Vipère Rouge, un CV bien rempli (stage chez les Puînés, quand même !) et une haine tenace contre les Lannister, bref, une vraie menace, qui, à peine arrivé à Port-Réal, s'était réfugié dans le bordel de Lord Baelish au lieu d'affronter Tyrion le nabot, et se fit crever dans l'unique combat qu'il livra de toute la saison : encore une vantardise de méridional ! (comment ça, un cliché ? Mais on est dans de la fantasy, depuis Tolkien, c'est totalement permis !)
Mais grâce à Ellaria, le mythe de la Vipère Rouge restait vivace. Elle avait franchement les boules (même si celles d'Oberyn lui manquaient beaucoup), et cela n'allait pas se passer comme ça. Pas question de faire oublier la haine dornienne.
C'est pourquoi, en dépit de son ouverture d'esprit, il était deux ou trois choses qu'elle n'aurait jamais laissé passer. Elle avait bien indiqué à ses filles et belles-filles, les Aspics, les enfants de la Vipère, que la petite Myrcella Baratheon (tu parles d'un nom ! On dirait un champignon) était leur ennemie : « C'est entendu, les filles, vous pouvez vous taper qui vous voulez, des soudards, des fakirs, des danseuses, mais vous ne touchez pas à cette blondeur du Nord ! Oui, je sais, elle est mignonne, les responsables du casting ont bien fait leur boulot, mais c'est une Lannister, et nous sommes les Martell. Enfin des Sand, mais ça revient au même ! » Les Aspics, Obara, Nymeria et Lolita, avaient opiné du chef.
« Oui, mère », avait dit la plus jeune.
« Pour Oberyn », avait dit Nym.
Quant à Obara, elle avait déclaré : « Un jour, alors que je vivais seule avec ma mère, cet homme que je ne connaissais pas et qui se disait mon père est venu nous voir… »
« On s'en fiche, Obara, avait soupiré Nym, dis-nous si tu marches avec nous ou pas ! »
Obara avait jeté un regard de tueuse à sa sœur, heureusement elle ne lui avait pas jeté sa lance avec, et abrégé : « Bon, bon, pour Oberyn ! »
Ellaria était fière de ses filles. Malheureusement, elle se heurta à un obstacle plus grand encore : le prince Doran en personne.
Le seigneur de Dorne ne semblait pas du tout perturbé par le fait que les Lannister avaient, à vingt ans d'intervalle, fait crever sa sœur et son frère dans d'atroces souffrances. Ça lui passait complètement au-dessus. Il s'était contenté de pleurer dans son coin, et la vie avait repris son cours. A Westeros, un tel je-m'en-foutisme relevait du jamais-vu.
Ellaria devait revenir régulièrement à la charge pour lui secouer les puces.
« Comment pouvez-vous, lui demanda-t-elle un jour où il contemplait les Jardins Aquatiques depuis sa loggia en mangeant des pastèques, rester assis dans votre fauteuil pendant que les Lannister assassinent des membres de votre famille ? »
« Rien de plus simple, chère Ellaria, répondit Doran, j'ai la goutte, je suis immobilisé ! »
« Arrêtez de vous trouver des excuses ! Je suis sous antidépresseurs, mais je ne me cache pas derrière ce prétexte pour oublier Oberyn et Elia ! »
« Vous avez connu Elia ? », s'étonna Doran, cherchant dans sa mémoire si les dates concordaient.
« Non, mais Oberyn n'arrêtait pas de m'en parler. »
« Oui, je sais, la mort de notre sœur l'a beaucoup perturbé… »
« On le serait à moins ! C'est la plus grande perdante du Trône de Fer : trompée par son mari, qui par son inconduite déclenche une guerre, au terme de laquelle elle finit violée par le type qui a massacré ses deux enfants devant elle ! »
« Oui, admit Doran, ce fut terrible… »
« Et vous ne réagissez pas ! »
Doran jeta un regard noir à sa belle-sœur : « J'ai fait la guerre pour Elia, je vous le rappelle. Vous n'étiez pas là. »
« Vous avez fait la guerre pour le Trône de Fer, pendant que votre sœur était retenue par le roi Aerys », corrigea Ellaria.
Mais… elle va arrêter de remettre en cause mon discours, oui ? s'agaça le souverain de Dorne.
« Et pour Rhaenys et Aegon, qu'avez-vous fait ? Ce n'était que des enfants ! »
Et elle insiste ! Doran se disait qu'il était décidément trop bon avec cette femme. En même temps, s'il devait tuer toutes les personnes avec lesquelles il avait un désaccord, il vivrait dans un désert. Il était prince, pas tyran.
« Allons donc, je savais que vous mettriez mes neveux dans la balance ! Rhaenys et Aegon sont morts depuis longtemps, et s'ils avaient vécu, ce ne serait plus des enfants aujourd'hui. »
Donc on tourne la page et on les oublie ? comprit Ellaria. Et puis, c'est quoi cet argument de merde ?
« Et pour Oberyn, vous ne ferez rien ? »
« Oberyn est mort dans un duel judiciaire pour lequel il s'est porté volontaire. Il a choisi de laisser le passé le dévorer. Moi, j'ai un royaume à gérer, je dois aller de l'avant. Et l'avant, c'est une paix avec les Lannister. Et accessoirement, des petits-enfants. »
Son regard se porta sur les jardins, où un jeune couple des plus ravissants passa sous sa loggia : le brun Trystan, alias Beau-minois, et la blonde Myrcella, alias Boucle d'or. La furie à ses côtés le rappela à la réalité : « D'aucuns appellent cela… »
« Taisez-vous, Ellaria. Vous pourriez dire des mots qui vous coûteraient cher. »
Vas-y, tu crois que j'ai peur de tes menaces ? songea Ellaria. Tu n'es même pas capable de te sortir de ton fauteuil, de lever le ban pour aller venger les tiens, et tu crois que je vais écouter un eunuque dans ton genre me menacer ?
« Vous vous moquez donc de ce qu'on dit de vous ? Qu'on dise que vous n'avez rien fait pour Elia, Rhaenys, Aegon et Oberyn ? Combien de Martell faudra-t-il massacrer pour qu'enfin vous cessiez de rompre le pain avec les Lannister ? », insista-t-elle.
« Si je résume votre pensée, soupira le prince Doran, vous voudriez que je laisse derrière moi le soleil de Dorne, mes Jardins Aquatiques, mes plages et mes haciendas remplies de champs de pastèques, pour le sang, la puanteur des cadavres et les neiges d'été ? »
Ben oui, ça s'appelle la virilité ! Ellaria opta pour une répartie plus diplomate : « Vous devez laver votre honneur dans le sang des Lannister ! »
Allez, suis mon regard, Dodo, t'en as une juste devant les yeux !
Mais Dodo faisait l'autruche : « L'honneur, l'honneur… un mot bien abstrait. Le sang, lui, est une réalité. Vous devriez le savoir, Ellaria, vous n'êtes tout de même pas déjà ménopausée ? »
Et pan, la bâtarde, vas-y, prends-toi ça dans les dents, ça calmera ton bellicisme et te rappellera ce que tu es !
« Vous êtes encore jeune, n'est-ce pas ? poursuivit Doran. Alors, profitez-en : faites comme moi, allez de l'avant ! La vie passe et la santé se perd, chère Ellaria. Aimez des hommes, des femmes, des jeunes, des frais, buvez du vin et dégustez des pastèques ! A l'amertume du sort, opposez le sel de la vie ! »
C'est tout ce que tu as à me dire, imbécile ? songea sa belle-sœur. Dispenser des conseils culinaires ?
« Tenez, dit Doran en lui indiquant les plats servis sur sa table, prenez un peu de pastèque ! Elles sont excellentes cette année… »
Tu sais où tu peux te la mettre, ta pastèque ?
« Vous préférez la papaye ? »
Dégoûtée par tant de faiblesse, Ellaria Sand se détourna du prince en maugréant : « ça se serait passé bien autrement si je dirigeais Dorne ! »
Doran l'entendit. Mais comme il n'était pas Joffrey, il ne demanda pas à son fidèle lancier, Areo Hotah, de lui rapporter la langue de l'impudente. A tout hasard, il lui demanda s'il savait encore se servir de son arme.
Areo sourit : « Bien sûr, mon prince ! Je n'ai pas oublié tout ce que vous m'avez appris… »
« Je ne te parlais pas de cette lance-là, mais de la vraie, celle en métal ! »
« Oups, pardon ! Non, mon prince, celle-là non plus, je n'ai rien oublié… »
Doran se cala dans son fauteuil, rassuré.
« Ah la la, soupira-t-il en croquant dans la chair rubiconde de son fruit préféré, elles font quand même bien chier, ces féministes ! »
Jaime Lannister était connu pour être l'un des meilleurs escrimeurs de Westeros. Mais depuis qu'il avait perdu sa main droite, sa réputation en avait pris un coup. Il s'était donc entraîné avec le fraîchement annobli Ser Bronn de la Néra. Bronn était un homme à la rudesse et à la discrétion assurées, c'était parfait pour ce genre d'affaire. A force de se voir dans la même crique isolée, Jaime et lui étaient devenus proches. Ils avaient même fini par se faire des confidences : Bronn lui avait parlé des femmes qu'il sautait à cet endroit, en lui donnant plein de détails salaces qui faisaient pâlir son interlocuteur d'envie. Mais Bronn venait de se fiancer avec Lollys Castelfoyer, et depuis ses anecdotes croustillantes diminuaient.
Ce fut vers cet étrange complice que Jaime se tourna pour une mission des plus délicates que lui avait confiée Cersei – « confiée » est un euphémisme, disons plutôt qu'elle la lui avait imposée à coup de chantage affectif : récupérer Myrcella. L'enlever, quoi. Bronn, qui envisageait une nouvelle vie, fut un peu indécis, mais Jaime sut trouver les mots pour le convaincre : « Allez, on sait que ta promise est une cruche, en plus elle n'héritera pas ! Laisse tomber ce plan foireux, viens avec moi ! » Jaime était beau, aguerri, il avait vu du pays, il aimait l'aventure : le choix fut vite fait.
Jaime et Bronn se retrouvèrent ensemble dans la cabine d'un navire en partance pour Dorne. Le sieur de la Néra remarqua vite la mine sombre de son compagnon : « Eh ben, qu'est-ce qui vous arrive ? C'est votre sœur qui vous met dans cet état ? »
« Oui et non, dit Jaime. C'est aussi mon frère. »
« Ah, ce cher Tyrion ! Si vous le revoyez, saluez-le de ma part ! »
Et puis quoi, encore ?
« Il a tué notre père. Si je le revois, je le bute. Après, je le saluerai ! »
« Au temps pour moi, dit Bronn. C'est vrai ce qu'on raconte ? Il lui a envoyé un carreau d'arbalète quand il était aux chiottes ? »
Jaime grinça des dents.
Sacré Tyrion, pensa Bronn. Il aura fait chier son paternel jusqu'au bout !
« Bon, résuma-t-il, votre père est mort, votre f… votre nièce est menacée de mort, votre sœur est irascible… vous devriez profiter de cette croisière pour vous détendre, non ? »
« Me détendre ? »
Bronn lui dit : « D'habitude, avant un combat, je me tape une pute. Mais là, ma fiancée veut se préserver pour le mariage, et sur le navire, il n'y a pas de fille, donc… »
Jaime eut un sourire amer, et lui montra son gant de fer.
« Ah ouais, admit Bronn, pas pratique pour se branler ! »
« Je ne me suis pas branler depuis l'âge de neuf ans ! », protesta Jaime.
« Dix-neuf », corrigea Bronn. « Neuf ans, c'est l'âge de votre épée d'entraînement, vous confondez vos textes… »
« Pardon ? »
« … Et dix-neuf, c'est l'âge auquel vous avez commencé à draguer votre sœur, et vu qu'il n'y en a jamais eu d'autre… »
« Attends, de quoi tu me parles, là ? »
« Ben quoi, dit Bronn, moi aussi je regarde la série ! Je veux savoir comment je vais mourir. Et d'ailleurs, vu comme le torchon brûle entre la reine et vous, je pense que vous devriez arrêter avec vos idées reçues : la masturbation, ça a du bon ! »
« Mon père me l'avait interdite. »
Ça ne m'étonne pas de lui ! pensa Bronn.
« Il disait que ça rendait sourd, et qu'on avait déjà assez de Tyrion comme infirme dans la famille… »
« Votre père est mort, dit Bronn. C'est vous, désormais, le maître de Castral Rock. Lâchez vos manteaux d'or, et vivez votre vie ! »
Jaime ne répondit rien.
« Je sais bien que vous vous plaisez parmi tous ces gars en armure dorée… », poursuivit Bronn.
« Tais-toi ! »
« Pourquoi ? Personne ne peut nous entendre ! Et puis, vous m'en avez assez dit pour que je le devine… »
Jaime rougissait. Qu'avait-il pu laisser échapper ?
« Les manteaux d'or n'ont rien de glamour, protesta-t-il. Ils sont dirigés par ce pervers psychopathe de Merryn Trant ! »
« S'il n'y avait eu que lui, je ne dis pas, dit Bronn. Même dans une fanfic, personne n'en veut ! Mais j'ai dirigé les manteaux d'or à une époque, et je sais très bien comment ça se passe là-dedans… »
Il se leva et s'avança vers Jaime.
« Croyez-moi, à certain jeu, je les battais tous à plate couture ! Laissez-moi vous apporter ce que vous ne pouvez plus vous offrir… »
« Mais… pourquoi ? Pourquoi y tiens-tu ? »
« Parce que j'ai servi votre frère pendant des mois, et franchement, vous êtes beaucoup plus beau que lui ! »
« Ça, ce n'est pas difficile ! »
« Arrêtez d'avoir peur, dit Bronn en dénouant la braguette de Jaime. Nous voguons sur la mer, entre deux rivages, entre la vie et la mort… Oubliez ce qui vous retient sur terre. Oubliez votre père, oubliez la reine, oubliez votre main, oubliez celle du roi… »
Disant ces mots, Bronn plongea la sienne dans le pantalon de Jaime. Celui-ci fut surpris. Instinctivement, il se crispa : il ne devait pas… Tywin…
« Hum… dit Bronn. Vous en avez une bien grosse ! »
« Elle tient quand même dans ta paluche ! » rétorqua Jaime.
« C'est un compliment, vous savez… »
Jaime le savait, mais il luttait tellement contre lui-même qu'il ne l'avait pas relevé. Jamais ses pulsions ne l'avaient orienté vers là où son père le désirait, et cela lui pesait encore aujourd'hui (allez, tous ensemble, on scande : « Un psy pour Jaime, un psy pour Jaime ! »).
Mais Bronn était compréhensif. Et très habile, de surcroît. Il faut dire qu'il s'était pas mal entraîné avec Podrick Payne. Jaime se demanda s'il se contentait de femmes avant les combats, ou s'il n'y avait pas autre chose…
Mais bientôt, son esprit fut incapable de réfléchir. Il se cambra, gémit, haleta, comme Cersei dans la tour foudroyée. Jamais il n'avait autant ressemblé à sa sœur qu'en cet instant fatidique, où Bronn le transportait hors du temps, hors du monde, hors de lui-même.
Jaime Lannister n'était pas de ces extravertis qui hurlent leur joie. Il ne poussa pas de cris qui retentirent jusqu'à l'île aux saphirs, que le bateau croisa à ce moment-là. Il retomba, apaisé, sur le banc, Bronn incliné vers lui le regardait avec un air triomphant.
Et la nef, sur les flots, poursuivit son cours.
